D'ELLE
(Sans date.)
Non, non, c'est assez ! Pauvre malheureux, je t'ai aimé comme mon fils. C'est un amour de mère. J'en saigne encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais il faut nous quitter. J'y
deviendrais méchante. Tu dis que cela vaudrait mieux et que je devrais te souffleter quand tu m'outrages. Je ne sais pas lutter. Dieu m'a faite douce et cependant fière. Mon orgueil est brisé à présent, et mon amour n'est plus que de la pitié. Je te le dis, il faut en guérir. Sainte-Beuve a raison. Ta conduite est déplorable, impossible. Mon Dieu à quelle vie vais-je te laisser ? L'ivresse, le vin, les filles, et encore, et toujours! Mais puisque je ne peux plus rien pour t'en préserver, faut-il prolonger cette honte pour moi et ce supplice pour toi-même? Mes larmes t'irritent. Ta folle jalousie, à tout propos, au milieu de tout cela! Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens ! Cela ressemble à une punition de Dieu sur ta pauvre tête. Mais mes enfants à moi. Oh ! mes enfants, mes enfants ! Adieu, adieu, malheureux que tu es. Mes enfants, mes enfants!...
7me. — D'ELLE.
Mon cher enfant, avec les gens qu'on n'aime ni n'estime, on peut avoir des exigences et ne pas se donner la peine de les motiver. De moi à toi, il n'en sera jamais ainsi, et je ne te demanderai jamais rien, sans savoir de toimême à quel point tu approuves ma demande. Malgré ton reproche, je persiste à penser que j'ai dû te dire la cause d'une inquiétude qui ne me serait jamais venue, si la personne dont je t'ai parlé n'y avait donné lieu. Pouvais je inventer un motif? Je ne pense pas que lu eusses trouvé fort agréable et fort délicate une réclamation impérieuse et sèche. J'ai dû tout te dire. C'est mon cœur qui me l'a conseillé ; et il me semble qu'une injure par moi reçue en silence, et lavée entre toi et moi dans le secret d'une lettre, n'est pas subie sans modération et sans dignité.
Pour en finir au plus vite avec le chapitre des explications, je crois pouvoir affirmer qu'on s'est trompé en me supposant gratuitement de l'humeur, à propos d'une lettre que tu ne m'aurais pas écrite. Je ne sais ce que cela veut dire. Je me souviens d'avoir été brisée ; je ne me souviens pas d'avoir eu du dépit ou du mécontentement sur quoi que ce soit. Je me souviens de m'être éveillée à Nohant couverte de taches hépathiques delà tête aux pieds, et de n'avoir pas cessé depuis ce jour-là d'avoir mal au foie. C'est bien assez des maux réels sans y joindre des piqûres d'amour-propre. Je t'avoue qu'il n'y avait pas place en moi pour les petites choses à cette heure solennelle et décisive de ma vie.
J'approuve tout à fait ton idée relativement à nos lettres. Il m'eût été fort amer de te rendre les tiennes ; et si je pouvais croire que les miennes ont le même prix à tes yeux, je ne te les réclamerais pas. Mais tout cela est bien
différent. — N'importe. — Tes lettres sont à la Châtre, chez une femme qui m'est dévouée et qui croit avoir des bijoux en dépôt dans une cassette. Ces lettres sont cachetées et portent ta suscription. Je ne les ai jamais relues sans les recacheter aussitôt après et sans les replacer dans cet asile sûr et inviolable. Je ne les croirais pas assez bien gardées chez moi. La mort vous surprend à toute heure, et on ne sait quelle main ouvre vos tiroirs dès que vous avez fermé l'œil. — Je puis donc être mieux que toi le gardien de ce double dépôt. En même tems que je le scellerai, je te donnerai l'adresse et le nom de la femme à qui tu dois le réclamer, si, comme il est probable, je pars la première pour le grand voyage.
Avant tout, je t'enverrai tes lettres dès que je serai au pays, afin que tu en retranches ce que tu voudras. Si tu veux m'envoyer les miennes pendant que je suis ici, tu m'épargneras le port d'un fort gros paquet à la
poste de la Châtre. Si tu aimes mieux attendre la réception du tien, fais comme tu voudras.
Adieu, mon enfant. Dieu soit avec toi.