‹ Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850Chapitre 78 sur 89 · A M. LAURENT- JAN, A PARIS · texte numérisé non relu

A M. LAURENT- JAN, A PARIS

"Vierzschovnia, 9 février 1849.

Mon cher Laurent,

Ma sœur m'écrit les étranges transformations que Hostein veut faire subir au Faiseur. Ton esprit et ta raison ont dû te démontrer avant ma lettre qu'il est impossible de changer une comédie de caractère en un gros mélodrame.

Je n'ai jamais pensé que cette pièce pût aller au boulevard sans Frederick Lemaître, Clarence, Fechter et Colbrun.

Donc, je m'oppose formellement à ce qu'on la travestisse. Mais je n'empêche pas que Hostein fasse faire une pièce sur ce sujet, seulement, il faut que tu saches et que tu dises qu'au théâtre personne ne s'intéresse aux affaires d'argent; elles sont antidramatiques et ne peuvent donner lieu qu'à des comédies comme celle du Faiseur, qui rentre dans l'ancien genre des pièces à caractère.

Donc, je me résume : ma pièce restera telle qu'elle est. Les sujets sont à tout le monde. Hostein, qui a une grande habitude du théâtre, n'en fera pas faire un drame, car il faudrait alors aller jusqu'à l'assassinat pour intéresser.

Maintenant, mon cher Laurent, si tu peux savoir de

source certaine quels sont les deux académiciens qui m'ont donné leur voix dans ma seconde défaite, tu me feras grand plaisir, car je veux les remercier d'ici moi-même. Mais, comme plusieurs voudront être de ces deux voix, ne te trompe pas -, je veux être sûr des deux vraies voix.

L'Académie m'a préféré M. de Noailles. Il est sans doute meilleur écrivain que moi; mais je suis meilleur gentilhomme que lui, car je me suis retiré devant la candidature de Victor Hugo. Et puis M. de Noailles est un homme rangé, et, moi, j'ai des dettes, palsambleu!

Janin a été très-gracieux pour moi ; je te prie de l'en remercier vivement. Si tu rencontres Gautier, dis-lui des choses affectueuses de ma part, car il me revient, de côté et d'autre, des nouvelles de la Presse. Ses articles font sensation en Allemagne, malgré les révolutions, les sermons philosophiques et autres nuages allemands. Autant à Rolle, mon vieux camarade, qui a, dit-on, parlé fort gentiment de la Comédie humaine.

Tu auras scus peu le Roi des Mendiants, pièce de circonstance en république et flatteuse pour la majesté populaire. Un scénario superbe ï

Dieu te garde, et compte sur moi comme sur un homme qui se dira toujours ton ami.

A MADAME DE BALZAC, A SURESNES. Vierzschovnia, février 1849.

.Ma chère mère,

Tu te plains de mon silence, et pourtant, si je compte bien, je ne t'ai pas écrit moins de sept fois depuis mon départ. Au reste, tu ne sais pas que la poste coûte fort cher dans ce pays, qu'on affranchit les lettres que j'envoie, qu'on paye celles qui m'arrivent, et qu'on est trop délicat pour m'en parler. Or, je ne suis encore ici qu'un hôte, magnifiquement, royalement reçu, mais rien qu'un hôte qui ne doit pas abuser de l'hospitalité.

Il te paraît singulier que je n'écrive pas à mes nièces. C'est toi, leur grand' mère, qui as de pareilles idées sur l'étiquette de famille ! Tu trouves que ton fils, âgé de cinquante ans, est obligé d'écrire à ses nièces ! Mes nièces doivent se trouver très-honorées et très-heureuses quand je leur adresse quelques mots, je leur écris quand j'ai le temps ; leurs lettres sont gentilles, d'ailleurs, et me font toujours plaisir.

Ce que tu me dis de la situation de Surville est navrant ! Je devinais bien que, depuis un an, il n'était pas sur des roses ; et j'ai le chagrin de ne pouvoir encore lui venir en aide.

