‹ Correspondance de George Sand et d'Alfred de MussetChapitre 6 sur 9 · Sonnet · texte numérisé non relu

Sonnet

Telle de l'Àngelus la cloche matinale Fait dans les carrefours hurler les chiens errants. Tel ton luth chaste et pur. trempé dans l'eau lustrale O George, a fait pousser de hideux aboiements.

— Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle, Tu n'as pas renoué ses longs cheveu * flot tans.

Tu savais que Phébé. l'étoile virginale

Qui soulève les mers, fai baver les serpents.

— Tu n'as pas répondu, même par un sourire, A ceux qui s'épuisaient en tourmens inconnus.

Po r mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.

— Comme Des'lémona, t'inclinant sur ta lyre, Quand l'orage a passé lu n'as pas écouté,

Et tes grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté.

A. Sonnet.

11 faudra bien t'y faire à cette solitude, Pauvre cœur insensé, tout prêt à se rouvrir, Qui sait si mal aimer et sait si bien souffrir. Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude.

La veille et le travail ne pourront te guérir ; Tu vas pendant longtems faire un métier bien rude, Toi, pauvre enfant gâté qui n'a pas l'habitude D'attendre vainement, et sans rien voir venir.

Et pourtant, ô mon cœur, quand tu l'auras perdue, Si tu vas quelque part attendre sa venue, Sur la plage déserte en vain tu l'attendras.

Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée, Cherchant sur cette terre une tombe ignorée, Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas.

(Venise)

« Sand, quand tu l 'écrivais, où donc l'avais-lu vue.... » (Vers envoyés le 24 juin 1833 et déjà donnés ci-dessus.

Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus De tout ce que mon cœur renfermait de tendresse, Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse, Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus !

La mémoire en est morte — un jour te l'a ravie. Et cet amour si doux, qui faisait sur la vie, Glisser dans un baiser nos deux cœurs confondus Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus.

5*e Réponse (I'Elle.

12 Mai (Venise).

Non, mon enfant chéri, ces trois lettres ne sont pas le dernier serrement de main de l'amante qui te quitte, c'est l'embrassement du frère qui te reste. Gesentiment-là est trop beau, trop pur et trop doux pour que j'éprouve jamais le besoin d'en finir avec lui. Es-tu sûr, toi, mon petit, de n'être jamais forcé de le rompre? Un nouvel amour ne te l'imposera-t-il pas comme une condition? Que mon souvenir n'empoisonne aucune des jouissances de ta vie, mais ne laisse pas ces jouissances détruire et mépriser mon souvenir. Sois heureux, sois aimé. Comment ne le serais-tu pas ? Mais garde-moi dans un petit coin secret de ton cœur et descends-y

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dans tes jours de tristesse pour y trouver une consolation ou un encouragement. — Tu ne parles pas de ta santé. Cependant tu me dis que l'air du printems et l'odeur des lilas entre dans ta chambre par bouffées et fait bondir ton cœur d'amour et de jeunesse. Cela est un signe de santé et de force, le plus doux certainement que la nature nous donne. Aime donc, mon Alfred, aime pour tout de bon. Aime une femme jeune, belle et qui n'ait pas encore aimé, pas encore souffert. Ménage-la et ne la fais pas souffrir. Le cœur d'une femme est une chose si délicate quand ce n'est pas un glaçon ou une pierre! Je crois qu'il n'y a guère de milieu, et il n'y en a pas non plus dans ta manière d'aimer et d'estimer. C'est en vain que tu cherches à te retrancher derrière la méfiance, ou que tu crois te mettre à l'abri par la légèreté de l'enfance. Ton âme est faite pour aimer ardemment ou pour se dessécher tout à fait. Je ne peux pas croire qu'avec tant de sève et de

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jeunesse, tu puisses tomber dans Y auguste permanence (*). Tu en sortirais à chaque instant, et tu reporterais malgré toi sur des objets indignes de toi la riche effusion de ton amour. Tu l'as dit cent fois, et tu as eu beau t'en dédire, rien n'a effacé cette sentence -là : Il n'y a au monde que l'amour qui soit quelque chose. Peut-être est-ce une faculté divine qui se perd et qui se retrouve, qu'il faut cultiver ou qu'il faut acheter par des souffrances cruelles, par des expériences douloureuses. Peut-être m'astu aimée avec peine p >ur aimer une autre avec abandon. Peut-être celle qui viendra t'aimerat-elle moins que moi, et pe <t-êire sera-t-elle plus heureuse et plus aimée. Il y a de tels mystères dans ces choses, et Dieu nous pousse dans des voies si neuves et si imprévues! Laisse-toi faire, ne lui résiste pas. Il n'abandonne pas ses

i*) C'est un mot que Planche employait souvent et avec lequel elle le taquinait parfois.

privilégiés. Il les prend par la main et il les place au milieu des écueils où ils doivent apprendre à vivre, pour les faire asseoir ensuite au banquet où ils doivent se reposer. Moi, mon enfant, voilà que mon âme se calme et que l'espérance me vient. Mon imagination se meurt et ne s'attache plus qu'à des fictions littéraires. Elle abandonne son rôle dans la vie réelle et ne m'entraîne plus au delà de la prudence et du raisonnement. Mon cœur reste encore et restera toujours sensible et irritable, prêt à saigner abondamment au moindre coup d'épingle. Cette sensibilité a bien encore quelque chose d'exagéré et de maladif qui ne guérira pas en un jour. Mais je vois aussi la main de Dieu qui s'incline vers moi, et qui m'appelle vers une existence durable et calme. Tous les vrais biens, je les ai à ma disposition. Je m'étais habituée à l'enthousiasme et il me manque quelquefois ; mais quand l'accès de spleen est passé, je m'applaudis d'avoir appris à aimer les yeux

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ouverts. Un grand point pour hâter ma guérison, c'est que je puis cacher mes vieux restes de souffrance. Je n'ai pas affaire à des yeux aussi pénétrants que les tiens et je puis faire ma figure d'oiseau malade sans qu'on s'en aperçoive. Si on me soupçonne un peu de tristesse, je me justifie avec une douleur de tête ou un cor au pied. On ne m'a pas vue insouciante et folle. On ne connaît pas tous les recoins de mon caractère. On n'en voit que les lignes principales, cela est bien, n'est-ce pas? — Et puis ici, je ne suis pas Mme Sand. Le brave Pierre n'a pas lu Lélia, et je crois bien qu'il n'y comprendrait goutte. Il n'est pas en méfiance contre ces aberrations de nos têtes de poètes. Il me traite comme une femme de vingt ans et il me couronne d'étoiles comme une âme vierge. Je ne dis rien pour détruire ou pour entretenir son erreur, je me laisse régénérer par cette affection douce et honnête. Pour la première fois de ma vie j'aime sans passion.

Tu n'es pas encore arrivé là, toi. Peut être marcheras-tu en sens contraire. Peut être ton dernier amour sera-t-il le plus romanesque et le plus jeune. Mais ton cœur, ton bon cœur, ne le tue pas, je t'en prie! Qu'il se mette tout entier ou en partie dans toutes les amours de ta vie, mais qu'il y joue toujours son rôle noble, afin qu'un jour tu puisses regarder en arrière et dire comme moi : j'ai souffert souvent, je me suis trompé quelques fois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. J'ai essayé ce rôle dans les instans de solitude et de dégoût, mais c'était pour me consoler d'être seul, et quand j'étais deux, je m'abandonnais comme un enfant, je redevenais bête et bon comme l'amour veut qu'on soit.

Que tes lettres sont bonnes et tendres, mon cher Alfred! La dernière est encore meilleure que les autres; ne t'accuse de rien, n'aie pas de remords, si tu ne peux surmonter certaines

répugnances, certaines tristesses. Ne hasarde rien qui te fasse souffrir. Tu as bien assez souffert pour moi. Ne vois pas mon fils si cela te fait mal. Si tu le vois, dis-lui qu'il ne m'a pas écrit depuis plus de deux mois et que cela me fait beaucoup de peine. — Je suis triste de n'avoir pas ma fille, et à présent que j'ai fixé que je ne devais pas la voir avant le mois d'août, je pense à elle nuit et jour avec une impatience et une soif incroyables. Qu'est-ce que c'est que cet amour des mères? C'est encore une chose mystérieuse pour moi. Sollicitudes, inquiétudes cent fois plus vives que dans l'amour d'une amante et pourtant moins de joie et de transports dans la possession. Absence qui ne s'aperçoit guère dans les premiers jours et qui devient cruelle et ardente comme la fièvre à mesure qu'elle se prolonge.

Je t'envoie une lettre pour Boucoiran, que je te prie de lui faire passer tout de suite. Je lui dis d'aller te voir. Charge-le de celles de mes

86 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

affaires et de mes commissions qui t'ennuieront ou que tu n'auras pas le tems de faire. Je t'envoie la liste de ces commissions. Paye-toi avec l'argent que Bulozou Salmon te remettront pour moi et dis-moi au juste où en sont mes affaires, si je puis faire payer mon loyer et surtout Sosthènes. Je crois que Buloz me doit encore 1500 francs sans compter la Lettre sur les Alpes que je t'ai envoyée et que je te supplie de ne pas lui donner si elle ne te plait pas.

— Je lui ai envoyé la fin d'André! Aye la bonté d'en corriger les épreuves, veux-tu, mon enfant? Il y a deux choses à observer. D'abord que j'ai fait en plusieurs endroits de grosses bourdes à propos de l'âge de majorité. Il faut que tu t'assures de l'âge où un homme peut se marier sans le consentement des parens, et que tu fasses accorder les trois ou quatre passages où j'en parle. Il me semble que dans de certains endroits je lui donne vingt ans, et que six mois après il se trouve en avoir 25. Ensuite, il y a

une grande portion de manuscrit, celle que tu as emportée, je crois, où j'ai oublié de faire la division des chapitres. Arrange cela et fais concorder les chiffres que j'ai laissés en blanc avec les précédens. Enfin, corrige les mots bêtes, les redites, les fautes de français. Tu sais que c'est un grand service à rendre à un auteur absent, que de le sauver de la bêtise des protes et de sa propre inadvertance.

Jacques est en train et va au galop. Ce n'est l'histoire d'aucun de nous. 11 m'est impossible de parler de moi dans un livre, dans la disposition d'esprit où je suis. Pour toi, cher ange, fais ce que tu voudras, romans, sonnets, poèmes, parle de moi comme tu l'entendras, je me livre à toi, les yeux bandés. Je te remercierai à genoux des vers que tu m'enverras et de ceux que tu m'as envoyés. Tu sais que je les aime de passion, tes vers, et qu'ils m'ont appelée vers toi, malgré moi, d'un monde bien éloigné du tien.

Mon oiseau est mort, et j'ai pleuré, et Pagello s'est mis à rire, et je me suis mise en colère, et il s'est mis à pleurer, et je me suis mise à rire. Voi!à-t-il pas une beile histoire? J'attends qu'il m'arrive quelques sous pour acheter une certaine tourterelle dont je suis éprise. Je ne me porte pas très bien. L'air de Venise est éminemment coliqueux et je vis dans des douleurs d'entrailles continuelles. J'ai été très occupée d'arranger notre petite maison, de coudre des rideaux, de planter des clous, de couvrir des chaises. C'est Pagello qui a fait à peu près tous les frais du mobilier, moi j'ai donné la maind'œuvre gratis, et son frère prétend, pour sa part, s'être acquitté en esprit et en bons mots. C'est un drôle de corps que ce Robert. Il a des façons de dire très comiques. L'autre jour il me priait de lui faire un rideau parce que lepopolo s'attroupait sur le pont quand il passait sa chemise. Au reste, je vis toujours sous la menace d'être assassinée par Mme Arpalice. Pagello s'est

brouillé tout à fait avec elle. Giulia prend la chose au sérieux et vit pour moi dans des inquiétudes comiques. Elle me supplie de quitter le pays pour quelque tems parce qu'elle croit de bonne foi à une coltellata.

Voici les petits objets que je te prie de m'envoyer. Douze paires de gants glacés ; deux paires de souliers de satin noir et deux paires de maroquin noir, chez Michiels au coin de la rue Helder et du boulevard; — tu lui diras de les faire un peu plus larges que ma mesure : j'ai les pieds enflés et le maroquin de Venise est dur comme du buffle ; un quart de patchouly chez Leblanc, rue Sainte-Anne, en face le n° 50 ; — ne te fais pas attraper, cela vaut 2 francs le quart ; Marquis le vend 6 fr.; le cahier de nos romances espagnoles, que Boucoiran prendra chez Paultre et te portera ; quelques cahiers de beau papier à lettres : il est impossible d'en trouver ici ; un paquet de journaux liés avec un cordon qui se trouve dans une demesarmoi-

f)0 COKUESPOiNDA^CE DE G. SAND ET l> A. DE MUSSET.

res de boule et que tu diras à Boucoiran de chercher. Ce sont les journaux qui ont parlé avantageusement A'Indiana et de Valentine. Pagello est en marché pour en vendre une traduction qu'il veut faire; et il espère en tirer le double, s'il peut présenter à l'éditeur des journaux favorables. — N'oublie pas de joindre aux livres que je t'ai demandés La Marquise, Aldo le rimeur et Metella, parce qu'on demande une opérette pour commencer la publication. Le romantique est fort à la mode ici. Aldo aurait, je crois, du succès. La Marquise aussi, parce qu'on est curieux à Venise des histoires singulières, stupides et folles. Je serais bien aise de faire gagner quelque million (de centimes) à Pagello avec mes œuvres légères. Je crois qu'il pourrait traduire aussi Marianne, Fantasio ou Andréa. Je sais assez d'italien à présent pour l'aider à comprendre ta prose quoiqu'elle soit moins abordable que la mienne à un étranger. Il comprend très bien d'ailleurs

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le français imprimé et il écrit l'italien très remarquablement à ce qu'on dit. Je crois que tes petites comédies en prose feraient rage et cela m'amuserait de nous voir devenir célèbres à Venise. — Tu mettras toutes ces choses dans une caisse avec les livres tout cela peut voyager ensemble sans inconvénient) et [je te prie] de mettre la caisse à la diligence à l'adresse de Pagello,Farmacia Ancillo,à Venise ; — cela suffit et Pagello se charge de tout.— Adieu, mon cher petit ange, écris-moi, écris-moi toujours des ces bonnes lettres qui ferment toutes les plaies que nous nous sommes faites et qui changent en joies présentes nos douleurs passées. Je t'embrasse pour moi et pour le docteur.

Ecris-moi à la farmacia Ancillo, c'est le plus prompt moyen d'avoir tes lettres dès le matin.

En haut de la page, en post scriptum, une ligne coupée et ces mots :

. . . est-il aussi mauvais que par le passô?

92 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

As-tu entrevu le gigantesque col de chemise? Quelquefois je me mets à rire toute seule au souvenir de nos bêtises et puis il se trouve que cela me fait pleurer. Oh! nous nous reverrons, n'est-ce pas?

6me. — De Lui.

Portant le timbre de Paris, du 10 mai 185 et celui de Venise, du 18.

