‹ Correspondance de Henri d'Escoubleau de SourdisChapitre 13 sur 160 · LA PASSANT DE PONANT EN LEVANT · texte numérisé non relu

LA PASSANT DE PONANT EN LEVANT

(20 aPfil ;i636.)

De Chantilly, le ao avril.

Les trois escadres de Bretagne , Guyenne et Normandie étant jointes ensemble k la rade de Saint-Martin de Rë % les deux 'mille hommes du

' Ht de Be'on de Rhe\ dans le golfe de C'est entre 111e de Rhé et la terre qae se Gascogne, presqne vis-À-ris La Roehetle. trooTe le Portais breton. Sa capitale est la citadelle de Saint-Martin.

régiment des Iles avec les yictuailles nécessaires pour leur subsistance pendant huit mois^ l'artillerie de terre avec son train et officiers étant chargés à bord des douze flûtes et autres vaisseaux que le roi a ordonné être frétés pour les porter, et les six brûlots avec les feux d'artifice étant préparés y l'armée fera trois corps , auxquels le sieur Desgouttes (commandant le vaisseau amiral, sur lequel sera le général) commandera aussi en l'absence du dit général ou d'autre à qui sa majesté aurait donné pouvoir ; le sieur de Mansin, de vice^amiral , le sieur de Poincy de contreamiral y jusqu'à ce que l'escadre de Levant ait joint l'armée; après laquelle jonction le sieur Baron d'Allemagne , chef d'escadre de Levant , sera contre-amiral comme plus ancien chef d'escadre , et le sieur de Poincy se rangera près l'amiral pour reprendre son poste , quand l'escadre du Levant se séparera , et le sieur de Caen fera la charge de sergent-major général et de bataille de l'armée, conformément aux règlements faits par M. le cardinal duc de Richelieu, pair, grand-maitre, chef et surintendant général de la navigation et commerce de France.

L'armée ainsi disposée, et la revue générale en étant faite, elle se mettra à la voile et fera sa route pour aller reconnaître Belle-Ile. ' ' De Belle-Ile elle ira chercher les quarante^leux degrés , pour éviter la connaissance du cap de Finistèi^e.

Des quarante-deux degrés elle ira chercher la côte de Barbarie, afin d'éviter la connaissance de la terre d'Espagne.

De la côte de Barbarie elle donnera dans le détroit de Gibraltar, et passera en la mer Méditerranée.

Si elle rencontre quelques vaisseaux ennemis dans Gibraltar, et qu'il se puisse faire efiet sur eux, soit qu'ils soient sous voiles, soit qu'ils soient en rade, elle tentera de les prendre ou de les brûler, envoyant des brûlots pour ce faire, si l'on juge facilité en cette exécution.

Les capitaines Régnier, Beaulieu, Lgeime et La Rivière d'Auray seront renvoyés pour garder nos côtes et apporter des nouvelles du passage de l'armée.

■ BelU^ncy BOT la cote O. de France ^ dans la baie de Biscaye, au S. de la baie de Qaiberon.

Ayant passé le Détroit, elle ira reconnaître les lies de Majorque et Minorque % et les laissant au nord elle passera au sud d'elles, et s'en ira vers les lies d'Hières ^ envoyant devant une patache * à Marseille pour donner avis de sa venue.

Elle reconnaîtra lesdites lies d'Hières pour y donner fond, ou bien s'en ira mouiller en quelque autre rade de Provence où l'on jugera qu'elle sera mieux parée pour que l'escadre des vaisseaux qui se prépare à Marseille et les galères de sa majesté la viennent joindre , pour de là donner dans les îles de Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, si on le jilge a propos.

Tous lesdits vaisseaux qui auront été armés en Levant se joindront à ladite armée et feront une quatrième escadse , ne faisant tous ensemble qu'un même corps qui sera sous un seul pavillon commandé par ledit général ou (en son absence) par tel autre qui en aura pouvoir de sa «najesté.

Les galères de sadite majesté se joindront aussi à ladite armée et reconnaîtront M. le comte d'Harcourt, dont ils recevront et suivront les ordres comme représentant la personne du grand-maitre, chef et surintendant du commerce, et en vertu du pouvoir que sa majesté lui en a donné, scellé du grand sceau ; ce qu'ils ne feront, en cas d'absence dudit sieur comte d'Harcourt, de quelque autre personne que ce puisse être si elle n'est pareillement fondée en un pouvoir semblable scellé du grand sceau.