Surville, une si belle intelligence, un si grand, un si courageux travailleur, le voilà traqué par les événements, comme je l'ai été pendant vingt années! Mais, moi, j'étais

seul, et lui a femme et enfants, et sa femme est ma sœur, et ses filles sont mes nièces ! Aussi quels regrets n'ai-je pas d'avoir entrepris la maison de la rue Fortunée sur des bases si coûteuses ! et d'y devoir encore soixantedix-sept mille francs, lorsque soixante-dix-sept mille francs, au taux des rentes, sont aujourd'hui une fortune, lorsque toutes mes ressources m'ont manqué, par suite de l'année de chômage littéraire !... Quand je pense que, sans Souverain, qui m'a prêté cinq mille francs, je ne pouvais pas partir, et que ces cinq mille francs sont remboursables en avril prochain! Est-ce gai?... Mais à quoi sert de gémir; il faut payer, et c'est ce que j'essayerai de faire.

N'oublie pas, je te prie, d'aller chez l'agent dramatique, qui demeure rue Saint-Marc, k ou 6, au deuxième étage ; — M. Hostein te dira le nom ; — et, là, tu toucheras ce qui peut me revenir de mon tiers dans Madame Marneffe1, et un reste de compte de la Marâtre. Tu te feras connaître comme ma mère, et, au besoin, tu prieras l'agent de faire vérifier chez Gossart que ma procuration y existe en minute, afin de n'avoir pas la peine d'en prendre une expédition. Dès lors, il te payera mes droits tous les 8 ou 10 de chaque mois. J'espère qu'à la longue ce tiers de Madame Marneffe me donnera une petite somme.

Allons, adieu, ma bonne chère mère ; car j'ai beaucoup à écrire, et c'est demain le jour de départ du courrier. Tout ce qu'il me reste à te dire, c'est de te bien soigner, de ne pas te tourmenter et de prendre, pour tout ce qui

1. Drame-vaudeville en cinq actes, tiré de la Cousine Bette, par M. Clairville, et représenté le 14 janvier 18î9, au Gyninase-Drama-

tique.

me concerne , omnibus et voitures à gogo ! Quand je dis ce qui me concerne, tu sais bien que ces affaires-là sont aussi celles de la comtesse, et elle entend que tu aies le moins de fatigue possible.

Cette pauvre comtesse va de malheur en malheur : nonseulement elle a subi deux incendies, mais encore on lui a volé des sommes considérables dans la succession d'un oncle ! Tous ces événements funestes ont agi sur les heureux résultats qui sont à venir ; et voilà comment nous sommes comme des oiseaux suf la branche, et comment je ne suis toujours que l'hôte très-aimé, très-choyé de Vierzschovnia.

Adieu encore. Mille tendresses filiales et surtout mille remercîments pour tous les soins et toutes les peines que tu prends de mes affaires.

Je t'en supplie, quitte le moins possible la maison de la rue Fortunée ; car, si François est fidèle et bon, il n'est pas très-spirituel et peut faire bien des sottises !

CGGLVI.

A MADAME LAURE SUR VILLE, A PARIS

Vierzschovnia, 3 mars 1849.

Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de lettres de toi, ma chère sœur, et je n'en recevrai bien certainement plus-, car, lorsque tu auras celle-ci, je serai déjà ailleurs qu'à Vierzschovnia, préparant mon départ, qui, par les temps que nous avons, n'est pas une chose facile. Quand

le traînage cesse, le dégel rend les routes impraticables, et les débordements font de tous les cours d'eau des obstacles invincibles, puisque les rivières sont sans pont?. L'hiver ne nous a pas épargnés ici : nous avons eu les froids de 1812, et j'ai été pris, à Kiev, d'un quatrième rhume qui m'a fait longuement et cruellement souffrir; le traitement de la maladie du cœur et du poumon étant interrompu, je n'avais- plus de force; car la période où j'en suis est un affaiblissement total du système musculaire dans ces deux organes. De là ces étouffements à propos de tout, même d'une parole dite sur un ton trop élevé. Pourtant, ce dernier rhume tire à sa fin, et nous allons tâcher maintenant de remédier à cette atonie musculaire ; autrement, le voyage serait bien difficile. Déjà l'état où je suis m'oblige à prendre un domestique, étant, quant à moi, incapable de porter un paquet et de faire des mouvements tant soit peu violents.

Tout cela n'est pas gai !

Je ne sais de vos affaires que les quelques lignes que ma mère m'en dit. Il paraît qu'elles vont bien. Je sais que tes petites s'amusent, et que vous balîez même quelquefois.