J'ai reçu ta Lettre du Tyrol. Que puis-je te dire, ma bien-aimée?.Elle paraîtra le quinze dans la Revue, c'est-à-dire dans six jours. 0 la meilleure, la plus aimée des femmes! Que de larmes j'ai versées! Quelle journée! Je suis perdu, vois-tu. — Que veux-tu que je fasse? Tu verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et le plus céleste qui coule de ton cœur. — Et tout tombe comme une huile brûlante sur un fer rouge. — Je voudrais être calme et fort, quand je t'écris. — Je me raisonne, je m'efforce, mais quand je prends la

plume, et quand je vois ce petit papier qui va faire, pour t'aller trouver, ces trois cents lieues que je viens de faire, — et il n'y a au monde que toi à qui je puisse parler de toi, — pas un ami, pas un être, — et qui d'ailleurs en serait digne? au milieu de mes chagrins, je sens bien que j'ai un trésor dans le cœur, je ne puis l'ouvrir à personne. Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite chambre, tant de jours solitaires? et dès que je veux t'écrire, tout se presse jusqu'à m'étouflfer. Mais je souffre, amie, et qu'importe de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. Figure-toi que c'est une autre que j'aime, que c'est une maladie que j'ai. — Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un singulier état moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre qui n'est pas commencée. — Et moi, où penses-tu que j'en sois? En vérité, on dit que le tems guérit tout. J'étais cent fois plus fort, le jour de mon arrivée qu'à

présent. Tout croule autour de moi. Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, à baiser ton portrait, à adresser à ton fantôme des folies qui me font frémir, je prends mon chapeau, je vais et je viens, je me dis qu'il faut en finir d'une manière quelconque. Je cherche du moins un peu de

distraction. Ici je trouve (*)

Si je vais voir un ami, il me propose d'aller au bordel. Si je vais dans le monde, on me présente à Mme une telle qui est bien aise de compléter une petite collection — Dieu sait de quoi. — Et quand tout cela m'a bien bourdonné aux oreilles, quand je me sens bien venir la nausée, je me retourne vers la solitude et je la trouve si noire et si profonde que je n'ose aller ni d'un côté ni de l'autre.

(*} Le bas de la page, huit lignes environ, a été enlevé d'un coup de ciseau :

« Tai coupé ici des plaintes qui m'eussent bien vengée de certaines gens. Je les ai anéanties, ne voulant pas être tentée de punir, même après ma mort. »

Il faut que je parte; j'espère que Buloz va nie donner de l'argent : j'irai je ne sais où. Au mois de juillet, je serai à Aix. Jusque là je n'écrirai qu'à toi et à ma mère. Au mois d'août, si tu viens à Paris, je t'attendrai à Genève ou à Lyon. Si tu es seule, je reviendrai passer quelques jours avec toi. Si tu es avec Pagello, je vous serrerai la main et j'irai à Naples — et de là à Constantinople, si je suis assez riche. J'ai peur de te voir y aller à présent, mon enfant. Un de mes amis vient d'y mourir de la fièvre. Un autre et que j'aimais beaucoup, mort dans le même climat. Royer y a attrapé une dyssentrie affreuse et la fièvre. Il en a souffert longtemps.

Pourquoi me dis-tu, dans ta lettre, que tu ne voudrais pas qu'on me fit des reproches, à cause de toi, quand je te parle de mes inquiétudes pour ta santé? Crois-tu donc que ce soit là ma pensée? Mon amie, songe qu'une lettre de toi met dix jours à venir ici, qu'il faut que je vive dix autres jours de cette lettre. Ne doute pas de

96 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

mon cœur, je t'en supplie. Je t'ai bien méconnue, bien mal aimée, bien fait souffrir. — Mais vraiment, il y a une justice céleste. Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon. Je vais publier ces deux volumes de prose de Lorenzaccio. Cela ne peut que me faire tort.

(Ici une large coupure).

A qui dire ce que j'ai dans l'âme ? J'étais muet, quand je t'ai connue. A présent je ne le suis plus, mais je n'ai personne pour m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est là, j'étends les bras dans le vide, et rien! En vérité, je jette sur les femmes de tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner au plaisir et un cœur tout entier à donner à l'amour. Peut-être y en a-t-il qui accepteraient, mais moi, accepterais-je ?

Où me mène donc cette main invisible qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle, oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et

de me manger le cœur pour nourrir mon cœur. Il me faut un corps dans ces bras vides, il faut que j'aie une maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me parles de santé, de ménagemens, de confiance en l'avenir; tu me dis d'être tranquille et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines ; tu me dis d'arrêter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? Qu'ai-je fait même de notre amour? Vraiment, j'ai pleuré une ou deux fois dans tes bras. Que sais-tu de moi, toi que j'ai possédée? C'est toi qui as parlé ; c'est toi dont la pitié céleste m'a couvert de larmes ; c'est toi qui as laissé descendre sur matête le ciel de ton amour. Et moi, je suis resté muet, il y avait en moi deux hommes, tu me l'as dit souvent, Octave et Cœlio. J'ai senti en te voyant que le premier mourait en moi, mais l'autre, qui naissait, n'a pu que pleurer ou crier comme un enfant. J'ai cessé, avec toi, d'être un libertin sans cœur; mais je n'ai commencé à être autre chose que pendant trois matinées à

î>8 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

Venise, et tu dormais pendant ce tems-là. Ne me dis pas de raisonner ; plus je vois de choses crouler sous mes pieds, plus je sens une force cachée qui s'élève, s'élève, et se tend comme la corde d'un arc. Ne me dis pas qu'avec une maîtresse, je n'ai peut-être qu'un an ou deux à vivre. Eh bien un ou deux ans ! mais avec qui ? où ? Voilà pourquoi j'ai des envies de mettre ma blouse de cotonnade bleue, de prendre une bouteille de rhum, avec un peu d'opium, autour de ma ceinture et d'aller m 'étendre sur le dos, sur la roche de Fontainebleau. C'est le printemps qui ne veut pas, ce sont les fleurs et toute cette verdure qui m'appellent à la vie ; je les sens qui m'attirent, et où m'attirent-elles? Ah! il y a six mois (*), les chaleurs du printems me faisaient le même effet que le vin de Champagne ; elles me conduisaient du sortir de la table à la première femme venue. Que je

(*) Un an : c'est au mois de Mai qu'il écrit.

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trouvasse là deux [ ou trois amis en train de chanter des couplets de cabaret, un cigare et un canapé, tout était dit, et si je pleurais une heure dans ma chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, à l'ennui, que sais-je ? et je m'endormais. J'en étais encore là quand je t'ai connue. Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne sais ce que je ferais, il me semble qu'au moment de la crise je l'étranglerais en hurlant. Je n'ose pas me risquer, franchement, même avec une fille; mes nerfs sont si ébranlés ! J'ai un peu peur de moi. Et une femme du monde! Partager avec un mari, voir sa maîtresse une heure par jour, et pas tous les jours ! Donner le quart, la moitié, ou les deux tiers de son cœur, selon qu'elle est plus ou moins capable de vous comprendre, selon son éducation, son tempérament, ou son habileté à mentir ! pouah ! Et où trouver une demoiselle qui ne soit ni dépravée ni bégueule, ni impudente, ni niaise et qui n'ait pas pour

unique mobile de ses paroles, de ses bras et de ses jambes, le mariage, un et indivisible?

Et c'est à un homme qui fait du matin au soir de pareilles réflexions ou de pareils rêves que tu adresses cette Lettre du Tyrol, cette lettre sublime! Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau, d'aussi divin, jamais ton génie ne s'est mieux trouvé dans ton cœur. C'est à moi, c'est de moi que tu parles ainsi ! Et j'en suis là! et la femme qui a écrit ces pages-là, je l'ai tenue sur mon sein. Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son dernier baiser. Elle est ma sœur et mon amie, elle le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher pour aller à elle et la saisir. Toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre nous un abîme éternel !

Eh bien puisque cela est réglé ainsi, que cette providence si sage me sauve ou me perde

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à son gré. J'ai horreur de ma vie passée, mais je n'ai pas peur de ma vie à venir. Si en m'ouvrant le cœur, le ciel n'a voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j'ai dans l'âme ne mourra pas sans en être sorti! Dans ma jeunesse, lorsque j'étais encore pur et naïf, le vice me paraissait un monde admirable, immense, je m'y suis précipité avec bonheur dès que j'ai pu v; C'est aujourd'hui la même chose ; quelque faible et misérable qu'ait dû te sembler mon amour, j'ai entrevu un nouveau monde et cela suffît. Je lis Werther et la Nouvelle Héloïse. Je dévore toutes ces folies sublimes dont je me suis tant moqué. J'irai peut-être trop loin dans ce sens-là, comme dans l'autre. Qu'est-ce que ça me fait ! j'irai toujours.

Ne t'offense pas de ma douleur, ange chéri. Si cette lettre te trouve dans un jour de bonheur et d'oubli, pardonne-moi, jette-la dans

la lagune, que ton cœur n'en soit pas plus troublé que son flot tranquille ; mais qu'une larme y tombe avec elle, une de ces belles larmes que j'ai bues autrefois sur tes yeux noirs.

Tu recevras ton argent comme tu le demandes. Buloz donnera 500 fr. J'ai écrit à Boucoiran. Dis à Pagello que je voudrais lui écrire, mais je ne puis pas. Je l'aime sincèrement et de tout mon cœur, mais je ne peux lui écrire. Il sait à présent pourquoi. (*)

Donne-moi ta nouvelle adresse. Je t'écrirai après mon départ, de l'endroit où je m'arrêterai, si je m'arrête. Adieu, âme de ma vie. — Quoiqu'il advienne de moi n'oublie pas ton enfant.

Ecris-moi toujours à Paris, on me fera passer tes lettres.

(*j Toutes les lettres passaient par ses mains. Les dernières lui sont adressées directement

6mp. — Réponse d'Elle.

Portant le timbre de Venise... Maggio et celui de Paris, S juin 1854.

Mon enfant chéri, je me soucie assez peu des propos que l'on tient sur mon compte. Que X dise quelque cochonnerie pour se divertir à sa manière cela m'est fort égal ; que XX n'ait pas pour moi toute l'amitié et le zèle que j'ai pour elle, cela m'étonne médiocrement, mais que Planche dise ou donne à entendre que je t'accuse, que je te calomnie, et qu'il s'autorise d'une lettre de moi où précisément je te justifie, voila ce qui me révolte au point que je ne veux pas le croire. Avant qu'un propos arrive de la bouche de l'un à l'oreille de l'autre, il y a des intermédiaires, ou malveillants ou stupides, qui le dénaturent. Aussi quand il s'agit de moi, je hausse les épaules et j'attends de meilleures preuves. Je sais que pour ton propre compte, tu fais de même. Mais je ne

i04 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET D A. DE MUSSET.

puis l'entendre calomnier sans m'agiter un peu plus. Ce qui m'indigne, c'est qu'on m'impute une phrase, une ligne, un mot contre toi. Je veux que Boucoiran te montre la lettre en question, la seule que je lui ai dit de montrer à Planche, la seule qu'il ait montrée certainement. J'ai autant de confiance en la discrétion de Boucoiran que dans celle d'un bloc de marbre. D'ailleurs, je ne me souviens pas de lui

avoir parlé (Une coupure de 10 lignes.)

Je l'ai fait pour prévenir précisément les propos qui en résultent. Il faut ou que Planche soit un misérable ou que l'on ait misérablement menti en lui attribuant ces propos. Je ne peux pas croire la première hypothèse ; j'ai eu de l'amitié pour lui et de l'estime, quoiqu'on m'ait dit pour m'en empêcher. Il se conduisait bien avec moi et devant moi. Tu connais mon caractère, crédule, absurde, ou loyal, peu importe. Mon cœur se refuse à repousser ceux qu'il a accueillis, sans des preuves ilagrantes. Ces

preuves, je ne les ai pas, et je suis vis-à-vis de Planche dans la situation la plus pénible du monde, entre le soupçon et la confiance. Je voudrais qu'il se justifiât, je voudrais pouvoir lui donner une poignée de main à mon retour à Paris. Non plus certainement le recevoir tous les jours, ni sortir avec lui, comme autrefois. J'ai bien des raisons pour m'en abstenir, quand ce ne serait que celle de ne pas t'exposer à rencontrer une figure qui te déplaît, car j'espère que nous nous verrons tous les jours, nous deux, comme dans le temsoùnous étions camarades. Mais en vérité il me ferait plaisir de voir ce pauvre diable justifié des vilaines choses qu'on lui attribue contre moi. Je l'ai éloigné de mon intimité d'une manière qui m'eût fait de tout autre un ennemi dangereux. Vois comme Mérimée me traite! Certainement Planche aurait eu plus beau jeu pour débiter quelque infâme mensonge. Je savais qu'il était incapable de cela et je lui ai dit en le quittant : « un jour

viendra, j'espère, où les circonstances qui nous séparent ne seront plus aussi impérieuses et où je pourrai vous voir. Je le désire et je reste votre amie. » — Il me semble que je dois tenir ma parole si Planche n'a pas démérité auprès de moi. Voilà ce qu'il m'importe d'approfondir et ce que je saurai à coup sûr avant mon retour à Paris.

S'il est certain qu'il a parlé insolemment de moi et bassement de toi, sois sûr que je ne le reverrai de ma vie et qu'il saura pourquoi. Je t'envoie une lettre pour lui que je te prie de mettre à la poste quand tu l'auras lue. Tu verras que je lui parle de toi en termes positifs. S'il trahit mes intentions et mes paroles, ou s'il l'a déjà fait, je jure que c'est le dernier témoignage d'amitié qu'il recevra de moi... (Une coupure provenant de la précédente)... vaste que le monde? Et Dieu lui-même, ce que tu appelles ma chimère, ce que j'appelle mon éternité, n'est-ce pas un amour que j'ai étreint dans tes

bras avec plus de force que dans aucun autre moment de ma vie?

J'ai là, près de moi, mon ami, mon soutien ; il ne souffre pas, lui, il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le cœur; il n'a pas besoin de ma force; il a son calme et sa vertu. Il m'aime en paix, il est heureux sans que je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un. J'ai besoin d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude qui s'est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. Oh ! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux, sans appartenir ni à l'un ni à l'autre ! J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin d'un père ; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi? hélas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien

le cœur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu ! Moi, je l'écoute, et il me semble que je l'entends. Et pendant ce temps les hommes me crient : horreur, folie, scandale, mensonge ! — Quoi donc? Qu'est-ce? Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore serai-je accusée? — Je me souviens du temps où j'étais au couvent. La rue Saint Marceau passait derrière notre chapelle. Quand les forts de la halle et les maraîchères élevaient la voix, on entendait leurs blasphèmes jusqu'au fond du sanctuaire. Mais ce n'était pour moi qu'un son qui frappait les murs. Il me tirait quelquefois de ma prière dans le silence du soir. J'entendais le bruit, je ne comprenais pas le sens des juremens grossiers. Je reprenais ma prière sans que mon oreille ni mon cœur se fussent souillés à les entendre. Depuis, j'ai vécu retirée dans l'amour comme dans un sanctuaire et quelquefois les sales injures du dehors m'ont fait lever la tête, mais elles n'ont pas interrompu l'hymne

que j'adressais au ciel, et je me suis dit, comme au couvent : ce sont des charretiers qui passent. Il est trop tard pour que j'aille à Constantinople. Les chaleurs sont venues avant mon argent. J'irai dans une autre saison, avec Pagello qui fonde, avec raison peut-être, des espérances de fortune sur ce voyage. Un bateau à vapeur s'organise pour porter les passagers de Venise et de Trieste dans toutes les îles de l'archipel. Sois donc tranquille pour le moment. Je suis à Venise et je me soigne, car je ne me porte pas absolument bien. Je suis toujours souffreteuse, comme tu sais; mais toi, comment es-tu? J'espère que tu ne voyageras pas seul et que tu emmèneras Antonio. L'as-tu encore, seulement? es-tu content de lui. Il ne sait guère ce qu'il était pour moi en quittant Venise, ce perruquier qui me remplaçait! hélas! hélas! C'est peut-être le sanglot le plus profond et le plus amer de ma vie que le bruit de cette vague qui m'a détachée de la rive de Fusine !

Oui, nous nous revenons au mois d'août, quoi qu'il arrive, n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé alors dans un nouvel amour. Je le désire et je le crains. Mon enfant, je ne sais ce qui se passe en moi quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main, à celle-là et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer! Mais elle sera jalouse. Elle te dira : ne me parlez jamais de Mme Sand ; c'est une femme infâme. Ah! du moins, moi, je peux parler de toi à toute heure, sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une parole amère.Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes et auquel répond une voix émue, et une douce parole simple et laconique, mais qui me semble si belle alors! Io Vamo.

