CHAPITRE XI
Origine de l'insurrection de Catalogne. — Les Catalan» se donnent à la France. — Traité et conditions sur lesquels les Bras, ou états-généraux de Catalogne, ont soumis ledit prineipat , etc., à l'obéissance du roi de France. — Le roi à M. de Bordeaux, lui donnant pouvoir de former une escadre de vaisseaux pour aller assister le» Catalans révoltés contre l'Espagne. — M. le cardinal de Richelieu et M. de Noyers a M. de .Sourdis , au même sujet. — Le prineipat de Catalogue à M. de Bordeaux , le priant de venir aux cotes de Catalogne avec l'armée navale. — Mémoire de ce qu'il y a à faire en Catalogne. — Traité des Catalans avec le roi de France. — Les députés du 'prineipat de Catalogne au gouverneur du cap de Quiers. — M. le cardinal de Richelieu & M. de Bordeaux, sur les préparatifs de vaisseaux et galère» pour aller en Catalogne. — Avis du combat qui »e fit devant Barcelonne. — M. de Noyer» à M. de Bordeaux , »or la Catalogne. — M. de Richelieu et le roi à M. de Bordeaux, pour se rendre devant Barcelonne avec l'année navale. — M. Bidaud a M. de Bordeaux , »ur le» aiïaires d'Italie. — Le rot a M. de Bordeaux, pour concourir avec M. le prince au »iége de Collioure. — M. de la Mottc-Houdancourt à M. de Bordeaux. — M. de Richelieu à M. de Bordeaux , sur
M de Forbin. — Le roi à MM. de Marhault et des Yvetaux, sur la Catalogne
M. de Richelieu à M. de la Molte-Houdaticourt , sur la Catalogne. — M. d'Argcnsou à M. de Bordeaux , pour le prier de venir a Barcelonne avec une escadre de vaisseaux. — M. de la Molte-Houdancourt à M. de Bordeaux. — Le roi à M. de Bordeaux, sur le dessein d'assiéger Collioure. — M. le cardinal de Richelieu à M. de Bordeanx , sur la victoire navale de ce dernier. — M. d'Argenson à M. de Bordeaux , sur le salut du pavillon. — M. de Noyers à M. de Bordeaux , louchant le» aflaires de Catalogne. — Mémoire de M. la Mottc-Houdancourt a M. de Bordeaux , sur la prise de Tarragone. — Première cause de la disgrâce de M. de Bordeaux. — M. dé Bordeaux a M. de Noyers , sur l'attaque de Tarragone. — M. le prince de Coudé à M. de Bordeaux , sur le siège de Collioure.
( Janvier — Avril i f>4 1 . )
Ce fut en 164 1 que les Catalans se donnèrent à la France, après une violente insurrection populaire. Quoique la Cata-
logne fût une partie intégrante du royaume d'Aragon , et que ce royaume depuis sa réunion à la couronne des Espagnes ne fût plus qu'une des provinces de cette monarchie, les Catalans avaient toujours prétendu élire librement leur souverain , reconnaissant la protection, mais non pas ta domination espagnole. Cette prétention de la Catalogne ne paraît pas fondée, car, on le répète, depuis l'élection d'un comte de Barcelonne à la royauté d'Aragon , la Catalogne devait demeurer annexée à cette principauté, ainsi que Valence , le Roussillon , Majorque , Minorquc et la Cerdagne. Néanmoins les Catalans avaient toujours conservé des privilèges extrêmement démocratiques. En i 098 , les ministres de Philippe III engagèrent ce prince à restreindre les libertés de cette province, mais, craignant d'irriter un peuple si jaloux de son indépendance, Philippe III ne suivit pas ce conseil, au contraire traita presque officiellement et en ambassadeur de puissance couronnée un envoyé catalan qui était venu le complimenter au nom de sa province. Cet antécédent fut grave , car il semblait engager implicitement les couronnes à reconnaître désormais l'indépendance de la Catalogne.
