Vlantin à François Gentili
Admodum nobili doctissimoque juveni domino Francisco Gentili domino suo et amico
observando,
Paduae.
Monsigneur,
Il ne me sçauroit advenir chose de quoy je me tienne plus heureux que d'estre aimé de vous et de tous vos frères, gentils et de vertu et de race et de nom '. Parquoy je serois grandement ingrat et indigne de l'honneur qu'il vous plaist de me faire de me repu ter au nombre de vos amis et de messigneurs vos frères, si de tout mon pouvoir je ne m'employois à faire chose respondante à la conception que vous et vos semblables ont de moy, chose en quoy, Dieu aydant, je ne faudray de ma vie à mon escient.
Pour satisfaire donques à ce que demandés, j'ay cherché par toutes les boutiques de ceux qui vendent en ceste ville les pourtraictures que j'ay trouvées notées en l'autre page de vostre lettre, et n'ay sceu trouver les douze mois de Tan taillés en formes d'airain, parquoy j'en ay incontinent mandé à Paris', là où ils sont taillés fort nettement, et incontinent les avoir receues dudict lieu, je les délivreray à monsigneur vostre frère, ainsi que j'ay faict présentement trois feilles d'Albert Durer,
1. Un de ces frères, nommé Etienne, habitait Anvers, c'est à lui que Piantin remettait ce qui était destiné à François Gentili.
2. Le 22 août 1567 Piantin fournit à Etienne Gentili : Les douze mois en cuivre. Paris, fl 2.
Les trois villageois in aère d'Albert Durer fl. o. s. 3.
à sçavoir le S* Eustace *, qui me couste 30 patars, le sainct Hiérosme et la Mélancholie (2 fort belles pièces) qui me coustent chaicun 15 patars, qui est le tout ensemble 3 florins. Or, monsigneur, il vous plaira entendre qu'il se trouve bien quelques pièces de S* Eustace vielles, qui se vendent bien jusques 6 fis la pièce, d'autres à 4 fis et d'autres à 3 fis la pièce, combien qu'ils soyent d'une mesme planche et main dudict Albert Durer, et ainsi aussi de divers prix par trop diflférents de Tung à l'autre, ce qui advient par le jugement ou affection de painctres ou cognoisseurs de telles pourtraictures, qui prisent quelquefois l'une pièce (bien que d'une mesme main, planche, jour et heure imprimée) 2, 3 ou 4 fois au double plus que l'autre, chose qui se trouveroit fort estrange à ceux qui ne l'ont expérimenté et qui par conséquent pourroit faire esmerveil- 1er ceux à qui on les pourroit envoyer sans préadvertissement. Et pourtant m'a il semblé bon de ne vous achapter que ces 3 pièces ici, afin que par icelles vous jugiés et puis m'advertissiés de vostre volonté, à laquelle je mettray peine toute ma vie de satisfaire selon mon pouvoir *.
Toutes les feilles de pourtraictures d'Albert Durer
1 . Le compte de Plantin à Etienne Gentili pour son frère François porte, sous la date du 18 juillet 1567 : 3 pièces d'Albert Durer: I S» Hubert, i S* Hiérosme, i Melancolia. Valent 3 fl.
2. Le 19 mars 1568, Plantin fournit encore à Etienne Gentili, pour son frère François:
I Les douze mois en cuivre, de Paris fl 2
I S. Hubert belle fl 3 s. 10
I Melancholia fl o s. 15
8 pièces de Nostre Dame diverses, à 8 s. pièce fl 3 s. 4
I Les trois villageois ft o s. 8
cousteroyent bien à en avoir de chaicunne sorte une et passablement nettes, comme sont celles que je vous envoyé, quelque cent escus d'or. Mais, s'il vous plaist que je vous achapte seulement de celles qui se peuvent aisément recouvrer et à prix assés bas selon telle qualité, ordonnés moy la somme d'argent que voudriés que j'y employasse et vous tenés bien asseuré que j'y feray tout le devoir qui me sera possible et en toute autre chose qu'il vous plaira me commander.
Quand à mes affaires particulières, je suis d'autant bon espoir que je fus oncques, grâces à Dieu, et m'efforce de continuer en mieux. Mais les tumultes de ces païs et absence de plusieurs, et le peu de vente qui s'est ensuivi et continue encores, font que je n'ay pas le moyen de imprimer ou de continuer ainsi que je l'avois commencé et délibéré. Car, si l'aide des amis défaut, ou que la vente ne responde au desboursement qu'il convient faire ce qui seroit utile et qu'on voudroit bien, si est ce que je continue à imprimer autant que je puis et ne désisteray de poursuivre aussi longtemps que j'en auray le moyen.
Et sur ce, Monsigneur, je supplie que je puisse demourer en vostre bonne grâce et recommandation et aussi de monsigneur Stephano Gentili et de tous vos autres frères et amis, que je révère tous pour vos singulières vertus renommées entre tous les vertueux. Priant Dieu vous maintenir tous en prospérité. D'Anvers, ce 19 juillet 1567.
Le très humble serviteur et amy à commandement de V. S.