Peu importe, mon enfant ; aime, sois aimé, sois heureux, et que mon souvenir n'empoisonne aucune de tes joies. Sacrifie-le, s'il le

faut. Dieu m'est témoin pourtant que je mépriserais celui qui me prierait non pas seulement de te maudire, mais de t'oublier.

Adieu, mon petit ange, si tu rejoins Dieu avant moi, garde-moi une petite place là-haut, près de toi. Si c'est moi qui pars la première, sois sûr que je te la garderai bonne. Pagello me charge de te dire qu'il ne t'écrit pas dans la crainte de te faire de la peine, mais qu'il t'embrasse de toute son âme. Moi, mon enfant, je te presse sur mon cœur et je te bénis.

Je suis en train de t'écrire une autre lettre, dans la Revue. Dis-moi à qui il faut l'adresser. Je voudrais que tu la lusses en manuscrit avant les autres. Mais, si tu es en Suisse, tous ces voyages compromettront beaucoup son existence. Si tu vas à Aix, écris-moi de là et je te l'enverrai là; — tu l'enverras ensuite à Buloz. Envoie-moi, avec les objets que je t'ai demandés, des papiers à cigare, mes symphonies de Beethoven, la walze sentimentale de Weber

et la Juliette de Yaccaï. Tu pourrais porter avec toi cette caisse et me l'envoyer de Lyon ou de Genève. Elle me coûterait moitié moins de port.

As-tu toujours nos petits oiseaux?

7me. — De Lut.

Portant le timbre de Venise du 18 juin.

Je suis fâché, mon amie, de t'avoir parlé de choses que ni toi ni moi ne devrions savoir. Buloz m'en avait si bien rebattu les oreilles que cela est venu je ne sais comment sous ma plume. Mais je suis plus bas que je ne croyais dans son estime, puisque tu écris à cet homme pour lui dire de me ménager. J'ai brûlé ta lettre, n'en parlons plus. Si j'ai jamais une explication avec lui, elle sera plus sérieuse. Quant à ce que tu as écrit à Boucoiran dans l'intention qu'on le lui montrât, qu'il y soit parlé de moi ou non, tu conçois que je n'ai ni

le droit ni le désir de le connaître : je ne suis plus ton amant. Je ne suis pas encore parti, faute d'argent. Jamais je n'ai été dans une disposition si singulière. — Heureux ou malheureux, je n'en sais rien. — Peut-être vais-je m'enfermer dans un trou. — Peut-être les élégies dont mon cœur est plein vont se changer en hymne. 11 me semble que la nature entière l'entonnerait avec moi. Ma vie est dans la gueule d'un canon, et moi, la mèche haute, j'hésite à mettre le feu. Je vais et viens, j'avance et je recule Un instinct singulier me pousse et m'attire. Je ne sais si c'est de peur ou de plaisir que je frissonne. Je vais aimer.

Il ne me sera peut-être pas très difficile de trouver ce que je cherche, car je n'ai jamais moins tenu à la beauté dans une femme. Malgré ma santé qui n'a jamais été meilleure (je suis gras comme un moine), il me semble que je n'ai plus de sens, dans l'acception grossière du mot. Je ne liens qu'à rencontrer une intelli-

lli CORRESPONDANCE DE G. SAND ET DA. DE MUSSET.

gence élevée et un cœur vierge. Tu me dis que tu commences à t'habituer à vivre sans l'enthousiasme ; moi, mon amie chérie, je vais commencer à le connaître. Deux êtres qui s'aiment bien sur terre font un ange dans le ciel : voilà ce que j'ai trouvé l'autre jour dans un ouvrage nouveau. Connais-tu une parole plus belle et plus sublime que celle-là?

Peut-être le monde ne saura-t-il jamais le changement qui s'est opéré en moi. Tant que je pourrai, je conserverai cette écorce molle et inerte qui m'est devenue une seconde peau. Je ne sais quel plaisir étrange j'ai toujours trouvé à sentir que je pouvais vouloir et que je ne voulais pas. L'autre soir, une femme que j'estime beaucoup sous le rapport de l'intelligence, dans un entretien de bonne amitié que j'avais avec elle, commençait à se livrer. Je m'approchais d'elle franchement et de bonne foi, lorsqu'elle a posé sa main sur la mienne en me disant : Soyez sûr que le jour où vous êtes

né, il est né une femme pour vous. — J'ai reculé malgré moi. Cela est possible, me suis-je dit, mais alors je vais chercher ailleurs, car assurément ce n'est pas vous.

Je me fais une fête de te revoir, mon enfant, si ton retour n'est pas un rêve ; avec quel plaisir je reviendrai m'asseoir quelquefois dans cette petite chambre, sur tes coussins, à terre, et te raconter, au milieu des nuages de nos cigarettes, la nouvelle face de mon être qui, décidément, a pris le dessus. Que je t'aime, Georgeot ! Quel bonheur que cette amitié douce et élevée qui est restée entre nous deux comme le parfum de nos amours ! Ne crains pas que tes lettres me fassent du mal. J'aime mieux le mal qu'elles me font que le bien que me font les autres. Hélas, ma chère, si je t'ai jamais fait souffrir ce que je souffre, pardonne-moi. Je ne savais pas ce que c'était.

Il n'en faut pas douter, George, il y a des révélations. Saint Augustin est, à mes yeux,

l'homme le plus vrai qui ait existé. J'ai nié et je crois « voilà tout le mystère » : la foi en quelque chose, un but — un triangle lumineux placé à la voûte de ce temple qu'on appelle le monde — Marcher librement dans le temple, et avoir à son côté un être capable de comprendre pourquoi une pensée, un livre, un mot, une fleur font que vous vous arrêtez, et que vous relevez la tête vers le triangle céleste. Exercer les nobles facultés de l'homme est un grand bien, voilà pourquoi la poésie est une belle chose. Mais doubler ses facultés, avoir deux ailes pour monter au ciel, presser un cœur et une intelligence sur son intelligence et sur son cœur, c'est le bonheur suprême. Dieu n'en a pas fait plus pour l'homme; voilà pourquoi l'amour est plus beau que la poésie. Voilà pourquoi aussi je tiens tant à l'intelligence dans la femme que j'aimerai ; quant à son cœur, qu'il soit vierge, et que si je pleure dans son lit, ce ne soit pas de douleur de sentir

mon cœur venir à mes lèvres. 0 mon Georgeot, que Dieu me protège ! Je m'agenouille quelquefois en criant : que Dieu me protège! car je vais me livrer. Gela est beau, n'est-ce pas, et effrayant en même temps d'aller et de venir avec cette pensée-là : je vais me perdre ou me sauver? Prie pour moi, mon enfant ; quoiqu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un an trop tôt. J'ai cru longtemps à mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il en est tombé une étincelle de la foudre sur ma tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par ce feu céleste, qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans ce lit où j'ai souffert ; il doit y avoir un cadavre, car celui qui s'en est levé n'est pas celui qui s'y était couché.

Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce cœur qui s'était desséché ! Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait se détendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici m'envoyent à l'âme un rayon nou-

v418 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

veau ! Et comme tous ces rayons se pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une issue pour s'élancer de leur centre et retourner teints du sang de mes veines dans la nature!

Je vais aux Boulevards, au Bois, à l'Opéra, sur le quai, aux Champs-Elysées; cela est doux et étrange, n'est-ce pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie? Tattet est de retour; — le brave garçon trouve que je lui apparais sous un nouvel aspect, voilà son mot. Du reste je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure.

Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade, avec son grand cœur et ses grands yeux? ô mon petit ange que tu es joli ! que tu m'es cher, toi, mon seul ami ! Avec quel plaisir je sens en récrivant que mon cœur s'épanche avec confiance, avec amour, que je puis pleurer dans tes bras ; oh, Dieu merci ! j'ai un ami, on ne me le volera pas, il prie pour moi et moi pour lui.

Si je ne t'avais pas connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais être et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand nous étions ensemble, je laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussière, mais je ne me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais que cela valait mieux que le passé, je remettais au lendemain, je croyais qu'il serait toujours temps, je réfléchissais et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive, la tranquillité de nos jours de plaisirs me berçait doucement. Pendant ce temps-là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous deux l'éclair de l'épée flamboyante. Chose étrange, je n'ai compris qu'il fallait faire usage de mes forces, que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. J'avais une telle confiance, une si misérable vanité ! J'étais habitué depuis si longtems à porter autour de moi tant de voiles bizarres! à en ôter une partie avec l'un, une partie avec l'autre ! Je n'ai compris que je pouvais aimer, que

lorsque j'ai vu que je pouvais mourir. (Cinq lignes rayées à l'encre bleue.)

Adieu, ma bien-aimée, dis à Pagello que je l'embrasse et qu'il a tort de ne pas m'écrire, cela me ferait plus de plaisir que je ne puis dire. Je ferai tes commissions ; mais il me semble qu'il est impossible qu'on laisse passer à la douane des gants français, des livres, et surtout des journaux. Je connais quelqu'un à qui on a pris un vieux Figaro dans lequel il avait enveloppé une brosse. Adieu, adieu.

J'ai encore nos petits oiseaux. Antonio me quittera quand je serai à Aix. Le pauvre garçon a le mal du pays pour sa chère Venise. Hélas! J'en connais un qui l'a aussi et cependant sans y être né.

Malgré tout ce que tu m'as dit sur les belles promesses que je t'ai faites durant ma fièvre, j'espère, au mois de septembre, pouvoir te donner de l'argent. En tous cas, au mois d'août, que Buloz t'en doive ou non, il t'en donnera

pour revenir. Il me l'a dit (je crois qu'il est amoureux de toi). Je m'occupe du reste de tes affaires, mais je ne sais trop pourquoi Boucoiran ne vient pas me voir.

7me. — Réponse d'Elle.

Mon enfant, je suis horriblement triste et inquiète, je ne sais ce qu'a Boucoiran, il y a deux mois qu'il ne m'a écrit. Depuis ce tems, je suis sans aucune nouvelle de mon fils. Mon inquiétude et mon chagrin augmentent tous les jours. Je n'ai pas voulu te demander une chose qui te causait de la répugnance, mais vraiment tu m'aurais fait le plus grand plaisir du monde en allant le voir et en me disant s'il se porte bien. J'imagine à présent qu'il est mort et je suis comme folle toutes les nuits. A cela se joint la contrariété d'être absolument sans argent et de manquer des choses les plus nécessaires. Le tout par la négligence et l'apathie incroyables

de Boucoiran. Il y a plus de huit jours que j'ai reçu une lettre de Buloz qui m'annonce qu'il a remis 500 francs à Boucoiran, donc Boucoiran n'est pas malade! il est amoureux certainement, parce que d'ordinaire il est d'une exactitude extrême. Mais quand l'amour le tient, il est impossible d'en obtenir le moindre souvenir. Je le connais de longue date et je sais ce que j'ai souffert d'inquiétudes affreuses pour mon fils, quand monsieur roucoulait tranquillement. Pagello a mis toutes ses pauvres roba (*) au Mont de piété. Je dois 200 francs à Rebizzo et je ne veux rien emprunter de plus. La semaine prochaine il faudra que je fasse des économies sur mon estomac, car il m'est odieux de recevoir tout de la main d'autrui. Tout cela me serait à peu près égal, s'il n'y avait pas moyen de l'éviter. Mais quand j'ai travaillé, quand j'ai gagné et touché mon salaire, et que, par la

(*) Affaires.

négligence d'un ami, je suis forcée de l'attendre indéfiniment et de demander l'aumône, cela me met un peu en colère. Je vais retirer toutes mes affaires des mains de Boucoiran, parce que je vois bien que ce relard d'argent n'est pas un simple accident, mais l'effet d'un oubli décidé, sans cela je ne serais pas depuis deux mois dans l'ignorance absolue de ce qui concerne mon fils. J'ai écrit à Papet, mais il est peut-être au pays.

Paultre n'est pas d'un caractère exact et je ne suis pas assez liée avec Sainte-Beuve pour le prier de s'ennuyer de moi à ce point là. Mon frère est parfaitement indifférent à tout ce qui me concerne, mon mari voudrait bien me savoir crevée. Toi tu vas quitter Paris ; il va falloir que je retombe nécessairement dans les mains de Planche, sinon de près, du moins de loin, ce qui sera encore pis, car les cancans recommenceront sur notre prétendue passion. Je suis dans un chagrin et dans une irritation que je

121 CORRESPONDANCE DE G- SaND Et D A. DE MUSSET .

ne puis le dépeindre, mais que tu comprendras, toi qui as une mère et qui sais ce qu'elle a eu à souffrir dans sa vie.

Adieu, mon enfant, brûle ce billet de mau^ vaise humeur et pardonne-moi de te parler de mes ennuis, mais pour l'amour de Dieu, va voir mon fils, dis-moi comment il est, s'il se souvient de mon nom, s'il a ligure humaine. Je rêve toutes les nuits qu'on m'apporte son squelette ou sa peau toute sanglante. Quelle vie! J'ai bien envie d'en finir, bien envie, bien envie ! Tu es bon et tu m'aimes ; Pietro aussi, mais rien ne peut empêcher qu'on soit malheureux. Occupe-toi aussi de cet argent, que je paie au moins mes dettes, ce sera un chagrin de moins.

Peut-être la lettre de Boucoiran s'est-elle perdue à la poste ; il faudrait alors qu'il fit faire vite, vite, une autre cambiale au banquier, sur Papadopoli. Il y a un tems infini que je lui demande si l'on est content de mon fils au collège, s'il a vu ses notes ; pas de réponse.

Aie la bonté de savoir cela au moins par Sainte- Beuve, qui voit souvent M. Gaillard.

8me. — De Lui.

Adressée à Pagello, pour remettre à Madame Sand. (Timbrée de Paris 10 juin, de Venise., date effacée.)

Mardi 10 Juin.

Maurice se porte bien, je viens de le voir à l'instant, et il doit sortir avec moi dimanche. J'ai été de là chez André Cotier, savoir à quelle époque Boucoiran lui a remis pour toi l'argent qu'il devait te faire passer. Je ne pourrai le voir que demain, attendu que ces messieurslà ne se dérangent que fort majestueusement, surtout lorsqu'il s'agit de pauvres gens comme nous autres.

Si demain j'apprends que l'argent ne lui a été remis que tard, c'est une négligence bien maladroite de la part de Boucoiran, mais enfin ce n'est qu'une négligence et je pourrai

penser qu'à l'heure qu'il est tu dois avoir reçu Ion argent. Si au contraire on me dit que l'argent a été remis à l'époque où il a dû l'être, il sera clair que la lettre qui contient le mandat se sera égarée et je t'en enverrai un autre le jour même.

Maurice m'a dit qu'il avait donné à M. Papel une lettre pour toi, il y a environ quinze jours ; je suppose que M. Papet l'aura mise à la poste. Du reste il y avait longtemps qu'il n'avait vu Boucoiran. 11 était sorti chez sa grand'mère à son dernier jour de congé.

Je te remercie, ma chère, d'avoir pensé à moi dans toutes tes inquiétudes. J'ai l'espoir que lorsque cette lettre te parviendra, tu seras déjà rassurée, d'autre part, sur tous ces sujets de tristesse. Cependant je ne veux pas même attendre à demain pour te parler de Maurice. Je comprends que cela doit passer avant tout. Que je suis fâché, mon enfant, que tu ne m'aies pas dit franchement ton désir à cet

égard î Tu m'écrivais d'être tranquille sur ton compte, de ne pas chercher à vaincre certaines tristesses, certaines répugnances. Je me figurais absolument que mes visites au collège ne pouvaient être que des hors-d'œuvre et que tu savais toujours par Boucoiran des nouvelles de ton fils. Pourquoi ne m'as-tu pas parlé franchement? Voilà maintenant une lettre qui va mettre dix jours à te parvenir, et moi, comme un sot bavard que je suis, je t'en ai écrit une ces jours-ci, dans laquelle tu chercheras à coup sûr autre chose que mes stupides rêveries et où tu ne trouveras pas une ligne qui ne mérite d'être jetée au feu. Pauvre Georgeot ! quelle peine m'a fait ta lettre! des économies sur ton estomac! quelle horreur ! Mon enfant, je t'en supplie, combats un peu ta fierté, emprunte à Rebizzo. N'es-tu pas sûre que tu auras, quoi qu'il arrive, de quoi payer quand tu voudras? Ne sais-tu pas que quand Buloz refuserait de te donner un sou,

je n'ai qu'à vouloir pour que ma mère me donne la somme que je voudrai, mille francs ou deux mille! La pauvre femme me proposait de m'envoyer lelle somme qu'il me faudrait, dans cette lettre que tu m'as renvoyée de Venise.