J'aurais bien voulu apprendre que M*** est de tous ces bals et que la grande affaire touche à sa fin. Mais le silence de la grand'maman à cet égard me fait croire que, malgré les singuliers obstacles que je rencontre et qui sont interminables, l'oncle de cinquante ans pourrait bien devancer la jeune nièce et finir par gagner le pari. Nous sommes sevrés depuis bien longtemps des jolis bavardages de ces filles, à notre grande douleur.

J'espère être à Paris ou le 15 ou le 30 avril ; cela dépend de beaucoup de choses. L'état de la Galicie offre aujourd'hui de si graves dangers aux voyageurs, qu'il faut attendre le résultat des mesures que prend le gouvernement pour rendre la sécurité aux routes. Il y a des bandes de voleurs armés qui pillent dans les villes en plein jour et y font des enlèvements. Puis, ici, la conclusion de la grande affaire de toute ma vie rencontre des difficultés malheureusement prévues et causées par de simples formalités; en sorte que, bien qu'il nous tarde à l'un comme à l'autre de voir la rue Fortunée, il y a une grande incertitude sur le départ.

J'ai vu à la foire des Contrats, à Kiev, de magnifiques tapis persans dans le genre de la portière que M. H... m'a donnée Tannée dernière, et, entre autres choses, douze chaises d'un travail miraculeux. Mais tout cela était d'un tel prix, qu'il a fallu y renoncer. Nous avons préféré avoir des lermolamas, pour Sophie et Valentine, qui auront là des meubles éternels ; car la jeune comtesse a un vêtement fourré fait avec du termolama que sa mère portait en 1830, et qui conserve encore ses couleurs. Je ne sais pas comment les Orientaux font pour traduire ainsi leur soleil en étoffes dans tous les genres. Ces peuples-là sont ivres de la lumière.

Je suis resté pendant vingt jours dans ma chambre, et mon seul plaisir a été de voir madame Georges Mniszech allant au bal dans des costumes d'une magnificence royale, car on ne sait pas ce que sont les toilettes en Russie; c'est au-dessus, bien au-dessus de tout ce qu'on voit à Paris. La plupart des femmes ruinent leur mari par le

luxe de leurs toilettes, et les danseurs ruinent la toilette des femmes par leurs brutalités. Dans une figure de la mazurka où l'on se dispute le mouchoir de la danseuse, on a mis en pièces un mouchoir de plus de cinq, cents francs de la jeune comtesse, un des plus beaux de sa corbeille, que j'avais admiré avant son départ. La mère adorable a réparé cela en donnant le plus beau des siens, qui était deux fois plus riche : il n'y a de toile que pour se pincer le nez, tout est en point d'Angleterre. Voilà nos grands événements juge du reste.

Adieu ; mille tendresses à toi et à tes muettes filles, que je boude , et mille amitiés à Surville, à qui je souhaite un bon succès.

A LA MÊME

Vierzschovnia, 22 mars 18 49.

Ma chère Laure,

Il n'y a point de nouvelles à donner d'un désert ; il n'y a que celles qui me regardent personnellement, et celles-là ne sont point favorables.

Mes affaires se gâtent. Aussi ai-je hésité à t'écrire ; car pourquoi nous affliger de choses fatales qu'on ne peut que déplorer et subir? Je n'ai rien dit à ma mère de ces tristesses; elle ne les a déjà que trop aggravées en compliquant ma situation d'une lettre où. pour la première fois, elle m'écrit vous /... « Je comprends, mon cher fils,

quelles ont pu être vos inquiétudes là-bas, à la réception, etc.. »

Il faut que tu n'aies pas su cela, car tu l'aurais empêché, toi qui es si bonne et si conciliante ! Dans les circonstances où je suis, c'était bien fatal. M'écrire une lettre qui, pour des gens logiques, donnait à penser qu'il en résultait ou un mauvais fils ou une mère d'un caractère difficile, pointilleux, etc. Enfin, c'était la lettre d'une mère à un petit garçon de quinze ans qui a fait des fautes. Et, au milieu de tout cela, ma mère est toute à mes affaires; elle me remplace ; elle ne mérite que des éloges, et je la vénère!

