INTRODUCTION XXVII
premier président, recevant sa visite, s'écriait d'abord : « Seigneur Dieu! on ne peut avoir qu'à grand peine M. Patin. J'ai donné ordre que nous serons aujourd'liui, tout seuls. M. Patin vaut bien une audience particulière! »
Enfin Patin ne tient pas un journal destiné à ne paraître au jour qu'après de longues années, quand les témoins auront disparu et que la face du monde aura changé; ce qu'il écrit va être lu immédiatement, et son ton prouve qu'il compte sur l'approbation de ses lecteurs : non seulement il n'appréhende pas de les froisser, mais il ne leur parle point du tout comme on parle à des auditeurs mal préparés à ce qu'on leur dit. Il est évident qu'il sait qu'ils ne seront ni contrariés ni surpris par ses médisances et qu'ils en accueilleraient sans difficultés de plus fortes encore s'il pouvait remplacer la plume parla parole*. Peut-être son langage a-t-il quelque chose d'acerbe que le leur n'aurait pas; à cela près il traduit bien leurs sentiments, il est le fidèle représentant d'une portion notable de la bourgeoisie.
Sa façon de parler contre les superstitions et les pratiques pieuses n'avait rien d'extraordinaire : les libertins n'étaient pas rares, et sans parler de « quelques médecins et philosophes », on comptait en 16o6 parmi les gens qui doutaient fort de l'immortalité de l'àme « des princes, des grands, des magistrats, des supérieurs de religion ». Ses plaintes monotones et banales sur les progrès de l'hypocrisie, paraissent bien faibles auprès de ce qu'il y a dans la préface du Tartuffe et du premier placet qui la complète. Ses discussions
1. ■> Si j'étais auprès de vous eu tête à tète, je pouri'ais vous dire plusieurs choses qu'on dit ici et que je ne puis écrire », 3 mai 16G7.
XXVIII IXTRODUCTIOX
sur cortaines légendes sont moins graves que les critiques de J. de Launoj' qui, dit-il, « ôtc tous les ans un saint du paradis sans qu'il se trouve personne pour lui répondre ». Ses railleries sur les couvents, les moines et les jésuites, ont leur équivalent chez Racine, chez M™° de Sévigné.
11 n'est pas seul à méconnaître les chefs d'oeuvre qui se multiplient autour de lui. Nous retrouvons ses fautes de goût et ses sottises chez beaucoup de ses contemporains. S'il fait peu de cas de Molière, de Racine, nous savons par Boileau que non seulement le commandeur, le vicomte, le marquis, interressés à diffamer les pièces qui les ridiculisaient, mais le grand public, la foule, ne reconnut le prix des beaux traits aujourd'hui si vantés qu'après la mort de leur auteur, et nous voyons M"" de Sévigné écrire, après Dajazet : « Racine fait des comédies pour la Champmeslé, ce n'est pas pour les siècles à venir ». Patin ne soupçonne pas le génie de Descartes ; mais Descartes lui-même a dit dans une lettre à Chanut ce qu'il fallait penser du cas que faisaient de lui la plupart de ses admirateurs.
Il exagérait le jour où il écrivit : « Tout le monde est ici merveilleusement consterné et abattu ». S'il s'était borné à dire que beaucoup de personnes gémissaient comme lui, il n'eût rien dit de trop. « Il n'est point de lieu au monde où les langues soient plus licentieuses, les esprits plus déchaînés qu'en France à mal juger à mal parler de leurs souverains, disait M"'<= de Motteville ; on peste contre le roi et contre les ministres et chacun se mêle de les censurer fort librement sans que personne le trouve mal à propos ».
En 1G69, on est las de pleurer, on cherche à rire, « quoiqu'on ait encore bien sujet de s'aflligei*. » Mais Patin