Ecris-moi, ma chère, si tu t'es déjà adressée à Planche comme tu me dis en avoir l'intention. Quelque mépris que j'aie pour. . . (coupure) il a pendant mon absence dit. . . . {coupure, suite)

chose trop vile et trop .... (coupure)

parler Buloz, tu trouveras que j'ai raison. Si tu n'as pas encore écrit, dis-le moi, je resterai à Paris. En tout cas, songe que dans quelque circonstance que tu te trouves, ma vie t'appartient, ma chère, et que c'est me rendre service que de m'en demander un pour toi. Buloz crie comme un aigle, mais il paiera ce que tu veux.

gme Réponse d'Elle.

15 juin.

Mon enfant, je suis fâchée que tu aies si mal

compris la lettre que j'écrivais à PI. — Je ne le priais pas de te ménager, ce me semble, je lui ordonnais de respecter mes paroles et de ne pas s'en servir au rebours de la vérité et de mes intentions. — J'aurai de vive voix avec lui une explication plus dure que ma lettre, non pour te défendre auprès de lui, mais pour me plaindre d'un tort très grave de lui envers moi, et s'il ne s'en lave pas bien, je ne lui pardonnerai jamais. N'en parlons plus, c'est un fait qui m'est personnel et dont j'aurai raison. J'ai fixé mon départ d'ici au 25 août. Aide-moi à tirer de Buloz mille francs, le 15 au plus tard. Je tiens extrêmement à être à Paris le 16 septembre, pour voir concourir mon fils, et je voudrais arriver quelques jours auparavant pour me reposer.

130 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

Je me recommande donc à toi si tu es à Paris à cette époque, mon enfant. Si tu n'y es pas, recommande cette affaire avant de partir à Taltet. Tu sais comme ce mulet de Buloz a besoin d'être talonné. Boucoiran est mort, à ce que je présume, Papet quitte Paris le 30 juin et Planche n'étant nullement justifié auprès de moi du tort que je lui impute, j'aimerais mieux crever de faim que de lui demander un service dans les circonstances actuelles.

Je te demande pardon, mon cher enfant, de t'ennuyer de ces détails. Je suis un peu dans la position de ceux qui hésitent entre voler et mendier, grâce à l'inconcevable incurie de mes amis, qui m'ont laissée depuis le l8r avril, sans autre secours que cent francs. Et j'ai, depuis ce tems, énormément travaillé, et j'ai à Paris de l'argent plus qu'il ne m'en faut pour payer les plus pressées de mes dettes et pour bien vivre ici. Fâche-toi donc et fais à Mr Boucoiran, à qui j'avais remis le soin

de tout cela, une semonce un peu verte de ma part. Cet excès de misère empoisonne beaucoup ma vie et me force à de continuelles privations ou à des mortifications d'orgueil auxquelles je ne saurais m'habituer. Pagello est un ange pour moi, mais il est aussi pauvre que moi et devoir à Rebizzo ne me plait guère. Tu n'as pas d'idée de l'économie avec laquelle je vis et de l'assiduité avec laquelle je travaille. Cela devient fantastique, mais j'aimerais mieux une existence un peu moins sublime. Pour ne plus revenir sur ces bavardages, et pendant (Iue j'y pense, ne m'envoie pas la caisse que je t'ai demandée, elle m'arriverait au moment de mon départ pour Paris.

Que Dieu te conserve, mon ami, dans la disposition où sont ton cœur et ton esprit. L'amour est un temple que bâtit celui qui aime à un objet plus ou moins digne de son culte ; et ce qu'il y a de plus beau dans cela, ce n'est pas tant le Dieu que l'autel. Pourquoi craindrais-tu

de te risquer? que l'idole reste debout longtems ou qu'elle se brise bientôt, tu n'en auras pas moins bâti un beau temple. Ton âme l'aura habité, elle l'aura rempli d'un encens divin, et une âme comme la tienne doit produire de grandes œuvres. Le Dieu changera peut-être, le temple durera autant que toi. Ce sera un lieu de refuge sublime où tu iras retremper ton cœur à la flamme éternelle, et ce cœur sera assez riche, assez puissant, pour renouveler la divinité, si la divinité déserte son piédestal. Crois-tu donc qu'un amour ou deux suffisent pour épuiser et flétrir une âme forte? Je l'ai cru aussi, longtemps, mais je sais à présent que c'est tout le contraire. C'est un feu qui tend toujours à monter et à s'épurer. Peut-être que plus on a cherché en vain, plus on devient habile à trouver ; plus on a été forcé de changer plus on devient propre à conserver. Qui sait ! C'est peut-être l'œuvre terrible, magnifique et courageuse de toute une vie.

C'est une couronne d'épines qui fleurit et se couvre de roses quand les cheveux commencent à blanchir. Peut-être que Dieu mesure nos douleurs et nos travaux aux forces de notre jeunesse, et qu'il est un temps marqué pour se reposer et pour jouir des fatigues du passé. Quelle est la plus belle de ces deux époques de la vie morale, les larmes de l'espoir ou les hymnes du bonheur? Peutêtre est-ce la première. J'entre dans la seconde et il me semble faire encore un rêve. Mais la première est celle que Dieu chérit et protège, parce que ceux qui la parcourent ont besoin de lui. C'est celle qu'il féconde des plus vives émotions et de la plus ardente poésie. N'en aie donc pas peur. C'est un sentier dans la montagne, dangereux et pénible, mais qui mène à des hauteurs sublimes et qui domine toujours le monde plat et monotone où végètent les hommes sans énergie. Tu n'es pas de ceux qu'une fatigue vaine doit décourager

154 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

ni qu'une chute peut briser. Tu n'es pas destiné à ramper sur la boue de la réalité. Tu es fait pour créer ta réalité toi-même dans un monde plus élevé, et pour trouver tes joies dans le plus noble exercice des facultés de ton âme. Va, espère, et que ta vie soit un poème aussi beau que ceux qu'a rêvés ton intelligence. Un jour tu le reliras avec les saintes joies de l'orgueil. Tu verras peut-être derrière toi bien des débris ; mais tu seras debout et sans tache, au milieu des trahisons, des bassesses et des turpitudes d'autrui. Celui qui s'est toujours livré loyalement et généreusement peut avoir à souffrir, mais à rougir, jamais; et peut-être que la récompense est là toute entière. Jésus disait à Madeleine : «il te sera beaucoup remis, parce que tu as beaucoup aimé. »

Vois combien tu te trompais quand tu te croyais usé par les plaisirs et abruti par l'expérience ! Vois que ton corps s'est renouvelé et que ton

âme sort de sa chrysalide. Si, dans son engourdissement, elle a produit de si beaux poèmes, quels sentiments, quelles idées en sortiront maintenant qu'elle a déployé ses ailes ? Aime et écris, c'est ta vocation, mon ami. Monte vers Dieu, sur les rayons de ton génie, et envoie ta muse sur la terre, raconter aux hommes les mystères de l'amour et de la foi. Et n'aie pas peur. Dirige mieux ton orgueil, ne l'étouffé pas, tu n'en as pas trop, et à voir quels buts puérils lu lui donnais, j'ai souvent cru que tu n'en avais pas assez. Mais il n'était qu'endormi, ce juste orgueil qui te fait dire maintenant : Je vais me livrer, je vais me risquer. Oui, cela est beau et grand. Tous les sots ont l'orgueil de dire : Je ne me risque pas, moi ! — Ils tiennent à leur repos comme les inutiles à la vie. Un homme comme toi n'est complet que lorsqu'il s'est livré.

T'ai-je dit que j'avais fait mes adieux à l'enthousiasme? Si je l'ai dit, j'ai voulu parler de cet

enthousiasme des premières années de la carrière, qui a besoin d'être si ardent pour en couvrir les difficultés. Mais cette force que j'avais pour fermer les yeux, afin d'y conserver le rayon de mon soleil, alors même qu'il s'éteignait, je n'en ai plus besoin. Je contemple, les yeux toujours ouverts, une lumière toujours éclatante et pure. Tu m'as fait de grandes et belles prédictions, dans les élans de ta plus vive amitié, alors qu'elle était déjà assez forte pour faire taire les intérêts de l'amour. Tu m'as dit qu'il était temps pour moi de recueillir le fruit de toute une vie de fatigue et que le dernier amour d'une femme était le plus beau. Tes prédictions se réalisent, mon enfant, et j'oublie jusqu'au nom des souffrances que je croyais autrefois inévitablement liées à l'affection. Je souffre encore souvent et beaucoup, mais jamais par lui. N'ayant pas une petite pièce de monnaie pour m'acheter un bouquet, il se lève avant le jour et fait deux lieues à pied

pour m'en cueillir un dans les jardins des faubourgs. Cette petite chose est le résumé de toute sa conduite. Il me sert, il me porte et il me remercie. Oh, dis-moi que tu es heureux et je le serai.

Ce mot si beau des deux êtres qui s'aiment sur la terre et qui font un ange dans le ciel est de Delatouche. Tu le trouveras imprimé dans la Reine d'Espagne, une comédie qui a été sifflée outrageusement, quoi qu'elle méritât tout le contraire. A cette phrase si belle et si sainte, un monsieur du parterre a crié : Oh ! quelle cochonnerie! et les sifflets n'ont pas permis à l'acteur d'aller plus loin.

C'est comme cela que le public de France comprend. Ces bons Italiens sont tout le contraire. Ils applaudissent tout, ils pleurent, ils rient, ils trépignent, ils s'émeuvent, ils s'exaltent. Le bon, le mauvais, tout leur va. Pourvu qu'on touche leur fibre sensitive, peu importe que ce soit avec un sceptre ou avec un

balai ... (deux mots effacés) leur plairait excessivement, et pourtant ils pleurent très à propos à un mot simple et touchant de Kotzebue. Hier je voyais jouer une détestable traduction du.... (mot effacé); au milieu des éternelles déclamations morales et philosophiques, il y eut un mot de rien qui fut très goûté et avec raison, par le plus grossier public du monde. Un vieux capitaine, jovial, bon et beau parleur, tend la main à un jeune aveugle en lui disant : Et toi, mon pauvre Cupidon? C'est un de ces mots qui plaisent sans qu'on puisse dire pourquoi, et que nous aimions tant à rencontrer parce qu'ils nous frappaient tous deux en même temps, t'en souviens-tu, mon bon petit?

A quelle époque vas-tu à Aix? Arrange-toi, je t'en prie, de manière à ce que je sache où tu seras afin que si je ne te trouve pas à Paris, je te rencontre, du moins, en route. Dis-moi, toi qui as fait le voyage par Genève, combien il

me faut d'argent pour le faire seule, afin que j'ordonne mes affaires en conséquence.

Adieu, mon bon enfant chéri. Je t'ai prié d'aller voir mon fils, cela t'a peut-être contrarié; j'étais si inquiète que je ne savais à quel saint me vouer. Enfin, Papet m'a donné de lui d'excellentes nouvelles. Adieu, cher ange, porte-toi toujours bien. Pagello me dit qu'il est en train de t'écrire un sermon sur le vin de Champagne. Sois sûr que s'il en avait sous la main, il en boirait une bouteille à chaque point de son discours. Sois sûr aussi que tu es bien aimé. Adieu, adieu, voilà l'heure du courrier. Ecris-moi beaucoup. Si tu savais quels bons jours sont ceux qui m'apportent une lettre de toi.

Lettre du docteur Pagello

à Alfred de Musset (*)

Caro Alfredo,

Venezia, 15 Ginguo 1854.

Non ci abiamo scritto ancora ne l'uno ne l'allro, forse perche l'uno ne l'altro volea esser primo. Questo non toise perô quella muta corrispondanza d'affetti che ci legherà sempre di nodi, sublimi per noi, e incomprensibili agli altri. Godo di sentirvi sano di corpo e forte di spirito. Io ho sempre vaticinato bene délia vostra salute, tuttoché voi abbiate

(*) Cher Alfred,

Venise, 15 Juin 1854.

Nous ne nous sommes écrit encore ni l'un ni l'autre, peutêtre parce que ni l'un ni l'autre ne voulait être le premier. Ceci pourtant n'empêche pas la muette correspondance d'affection qui nous liera toujours de ses nœuds, sublimes pour nous, incompréhensibles pour les autres.

coraggio di opporvi a quelle tentazioni ai disordini che sono compagne délia vostra natura troppo vivace. — Quando siete circondato da una dozzina di boltiglie di sciampagna, ricordatevi quella cantina d'aqua di gomma arabica che vi ho atto votare ail' albergo Danieli, e son certo che avrete animo di fuggirle. Addio, mio buon Alfredo, amate mi corne io vi amo.

Vostro vero amico,

Je suis heureux de vous savoir sain de corps et fort d'esprit. Moi, j'ai toujours auguré bien de votre santé, pourvu que vous ayez le courage de vous opposer aux tentations, aux désordres, qui sont compagnons de votre nature trop vive. Quand vous êtes entouré d'une douzaine de bouteilles de Champagne, souvenez-vous de celte cuve d'eau de gomme arabique que je vous ai fait vider à l'hôtel Danieli et je suis certain que vous aurez le courage de les fuir. Adieu, mon bon Alfred, aimez-moi comme je vous aime.

Votre vrai ami, P.P.

142 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'a. DE MUSSET.

9me. — De Lui.

Portant le timbre de Paris du 16 juin, celui de Venise du 24.

1o Juin.

Il a fallu que ce fut Boucoiran qui allât chez André Çotier faire refaire un autre billet par la raison que le premier était à son ordre. Il a dit à Buloz qu'il t'avait envoyé le 49 un bon de onze cents francs. Il est clair d'après tes lettres que la sienne est perdue, à moins qu'elle ne soit restée plusieurs jours à la poste restante, comme cela nous est arrivé quelquefois, du temps que j'étais encore de ce monde. En tout cas tu vas être hors d'affaire.

Mon amie, je t'en supplie au nom de Dieu, si tu te retrouves jamais dans de pareilles circonstances, et quelque sujet de chagrin qui puisse l'affliger, fais quelque effort sur toi-même, ne t'abandonne pas à la douleur; songe qu'il n'y a que ta vie qui me prouve encore que je vive, et

•de quelque misérable secours que je puisse être, ne crois pas ta coupe épuisée tant qu'il se peut trouver encore une goutte au fond de la mienne. Bois-là, du moins, cette faible goutte, avant de casser ton verre. Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire trois cents lieues pour te les amener et de m'en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette que je ferais de si bon cœur et que je paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans le fleuve terrible qui t'entraîne, mais avant de céder au torrent, accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu'elle te suive dans l'océan.

Buloz vient de m'apporter la lettre que tu lui as envoyée pour la Revue (*). U me l'a lue en ânonant jusqu'à ce qu'impatienté des coups d'épingles que sa lourde déclamation me donnait dans le cœur, je lui aie arraché le papier

(*) Seconde des Ldlres d'un voyageur.

