A H. L'ARCHEVEQUE DE BORDEAUX, TOUCHANT BARCELONE ET TARRAGONE
Monsieur,
Pour répondre à toutes les lettres qu'il vous a plu me faire l'honneur de m'écrire depuis que je suis parti d'auprès de vous,
Messieurs de la ville de Barcelonne renvoient les quatre barques longues, avec ordre à ceux qui les commandent d'obéir à tout ce qu'il vous plaira, sous peine d'être châtié , que vous en ferez vous-même.
Mais pour donner courage à ces gens de marine à mieux faire, ces messieurs m'ont prié de vous supplier de leur donner la moitié de ce qu'ils prendront. Je pense aussi que si vous trouviez bon de faire pendre les chefs de chaque barque ou chaloupe qui sera prise portant des vivres dans Tarragone, et mettre aux galères tous ceux qui seront dedans les barques , vous donneriez une épouvante capable d'en détourner beaucoup d'y penser. Pour les poudres, ces messieurs de Barcelonne en ont si peu qu'ils jugent impossible de vous en pouvoir aider ; mais ils m'ont fait dire que si le sieur de San-Gcnis , qui est obligé de leur en fournir encore quelques quantités , en a , ils consentent qu'il vous la délivre au lieu de la ville, suivant les prix que vous en pourrez faire faire avec lui ; mais en ayant parlé avec M. de San-Genis , je l'ai trouvé un peu cher. Je l'ai prié de vous en écrire et de s'ajuster. Le sieur Coudreau est ici, qui vous en fait potier cinquante milliers par ordre de monseigneur le prince , ainsi que l'on m'a dit. Je crois qu'il vous envoie aussi des boulets; mais, si vous en avez besoin davantage, vous en pourrez avoir de la ville deux mille, du poids de douze livres comme vous avez demandé les quatre mille
LETTRE DE M. D'ARGENSON. — JUILL. 1641. V5S
contenus en votre dépêche. Vous aurez aussi des ancres, à condition de les faire rendre , s'il vous plaît , ou de les payer si elles se perdent. Ainsi que vous m'avez écrit, je fais chercher des gumes; mais je doute encore si on en trouvera dans les magasins de la ville ; car , pour ceux de la députation, où j'ai déjà fait chercher, il n'y en a point. J'ai reçu une très-grande joie de l'espérance que vous me donnez par votre dernière lettre de voir finir l'afTaire de Tarragone dans quinze jours ; j'en prie Dieu de tout mon cœur. M. du Doren m'écrit, de l'armée de terre , que les Castillans naturels fuient , et que l'on ne donne plus du tout de biscuit , parce qu'il est fini , et que les soldats à pied ou à cheval n'ont plus que huit onces de blé et deux onces de riz par jour. Il court ici des bruits de quelque défaite de la flotte , dont sept ou huit vaisseaux ont été pris à Lisbonne. Quelques partisans des Castillans publient, au contraire, qu'elle est arrivée à Cadix et que les vaisseaux doivent venir en cette mer; il faut croire, à mon avis, la première et se préparer au dernier.
Je vous envoie une lettre de monseigneur le 'prince, qu'un Catalan , qui vient de Narbonne, m'a apportée. Vous aurez le biscuit que vous désirez , par le retour de la flûte qui est venue, ou de quelque barque qui partira devant elle; enfin, monsieur, tout ce que notre soin pourra faire pour votre contentement sera exécuté avec la même passion que je suis, monsieur, votre, etc.
Argensom.
\ Rircclonne . le 10 juillet
Cet avis secret fut envoyé à M. d'Argenson , par un agent du gouvernement français.