Il se trouve si peu de vaisseaux et galères d'Espagne dans le canal qui est entre lesdites lies de Sainte-Marguerite et Saint-Honorat ou aux environs , qu'apparemment on juge qu'il puisse encore y avoir au dehors un corps d'armée solide et suffisant , pour s'opposer aux desseins qu'on pourrait avoir ailleurs; avant que d'aller chercher ladite armée ni faire aucune entreprise , l'on attaquera par toutes voies possibles (selon les résolutions prises dans le conseil de guerre) les vaisseaux et galères qui seront à la garde desdites lies ^ en telle sorte qu'on

' Ile de la mer Méditerranée , b princi- correspondance et anx messages des grands pale des Baléares. navires.

' Sorte de vaisseau léger, destiné à la

puisse tendre faoile la descente des trempes qui sont en Provence dedans lesdites îles , lesquelles troupes seront faTOri sëes et aidées du l^us grand ilombre de gens de guerre qui se pourra tirer des vaisseaux^ avec telle précaution néanmoins qu'ils ne soient trop dégarnis de gens de guerre et que les équipuges demeurent toujours assez forts pour rendre combat si les ennemis se présentent pour les secourir.

L'armée se tiendra autottr d'icelles iles aux meilleurs parages qu'il y aura , et envoyant de petits vaisseaux à la mer pour apprendre des nouvelles des ennemis $ elle tiendra toujours une partie de se» vaisseaux sous voile ^ pour empêcher que par surprise de nuit ou de jour, a force ouverte ou autrement, les ennemis ne puissent secourir en façon quelconque lesdites iles , d'hommes ni de vivres , non seulement lors de la descente, mais encore jusqu'à ce que les forts qui ont été faits au dedans soient pris , les ennemis chassés et qu'on ait fortifié et muni lesdites iles en sorte qu'il n'y ait plus rien à craindre ni à désirer pour leur sûreté.

S'il se présente quelque armée des ennemis pour les secourir, après avoir assemblé le conseil de guerre pour avoir l'avis de tous les chefs sur l'ordre du combat , on lui donnera bataille s'il est jugé expédient, et on n'oubliera aucune chose possible pour empêcher que lesdites iles soient secourues.

Mais s'il se trouve auxdites îles de Sainte-Marguerite et SaintrHonorat si grand nombre de galères et de vaisseaux des ennemis, que par là on juge qu'il n'y en puisse plus avoir au dehors nombre suffisant pour empêcher Texécution des desseins qu'on am^a , et qu'il y ait apparence qu'ils aient dégarni leurs places de gens poin* les jeter sur leursdits vaisseaux, en ce cas tous fes vaisseaux et galères joints ensemble, feignant de se séparer pour aller attaquer les ennemis , embarqueront jusqu'à quatre mille hommes desdites troupes dé Provence pour faire ( avec le régiment des liés) six mille hommes de pied , et au lieu d'aller à eux , l'armée fera voile à l'instant, et s'en ira reconnaître l'Ile de Sardaigne*

Ayant reconnu l'île , elle mouillera dans les ports ou rades, desquels elle pourra plus facilement mettre à terre son infanterie pour tâcher

de surprendre Caîllery ' ou Poitooomte , principales villes de ladite île situées sur le bord de la mer.

L'on fera effort d'emporter Caillery d'abord^ soit par le pétard, soit par les escalades ou autrement , auparavant que l'alarme soit donnée dans l'île , et qu'on en puisse avoir nouvelles aux terres voisines. Si Cailîefjr ne se peut emporter, et que par l'avis du conseil on juge qu'il se puisse faire un prompt effet sûr Portocomte ou quelque autre place de l'Ile , ou bien qu'on trouve qu'il y ait plus de facilité à entreprendre sur les autres terres du roi d'Espagne, ce qui aura été résolu au conseil de guerre sera exécuté tout ainsi que si sa majesté même l'aurait ordonné.

Si, pour faciliter l'exécution des desseins , ou pour faire aiguade, radouber quelques vaisseaux blessés de coups de canon, ou chercher quelques rafraîchissements, on juge qu'il soit nécessaire d'entrer dans les ports de la république de Gènes, soit à Gènes, soit à Savonne *, ou en l'île de Corse , l'on enverra demander aux Génois l'entrée desdits ports et les mêmes assistances qu'ils rendent aux Espagnols.

Le même se fera pour les ports qui sont au grand-duc ; et en cas de refus on leur fera savoir que, bien que l'on n'en ait aucun ordre de sa majesté, laquelle n'a pu prévoir un tel refus, on exercera tout acte d'hostilité contre leurs sujets et leurs vaisseaux, si l'on en trouve à la mer, s'assurant que sadite majesté ne saurait que trouver bon qu'on prenne raison d'un tel procéder.