UA CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

des mains pour le finir à haute voix. Maintenant le voilà parti et le cœur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que j'éprouve. Mon enfant, il y a dans ta lettre un mot affreux, celui de suicide ; quel que soit le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance ; j'en ai ri souvent, mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce mot-là, quand tu m'as parlé dans une autre lettre de ton envie d'en linir, était-ce seulement l'inquiétude que tu ressentais pour ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendais ? Ne sont-ce enfin bien réellement que des causes matérielles et réelles, qui t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m'a semblé qu'une tristesse étrangère à tout cela dominait les autres motifs. Buloz lui-même s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire : Qu'a-t-elle donc ? Comme cela est

triste! __ Le pauvre homme qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: Mais vous ne l'avez pas quittée? Vous ne l'avez pas abandonnée? Hélas ! le pauvre garçon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses balourdises. Mais il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t'y a poussée, que cette idée t'est familière, presque chère, mais entin elle ne se représente à toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, aussi complète, aussi harmonieuse que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique? Je te parle franchement, mon enfant, mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas permis de l'être? Lorsqu'en lisant cette lettre, je voyais cette gondole chargée d'êtres aimés et heureux s'approcher de toi en chantant, et t'inviter à y descendre, je me disais : Elle est heureuse,

Dieu soit loué ! Elle est entourée de braves et honnêtes gens qui veillent sur elle. Elle se repose, elle oublie, puis, quelques lignes plus bas, je trouve le mot de suicide.

0 mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des femmes, je te le jure sur mon père : si le sacrifice de ma vie pouvait te donner une année de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et pour bien des années, d'avoir tout perdu, jusqu'à mes rêves, de me repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée : qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du moins tu es heureuse ! Peut-être heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos que je ne trouble plus. 0 mon amie, mon amie! si tu ne l'étais pas!...

Certes l'homme que tu as choisi, ne peut avoir changé ta vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère ; il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble loi-même pour ne pas lui rendre le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour venir ici, pour y rester. Mais hélas ! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété, le bonheur! 0 mon Dieu, la création toute entière frémit de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur ! est-ce l'absence du désir? Est-ce de sentir tous les atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le cœur que se trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souifre? George, je viens de retrouver dans un coin du petit album que tu m'as donné à Venise, un mot que j'y ai écrit pendant mon

retour : « Il faudra bien que nous restions amis » et que nous nous consolions quelquefois, car » nous avons souffert ce que les autres ne » souffrent pas. » — Réponds-moi, je t'en conjure, réponds-moi que les tristesses qui t'ont prise venaient de ton lils, de ton argent, que sais-je? d'une migraine ; mais réponds-moi que (u es heureuse, afin que je retourne au pied de mon lit, retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie tu milieu de tous ces affreux sanglots que personne ne voit, si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas. Surtout, pardonne-moi de te parler avec cette franchise, pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence à mon cœur. Je suis muet depuis si longtemps et pour si long temps ! parle-moi un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de m'avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes

veilles l'ont écartée de moi! Adieu, je n'en puis plus.

Tu dois avoir reçu un mot où je te dis que ton fils se porte bien.

En tout cas, que je puisse t'être utile ou non, je reste à Paris. Il ne sera pas dit que j'irai sottement chercher ce qui me fuit si bien, lorsque tu peux avoir besoin de moi, ne fût ce que pour commander chez tes marchands ce qu'il te faut là-bas. Adieu, je t'aime et ne veux aimer que toi jusqu'à la mort. Adieu, adieu.

9me. — Réponse d'Elle.

Timbre de Venise 26 juin, de Paris illisible.

J'ai reçu, mon enfant chéri, ton billet, il y a quelques jours, et ta lettre aujourd'hui. Je te remercie mille fois de m'avoir donné tout de suite des nouvelles de Maurice et de t'être occupé de ce sot envoi d'argent qui m'est

150 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

enfin arrivé, grâce à un employé de la poste qui s'est donné la peine d'examiner toutes les lettres des bureaux de la poste restante, et qui a trouvé celle de Boucoiran dans la case de Londres. Le pauvre garçon, que tantôt j'accusais et que tantôt je pleurais comme mort et enterré, avait été d'une exactitude extrême. Enfin j'ai payé mes dettes et j'ai de quoi dîner à discrétion. Tu ne peux pas t'imaginer, mon bon petit, par quelle série de souffrances et de déplaisirs mon destin s'est plu à me faire passer depuis quelque temps. Je t'en ai dit quelques-unes.... (Ici une large coupure). Voilà ce que c'est que la misère. On a beau s'en moquer, avoir un corps de cheval pour la supporter, un courage d'esclave pour le travail, elle vous avilit, elle donne le droit aux butors qui ont de l'argent de vous insulter et de vous plaindre. J'ai toujours porlé la mienne hardiment et fièrement parce que j'ai dans le bras de quoi me passer des trésors de M. Demidoff,

DEUXIÈME SÉRIE. loi

mais une combinaison malheureuse, un sot hazard,la négligence d'un employé de la poste, m'exposent à recevoir un affront, si affront il y a pour un orgueil aussi légitime que le mien, mais du moins une souillure, une fange dégoûtante, que l'on jette devant moi pour m'empêcher de passer. Ce sont de ces choseslà qui me donnent le spleen et qui réveillent mon idée de suicide, la triste compagne cramponnée après moi. Mais il ne faut pas, mon enfant, que cela t'inquiète ; il est probable qu'elle me suivra toujours sans me faire aucun bobo, car, après tout, je n'ai ici aucun chagrin de cœur, et si j'ai pu résister à ceux que j'ai éprouvés par le passé, il est probable que les contrariétés et les dégoûts de la vie matérielle n'auront pas plus de pouvoir que les douleurs de l'amour et de l'amitié. Ma dernière lettre a dû te rassurer. Je serais un monstre si je trouvais un sujet de plainte contre l'ami auquel tu m'as confiée. C'est un ange de douceur, de

lo2 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET D A. DE MUSSET.

bonté et de dévouement. J'aime la vie quand je suis dans mon bon sens, mais tu sais qu'il y a dans les choses extérieures des sujets de contrariété si poignante qu'ils nous en font sortir. J'ai donc des mauvais jours quand le mauvais destin me persécute, mais le destin aussi a ses bonnes lunes, et j'espère que je viens d'entrer dans une de celles-là. Je suis rassurée sur mon fils, j'ai de bonnes nouvelles de ma fille, je ne dois plus un sou à Venise et le mois prochain tout sera payé à Paris, si Buloz ne me . . . (coupure) . . . j'embrasserai mes enfants (coupure)

Tu as donc bien raison de te dire que mon bonheur a pris sa source dans tes larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice. Tu aimeras peut-être mieux par la suite, tu auras peut-être un caractère plus égal et plus heureux, mais tu ne seras jamais plus grand que tu ne l'as été dans ces

tristes jours. N'en déteste pas la mémoire et quand l'ennui de la solitude te prend, rappelletoi que tu m'as laissé un souvenir plus cher et plus précieux que tous les plaisirs de la possession.

Je ne veux pas que tu restes à Paris pour mes affaires. Si tu as de l'argent, si tu as envie de voyager, oh ! je t'en supplie, prends du plaisir ou au moins de la distraction. Mes affaires vont bien, à présent. Boucoiran n'était ni amoureux ni mort. Il s'occupera de tout comme de coutume, seulement, je te prie d'aller voir quelquefois mon fils pendant que tu seras à Paris, et de le faire sortir si tu vois qu'il soit négligé par Boucoiran ; mais, à son défaut, Buloz me donnera bien de ses nouvelles et ma mère n'est pas capable, je pense, de lui laisser manquer ses sorties. Je ne veux avoir aucune relation avec Planche. Je vois, d'après la manière froide et réservée dont Boucoiran me parle de lui, qu'il y a beaucoup de

vrai dans les rapports de Buloz. Buloz est fou de le reporter les mauvais propos. Boucoiran ne me dit rien mais me fait fort bien comprendre à quoi je dois m'en tenir. J'aurai une petite explication avec Planche qui se passera à huis clos, mais qui lui fermera la bouche pour longtemps.

Quant à toi, la meilleure réponse que tu puisses faire, c'est de hausser les épaules et de dire comme autrefois : Ira la la. Va donc où tu pourras et où tu voudras aller pourvu que je te voie, peu ou beaucoup, comme tu l'entendras. Mais au moins que je sache si tu es rose, comme autrefois, et gras comme tu t'en vantes, que je sois bien rassurée sur ta santé et que mon cœur se dilate en l'embrassant comme mon Maurice et en t'entendant me dire que tu es mon ami, mon lils bien-aimé, et que tu ne changeras jamais pour moi. Je ne sais pas encore si Pagello pourra m'accompagner. Ce grand voyage, toute seule,

et le chagrin qu'il aura de me voir partir m'effraient un peu. D'un autre côté, je sais qu'il n'acceptera pas de moi le plus simple prêt, et qu'il dira bien des confiteor avant de se décider à faire ailleurs une dette. Il a pourtant bien envie de ne pas me quitter.... (petite déchirure accidentelle).... et il se fait une joie de t'embrasser. J'espère que cela l'emportera sur les embarras de sa position.

Encore un mot sur Planche. Boucoiran me mande qu'il corrige les épreuves de tout ce que Buloz publie de moi. C'est fort bien, si ça l'amuse, et comme je ne l'en ai pas prié, je ne l'en remercierai pas. C'est une affaire entre Buloz et lui. Mais Buloz ne me paraît pas fort prudent s'il lui confie les lettres que je t'écris dans la Revue. Tu sais comme ces choses se passent, comme Buloz relit les épreuves corrigées, et tu sais aussi qu'une syllabe changée peut altérer entièrement le sens d'une phrase et même d'un paragraphe. Quelquefois la

156 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

malice ou l'inadvertance font de singulières bévues, témoin le ou et le où de Figaro.

Comment pourrais -je m'étonner ou me fâcher de tes questions? 0 mon cher enfant, ne sais-je pas que tu me dis la vérité, quand tu parles de donner ta vie pour moi ? Qu'ai-je de plus précieux au monde que cette confiance sur laquelle j'ai bâti mon nouveau bonheur? Ton amitié n'est-elle pas la base de tout ce qui peut m'arriver d'important désormais ? Tu m'as remise dans les mains d'un être dont l'affection et la vertu sont immuables comme les Alpes. Les petits maux que je puis ressentir de la vie extérieure sont entièrement à part de lui et de toi. Il ne faut pas y faire d'autre attention que de dire à Maurice « écris à ta mère », et à Buloz « envoyez de l'argent à George ». Ce qui pourrait me faire du mal et ce qui ne peut pas arriver, c'est de perdre ton affection. Ce qui me consolera de tous les maux possibles c'est encore elle. Songe, mon enfant,

que tu es dans ma vie à côté de mes enfants, et qu'il n'y a plus que deux ou trois grands coups qui puissent m'abattre : leur mort ou ton indifférence. Quant à Pierre, c'est un corps qui nous enterrera tous, un cœur qui ne s'appartient plus et qui est à nous comme celui que nous avons dans la poitrine. Adieu, adieu, mon cher ange, ne sois pas triste à cause de moi. Cherche au contraire ton espérance et ta consolation dans le souvenir de ta vieille mignonne qui te chérit et qui prie Dieu pour que tu sois aimé. Faismoi le plaisir de jeter la lettre ci-jointe au premier bureau de poste que tu trouveras sur ton chemin.

Demain je mets à la poste la moitié du second volume de Jacques. Dis et redis à Buloz que le 15 juillet il aura reçu tout le roman et qu'il faudra qu'il m'envoie, les derniers mille francs, courrier par courrier. Je veux partir d'ici le 25. Tu me ferais bien plaisir de lire Jacques et d'en retrancher les choses les plus bêtes. J'espère

que Buloz aura fait payer Mr de La Rochefoucauld. On dit que Buloz a acheté la Revue de Paris et qu'il a fait une mauvaise affaire. Est-ce vrai ?

10,ne. — De Lui.

Jeudi 10 juillet,

Tu me demandes, mon amie, combien il te faut d'argent pour faire le voyage de Paris par Genève. Il ne faut pas l'entreprendre seul à moins de six cents francs et deux à moins de 1000. J'espère que le bon docteur se laissera persuader et que vous trouverez un moyen de lever les obstacles qui le retiennent à Venise. Il est fort important.... (coupure). J'enrage de bon cœur de ne pas avoir un sou. Que ne puis-je vous être bon à quelque chose, vous les meilleurs de mes amis ! Mais j'ai beau regarder mes quatre murs, je n'en saurais tirer une goutte d'huile. Ainsi, je ne serai jamais bon à rien,

tant que je n'assassinerai personne. Il s'est passé bien des choses, mon cher Georgeot,

si nous nous voyons à Paris ; car je ne sais pas encore de quelle façon Mr le Tout-puissant en ordonnera à cet égard. Dans tous les cas, j'espère que nous nous donnerons une poignée de main.

Antonio est parti ces jours-ci. Je lui ai dit que vous alliez revenir ici. — « Vous devriez attendre le docteur, lui ai-je dit, il vous ramènerait dans votre pays, dans quelque temps ».

riait de toutes ses forces et de si bon cœur que je me suis mis. à en faire autant.

J'ai commencé le roman dont je t'ai parlé. A propos de cela si tu as par hasard conservé les lettres que je t'ai écrites depuis mon départ, fais- moi le plaisir de les rapporter dans un . .

Dites-moi, monsieur, est-ce vrai que Mme Sand

soit une femme adorable? Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature ne l'a pas répété moins de trois fois pour voir apparemment si je varierais mes réponses. Chante, mon brave coq, me disais je tout bas, tu ne feras pas renier Saint-Pierre . . . (coupure.)

Paris, H juillet 1S54.

Timbre de Venise 18 juillet.

Al mio caro P. Pagello,

Mon cher, vous êtes bien gentil de m 'avoir un peu écrit : je dis un peu, car ce n'est guère. Mais si petit que soit le morceau de papier qui me parle de votre amitié, en quel moment de ma vie ne sera-t-il pas bien reçu? Il n'en est peut-être pas de même de vos recommandations sur le vin de Champagne et je n'ose avouer au grand « Salvatico Pietro » combien

était fondé le juste remords qui m'a saisi à cet article de votre lettre. Mais je vous promets que jamais, jamais je ne boirai plus de cette maudite boisson, — sans me faire les plus grands reproches.

George me mande que vous hésitez à venir ici avec elle ; il faut venir, mon ami, ou ne pas la laisser partir. Trois cents lieues sont trop longues, pour une femme seule. Je sais bien qu'elle vous dira à cela qu'elle est forte comme un Turc. Mais je vous dirai moi, à l'oreille, et tout bas, que le plus petit Turc est plus fort que la plus forte femme d'Europe ; croyez-m'en, moi qui ne suis pas Turc et venez. Je vous promets de vous montrer, si vous êtes curieux de le voir, un de vos meilleurs amis.

Alf*1 de M*.

Paris et Baden

lre. — De Lui.

Sans date — (c'est en août 34). — De Paris — à Paris.

Georgette, hier, en te quittant, j'ai demandé à ma mère de quoi aller aux Pyrénées. Elle me le donne, et je pars dans quatre jours. Personne n'en saura la cause ; mais je n'éprouve ni crainte ni fausse honte en te la disant : j'ai trop compté sur moi en voulant te revoir, et j'ai reçu le dernier coup.

J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de lutte et de souffrance; je vais mettre une seconde fois la mer et les montagnes entre nous. Ce sera la dernière épreuve; je sais ce qu'elle me coûtera, mais mon père, de là-haut,

166 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

ne m'appellera pas lâche, quand je paraîtrai devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. J'attendrai de l'argent là-bas, et, si Dieu le permet, je reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France.

Je t'ai vue heureuse, je t'ai entendu dire que tu l'étais. 11 m'eût été doux de rester votre ami et que la douce joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma douleur; mais le destin ne pardonne pas.

Le monde saura mon histoire; je l'écrirai. Elle ne servira peut-être à personne, mais ceux qui suivent la même route que moi verront où elle mène ; ceux qui marchent sur le bord de l'abîme pâliront peut-être, en m'entendant tomber.

C'était là ma mission. Ne crains jamais que je t'accuse, toi par qui je l'ai accomplie! Tu devais être ma mort ou ma vie ; ton choix est juste; c'en est fait de moi.

Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné

une journée entière. Je pars aujourd'hui pour toujours, je pars seul, sans un compagnon, sans un chien. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre, n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, mais je ne m'en plaindrai pas. Mais si tu as du courage, reçoismoi seule, chez toi ou ailleurs, où tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix solennelle de la Destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a murmuré à cette fenêtre entr'ouverte, ce triste air de ma pauvre Walse? Ne pense pas retrouver jamais en moi, ni orgueil offensé, ni douleur importune. Reçoismoi sur ton cœur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de Mr un tel et de Mme une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour Téter-

nité. Que ce soit un embrasse ment chaste comme l'amour céleste, profond comme la douleur humaine. Orna fiancée! Pose-moi doucement la couronne d'épines, et adieu! Ce sera le dernier souvenir que conservera ta vieillesse,

d'un enfant qui n'y sera plus.

Alfred .

2me. — De Lu.

Madame Sand,

n° 19, quai Malaquais.

Je te remercie de m'accorder ma demande. Quant à ma résolution de partir, n'en parlons pas, elle est irrévocable. Je l'ai prise hier soir en me couchant ; ce matin j'ai ouvert ma fenêtre, et j'ai regardé le soleil. Lui-même, du haut des sphères célestes, il n'avait rien vu qui pût la changer. Quoique tu m'aies connu enfant, crois aujourd'hui que je suis homme. Je ne m'abuse sur rien; je ne crains ni n'espère rien. Que je sois au désespoir, cela est possible ;

mais ce n'est pas le désespoir qui agit en moi, c'est moi qui le sens, qui le calcule, et qui agis sur lui. Je l'en prie, pas un mot là-dessus, et ne crains pas qu'il m'échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour que j'aurai de ma vie. Je te le dis franchement et hautement, pareeque j'ai raisonné avec cet amour-là, jour par jour, minute par minute, dans la solitude et dans la foule, depuis cinq mois; pareeque je sais qu'il est invincible, mais que tout invincible qu'il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne peuvent se détruire l'un l'autre ; mais il dépend de moi de faire agir l'un plutôt que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à tout cela ; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué de te voir, j'avais calculé toutes les chances ; celle-là est sortie. Ne t'en afflige pas surtout, et sois sûre qu'il n'y a pas dans mon cœur une goutte d'amertume. J'ai écrit à Buloz et je dine avec lui aujourd'hui

pour causer d'affaires, afin d'avoir de l'argent là-bas. Il est probable que j'irai d'abord à Toulouse, chez mon oncle (dont je t'ai souvent parlé), de là aux Pyrénées; et, de là, dans un mois ou deux, à Cadix, par eau.

Ecris-moi quand tu veux que je te voie. Je pars mercredi, ou jeudi au plus tard. Adieu, ma bien aimée Georgette.

Ton enfant,

Alf'1.

3me. — De Lui.

C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en donnerai. Parle ou ne parle pas ; les lèvres des hommes n'ont pas de paroles que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne crains pas de blesser Pierre en me voyant. Quoi donc alors ? Ta position n'est pas changée? Mon amourpropre, dis-tu? Ecoute, écoute, George, si tu as du cœur, rencontrons-nous quelque part,

chez moi, chez toi, au Jardin des plantes, au cimetière, au tombeau de mon père (c'est là que je voulais te dire adieu). Ouvre ton cœur, sans arrière pensée. Ecoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le cœur; un dernier baiser et adieu ! Que crains-tu ? 0 mon enfant, souviens-toi de ce triste soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. C'était à un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, mon George, c'est à un ami ; c'est la Providence qui changea tout à coup l'homme à qui tu parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de souffrances, Dieu m'accorde peut-être la consolation de t'être bon à quelque chose. Sois-en sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je encore destiné à te rendre encore une fois le repos. Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes éternelles.

Et puis ! Avoir tant souffert, pendant ces

cinq mois, partir pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah ! c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune, mon Dieu. Qu'ai-je donc fait?

lre. — Réponse d'Elle.

(Billet au crayon.)

Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet, et il n'a pas tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas ? Mais je pars pour Nohant, moi. Je vais passer là les vacances avec mes enfans. Je ne veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je lui ai tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans lui une dernière fois, et que je te décide à rester, au moins jusqu'à mon retour de Nohant. Viens donc chez moi. Je suis trop malade pour sortir et il fait un temps affreux. Ah ! ton amitié, ta

chère amitié ! Je l'ai donc perdue puisque lu souffres auprès de moi !

4me. — De Lui.

Je t'envoie un dernier adieu, ma bien-aimée, et je te l'envoie avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une compagne bien chère, la pâle et douce mélancolie. Ce matin, après une nuit tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme, ô ma bienaimée? Tu ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons passées. Tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un baume salutaire. Tu ne te repentiras

pas d'avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir qu'il emportera et que toutes les peines et toutes les joies futures trouveront comme un talisman sur son cœur, entre le monde et lui. Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien, ni n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. 11 ne m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma sœur chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma jeunesse ; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire. George, je puis souffrir encore maintenant ; mais je ne peux plus maudire.

Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule, sur quoi que ce soit qui regarde ma vie ; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est à toi. Ecris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, à trois cents lieues de toi,

j'irai. Consulte ton cœur, si tu crois que Dieu te le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié ; réserve-toi de pouvoir encore m'envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une larme ; hélas ! ce sont là tous mes biens. Mais si tu crois devoir sacrifier notre amitié, si mes lettres, même hors de France, troublent ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas, oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup, sans me plaindre, à présent.

Sois heureuse à tout prix. Oh ! sois heureuse, bien-aimée de mon âme ! Le temps est inexorable, la mort avare, les dernières années de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. Sois heureuse, ou si tu ne l'es pas, tâche d'oublier qu'on peut l'être. Hier, tu me disais qu'on ne l'était jamais. Que t'ai-je répondu ? Je n'en sais rien, hélas ! Ce n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à mort ne renient pas leur Dieu.

Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la pitié. Tâche de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton cœur, mon grand George ; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, « ne meurs pas sans moi ». Souviens t'en, souviens t'en, tu me l'as promis devant Dieu.

Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait mon livre, sur moi et sur toi, (sur toi surtout) ; non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté. Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai, de ces mains que voilà, ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme

Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'Intelligence. Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les révolutions de l'esprit humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur siècle? Eh bien, le siècle de l'Intelligence est venu. Elle sort des ruines du monde, cette souveraine de l'avenir ; elle gravera ton portrait

et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe comme une mère y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je terminerai ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un cœur de vingt ans, à tous les enfans de la terre ; je sonnerai aux oreilles de ce siècle

178 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'a. DE MUSSET.

blazé (sic) et corrompu, athée et crapuleux, la trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée aux pieds de sa croix. Jésus ! Jésus ! et moi aussi, je suis fils de ton père ! Je te rendrai les baisers de ma fiancée. C'est toi qui me l'as envoyée, à travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus pour venir à moi. Je nous ferai à elle et à moi, une tombe qui sera toujours verte, et peut-être les générations futures répéterontelles quelques-unes de mes paroles, peut-être béniront-elles un jour ceux qui auront frappé avec le mvrthe de l'amour aux portes de la liberté !

5me. — De Lui.

Baden, 1er septembre.

Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore écrit. J'attendais un moment de calme ; il n'y en a plus. Je voulais t'écrire dou-

cernent, tranquillement, par une belle matinée; te remercier de l'adieu que tu m'as envoyé, il est si bon, si triste, si doux : ma chère âme, tu as un cœur d'ange. Je voulais te parler seulement de mon amour ; ah ! George, quel amour ! Jamais homme n'a aimé comme je t'aime. Je suis perdu, vois-tu ; je suis noyé, inondé d'amour ; je ne sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle ; je sais que j'aime. Ah ! si tu as eu toute ta vie une soif de bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être aimée, si tu l'as jamais demandé au ciel, oh! toi, ma vie, mon bien, ma bienaimée, regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde ! Tu es aimée, dis-toi cela, autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses amans, par ses martyrs ! Je t'aime, ô ma chair et mon sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu! Tu es aimée, adorée, idolâtrée jusqu'à mourir ! Et non! je ne guérirai pas. Et non, je n'es?-

sayerai pas de vivre ; et j'aime mieux cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant. Je le sais bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime. Qu'ils m'empêchent d'aimer !

Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait pas de place dans mon cœur. Je t'avais tenue dans mes bras, ô mon cœuradoré! Je t'avais pressée sur cette blessure chérie ! je suis parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mère était triste, je crois que non; je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai rien dit; j'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, je te respirais encore. Ah! George, tu as été tranquille et heureuse là-bas. Tu n'avais rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est que d'attendre un baiser cinq mois ! Sais-tu ce que c'est pour un pauvre cœur,qui a senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner, le froid de la tombe descendre lente-

ment dans la solitude, la mort et l'oubli tomber goutte à goutte comme la neige; sais-tu ce que c'est pour un cœur serré jusqu'à cesser de battre, de se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante, et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh mon Dieu, je le sentais bien, je le savais : il ne fallait pas nous revoir. Maintenant, c'est fini; je m'étais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux ma souffrance que la vie ; tu m'as permis de t'aimer, vois-tu; tu te rétracterais que cela ne servirait à rien ; tu veux bien que je t'aime ; ton cœur le veut, tu ne diras pas le contraire, et moi, je suis perdu. Vois-tu, je ne réponds plus de rien.

Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce que cela me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces allemands qui passent sans me comprendre, avec leur galimathias {sic)!

482 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET D'à. DE MUSSET.

Qu'est-ce que c'est que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vue est charmante, la promenade agréable, que les femmes dansent, que les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en galopant. Ce n'est pas la vie, tout cela, c'est le bruit de la vie. Ecoute, George, plus rien, je t'en prie, pas un mot pour me dissuader, pas de consolation, pas de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'espérance, pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mère ; tout cela me donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un fou, tu le sais; je lutterai tant que je pourrai. J'ai de la force encore : mais de la force, mon Dieu ! à quoi sert d'en avoir, quand elle se tourne elle-même contre l'homme? Rien, rien. Je t'en supplie, ne me fais pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, je te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'écris

dans un moment de fièvre ou de délire, que je me calmerai : voilà huit jours que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire. Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des espérances dans quelques cœurs aimants, je sais bien qu'ils ont tous raison. N'ai-je pas fait ce que je devais ? Je suis parti, j'ai tout quitté. Qu'ont-ils à dire ? Le reste me regarde. 11 serait trop cruel de venir dire à un malheureux qui meurt d'amour, qu'il a tort de mourir. Les taureaux blessés dans le cirque ont la permission d'aller se coucher dans un coin avec l'épée du matador dans l'épaule, et de finir en paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot ; écoute : tout cela ne fera pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval ou une petite voiture, et que tu viennes. J'aurai beau regarder ; me voilà assis devant cette petite table au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai emporté ! Tu me dis que nous nous reverrons; que tu ne mourras pas sans

184 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me laisses emporter de douces illusions, tu me parles de nous retrouver ; tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux ; Dieu te le rendra. Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper, n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la main, et tu n'écriras pas dessus : viens ! — Il y a entre nous je ne sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels événements ; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire : je ne peux pas vivre sans toi, voilà tout.

Combien tout cela durera encore, je n'en sais rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je connusse en détail, et par époque, l'histoire de ta vie; je connais ton caractère, mais je ne connais la vie que confusément ; je ne sais pas tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te visse, que tu

me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais loué aux environs de Moulins ou de Châteauroux, un grenier, une table et un lit ; je m'y serais enfermé; tu serais venue m'y voir une ou deux fois, seule, à cheval ; moi, je n'aurais vu âme qui vive, j'aurais écrit, pleuré; on m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu là quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espère ; tu m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien eu à te reprocher? Mais tous les rêves que je peux faire sont des chimères \ il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs, et les choses; tout est bien, tout est mieux ainsi^

0 ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un beau soir, au soleil couchant, seule ; va dans la campagne, assieds-toi sur l'herbe, sous quelque saule vert; regarde l'occident, et pense à ton enfant qui va mourir. Tâche d'oublier le reste; relis mes lettres, si tu les as, ou mon petit livre ; pense, laisse aller

186 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

Ion bon cœur, donne-moi une larme ; et puis rentre chez loi, doucement, allume ta lampe, prends ta plume, donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi tout ce qu'il y a pour moi dans ton cœur. Efforce-toi plutôt un peu; ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire même plus que tu n'en sentiras, je n'en saurai rien, ce ne peut pas être un crime ; je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton amitié pour moi, que ton amour, George, ne l'appelles-tu pas de l'amour? Ecris à Baden (Grand Duché), poste restante. Affranchis jusqu'à la frontière et mets : près Strasbourg. C'est à 12 lieues de Strasbourg; je n'irai ni plus près ni plus loin. Mais que j'aie une lettre, où il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! 0 Dieu, ô Dieu, quand j'y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent; ah! il est

horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George, ô quelle soif j'ai de toi! je t'en prie, que j'aie cette lettre. Je me meurs, adieu !

A Baden (Grand Duché), près Strasbourg, poste restante.

O ma vie, ma vie, je te serre sur mon cœur ; ô mon George, ma belle maîtresse ! mon premier, mon dernier amour!

2me. — Réponse d'Elle.

Sans date. (Lettre écrite au crayon.)

Je t'écris sur un album, d'un petit bois où je suis venue me promener seule, triste, brisée, et où je lis ta lettre de Baden. Hélas! hélas! qu'est-ce que tout cela? Pourquoi oublies-tu donc à chaque instant, et cette fois plus que jamais, que ce sentiment devait se transformer et ne plus pouvoir, par sa nature, faire ombrage à personne? Ah ! tu m'aimes encore trop ; il ne

faut plus nous voir. C'est de la passion que tu m'exprimes, mais ce n'est plus le saint enthousiasme de tes bons moments. Ce n'est plus cette amitié pure dont j'espérais voir s'en aller, peu à peu, les expressions trop vives. Et pourtant, je ne m'en inquiétais pas de ces expressions, elles étaient la poétique habitude de ton langage de poète. Et moi-même, est-ce qu'avec toi je pesais et mesurais les mots? Pour d'autres que pour nous, ils eussent peut-être signifié autre chose, je n'en sais rien, je sais, je croyais savoir, du moins, que pour nous trois, ils manifestaient un amour de l'âme où les sens n'étaient pour rien. Eh bien voilà que tu t'égares et lui aussi ! Oui, lui-même, qui dans son parler italien est plein d'images et de protestations qui paraîtraient exagérées si on les traduisait mot à mot ; lui qui, selon l'usage de là-bas, embrasse ses amis presque sur la bouche, et cela sans y entendre malice, le brave et pur garçon qu'il est, lui qui tutoie

la belle Crescini sans avoir jamais songé à être son amant, enfin lui qui faisait à Guilia P. (je t'ai dit qu'elle était sa sœur de la main gauche) des vers et des romances tout remplis d'amore et de félicita, le voilà, ce pauvre Pierre, qui après m'avoir dit tant de fois : il nostro amore per Alf., lit je ne sais quel mot, quelle ligne de ma réponse à toi le jour du départ et s'imagine je ne sais quoi. Il croit que je me plaignais de lui à toi, quand c'est lui qui s'est plaint à toi de ma tristesse et de mon dépérissement de santé! N'ai-je pas, en dehors de lui et de toi, des sujets de chagrin qu'il devrait apprécier? Tu m'as dit en partant : Tu es donc malheureuse? et je te disais: oui,du côté de mes enfans que je ne veux pas perdre, dussé-je tout briser dans ma vie. Mais lui, qui comprenait tout à Venise, du moment qu'il a mis le pied en France, il n'a plus rien compris, et le voilà désespéré. Tout de moi le blesse et l'irrite, et, faut-il le dire? il part, il est peut-être parti à l'heure

