LETTRE DE M. L'ARGH. DE BORD. —JUIN
mandé de défrayer M. le comte d'Harcourt, sa maison et ses gardes, qui faisaient quatre-vingts ou cent bouches, sans que j'aie rien touché; que depuis le 4®' janvier jusquea k aujourd'hui , il a fallu, dans les incommodités de la guerre qui m'empêchent de rien recevoir dé la Picardie, ni de la Gascogne, où est mon principal bien, trouver moyen de subsister. Ce qui me réduit à tel point que je ne puis plustrouver d'amis qui m'assistent , et principalement dans une perte infailliUe des bonnes grâces de son éminence , puisque je ne puis manquer de tomber dans ces inconvénients par la perte sans fruit de l'armée, qui infailliblement arrivera.
Tout ce que je puis faire, c'est de tous dire les desseins que j'avais lorsque vont me commandiez d'agir seul, afin que si vous les approuvez, vous ordonniez à M. d'Harcourt de les exécuter, comme il le fera beaucoup mieux que moi* Mais, en^ces desseins, il ne faut perdre ni heure ni jour, puisque la nécessité, la toison et la lassitude des matelots , qui sont depuis quinze mois à bord , y obligent.
C'était donc de partir du 6 au 8 juillet et d'aller à Gènes offrir à la république la protection du roi , s'ils la lui demandaient, pour venger l'injure qu'ils disaient que les Espagnols leur avaient faite à la vue de leur port ; et de là prendre la résolution que la conjonctojre présente m'aurait offerte, ce voyage me faisant connaître la vérité de mon doute en les faisant rompre avec l'Espagne.
Que si cela ne réussissait point , j'étais résolu d'ail» à PortOr-Longone ou dans Baye chercher cette armée qui s'était venue présenter, et dans lequel de ces deux ports qu'elle eût été, la combattre ; et si elle était dans la darse de Naples, j'aurais tâché d'entrer par le feu.
Que si durant ces entrefaites la mort de sa sainteté arrivait, et que le vio^-roi de Napies y allât avec forces, comme il se vantait, de m'en aller droit à Napies canonner la ville, ou à Gaëte, où j'ai quelqu'intelligence , pour tâcher par la présence de rappeler cet excommunié ou de prendre pied dans les terres.
Après ces «hoses faites ou manquées , j'espérais passer par Tunis et Alger, pour refoire la paix en changeant deux ou trois ai^ides indignes
du nom du roi cpii sont dans le traité fait, ou bien leur déclarer la guerre avec plus de fruit que j'eusse pu.
De là je me proposais de passer par le Port-Mahon en l'Ile de Minorque, où l'escadre de don Antoine d'Oquèdo est, pour Yoir si les hommes ou le feu ne pourraient rien exécuter.
De là m'en aller à Salé si la saison me le permettait , et en passant visiter Alicante, Garthagène et la rivière de Vigues, où un pétard bien exécuté peut faire effet pour la réputation et le butin , mais non pour la conservation.
Ces choses faites ou faillies^ il n'y a rien qu'à chercher les ports de France; ce qu'il faut faire de nécessité, d'autant que les vers et le vent met^ tront nos vaisseaux hors d'état de servir jamais s'ils hivernent ici sans être radoubés, et toute la Provence ne saurait fournir de planches pour le faire ici à toute l'armée. Quant à venir passé le mois d'octobre ou novembre , c'est* à tout rompre les grands vaisseaux dans nos cotes de ponant, c'est infailliblemenl perdre les hommes et les vaisseaux.
Et parce que tous les régiments que vous m'ordonniez de prendre ne sont qu'en imagination, ou tels gens qui font plus de pitié que d'envie de s'en servir, je levais cinq cents hommes à mes dépens pour mettre sur les divers bords par^dessus le nombre qu'étaient obligés les capitaines de me fournir, et aurais- emprunté de quoi porter du pain et. quelque peu d'autres victuailles, pour en assister l'armée après le mois de septembre , que celles du roi finissaient.
En ce petit récit consiste toute la connaissance que j'ai pu prendre en ces mers de l'état des ennemis , et en ces exécutions tous les avantages que j'estime que le roi peut espérer de la conjoncture du temps et de l'état présent de son armée; si bien que l'exécution dépendant de M. d'Harcourt , j'ai fait tout ce qui est de ma charge quand je vous ai dit mes pensées , de sorte qu'il ne me reste qu'à vous supplier trèshumblement de procurer mon retour en passant par les eaux , et que si je suis si malheureux que mes petits soins n'aient pas agréé à sa majesté ou à son éminence par le passé, de m'en obtenir le pardon, avec la permission de me retirer chez moi ; si Fendwras de M« d'Eper*
LETTRE DE M. L'ARCH. DE BORD. — JUIN 1637. 433
non touche tant soit peu , me permettre d'aller à Rome un jour, où je n'ai jamais été. Aussi bien^ les émotions présentes me rendent inu^ tile en mon archevêché ; mais de me remettre en état de recevoir un pareil déplaisir de celui de M. de Viti7y qui en (ait des trophées et dont l'impunité me rend méprisable par tout le monde , ou bien par ma complaisance attirer une ruine infaillible de l'armée ^ qui entraînera avec soi la dépense de sa majesté et la perte des bonnes grâces de son éminence , comme je m'en suis vu menacé par vos dépêches et par les siennes , je vous proteste que la Bastille , voire même un gibet, me serait plus doux.
Pour ce qui est des côtes de Provence, je vous en ai mandé tout ce que j'en ^vais et tous les remèdes que je m'imaginais pour les îles de Sainte-Mai^uerite et pour Briganson. J'en crains et en prévois la perte, la subsistance dépendant de M. de Vitry, et le fonds que vous aviez envoyé l'année passée pour les fortifications ayant été emtployé à payer les gages des officiers que vous aviez préposés à ces travaux , sans qu'ils aient en toute l'année fait remuer une pierre, ou à payer des restes d'ouvrages dont les prix de la toise en la plupart des lieux est assez cher, les pièces se trouvant sur place et la chaux ne coûtant que cinquante sols ou un écu la pipe.
Cette note était jointe à la dépêche précédente de M. de Bordeaux.