CCCLVIII
A MADAME DE BALZAC, A PARIS
Vierzschovnia, 9 avril 1849.
J'ai reçu avant-hier ta lettre du 23 mars dernier, ma bonne chère mère, et j'y réponds aussitôt. Il n'y a pa> moyen de faire cette année le moindre payement, et, si je reviens seul, — ce qui paraît malheureusement probable! — il faudra que je travaille comme aux plus rudes années de ma vie.
Ta caisse de bonbons nous est arrivée hier; mais, hélas ! tout y était pêle-mêle et plus ou moins gâté, par suite du ballottement. Sans doute tu avais rempli les
vides avec des journaux, et tout ce qu'il y avait d'imprimés aura été retranché par la douane ! Je vois que vous ne comprendrez jamais ni la Russie ni ses habitants. Envoyer des imprimés, c'est me causer les plus grands ennuis ; on peut être renvoyé dïci pour ce sinij le fait. Recommande bien à Souverain de n'employer dans ses ballots que du papier gris ou blanc, c'est absolu, cela ; ainsi l'instruction pour les lampes et tous les imprimés de Gagneau sont à la censure à Pétersbourg et occupent les censeurs, qui tâchent d'y chercher un sens politique.
Maintenant, quant à Marguerite, je la prends; elle n'aura jamais à entrer dans les appartements ; elle n'aura rien à faire que la cuisine et ne sortira pas de là.
Tu me parles de désastres, tu veux te parer du nom de Gassandre ; tu oublies que Laure tient à ce titre-là. Mais, je t'en supplie, ne me parle jamais de choses pareilles : j'en sais plus que toi là-dessus, et tu ne saurais avoir, en ce qui touche les affaires d'argent, plus de prudence que la perfonne à laquelle tu t'adresses. Cette personne a peu de choses, mais elle y tient beaucoup ; aussi est-elle avare et prévoyante au delà de toute expression, parce qu'elle ne croit pas ton fils, malgré tous ses mérites, capable de prudence, d'avarice et de prévoyance. Tu vois comme elle s'effraye d'avoir anticipe sur ses revenus, et comme tout est en question à cause de quelques broutilles de dettes !
Quand je te prie de faire quelque dépense pour la maison, ce n'est pas de mon chef, c'est parce qu'elle le désire. On ne veut même pas d'union que toutes les dettes de la maison ne soient payées, car une personne de qua-
rante ans bien passés n'est pas une jeunesse folle, et on ne veut pas une seule cause de trouble à la profonde tranquillité dans laquelle on veut vivre.
Adieu, ma chère mère ; soigne-toi bien, n'épargne rien pour ton bien-être, et j'espère que, vers juillet, je reviendrai te décharger de ton fardeau, te rendre tout à fait à ta campagne de Suresnes, où, étant avec ta bonne et ton petit revenu, tu seras un peu moins malheureuse. Je verrai à te débarrasser de toute obligation dès que j'aurai fini avec les miennes, car j'd bien soif de savoir qu'à ton âge tu es, dans le coin que tu as choisi, bien servie, et jouissant de toutes les aises qui sont dues à une vieille mère de famille.
Ne t'étonne pas si quelque retard survenait pour des réponses attendues, car, dans quelques jours, il faut que j'aille à Kiev me présenter au général gouverneur ; c'est une obligation imposée à tous les étrangers et que des rhumes continuels m'ont obligé de retarder, et ce n'est pas une bagatelle que ce coûteux voyage. J'ignore combien de temps il prendra et quand nous serons de retour.
A. MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Vierzschovnia, 9 avril 1849.
Nous avons été si attendris de ce que tu m'as écrit du désespoir de Surville, ma chère Laure, que nous avions tous des larmes aux yeux ; mais heureusement que tu nous as rendu de l'espoir à la page suivante, et nous
voilà tous attendant de savoir si les affaires s'arrangeront, et Dieu sait quels vœux nous formons pour la combinaison la moins onéreuse à vos intérêts. Écris-moi la nouvelle à ce sujet, aussitôt qu'elle sera sûre, car tu ne te figures pas l'intérêt que nous prenons à Surville et à tes petites.
Comprends-tu que les chagrins m'aient fait tomber deux dents saines, entières, blanches, et cela sans douleur ! On ne sait pas ce que me coûtent l'année 1847 et février 1848, et surtout l'incertitude actuelle de mon sort! J'ai ici la tranquillité matérielle, voilà tout. Et qu'eussé-je fait en France ? les journaux et le théâtre ne donnent pas de quoi vivre ; au moins, malgré mon éloignement, j'ai pu mettre ma mère à l'abri du besoin.