190 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

qu'il est, et moi je ne le retiendrai pas, parce que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme de ce qu'il m'écrit et que je le sens bien, il n'a plus la foi, par conséquent il n'a plus l'amour. Je le verrai s'il est encore à Paris, je vais y retourner dans l'intention de le consoler. Me justifier, non; le retenir, non. Est-ce que l'amour élevé et croyant est possible? Est-ce qu'il ne faut pas que je meure sans l'avoir rencontré? Toujours saisir des fantômes et poursuivre des ombres ! je m'en lasse. Et pourtant je l'aimais sincèrement et sérieusement cet homme généreux, aussi romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi. Je l'aimais comme un père, et tu étais notre enfant à tous deux. Le voilà qui redevient un être faible, soupçonneux, injuste, faisant des querelles d'allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout ! Et moi, il ne me faut plus songera vivre. Oh! que je suis malheureuse, je ne suis point aimée, je n'aime pas! Me voilà

insensible, un être stérile et maudit! — Et toi, tu viens me parler de transports d'ivresse, de désirs. Que t'ai-je l'ait, insensé, pour que tu brises tout dans mon âme : la conliance en toi et en moi-même? — J'ai consommé mon suicide le jour où j'ai cru te sauver par l'amitié. Mais non, je suis injuste, je suis malade, j'ai tort. Tu étais sincère, quand nous nous sommes revus ; tu étais bon et vrai. Tu voulais mon repos, ma dignité, mon bonheur avec lui. J'ai consenti à te voir seul, de l'avis et de l'aveu de Pierre. Les trois baisers que je t'ai donnés, un sur le front et un sur chaque joue en te quittant, il les a vus, et il n'en a pas été troublé ; et moi, je lui savais tant de gré de me comprendre ! — Mais cette lettre d'aujourd'hui, pourquoi me l'as-tu écrite? S'il la voyait, lui, il croirait que je l'ai provoquée. Mais moi, qui vois bien que tu t'égares, je ne m'égarais pas, le ciel m'en est témoin, et tu le sais bien, toi ! Je n'avais rien, rien à me reprocher! Il y a une

fatalité, car c'est toi-même qui as éveillé ses soupçons sur moi. Telle n'était pas ton intention n'est-ce pas? Oh non, mon enfant, c'est impossible! Enfin, il prétend que pendant que tu lisais ma lettre, il est entré chez toi et que ses yeux sont tombés sur ces mots, il faut que je sois à toi — c'est ma destinée, et il ajoute : Non volti legger (sic) di piu e lo poteva (*). Je ne puis rien expliquer ; il n'y a rien de cela dans ma lettre, dont je ne me rappelle pourtant pas un mot, mais que je n'ai pas écrite sous l'impression d'un accès de délire, j'imagine! Non, je ne veux pas me justifier, car je suis outrée. Qu'il parte, je te redemanderai alors ma lettre et je la lui enverrai pour le punir... Mais non, pauvre Pierre, il souffre — et je tâcherai de le consoler, et tu m'y aideras, car je sens que je meurs de tous ces orages, je suis tous les jours plus malade,

(*; Je n'ai pas voulu en lire davantage et je le pouvais.

TROISIÈME SÉRIE. 19o

plus dégoûtée de la vie, et il faut que nous nous séparions tous trois, sans fiel et sans outrage. Je veux te revoir encore une fois et lui aussi. Je te l'ai promis d'ailleurs et je te renouvelle ma promesse; mais ne m'aime plus, entends-tu bien? Je ne vaux plus rien. Le doute de tout m'envahit tout à fait. Aime-moi si tu veux dans le passé et non telle que je suis à présent. Mon cœur se glace et tout ce que je te dis là, tout ce déchirement que je te révèle, c'est pour que, si nous nous revoyons à Paris, tu ne prennes aucune idée de rapprochement avec moi. Il faut nous quitter, vois-tu ; il le faut, puisque tu arrives à te persuader que lu ne peux guérir de cet amour pour moi qui te fait tant de mal et que tu as pourtant si solennellement abjuré à Venise, avant et même encore après ta maladie. Adieu donc le beau poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre nous trois, lorsque tu lui arrachas à Venise l'aveu de son amour pour moi et qu'il te

194 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

jura de me rendre heureuse. Ah! cette nuit d'enthousiasme où, malgré nous, tu joignis nos mains en nous disant : Vous vous aimez et vous m'aimez pourtant ; vous m'avez sauvé âme et corps ! — Tout cela était donc un roman? Oui, rien qu'un rêve, et moi seule, imbécile enfant que je suis, j'y marchais de confiance et de bonne foi! et tu veux qu'après le réveil, quand je vois que l'un me désire et que l'autre m'abandonne en m'outrageant, je croie encore à l'amour sublime ! Non hélas ! il n'y a rien de tel en ce monde, et ceux qui se moquent de tout ont raison. Adieu, mon pauvre enfant. Ah ! sans mes enfans à moi, comme je me jetterais dans la rivière avec plaisir !

6,ne. — De Lui.

Baden, 15 septembre.

Je te renvoie ta lettre comme tu le veux. Jamais je n'ai vu si clairement combien j'étais peu de chose dans ta vie. Non pas parce que tu

TROISIÈME SERIE. 19a

me refuses le peu de mots d'amitié que je t'avais demandés à genoux: je conçois à merveille que dans ce moment-ci ils te coûteraient beaucoup trop, et, loin de t'en vouloir de ce que tu me dis que tu n'as pas la force de me les envoyer, je

ne vois (*) la franchise, et je

t'en sais bon gré. Mais ta lettre a ..... .

. . . . , j'y trouve à la dernière ces propres

mots : « Je te renouvelle ma promesse » et, de l'autre côté, tu me dis que je t'aime encore trop, et que tu n'auras pas la force de me revoir. — Il faut, ma pauvre amie, que ton cœur soit bien malade, — et ne crois pas que je sois moi-même de force à t'adresser un reproche, — il faut que tu souffres beaucoup, pour que tu n'aies même plus une larme pour moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole, qui depuis trente ans, disais-tu, n'a

(*) La lettre est trouée par une brûlure aux endroits marqués ici par des points

i% CORRESPONDANCE DE G. SAND ET DA. DE MUSSET.

pas encore été faussée. Elle le sera donc une fois, el j'aurai perdu le seul jour de bonheur qui me restait encore. Qu'il en soit ce qui plaît à Dieu, ou à l'esprit de mort. Car, à vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne, en être où je suis, et recevoir ainsi constam ment, jour par jour, un nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop. Qu'il y ait une Providence ou non, je n'en veux rien savoir. S'il y en a une, je le lui dis en face : elle est injuste et cruelle. Elle est la plus forte, je le sais ; qu'elle me tue. Je ferai mieux que de la maudire, je la renie. Ne vas pas croire surtout que je te fasse un reproche, ô mon brave Georgeot, mon grand cœur ; je ne t'en veux pas de manquer à la parole que tu m'avais donnée de ne pas mourir sans étendre la main, et sans te souvenir de moi quand tu serais seule en face de la douleur. Non, je ne t'en veux pas, car tu souffres. Je n'en veux qu'à cette destinée de mort qui sait le secret de trouver toujours un endroit à frap-

per dans un cœur plein de ses coups.. Ce n'est pas ta faute si je ne suis plus rien pour toi.

Tu me dis de lire

(endroit brûlé) de frémir. Que crois-tu

donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un soupçon jaloux tue l'amour dans ton cœur? Qui crois-tu donc que j'aime. Toi, ou une autre. Tu t'appelles insensible, un être stérile et maudit. Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le cœur fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant de quels abîmes je suis sorti. Et, mon amie, me voilà ici, à Baden, à deux pas de la maison de conversation ; je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit, pour aller faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrai, à autant de jolies petites poupées qui ne me recevront peut-être pas toutes mal, qui, à coup sûr, sont fort jolies, et qui, plus certainement encore, ne quittent pas leur amant parce qu'elles ne veulent pas se faire méconnaître. Quoique tu fasses ou que tu dises, morte

ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une autre. « Aime-moi dans le passé, me » dis-tu, mais non telle que je suis dans le » présent ». George, George, tu sauras que la femme que j'aime est celle des roches de Franchart, mais que c'est aussi celle de Venise, et celle-là, certes, ne m'apprend rien quand elle me dit qu'on ne l'offense pas impunément.

Je t'avoue qu'il y a un mot qui m'a choqué dans le peu de lignes que tu me transcris de la lettre de Pierre : non volli léger (sic) di piu e lo poteva. — Si tu n'avais pas rompu avec lui, je ne t'aurais jamais parlé de cela. Mais c'est faux. Madame la Couture était venue deux fois dans la journée, très inquiète et toute essoufflée, me dire qu'elle avait mis le soir en se couchant ta lettre pour moi, avec ma canne, sur le canapé; qu'en se réveillant la lettre avait disparu, et qu'elle n'avait trouvé que la canne. Cela m'a semblé étrange, et la vérité est que lorsque j'ai ouvert ta lettre, Pagello n'en pouvait rien voir.

Le cachet était défait, et refermé avec le pouce.

Je ne sais pourquoi je te dis cela, ni pourquoi je te dis quelque chose. Je n'ai plus rien dans le cœur ni dans la tête. Je crois que je vais revenir à Paris pour peu de temps. Ecris-y, si tu m'écris. Mais pourquoi? A quoi bon, dis-moi, tout cela? Je souffre, et à quoi bon? Ta lettre m'a fait un mal cruel, George ; ah mon enfant, pourquoi? Mais que sert de gémir? Tu me dis que tu m'écris, afin que je ne prenne aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, écoute, adieu, n'écrivons plus... Tout cela, voistu, est horrible au bout du compte. Tu souffres, toi aussi, je te plains, mon enfant. Mais puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien alors, si notre amitié s'envole au moment où tu souffres et où tu es seule, qu'est-ce tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète. Adieu, je ne sais où je serai, n'écris pas, je ne puis savoir.

Je relis cette lettre, et je vois que c'est un

200 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

adieu. 0 mon Dieu, toujours des adieux! Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse? Ah mon cœur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci ; mais pourquoi m'as-tu écrit l'autre? celte fatale promesse. Maudit soit Dieu! J'espérais encore. Ah malheur et malheur, c'est trop. J'avais encore un jour dans ma vie ; un, un, sur tant d'années, à vingt ans ; un jour, un seul jusqu'à la mort. Qu'ai-je donc fait, sacredieu! Mais à quoi bon tout cela? Il n'y a plus rien, n'est-ce pas, rien dans ton cœur? Tu n'es point aimée, tu n'aimes pas, hideuse parole; puissé-jene l'écrire jamais !

Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être, et lui aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager personne. S'il souffre, lui, eh bien qu'il souffre, ce Vénitien qui m'a appris à souffrir! Je lui rends sa leçon; il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, te voilà prévenue, et je te rends tes propres paroles : Je t'écris cela, afin que si tu vinsses à appren-

dre mon retour, tu n'en prisses aucune idée de rapprochement avec moi. Cela est-il dur? Peut-être. Il y a une région dans l'âme, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitié en sort. Qu'il souffre ! il te possède. Puisque ta parole m'est retirée, puisqu'il est bien clair que toute cette amitié, toutes ces promesses, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de la douleur, tombent net devant elle, eh bien, puisque je perds tout, adieu les larmes, adieu; non pas adieu l'amour, je mourrai en t'aimant, mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. 0 mon Dieu! est-ce ainsi? J'en aurai profité. Par le ciel, en fermant cette lettre, il me semble que c'est mon cœur que je ferme. Je le sens qui se resserre et s'ossifie. Adieu.

7me. — De Lui.

Lundi.

Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit

une lettre bien triste, mon pauvre ange. Et

j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous voyions ; et moi, si je le veux ! Mais ne crains pas de moi, mon enfant, la moindre parole, la moindre chose qui puisse te faire souffrir un instant. Voyons-nous, chère âme, et tu auras toute confiance, et tu sauras jusqu'à quel point je suis à toi, corps et âme ; tu verras qu'il n'y a plus pour moi ni douleur ni désir, du moment qu'il s'agit de toi. Fie-toi à moi, George ; Dieu sait que je ne te ferai jamais de mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble, parlons du passé ou de l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'espérance ou de la douleur ; je ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Sais-tu les paroles de Ruth à Noëmi dans la Bible? Je ne puis te dire autre chose : « Laissez-moi vivre de votre vie ; le pays où vous irez sera ma patrie, vos parents seront mes parents; là où vous mourrez, je mourrai, et dans la terre qui vous recevra, là je serai ensevelie. »

Ainsi, un mot ; dis-moi ton heure. Sera-ce soir? demain? Quand tu voudras ; quand tu auras une heure, un instant à perdre. Répondsmoi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras rien à faire ; moi, je n'ai à faire que de t'aimer.

Ton frère Alf*3.

Paris

Hiver de 1854-1855

jre D'ELLE.

(Sans date.)

J'en étais bien sûre que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit. En sommesnous déjà là, mon Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le voulais hier ; c'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu as dit pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu ; et encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te

sauver. Mais tu es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu tournes ton désespoir et ta colère. Que faire, mon Dieu! Ah! que j'en ai assez de la vie, mon Dieu ! Qu'est-ce que tu veux, à présent, qu'est-ce que lu me demandes? Des questions, des soupçons, des récriminations déjà, déjà ! El pourquoi me parler de Pierre, quand je t'avais défendu de m'en parler jamais? De quel droit d'ailleurs m'interroges-tu sur Venise ? Etais-jeà toi, à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux une femme malade ? Et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas te dire tes torts. Jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon travail, à mes

affections et à mes devoirs, pour être conduite à 300 lieues et abandonnée, avec des paroles si offensantes et si navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus, et la tristesse profonde où me jettait ton indifférence. Je ne me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux a été prononcé un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le casino Danieli : « George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon, mais je ne t'aime pas. » Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le lendemain, je serais partie. Mais tu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons camarades comme autrefois ici. Mais cela n'était plus possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir et

un jour tu me dis que tu craignais (*)....

Nous étions tristes. Je te disais:

partons, je te reconduirai jusqu'à Marseille; et tu répondais : oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici, puisque nous y sommes. Pierre venait me voir et me soignait; tu ne pensais guère à être jaloux, et certes, je ne pensais guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi qui m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée et je te l'avais dit aussi : Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés. Eh bien, à présent, tu veux l'historique, jour par jour et heure par heure de ma liaison avec Pierre, et je ne te reconnais pas le droit de me questionner.

(*) Quatre mots sur lesquels on a tiré un trait de plume avec de l'encre bleue.

Je m'avilirais en me laissant confesser comme une femme qui t'aurait trompé. Admets tout ce que tu voudras pour nous tourmenter, je n'ai à te répondre que ceci : ce n'est pas du premier jour que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je l'aimais peutêtre, que c'était mon secret et que n'étant plus à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien, il s'est trouvé dans sa vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents quelconques. Donc il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis à Venise de me demander le moindre détail: si nous nous étions embrassés tel jour sur l'œil ou sur le front, et je te défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-

à-vis de toi. Le temps où nous sommes redevenus frère et sœur, a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis de moimême, le devoir de rester enveloppée. Crois-tu que s'il m'eut interrogée sur les secrets de notre oreiller, je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon goût de m'interroger sur toi? — Mais tu n'es plus mon frère, dis-tu ! Hélas ! Hélas ! N'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal ? Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive? N'ai-je pas prévu que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te parait plus qu'un cauchemar, à présent que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et perfide, comme tu semblés me le dire, pourquoi t'acharnes-tu à me reprendre et à me

garder? Je ne voulais plus aimer; j'avais trop souffert. Ah! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. 11 faudrait te mentir, te dire : « je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au supplice. Donc on ne peut pas s'aimer dans les conditions où nous sommes, et tout ce que j'ai fait pour revenir à l'amitié était illusoire ! Que nous reste-t-il donc, mon Dieu, d'un lien qui nous avait semblé si beau ! Ni amour, ni amitié, mon Dieu!

lrft. — De Lui.

Sans date.