Il est à peu près sûr que je reviendrai comme je suis parti ; sans l'état de la Galicie, qui offre des inquiétudes, je serais en route. Cette lettre si inopportune , où ma pauvre mère non-seulement ne me dit pas un mot de tendresse, mais termine en déclarant qu'elle subordonne sa tendresse à ma conduite (une mère maîtresse d'aimer ou non un fils comme moi ; soixante et douze ans d'une part, cinquante de l'autre!), est arrivée au moment où je vantais les services de ma mère, où je disais quelle bonne comptable elle était, quelles peines elle se donnait à son âge en allant au chemin de fer, etc., etc.

Enfin, j'avais amené la comtesse à concevoir qu'il fallait que ma mère eût une bonne à Suresnes, qu'il fallait s'occuper d'elle, la rendre heureuse, quand est survenue cette bise en forme de lettre, deux mois après un reproche que j'avais fait à ma mère, et tu sais s'il était fondé !... Dans quelles inquiétudes nous avons été pendant un grand mois! Moi, je n'en ai pas eu; mais

pouvais-je empêcher les commentaires d'une personne ultra-prudente, même défiante, et que ceci regardait exclusivement? J'ai deviné d'ici comment la chose s'était faite là-bas. Enfin, à propos des volumes que je lui écris, ma mère se plaignait que je ne lui écrivisse point ; bien plus , elle me créait des obligations d'écrire et de répondre à mes nièces, ce qui était un renversement des principes élémentaires de la famille; et il faudrait que tu susses bien ce que sont les personnes chez qui je suis pour comprendre le mauvais effet de ces phrases, que ma mère, dans sa réponse, traite de plaisanteries mal entendues. Elle oublie que, depuis six mois, mes nièces ne m'ont rien écrit, et, comme leurs lettres ont été remarquées pour leur gentillesse, cette plaisanterie de ma mère a paru plus que sérieuse. Je te dis cela pour te faire voir comment des bêtises prennent des proportions gigantesques quand on est si loin les uns des autres. Sur quoi veux-tu qu'on juge les miens, si ce n'est sur les rapports que nous avons ensemble, vous et moi?

Eh bien, donc, la lettre de ma mère est venue dans les circonstances que je te dis et dans d'autres bien plus graves. J'en étais arrivé à me faire permettre d'écrire à Saint-Pétersbourg pour avoir l'autorisation du maître souverain, et non-seulement le maître n'a pas consenti, mais encore, par l'organe du ministre, il nous a été dit qu'il y avait des lois et que je n'avais qu'à y obéir.

De guerre lasse, madame Hanska a parlt de m'envoyer tout vendre rue Fortunée. Elle est ici riche, aimée, considérée ; elle n'y dépense rien, elle hésite à aller dans un endroit où elle ne voit que troubles, dettes, dépenses

■ et visages nouveaux; ses enfants tremblent pour elle!

■ Joins à cela la lettre cligne et froide d'une mère qui gronde

■ son petit dernier (cinquante ans), et tu te diras que,

■ sur des doutes exprimés relativement au bonheur et à

■ l'avenir, un galant homme part, remet la propriété de lia rue Fortunée à qui elle est, reprend sa plume et va

s'enfouir dans un trou comme celui de Passy. A quarantecinq ans, les considérations de fortune pèsent d'un poids énorme dans les plateaux du sort.

Toi qui as deux filles à marier, laisse-moi te donner une leçon extrêmement amicale et positive :

Tu as fait une belle affaire, je suppose; tu as cent mille livres de rente, un château, et tu donnes quatre cent mille francs de dot à chacune de tes filles ; naturellement, elles sont très-recherchées, les gens les plus considérables, les fils des meilleures familles demandent Sophie ; mais Sophie a rencontré un sculpteur comme David, comme Pradier, elle l'aime et vous l'avez reçu chez vous ; il est au château, vous vivez pendant trois ans en famille, et la vie de famille s'est si bien établie, que vous vivez cœur à cœur; rien de caché, tout esta jour, tout est à découvert. Alors, vous apprenez que l'état de sculpteur a des chances, que le gouvernement réduit ses commandes, que les travaux s'arrêtent, que l'artiste a eu des dettes, les a payées, mais qu'enfin il doit encore à un marbrier, à des praticiens, et qu'il compte sur son travail pour payer cela. Une lettre d'un frère marié vous révèle que ce frère lutte avec courage pour sa femme et ses enfants, et qu'il est en péril; qu'une sœur mal mariée est à Calcutta dans une profonde misère, ayant une petite place qui suffit à peine

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à ses besoins ; et enfin une autre révélation vous arrive que le sculpteur a une vieille mère à laquelle il est obligé de faire une pension, et qui vit dans un village après avoir eu autrefois une très-belle existence, et cette mère écrit à son Gis, qui est David ou Pradier ou Ingres, une lettre où elle le traite comme un gamin, et lui dit qu'elle l'aimera sous condition.