On se servira aussi des ports de sa sainteté, le roi étant très assuré (pie, comme père -commun , il donnera la même assistance aux vaisseaux de sa majesté qu'il a accoutumé de donner à ceux d'Espagne.

On usera semblablement des ports de M. le duc de Savoie, lié particulièrement avec sa majesté en la présente guerre pour l'intérêt commun de la chrétienté.

Si l'on se rend maître de quelques places , on les fortifiera le plus

' Caillery^ Callaris, aajourd'hai Cagiiari^ où il y a ua très boa port. L*île Cortelieso capitale de la Sardâigne, sitiiée à }'E. de la est à la pointe de TE. da golfe, pointe S. de cette île , dans une grande baie * Savone , sur la cote d'Italie , à hait

lieues O. de Gênes.

diligemment qu'il sera possible; et pour ce faire ^ les troupes qui auront été menées de Provence y seront laissées avec quelques petits vaisseaux et tartanes pour servir à leur porter des vivres et tenir la mer libre; et après avoir établi toute la sûreté requise, l'armée reviendra aux lies de Sainte-Marguerite et de Saint-Honorat, où, après avoir pris de nouvelles troupes en Provence , si Tarmée espagnole y est encore, elle ira l'attaquer et combattre, afin qu'il ne reste, s'il se peut , aucuns vaisseaux ni galères qui puissent empêcher qu'on ne se rende maître de la mer, et mettre autant de troupes à terre que l'on voudra pour reprendre lesdites îles, lesquelles étant recouvrées et assui'ées , comme il est dit ci-dessus , toute l'armée s'en ira ranger la côte de Barbarie depuis Tunis jusqu'à Alger, et enverra demander auxdites villes de Tunis et Alger tous les esclaves français qu'ils détiennent au préjudice des traités de paix qu'ils ont faits avec le roi , offrant de leur rendre les Turcs qui sont à Marseille , à faute de quoi ]a guerre leur sera déclarée, tous les hommes et vaisseaux desdites villes pris ou brûlés , s'il s'en trouve à la mer, même on s'efforcera de brûler ceux qui sont dans le port d'Alger, sans néanmoins s'engager trop.

Commie aussi, en cas que l'armée faisant ses routes rencontre ^es vaisseaux desdites villes de Tunis , Alger et Tripoli de Barbarie, on4es chassera et prendra s'il se peut , et on retiendra les hommes et vaisseaux jusqu'à ce qu'ils aient rendu tous les Français, entretenant néanmoins avec les sujets du grand-seigneur la paix et bonne intelligence que sa majesté a avec lui.

L'armée approchant du Détroit se divisera en deux , afin qu'une partie, savoir tous les vaisseaux ronds, tant de Ponant que de Levant, repassent le Détroit, excepté six dragons, qui seront renvoyés à Marseille ou Toulon avec les galères , sous la charge du Baron d'Allemagne , chef d'escadre de Levant.

Tous lesdits vaisseaux ronds ayant passé le Détroit, ceux qui auront été frétés , anglais , hollandais ou autres , à la réserve de ceux qui servent à porter les victuailles et l'infanterie, seront renvoyés, si dans le conseil de guerre il est jugé qu'on n'en ait pas besoin.

Si les équipages qui seront sur les vaisseaux de Ponant sont assez foii» , Ton renverra en Provence toutes les troupes qui y auront été prises, et ce, sur les galères et dragons qui y retourneront, et s'ils sont trop faibles, on les fortifiera desdites troupes, en sorte qu'ils puissent encore souffrir l'effort d'un autre combat en cas de nécessité.

L'armée ayant repassé le Détroit s'en ira , si la saison et le temp le permettent , mouiller devant Salé ', au royaume de Maroc , fera savoir au roi de Maroc que le roi désire absolument tenir le traité de paix fait avec lui , le priant de le faire entretenir par tous ses sujets, et particulièrement par ceux de Salé, qui ont , au préjudice du traité général passé avec ledit roi de Maroc , feit payer le rachat de trois cents esclaves qu'ils devaient rendre gratuitement, ainsi qu'on a rendu les leurs, et qu'ils en retiennent encore trois cents, que non seulement ils ne veulent pas rendce sans argent , mais dont ils demandent un prix excessif sans fondement ni apparence quelconque, puisque celui avec qui ils ont traité sur ce' sujet n'avait aucun pouvoir du roi de ce &ire, mais seulement de porter la ratification de la paix faite en 1 631 , et en demander l'exécution , qui oblige à la restitution des ^claves gratuitement , qu'ainsi sa majesté a fait rendre ceux qui étaient en France ; et après cet envoi vers le roi de Maroc, dont on obtiendra réponse s'il se peut, on enverra sommer ladite ville de Salé d'exécuter et entretenir les traités de paix faits entre sadite majesté et ledit roi de Maroc , et, en conséquence, rendre tous les esclaves français qui y sont détenus , et en cas de refus la guerre leur sera déclarée de la part du roi, et tous actes d'hostilité exercés contre eux, prenant et brûlant leurs vaisseaux partout où ils seront trouvés, protestant toujours, quoi qu'il arrive, que sa majesté ne veut point rompre la paix et traité faits avec ledit roi de Maroc.