Je te quitte, et une affreuse idée s'est emparée de moi. Tu as écrit à tes amis du Berry. Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi ! Que de mal je t'ai fait cette nuit ! Oh, je le sais ! Et toi, toi, voudrais-tu m'en

punir? 0 ma vie, ma bien aimée, que je suis malheureux, que je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal ! Tu es triste, chère ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse! Tu me dis un mot qui m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que les plus horribles malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les souffrir, et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de toi pour disparaître comme un songe ! 0 mon enfant, mon âme ! Je t'ai pressée, je t'ai fatiguée, quand je devrais passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a de douleur dans ton cœur ; quand ta douleur devrait être pour moi un enfant chéri que je bercerais doucement. 0 George ! George ! écoute : ne pense pas au passé ; non, non! au nom du ciel, ne compare

pas, ne réfléchis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aimé. 0 ma vie, attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire le temps; écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant huit jours, pendant un mois, que sais-je? 0 Dieu, si je te perdais! Ma pauvre raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie : je suis un fou misérable, je mérite ta colère, bannis-moi de ta présence pendant un temps ; tu n'es pas assez forte toimême pour m'aimer encore, et moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit je vais passer ! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand'mère, de ton fils, dis-toi que je t'aime : crois -le, mon enfant. Punis-moi, ne me condamne pas.

Tiens, je ne sais ce que je dis : je suis au désespoir. Je t'ai offensée, affligée, je t'ai fatiguée. Comme je t'ai quittée! Oh insensé ! et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon,

216 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET

oh pardon à genoux ! Ah, pense à ces beaux jours que j'ai là dans le cœur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là. Pense au bonheur, hélas ! hélas ! si l'amour l'a jamais donné. George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, non pas un pardon, je ne le mérite pas; mais dis seulement : j'attendrai ; et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour ? 0 mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.

2me. „ rjE Lui.

Sans date.

J'ai une lièvre de cheval. Impossible de tenir sur mes jambes : j'espérais que cela se calmerait. Comment donc faire pour te voir? Viens donc avec Papet ou Rollinat; il entrerait le premier tout seul, et quand il n'y aurait personne il t'ouvrirait. Après diner cela se peut bien.

Je me meurs de te voir une minute, si tu veux. Aime-moi. Vers huit heures tu peux venir, veux-tu?

2me. — Réponse d'Elle.

Sans date.

Certainement, j'irai mon pauvre enfant. Je suis Lien inquiète. Dis-moi : est-ce que je ne peux pas t'aller soigner? Est-ce que ta mère s'y opposerait? Je peux mettre un bonnet et un tablier à Sophie. Ta sœur ne me connaît pas. Ta mère fera semblant de ne pas me reconnaître, et je passerai pour une garde. Laissemoi te veiller cette nuit, je t'en supplie. Parle à ta mère, dis-lui que tu le veux.

3me. — De Lui.

Sans date.

Le bonheur, le bonheur, et la mort après, la mort avec ! Oui, tu me pardonnes, tu

218 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

m'aimes ! tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! Oui, par Dieu, heureuse par moi. Et oui, j'ai 23 ans, et pourquoi les ai-je, pourquoi suis-je clans la force de l'âge, sinon pour te verser ma vie pour que tu la boives sur mes lèvres ! Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plutôt (sic). Viens dès que tu pourras ; viens pour que je me mette à genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer, de pardonner ! Ce soir, ce soir.

3me. — Réponse d'Elle.

Sans date, 6 heures.

Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? Nous verrons-nous ce soir? Pouvons-nous être heureux? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire, mais il semble qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon

enfant! Nous nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est -elle possible ensemble? La mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraye, je suis triste et consternée par instants. Tu me fais espérer et désespérer à chaque instant. Que ferai-je? Veux-tu que je parte? Veux-tu essayer encore de m'oublier? Moi, je ne chercherai pas, mais je puis me taire et m'en aller. Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi, penses-y bien. Je voulais te dire d'avance tout ce qu'il y avait à craindre entre nous. J'aurais dû te l'écrire et ne pas revenir. La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il l'accuser ou la bénir? (*) Il y a des heures, je te l'avoue, où l'effroi est plus fort que l'amour et où je me sens paralysée

(*) Il y a là trois ou quatre mots effaces au crayon par G. S.

comme un homme sur un sentier de montagne, qui n'ose ni avancer ni reculer entre deux abîmes . L'amour avec toi et une vie de fièvre pour nous deux peut-être, ou bien la solitude et le désespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu pouvoir être heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as 23 ans et les plus belles femmes du monde, les meilleures, peut-être, peuvent t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le beaucoup de mal que je t'ai fait. C'est une triste dot que je t'apporte. Chasse-moi, mon enfant; dis un mot. Cette fois, tu n'auras rien à craindre de violent de ma part, et je ne te demanderai pas compte d'un bonheur auquel j'avais renoncé. Dis-moi ce que tu veux, fais ce que tu veux, ne t'occupe pas de moi; je vivrai pour toi aussi longtemps que tu voudras, et le jour où tu ne voudras plus, je m'éloignerai sans cesser de te chérir et de prier pour toi. Consulte ton cœur, ta raison aussi, ton avenir, ta mère ; pense à ce que tu as hors de moi et ne

me sacrifie rien. Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait delà patience et de l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que j'aurai encore sans doute. Cette patience là n'est guère de ton âge. Consulte-toi, mon ange. Ma vie t'appartient, et, quoiqu'il arrive, sache que je t'aime et t'aimerai.

Veux-tu que j'aille là-has à 10 heures?

4me. — De Lui.

Sans date.

Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de la folie, je n'en aurai jamais la force. Ecris-moi un mot. Je donnerais je ne sais quoi pour t'avoir là. Si je peux me lever, j'irai te voir.

5me. — De Lui.

Sans date.

Mon ange adoré, je te renvoie ton argent. Buloz m'en a envoyé. Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô mon George, c'est donc vrai? Je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien. Adieu mes lèvres, mon cœur, mon amour. Je t'aime tant, o Dieu! Adieu. Toi, toi, toi, ne te moques pas d'un pauvre homme.

4me. — Réponse d'Elle.

Sans date.

Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons, mais notre cœur et notre vie servent d'enjeux, et ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait.

Rozanne a eu une petite larme sur la joue,

quand je lui ai lu le paragraphe qui la concerne. Viens pour elle, si ce n'est pour moi. Elle te donnera du lait et tu lui feras des vers. Je ne serai jalouse que du plaisir qu'elle aura à te soigner.

6mc. — De Lui.

Sans date.

Mon cher Georgeot, je vais partir. Je suis tellement misérable que je n'ai même pas le courage d'attendre jusqu'à ton départ. J'ai fait mes petits paquets, et ma place est retenue pour ce soir. Malgré que nous soyons aujourd'hui dans toute cette tristesse des jours gras, voudras-tu me donner un quart d'heure d'adieu? Ce ne sera qu'autant que tu ne t'en effraieras pas. Si tu ne peux pas, écris-moi un mot que je ne parte pas sans une poignée de main, un dernier souvenir.

Ton pauvre vieux lièvre.

Alfred.

5me. — Réponse d'Elle.

Datée, postérieurement, par George Sand,

à l'encre bleue, 1855.

(La première page de cette lettre manque.)

à mon billet, et tu n'as

peut-être pas voulu me voir. J'ai désiré cette séparation tous les jours, au moins une heure par jour, depuis que tu es venu me chercher à mon retour de Nohant pour m'em mener dîner avec toi, au milieu de mes résolutions et de mes frayeurs. Je n'ai pu prendre confiance en cette vie, qu'avec des efforts de courage ou des élans d'amour. Oh ! ceux-là pourquoi ne les sais-tu pas faire durer, pourquoi faut-il qu'avec toi le cœur ne suffise pas? Il y faut du caractère, de l'héroïsme, du dévouement, et je n'ai rien de tout cela, parce que je sens que tu ne t'y tromperais pas et que tu n'en voudrais pas. L'amour, c'est le bonheur qu'on se donne mutuellement.

0 Dieu, ô Dieu! je te fais des reproches à toi qui souffres tant ! Pardonne-moi, mon ange, mon bien-aimé, mon infortuné. Je souffre tant moi-même; je ne sais à qui m'en prendre. Je me plains à Dieu, je lui demande des miracles : il n'en fait pas, il nous abandonne. Qu'allonsnous devenir ? Il faudrait que l'un de nous eût de la force, soit pour aimer, soit pour guérir; et ne t'abuses pas, nous n'avons ni l'une ni l'autre, et pas plus l'un que l'autre. Tu crois que tu peux m'aimer encore, parce que tu peux espérer encore tous les matins, après avoir nié tous les soirs. Tu as vingt-trois ans, et voilà que j'en ai trente et un, et tant de malheurs, tant de sanglots, de déchirements derrière moi! Où vas-tu? Qu'espères-tu de la solitude et de l'exaltation d'une douleur déjà si poignante? Hélas me voici lâche et flasque comme une corde brisée; me voici par terre, me roulant avec mon amour désolé comme avec un cadavre, et je souffre tant que je ne peux pas me relever

226 CORRESPONDANCE DE G. SAND ET d'à. DE MUSSET.

pour l'enterrer ou pour le rappeler à la vie. Et toi, tu veux exciter et fouetter ta douleur. N'en as-tu pas assez comme cela? Moi, je ne crois pas qu'il y ait quelque chose de pis que ce que j'éprouve.

Mais tu espères? Tu t'en relèveras peut-être? Oui, je m'en souviens, tu as dit que tu la prendrais corps à corps et que tu sortirais victorieux de la lutte, si tu n'y périssais pas tout d'un coup. Eh bien oui, tu es jeune, tu es poète, tu es dans ta beauté et dans ta force. Essaye donc. Moi, je vais mourir. Adieu, adieu, je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te reprendre, je ne veux rien, rien ; j'ai les genoux par terre et les reins brisés ; qu'on ne me parle de rien. Je veux embrasser la terre et pleurer. Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, mais je ne peux pas m'en passer. Il n'y aurait qu'un coup de foudre d'en haut qui pourrait me guérir en m'anéantissant. Adieu; reste, pars, seulement ne dis

pas que je ne souffre pas, il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage. Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon frère, mon sang, allez vous-en, mais tuez-moi en partant.

7me. — De Lui.

Sans date.

Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. J'ai écrit sans réfléchir, et si je t'ai parlé durement c'est sans le vouloir. Viens, si tu me crois.

8me. — De Lui.

Sans date.

Je m'aperçois, mon enfant, que ce que je t'avais demandé n'est pas chez toi ; je ne sais pourquoi tu me renvoies ces oripeaux des anciens jours de joie ; si tu n'en voulais pas, il fallait les jeter par la fenêtre.

Il me semble comprendre à ta lettre que nous ne nous verrons plus avant ton départ et le mien. Je pars lundi; ma place est retenue dans la malle poste de Strasbourg. Les derniers mots de ton billet ont l'air d'un adieu, et un mot de notre dernière conversation m'a presque ôté le courage de t'en dire un autre. Je suis étonné qu'il reste dans mon cœur de la place pour une souffrance nouvelle. Qu'il en soit ce qui pi ait à Dieu.

9me. — De Lui.

Sans date.

C'est chez toi, mon enfant, que j'irai te

dire adieu. Je t'avais écrit non pour te

demander de venir ailleurs, mais simplement

pour être sûr de te voir un instant. Ne t'effraye

pas; je ne suis de force à tuer personne ce

matin.

QUATRIÈME SÉKIli. 229

10md. — De Lui.

1855 — Paris.

(Lettre écrite au crayon.)

J'ai fait des rêves horribles, et toi aussi, mais ta Lélia n'est point un rêve (*), tu ne t'es trompée qu'à la fin. 11 ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio: il est à tes côtés, il assiste à toutes tes douleurs, ses yeux trempés de larmes veillent sur tes nuits silencieuses. Resarde autour de toi, son ombre triste et souffrante ne t'apparait-elle pas dans le dernier rêve de ta vie? Ah oui, c'est moi, moi, tu m'as pressenti. Quand sa pâle figure s'est présentée à toi dans le calme des nuits, quand tu as écrit pour la première fois son nom sur la première page, c'est moi qui m'approchais. Une main invisible m'amenait à toi : l'ange de tes douleurs m'avait mis dans les mains une couronne d'épines et un linceul blanc, et m'avait

(*) Ici, trois ou quatre mots biffés au crayon.

dit : « va lui porter cela; tu lui diras que c'est moi qui les lui envoie.» Moi, je croyais tenir une couronne de fleurs, et le voile de ma fiancée; ainsi je suis venu, et je te les ai donnés.

Peut-être l'aslu cru aussi, car tu les as mis sur ta tête, et tu m'as attiré sur ton cœur; tu as parlé à la fois de bonheur et de mort ; tu m'as dit que je t'apprenais la vie et l'amour, et tu t'es dit en toi-même : il faut que je meure, voilà mon jour arrivé !

Alors tu m'as mis à côté de toi, et tu as arrangé tes papiers; tu me disais toujours : « voilà toute ma vie revenue, il faut me traiter en convalescente, je vais renaître » et en disant cela, tu écrivais ton testament.

Moi, je me disais « voilà ce que je ferai : je la prendrai avec moi, pour aller dans une prairie ; je lui montrerai les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui échauffe tout dans l'horizon plein de vie ; je l'assoierai sur du jeune chaume, elle écoutera, et elle corn-

prendra bien ce que disent tous ces oiseaux, toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entr'eux; elle nous pressera sur son cœur ; elle deviendra blanche comme un lys, et elle prendra racine dans la sève du monde tout puissant. »

Je t'ai donc prise et je t'ai emportée; mais je me suis senti trop faible. Je croyais que j'étais tout jeune, parce que j'avais vécu sans mon cœur et que je me disais toujours : je m'en servirai en temps et lieu ; mais j'avais traversé un si triste pays, que mon cœur ne pouvait plus se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer autant ; ce qui fait que mes bras étaient tout allongés et tout maigres, et je t'ai laissé tomber.

Tu ne m'en as pas voulu. Tu m'as dit que c'était parce que tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face contre terre, mais tu me faisais signe de la main pour me dire de conti-

nuer sans toi, et que la montagne était proche ; mais tu es devenue pâle comme une hyacinthe et le tertre vert s'est roulé sur toi, et je ne t'ai plus vue qu'une petite éminence où poussait de l'herbe. Je me suis mis à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti la force d'un millier d'hommes pour l'emporter. Mais les cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient la vallée en disant : « voilà comme elle était : elle faisait ceci, elle faisait cela ; elle a fini par là. » Alors ifest venu des hommes qui m'ont dit : « La voilà donc? Nous l'avons tuée.» Mais je me suis éloigné avec horreur, en disant : « Je ne l'ai pas tuée. Si j'ai de son sang après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez tuée, et vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa tombe qu'elle était bonne, sincère et grande, et si on vous demande qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais qui vous êtes. Le jour où

elle sortira de cette tombe, son visage portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en aura une pour moi. »

Mais toi, tu ne vois pas les miennes ! Ma fatale jeunesse m'a peint sur le visage un rire convulsif. Tu m'as aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu meurs muette sur mon cœur, mais je ne retournerai point à la vie, (juand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je t'ai aimée ; elles me laisseront boire comme toi leur doux parfum et leur triste rosée. Elles se faneront comme toi sans me répondre et sans savoir pour qui elles meurent.

1lme. — De Lui.

Sans date.

Senza veder, e senza parlar, toccar la mano d'un pazzo chi parte domani. (*)

(*) Sans voir, et sans parler, toucher la main d'un fou qui part demain.

(Mot de Sainte-Beuve,

écrit sur une carte de visite.)

Adresse : Monsieur Alfred de Musset, rue de Grenelle St Germain, 59.

L'enveloppe est datée par George Sand à l'encre bleue 1856 ou37;56, jecrois.

Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher, trop vite du moins. Ecrivez-lui un mot bon, mais ne la voyez pas, cela vous ferait trop de mal à tous les deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux. A bientôt.

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