Suppose encore que, dans ces circonstances, un autre parti se présente. Le jeune homme est bien, il n'est grevé d'aucune dette, il a trente mille francs de rente et est avocat général. Que font madame Surville et son mari? Ils voient d'un côté une famille pauvre, un avenir incertain ; ils trouvent des prétextes, et Sophie devient femme d'un procureur général avec trente mille livres de rente.

Le sculpteur remercié se dit: a Que diable ma mère a-te-le fait en m'écrivant! que diable ma sœur de Calcutta faisait-elle de m'écrire sur sa situation ! que mon frère ne se tenait-il tranquille! Nous voilà tous bien avancés; j'avais un mariage qui faisait ma fortune, mais par-dessus tout, mon bonheur ; tout est à vau-l"eau pour des vétilles! »

Sache qu'il eu est des mariages comme de ia crème, qu'un rien, une atmosphère changée, une odeur fait tourner ; que les mauvais mariages se font avec la plus grande facilité, que les bons veulent des précautions infinies, une attention scrupuleuse, ou qu'on ne se marie pas, et que je suis en train de rester garçon.

J'ai et j'aurai toujours dans madame Hanska la meilleure, la plus dévouée des amies, une amie comme on

n'en a qu'une dans sa vie ; ses enfants m'aimeront comme si j'étais de la famille, mais ils ne veulent point de chances mauvaises pour l'avenir d'une mère exactement adorée, et ils ont bien raison.

On ne se figure pas la raison, la sagesse de madame Hanska: elles sont égales à son instruction, qui est colossale ; elle est belle encore, mais elle a le monde et ses tracas en horreur; elle aime le repos, la solitude et l'étude.

Nous sommes de plus en plus inquiets sur la situation de la France, et il faut avouer que celle de Paris n'a rien d'engageant.

Que fait Surville ? Comment passez-vous la tourmente? Ces questions, au milieu du calme et de la solitude oî je suis, me préoccupent continuellement, et mes amis, qui épousent mes sentiments, sont aussi tourmentés que moi. La comtesse Georges Mnizsech connaît Sophie et Valentine, elle parle d'elles; j'ai fait leur description, et on s'intéresse à elles. Mes nièces auraient dû m'écrire tous les mois. Quoiqu'une lettre de l'étranger coûte dix francs, on aurait toujours salué de cris de joie les caquetages de ces deux jolies perruches.

Songe donc, ma bonne chère Laure, qu'aucun de nous n'est, comme on dit, arrive; que, si, au lieu d'être obligé de travailler pour vivre, je devenais le mari d'une des femmes les plus spirituelles, les mieux nées, les mieux apparentées et d'une fortune solide quoique restreinte, malgré le désir de cette femme de rester chez elle et de n'avoir aucune relation, pas même de famille, je serais dnas une position bien plus favorable pour vous être utile

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à tous. J'ai la certitude d'une bienveillance et d'un intérêt vifs pour les chères petites chez madame Hanska.

C'est donc plus qu'un devoir pour ma mère et pour tous ceux qui m'appartiennent de ne pas me nuire dans l'heureux accomplissement d'une union qui, avant tout, est pour moi le bonheur... 11 ne faut pas non plus oublier que cette personne s'est vue, à raison de la maison dont elle sort, et à raison de sa grande réputation d'esprit, de beauté, de fortune (car on lui donnait les millions de sa fille), demandée par les personnages les plus illustres et les plus élevés, et cela constamment. Elle est mieux que riche et noble, elle est d'une exquise bonté, d'une douceur d'ange, d'une facilité d'existence intérieure qui étonne de jour en jour, et enfin réellement pieuse. Aussi, quand le monde considère de si grands avantages de toutes parts, mes espérances sont-elles l'objet d'une incrédulité quasi moqueuse. On nie, et cela part de tous côtés, on nie la possibilité du succès.