De là , si le temps le permet aussi , elle s'en ira chercher les Açores %

< Ville da royaume de Fez ^ sur U cote Portagal -, elles sont aa nombre de neuf.

N.-O. de PAfriqae. Cest le point d'intersection de la route des

* Acores ou Auyres, Iles situées dans l'0« Tsisseaux qui vont aux Indes occidentales, céan atlantique, a5o lieues dans l'O. du

et louciant ' d'un bord à un autre sur les hauteurs des trenie-huit jusqu'aux quarante*deux degrés ^ elle y demeurera jusqu'à la fin du mois d'octobre pour attendre la flotte d'Espagne qui revient des Indes <M?cf^ dentales et tenter sur elle quelque eflet.

Si le conseil juge qu'on puisse entreprendre sur l'Ue de Saint-Mickel ou sur quelque autre où il y ait des ports et des vivres suffisants pour y faire hiverner les vaisseaux de sa majesté, l'on tâchera de l'exécuter afin de pouvoir toujours tenir une escadre à la mer pour attendre le retour de ladite flotte y durant qu'on se fortifiera en terre, pour dorénavant faire de là des courses à la mer sur ladite flotte , s'efibrcer de la prendre ou l'inoommoder tellement qu'elle fût contrainte de faire une autre route.

Le conseil de guerre sera tenu selon les nécessités , où il n'entrera que

le général , le' général des galères , les quatre chefs d'escadre, le lieutenant

des galères, le sei^ent de bataille et le commissaire général, si ce n'est

qu'on ait besoin d'y appeler quelques capitaines particuliers pour prendre

leurs avis ou pour leur £iire exécuter quelque chose , ou que quelqu'un

desdits capitaines se rencontrant par hasard , on l'y veuille appeler.

Fait à Chantilly, le 20 avril 1636.

BOUTBILLIBR.

A l'instruction précédente étaient jointes les trois lettres suivantes adressées par le roi à M. le cardinal de Lyon, à M. le duc de Florence et à S. S. le Pape.

A M. LE GÀBDiNAL DB LYON, GRAND-AUMONIBR DB FRANCB, POUR PRIER LE PAPE DE FOURNIR DES VIVRES A L' ARMEE NAVALE, EN PAYANT.

De Chantilly , 17 ayril iS36.

Mon cousin , ayant mis en mer mon armée navale sous la conduite

' Loucier on louier (loaToyer, croiser) est ¥ogaer ^elque temps d'an côté, pais

de mon cousin le comte d'Harcourt^ que j'ai (ait mon lieutenanl>général en icelle, et le sieur archevêque de Bordeaux, chef du conseil que j'y ai établi, lorsqu'elle approchera des ports de l'état ecclésiastique, mondit cousin ou ledit sieur archevêque enverront à mes ambassadeurs une lettre que j'écris à notre saint père, pour supplier sa sainteté d'avoir agréable l'entrée de madite armée dans lesdits ports, et que tous rafraîchissements y soient administrés, en payant; sur quoi mesdits ambassadeurs devant faire instance à sa sainteté, afin qu'elle donne ses ordres nécessaires k cet effet, je vous écris la présente pour vous dire que je désire que vous fassiez aussi les offices que vous jugerez k propos de votre part sur ce sujet. Je me promets que ne demandant rien en cela k sa sainteté que très-conforme k sa qualité de pèr^ commun qu'elle veut conserver, elle n'y apportera aucune difficulté. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte garde.

LOUIS

BOUTH ILLIER.

Pareille lettre a ëlé écrite à mon cousin le sieur d'Ëstrées , maréchal de France", cbevalier de mçs ordres, et M. le comte de Noa Elles , aussi chevalier de mes ordres, conseiller en mon conseil d'Ëtat , mon lieutenant-général en mon gouvernement du Haut-Auvergne , mes ambassadeurs ordinaire et extraordinaire à Rome*

AU DUC DE FLORENCE, POUR LE PRIER DE FAVORISER SON ARMEE NAVALE, LUI DISANT LES RAISONS QUI'l A EUES DE DECLARER LA GUERRE AU ROI

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