Elle m'écrit que tn ne gardes pas Marguerite ; si c'est par économie, je te prierai de dire à cette brave fille de rester chez toi ; je payerai ses gages et, à mon retour en France, je la prendrai à mon service. Il me suffit qu'elle soit probe et bonne cuisinière, car elle n'aura rien à faire chez moi que la cuisine, rien autre chose que cela.
Comme voilà deux ou trois maisons qui tombent autour de toi, il se peut que tu entendes parler d'un vieux domestique, c'est-à-dire d'un homme de quarante à cinquante ans au plus, fait au service, bien propre, rangé et sûr. J'ai bien besoin d'un pareil sujet et tu pourrais me l'arrêter, car, avec François et Marguerite, je serais tranquille ; je ne peux me passer d'une cuisinière qui soit cuisinière et d'un domestique capable de tenir la maison. Or, François ne peut faire que la porte, le calorifère, les cours, les escaliers, les commissions, les lampes et le
gros ouvrage; il me faut une personne spéciale pour mon service et lc-s appartements. C'est en lâchant son balai pour courir à la porte que François m'a crevé un tableau et qu'il me casserait des porcelaines et des cristaux. D'ailleurs, il est impossible de laisser cette maison seule : que François fasse une commission et que je sois à travailler, est-ce qu'une femme peut aller à la porte dans ce quartier-là? Donc, si tu entendais parler d'un phénix quadragénaire, capable de remplir la place, écris-m'en, et surtout pens3 qu'il faut qu'il frise l'homme de confiance.
Ma mère dira à Marguerite (s'il y a lieu, bien entendu) quand elle devra venir chez moi , car il faut qu'elle soit mise au fait avant mon arrivée.
Pardon de t'ennuyer de tous ces détails ; mais remarque que je ne t'en parle qu'en cas d'un hasard, d'une reacontre heureuse. Je tiens par-dessus tout à la propreté flamande et à l'adresse, qui ne gâte rien.
Je remercie bien tes deux petites de leur lettre; il m'est impossible d'écrire à d'autres que toi et ma mère, car je n'en ai pas le temps. Aussi te prié-je de dire à Laurent- Jan de ma part que je le remercie de son excellente et spirituelle lettre; la comtesse Anna m'a prié de la lui laisser dans ses autographes, tant elle l'a trouvée bien écrite ; je l'appelle M. de Sèvignè. Dis-lui qu'il recevra la pièce dès que j'aurai une occasion sûre, et c'est là ce qu'il faut attendre, car comment envoyer un manuscrit? on ue les reçoit pas à la poste ; il faut trouver une occasion pour Pétersbourg (nous en sommes à quatre cents lieues) et obtenir que l'ambassadeur s'en charge.
Quant à la Californie, tu m'as fait frémir en m'en parlant: c'est aussi stupide que les projets de Cabet î Qu'un savant comme ton mari pense qu'il y a encore des gisements comme ceux de l'Oural (prophétisés par Humboldt, vingt-cinq ans avant leur exploitation), comme ceux de la Californie, et aille les chercher, en se fondant sur des similitudes géologiques et minéralogiques , bien ; mais aller là où le monde entier (vingt-cinq mille Chinois ! ) se précipite, aller là où le fret et le retour sont si difficiles, aller là où il y a concurrence effrénée, c'est ce qui me semble folie. Se mettre à la recherche d'un autre Oural, d'un autre Sacramento où l'on sera le premier, voilà ce qui est possible et ce que je ferais avec lui, si j'avais dix ans de moins. J'y ai pensé il y a vingt-cinq ans : c'est madame de Berny qui m'en a empêché; si elle vivait, elle pourrait dire qu'en 1829, je lui ai dit qu'il devait y avoir des tas d'or au pied des chaînes de montagnes non explorées et nouvelles par rapport à nos recherches.
Je voudrais avoir à te dire quelque chose de rassurant sur mon avenir; mais tout est en question et du plus mauvais côté. Je reviendrai bientôt et sans doute seul. Tu sauras cela par ma prochaine lettre.
Adieu ; mille amitiés à Surville ; tu as là un bien vaillant mari ! tes enfants doivent bien aimer leur père et on ne peut faire trop de sacrifices à un si grand courage.
Embrasse bien mes chères petites nièces, et qu'elles m'écrivent toujours, car leurs lettres nous réjouissent comme des fleurs qu'on voit dans les appartements. Tu
GORBESPONDANGE. 395
sais tout ce que je te souhaite et ce que je suis pour toi. Continue à m'écrire avec force détails.,. Adieu.
CGCLX.