Si nous devions tous vivre sur le même vaisseau et sous le même toit, je concevrais les questions de dignité que soulève ma mère ; mais, pour rester dans les termes où doit être cette personne, qui apporte avec elle (fortune à pari) les plus précieux avantages sociaux, je crois qu'il faut se contenter de donner de soi l'idée de parents très-affectueux et très-affectionnés à l'homme qu'elle aime. C'est le meilleur moyen d'exciter son intérêt et de se conserver son influence, qui sera énorme ! Vous pouvez tous dire, dans un bel accès d'indépendance, que vous n'avez besoin de qui que ce soit et que vous parviendrez par vous-mêmes. Mais je crois, entre nous, que les événements de ces der-

nières années vous démontrent qu'on ne fait rien sans relations, sans la puissance d'autrui; et les forces sociales les moins à dédaigner sont celles qui sont les plus proches.

Va, Laure, c'est quelque chose, à Paris, que de pouvoir, quand on le veut, ouvrir son salon et y rassembler l'élite de la société, qui y trouve une femme polie, imposante comme une reine, d'une naissance illustre, alliée aux plus grandes familles, spirituelle, instruite et belle ; il y a là un grand moyen de domination. On compte avec une maison ainsi établie, et bien des gens des plus haut placés l'envieront, surtout lorsque ton cher frère n'y apportera que gloire et très-habile esprit de conduite. Entrer dans des luttes quelconques avec une femme qui résume tant de grandeurs en elle, est donc une folie, et je te dis cela confidentiellement. Ni servilité, ni morgue, ni susceptibilité, ni trop de complaisances ; du naturel et de la bonne affection, voilà ce que le bon sens écrit comme ligne et règle de conduite vis-àvis d'une telle femme.

Je n'ose pas te dire que, pour ces trois personnes, je suis, comme talent, l'objet d'une admiration qui ne s'est pas démentie depuis huit ans, et que les rapports intimes des voyages à quatre, que la connaissance de mon caractère, de mes sentiments, de mes habitudes, de mps manières n'ont fait qu'accroître. Tu t'imagineras que je m'encense ; non, je te .dis un fait, un fait certain, qui repose sur des fictions de cœur, ou sur des réalités. Or, les trois chères personnes ne pardonnent jamais à ceux qui blessent leurs sentiments sur moi. C'est ce que j'ai xlvi. 22

essayé de faire comprendre à ma mère dans la lettre qui m'a valu la sienne, et cette dernière lettre n'a pas guéri le mal. Si j'avais su ce que contenait sa lettre, je l'aurais gardée pour moi, car je suis bien le maître de ne pas communiquer une lettre ; mais j'ai poussé une exclamation, en disant : « Ma mère est fâchée contre moi ! » De là le dommage.

Tu sens bien que la lettre que j'ai répondue à ma mère et celle-ci sont écrites, cachetées et remises au comte Georges au départ du cosaque pour Berditchef, et, si tu m'écrivais des choses que tu voulusses n'être lues que de mai, tu n'as qu"à mettre en tête « Pour toi » ou « Confidentiel », et c'est fini. Les personnes avec qui je vis me montrent toutes leurs lettres, les plus intimes, d'affaires et de famille ; mais elles ont autant de respect que d'affection pour moi; je suis le vieillard de la famille, et il ne faut pas vous imaginer que je sois en lisières. L'union qui nous fait vivre tous quatre d'un seul cœur n'est comparable qu'à notre attachement les uns pour les autres. Mes peines sont les peines des trois autres, et, quand ta lettre, ta première, où tu peignais ta position si sombre est arrivée, mon chagrin a été si partagé, que cela faisait oublier l'impuissance où sont mes amis et qui est de plusieurs genres : impuissance venant des lois et impuissance réelle ; car tu sais que les deux frères Mniszech ont à sauver la royale terre de Viezniovicz qui a sept mille paysans et seize mille arpents de forêts plantés par le roi Michel Vieznioviçki, dont ils ont été héritiers, le roi n'ayant laissé que des nièces. Le père de madame Hanska descend d'une de ces nièces et les Mniszech de l'autre,

car c'est la troisième fois que ces deux grandes familles s'allient. Le jeune comte André épouse, au moment où tu recevras cette lettre, la comtesse Anna Potoçka, l'une des deux ou trois riches héritières qui restent en Pologne, car elles sont aussi rares par ici qu'en France, les héritières ! Ce mariage est un grand bonheur de toute façon.

