A M. LE PRINCE DE CONDÉ
Monseigneur ,
Vingt-une galères et neuf brigantins s'étant présentés pour donner secours à Tarragone, ont, après longues délibérations , attaqué un des bout* de notre garde éloigné de trois à quatre lieues de l'autre; la bonne fortune a voulu que la première décharge, qui n'a été faite qu'à portée de pistolet, a été si heureuse qu'elle a emporté partie de la poupe de la capitane, tué douze ou quinze hommes sur la Gitsmane , et fait autre ravage sur celles qui marchaient à la téte, comme nous avons appris par un Génois, habile homme qui s'est sauvé, et par le bois et les rames que nous avons trouvés à la mer, et la vue de trois galères que nous avons vues le lendemain sans éperon. Toute la journée suivante elles ont été en conseil à notre vue, hors la portée de nos canons, et la nuit suivante elles s'en sont allées vers les Alfages, où nous avons envoyé pour prendre langue. Les nouvelles que nous avons apprises sont que le marquis de Leganez assemble ses forces à Valence pour venir par terre; que l'armée de Naples, composée de dix-huit vaisseaux, quatre polacres et vingt galères, est arrivée a Carthagène, et qu'ils y attendent quatorze galions de Cadix , partis depuis onze jours, et que tous ensemble doivent venir faire effort pour secourir la place.
L'état où nous sommes pour soutenir cet effort pour la mer, est quinze vaisseaux, quatre pa taches, cinq brnlots, onze galères et les deux prises, lesquels, à la réserve des prises, n'ont de pain que jour à jour, à mesure que nous en pouvons tirer de Barcelonne, ne leur
ayant été rien envoyé de Marseille pour les moi» de mai et de juin , quoique leurs fonds y soient entre les mains du bailli de Forbin.
Pour la terre, votre altesse sait qu'il n'y a aucun retranchement au camp, que M. de Lamotte ne peut quitter de vue de peur que les ennemis l'attaquent; que les ennemis ont toute la campagne, où ils se promènent, à la réserve du quartier de M. de Lamotte; qu'ils avancent maintenant des travaux et redoutes, tant du côté de M. de Lamotte que des autres; qu'il* font des batteries à la mer à une et deux portées de canon de leur ville, qu'ils font rouler le canon le long de la côte depuis Tarragone jusqu'à Tamarin, pour favoriser leur secours et éloigner nos vaisseaux ; en un mot, qu'ils sont maîtres de la campagne et M. de Lamotte de son quartier, et moi de mon armée, sans que je puisse empêcher les secours , quand on voudra faire ell'ort, vu la situation de la ville, la longueur de la côte dont ils sont maîtres et les batteries qu'ils y font où il leur plait. J'ai fait voir ces vérités à MM. d'Argenson et de Lamotte, mais comme ils se sont embarqués ici contre l'avis général , ils n'ont plus de recours qu'en l'espérance que vous enverrez ici votre armée , artillerie et les fonds pour commencer les travaux qu'on devait faire le premier jour, et à quoi je me suis offert de travailler moi-même à mes dépens ; et puis dire à votre altesse que si elle ne met promptement ordre à ce quartier, qu'il en peut arriver de grands accidents. Je vous en avertis pour ma décharge, afin que s'il arrive du mal, j'en sois déchargé; que si votre altesse ne me veut croire, qu'elle envoie ici M. d'Argencourtou quelque autre qui sache le métier, qui voie la situation du lieu, qui voie le campement de notre armée, qui voie la garde qu'il faut faire à la mer , le peu de nécessité que ceux de la ville ont, où leurs prisonniers assurent qu'il y a encore pour deux mois de vivres; la campagne qu'ils ont pour tirer des rafraîchissements : en un mot, s'il peut tomber sous le sens d'un homme que cette ville soit pressée ou qu'elle le puisse être en l'état où uous sommes, je me soumets à être tenu pour un fou. Après que son altesse aura été informée de cette vérité, si la crainte de déplaire à quelques particuliers l'empêche d'y mettre ordre, je ne lui en parlerai jamais, et prétends que tout ce qui en pourra arriver, je n'en dois point être blâmé, ni répondre d'aucun accident qui arrive, en ayant informé votre
altesse. Il ne peut avoir, selon mon opinion , que deux partis à prendre en ce rencontre : le premier, d'approuver que j'aille au devant de ces gens-là avec mes vaisseaux, pour tâcher à empêcher la conjonction , durant que nos galères iront s'espalmer et ravitailler , ou que votre altesse vienne avec toute son armée , grands fonds pour les travaux , grand équipage d'artillerie, pour presser ces gens-là avant que leur secours puisse arriver, ou bien faire faire à M. de La motte ce pourquoi il a été destiné, qui est de s'opposer aux progrès de ces gens ici, durant que j'irais vous servir pour prendre Collioure , et faire la circonvallation de Roses, durant que nos galères se raccommoderaient, et que nous nous fortifiassions de vaisseaux, galères et brûlots, qu'on peut faire venir de Provence, pour revenir faire en gens de guerre ce que nous faisons maintenant comme des fous.
LETTRE DE M. LE PRINCE DE BOTERO
(oonnnn o« hk.i;oji r«i li >oi D'uricxc)
A M. L'ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX, TOUCHANT LES ÉCHANGES -DE PRISONNIERS DE PART ET D' AUTRE ET CIVILITÉS.
Monsieur,
Je ne savais pas jusqu'à maintenant que don Juan d'Arrevallo fût fait prisonnier et le comte Roo, et tous ces messieurs vous amont infailliblement prié de lui procurer la liberté, pour le seul amour qu'ils lui portent. Je voudrais dans cette occasion, pour vous témoigner comme je suis tout-à-fait vôtre, que M. de La mot te m'envoyât comme il me le promit lors la réponse de la lettre que le roi, que Dieu garde, écrivait à l'évéque de Barcelonne touchant l'ajustement des échanges que les députés et madame la duchesse de Cardone et ses enfants avaient demandés, que lors je pourrais satisfaire à vos volontés, encore que je pourrais dire que don Aller de Semana fût fait prisonnier pour crime de justice, car jamais il ne le fut de guerre; de façon que j'ai tous les regrets du monde de ne pouvoir dans ces rencontres vous servir , afin que vous connaissiez en tout comme je suis votre serviteur.
Je recevrais très-volontiers les rafraîchissements que vous m'offrez,