Philippe IV, au contraire, suivant les conseils de son favori, le comte-duc Olivarès , se disposa à restreindre les privilèges des Catalans , et vint à Barcelonne en 1 626, accompagné de ce ministre. Ce dernier, selon plusieurs historiens, avait conseillé au roi de donner aux Catalans quelque sujet de révolte , afin de se ménager l'occasion de les dépouiller de leurs privilèges, dont l'extension semblait porter une grave atteinte à l'autorité royale. Le 3 mai 1636, malgré la présence du roi, qui présidait les corts ou assemblée des États de Catalogne ; une querelle s'engagea entre les partisans des franchises catalanes et les créatures
JANVIER 1641. 487 d'Olivarès. Les épées furent tirées, et le roi se montra si effrayé de ces violences que le lendemain il quitta secrètementBarcelonne. En 1 63a, ce prince étant venu de nouveau présider les corts, une violente discussion s'éleva , et bientôt Philippe IV, cédant aux obsessions d'Olivarès, ne considéra plus les Catalans que comme des rebelles. De ce moment , cette province fut traitée par la cour avec la plus extrême rigueur. Dans une dépèche que le comte-duc Olivarès écrivait de sa main au vice-roi (le 3 octobre i0'3o), on lisait ces mots 4 : a Qu'il ne reste pas dans « toute la province un artisan qui n'aille à la guerre , et aucune « femme qui ne serve à porter sur ses épaules la paille et le « foin et tout ce qui est nécessaire au bien-être de la cavalerie « et de l'armée. Quant à votre lit , s'il n'est pas bon , enlevez le a leur aux chevaliers, aux plus nobles de la province, jusqu'à « les faire coucher par terre. Si vous avez besoin de pionniers , « prenez-en partout où il s'en trouvera, dussiez-vous les faire « garrotter. Qu'on crie contre votre seigneurie jusqu'à la faire « lapider, il en résultera votre gloire et le salut de la pro- « vince. »
La garnison espagnole, encouragée par la dureté de ses chefs, ne garda aucun méuagement envers les habitants, et, ainsi qu'on a vu par les dépèches précitées de MM. Bidaud et de Sourdis , le 20, juillet et le 3 septembre , des rixes sanglantes eurent lieu dans les rues de Barcelonne. Bientôt l'irritation du peuple fut encore augmentée par le retour de l'armée espagnole , arrivant du siège de Salio , composée de Flamands, Siciliens, Napolitains,
■ Voir pour plut de detailf ; Olivarèi à du 8 novembre , le roi <l'l> à Santa
SanU-Colonna , i63g ; Senor min , las car- Colonna ; llav'unda vitto lo que wt , etc.,
la< que hu reeMenn , etc , etc M. 163g; Recueil d'Àubcry, t. II , p. 3ti5 , 371Ô78. Con ta oectu/on de haverse dttenido, etc ;
488 LIVRE V. — CIIAP. XI.
Castillans , Valenciens ; ces troupes étaient un ramassis de bandits , qui traitèrent la Catalogne en pays conquis : les vols , les meurtres, les incendies, les sacrilèges désolèrent la province.
En vain les Etats firent à la cour remontrances sur remontrances; enfin, lassés de tant d'outrages, les Catalans firent retentir leur formidable cri de Via-Fora 1 .' cri national qui les rassemblait dans les circonstances désespérées, et se soulevèrent en armes.
En comprimant pour un instant cette insurrection, les rigueurs de la cour ne firent que l'ajourner et la rendre plus terrible. Le 22 mai , un député du clergé , nommé Claris, chanoine d'Urgel, président de rassemblée, fut jeté en prison , avec quelques autres chefs populaires. Aussitôt quinze cents paysans , précédés d'une croix , entrent processionnelleraent dans Barcelonne, et parcourent les rues en criant : Vive le roi ! meure le mauvais gouvernement! La populace se joint à eux et les prisonniers sont enlevés.
Contents de cette pacifique victoire, les paysans se retirent et se désarment; mais le y juin , jour de la Fête-Dieu, une rixe survenue entre un des soldats du vice-roi et un paysan fut le signal d'une nouvelle et menaçante insurrection , ensuite de laquelle Santa-Colonna , vice-roi, fut tué. Effrayée, la cour fit alors quelques concessions , et nomma le duc de Cardone viceroi. Ce dernier, très-aimé des Catalans, crut pouvoir assoupir ces cruelles dissensions ; mais la haine sourde qu'Olivarès portait toujours aux Gitalans vint paralyser les efforts du duc de Cardone , qui mourut, dit-on , de désespoir, en voyant la vanité de ses généreuses tentatives. L'évèque de Barcelonnele remplaça.
' Hist. du IWillon p»r M. Heory,
Secret partisan de la cour, ce pre'lat voulut engager indirectement les Catalans à rechercher les fauteurs de l'insurrection; les Catalans s'y refusèrent, soutenant la légalité de leur révolte, et envoyèrent des ambassadeurs à Madrid, pour implorer la justice du roi. Malheureusement, ces envoyés, exaspérés par les hauteurs d'Olivarès, ne gardèrent pas démesure, et en vinrent à déclarer nettement qu'ils ne se croyaient pas sujets de la couronne des Espagnes. Ce discours fut considéré comme une déclaration de guerre par Olivarès, qui fit jeter les envoyés en prison , et la Catalogne fut mise en état de siège.
En apprenant les décisions de la cour, les corts se réunirent et convinrent de résister jusqu'aux dernières extrémités ; le marquis de Los Velès, nommé commandant des troupes destinées à agir contre les insurgés, s'empara de Tortose, et fit des propositions d'accommodement aux Catalans, qui refusèrent d'entrer en pourparlers tant que les armes castillanes menaceraient leur province. Ce fut alors, vers la fin d'octobre 1640, que M. Duplessis-Besançon , depuis long-temps envoyé par Richelieu sur la frontière , négocia le traité suivant , qui ne fut ratifié par Louis XIII que vers la fin de décembre de la même année'.
• Afin de ne pas isoler les documents relatifs au soulèvement de la Catalogne , on a joint les piè«es de 1640 à celles de 1641 .