Tu vois que je t'écris comme à une sœur aimée ; aussi n'en laisse transpirer que ce que tu croiras possible dédire: tâche de rendre ma mère raisonnable. Ne prends pas en mal tout ce que je te dis ; cela part d'un bon cœur et d'une envie de t'éclairer sur les manières d'agir en fait de mariage. Alors, chère enfant, il faut marcher comme sur des œufs, réfléchir à un mot, à toutes tes actions. Enfin, si j'ai tort en quelque point de cette longue lettre, il ne faut pas m'en vouloir; surtout n'en parlons plus; c'est ce que je recommande aussi à ma mère. Mets-loi bien dans la tête que je n'ai nulle envie de mener ma famille, d'être absolu et tyrannique : c'est bien ce qui m'ennuierait le plus au monde. La seule chose dont j'ai soif, c'est la tranquillité, la vie intérieure et le travail modéré pour terminer la Comédie humaine. J'espère, si par hasard mes projets se renouent ici, faire, comme on dit, une bonne maison; si j'échoue complètement, je reprendrai ce qui m'appartient rue Fortunée et je recommencerai philosophiquement ma vie ; mais, cette fois, je me mettrai en pension dans un établissement quelconque, et je n'aurai qu'une chambre garnie, afin d'être indépendant de tonte chose, même de mobilier. Et, le croirais-tu? cette perspective n'a rien qui m'effraye, excepté pour ma

mère ; et encore pourrais-je, en ne dépensant que cent cinquante francs par mois, lui servir sa pension. Que veux-tu ! pour moi, l'affaire actuelle, sentiment à part (l'insuccès me tuerait moralement), c'est tout ou rien, c'est quitte ou double. Une fois ls partie perdue, je ne vivrai plus, je me contenterai de la mansarde de la rue Lesdiguières et de cent francs par mois : le cœur, l'esprit, l'ambition, ne veulent pas en moi autre chose que ce que je poursuis depuis seize ans; si ce bonheur immense m'échappe, je n'ai plus besoin de rien et je ne veux plus rien. Il ne faut pas croire que j'aime le luxe : j'aime le luxe de la rue Fortunée avec tous ses accompagnements, une belle femme bien née, dans l'aisance et avec les plus belles relations; mais je n'ai rien de tendre pour cela en soi-même, et la rue Fortunée n'a été faite que pour et par elle. J'attends donc tout de ce difficile succès, contre qui tout conspire. Si je ne suis pas grand par la Comédie humaine, je le serai par cette réussite, si elle vient.

Comme j'agis toujours dans le bon sens et en vue du triomphe, dis à ma mère de faire les doubles rideaux de l'alcôve et d'y coudre les dentelles qu'elle a. Dis-lui aussi de faire prendre l'air aux tapisseries qui sont dans un tiroir de la commode de la Reine.

Adieu, ma chère Laure ; que Dieu protège toi et les tiens, et que nous puissions nous revoir heureux! Mille tendresses à tes deux filles et mille amitiés à Surville.

On ne peut rien faire venir ici de Paris, car il est probable que vos marrons glacés arriveront en été. Les

affaires de Galicie rendent les transports du commerce très-difficiles ; il ne passe sûrement que les lettres.

A propos, mon portrait par Boulanger est devenu la croûte la plus hideuse qu'il soit possible de voir ; les couleurs étaient ou mauvaises ou mal combinées, et c'est tout noir, c'est affreux ! Nous n'avons plus de peintres; ils ignorent tous quelles couleurs ils emploient, et il n'y a pas de peinture sans science des couleurs. Je suis honteux pour la France d'une pareille toile; et elle est reléguée dans une bibliothèque où l'on va peu. Quelle différence avec ce Holbein de ma galerie, frais et pur après trois cents ans !

Mille tendresses encore , ma pauvre chère sœur , et adieu. Vous saurez toujours, toi ou ma mère, si je reviens. Avez-vous des nouvelles d'Henry? Je vous embrasse tous-

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