‹ Correspondance de Henri RegnaultChapitre 10 sur 26 · A M. BUTIN · texte numérisé non relu

A M. BUTIN

Madrid. Ce ? jeudi soir.

Voilà douze ou quatorze jours que nous nous sommes réunis à Burgos, où Clairin m'attendait depuis quelque temps déjà. Nous n'avons jamais pu voir un groupe de paysans ou d'enfants s'arrangeant un peu et ayant quelque caractère sans nous écrier : « Ah! si noire cher Butin était là, il jubilerait et trouverait moyen de faire quelque chose de charmant. »

Notre première soirée à Burgos s'est passée à parler des amis. On m'a raconté ton mariage, la petite noce à la campagne, toutes les aventures qui Tout suivie, votre installation, Tenthou-

siasme avec lequel C... appelait Louisette : sa blancheur, sa lumière, son soleil, son étoile, sa planète, sa comèle, sa constellation, sa nébuleuse, sa voie lactée, sa lune, sa nuit, sa nuée, sa brise embaumée, sa vague, sa perle, sa branche de corail, sa branche d'aubépine, sa rose, sa marguerite, sa Gretchen, sa pervenche, sa goutte de rosée, sa fontaine bienfaisante, son ombre douce et rafraîchissante, son oasis dans le désert, sa violette, sa fraise, sa framboise, sa turquoise, son saphir, sa reine des anges, sa gazelle, sa colombe, sa fauvette, sa mésange, son perce-neige, sa bergeronnelle, sa barquette sur l'océan de la vie, sa planche de salut, sa cathédrale, son paradis..., etc., elc. Nous appellerons cela les litanies de sainte Louisette et quand tu ne seras pas sage, ta pénitence consistera à les réciter deux cents fois de suite sans respirer...

Nous avons passé toute la journée au musée, puis, pour nous refaire, nous avons regardé mille OH douze cents photographies d'après les tableaux de Madrid.

Que de belles choses nous voyons depuis que nous sommes en Espagne! Nous allons de merveille en merveille. Dans les cathédrales nous sommes éblouis par les sculptures des grilles, des tombeaux, des rétables, des stalles des

chœurs. La renaissance espagnole est bien remarquable, et d'une richesse de détails originaux et distingués qui, malgré leur nombre, n'arrivent jamais h la surcharge et à la lourdeur.

Qui n'a pas yu le tombeau d'Alonzo, frère d'Isabelle la Catholique, à la Cartuja de Burgos, et le Saint-François d'Alonzo Cano à Tolède, ne sait pas ce qne c'est que de lo belle sculpture.

Le Saint-François est une de ces œuvres divines qui vous transportent et vous émeuvent au delà de toute expression. Jamais, jamais je n'ai vu ni ne verrai pareille chose.

Toutes les sculptures sur bois des chœurs (sillerias del coro) de Burgos, d'Avila, de Tolède, sont des chefs-d'œuvre, à la fois comme sentiment décoratif, comme composition, comme originalité d'idées, comme variété, comme exécution. Il y a là des monstres d'une fantaisie merveilleuse, des torses d'hommes et des ligures d'une expression et d'une allure que n'eût pas reniées Michel-Ange. Nous avons fait là bon nombre de croquis. Nous avons cultivé la fine aquarelle, et la gouache vigoureuse et hardie.

Mais ici, à Madrid, nous rappellerons à nos brosses et à nos couleurs à l'huile qu'elles ne sont que nos esclaves, et qu'elles doivent nous servir avec obéissance à imiter les Vélasquez.

Quel peintre! Dio mio! Jamais on n'a peint a\ant lui, si ce n'est Titien et Tintoretto.

Rubens se permet à Madrid de nous montrer de fort belles choses de sa façon et d'une toute autre coloration que celle que nous connaissons de lui : il est ici Lien plus blond , plus distingué. C'est un grand peintre aussi. U y a aussi de jolis Véronèse. En somme, nous en aurions pour plusieurs années de travail si nous faisions tout ce qui nous tente et tout ce qui pourrait nous servir d'enseignement. Le Martyre de saint Barthélémy^ par Ribeira, nous a beaucoup frappés... l'armeria est fort curieuse... Je ne me coucherais pas si je me laissais aller à causer avec toi ; demain matin le pion Clairin me donnerait un mauvais point.

Bonsoir donc, mon lylysse chéri, je t'embrasse de tout cœur ainsi que Louisette et les amis*

A ëON PÈRE.

Madrid .... 4 * •

Nous sommes à Madrid depuis dimanche matin. Descendus d'abord à l'hôtel de Paris, nous avons trouvé que c'était un peu cher (10 fr. 50 par jour), et nous avons cherché autre chose. Nous avons fait transporter nos bagages dans une casa de liuespedes^ chez un Français , nommé Dominique, où nous sommes Ircs-bien pour 6 francs

par jour, tout compris. Nous avons fait tout d'abord les courses les plus indispensables : la poste, le banquier, le musée, le bain...

Le Prado nous a montré quelques jolies femmes, mais j'ai été moins frappé qu'à Bilbao. Là, toutes m'avaient paru ravissantes et élégantes de tournure. Ici, elles m'ont semblé un peu trop boulottes.

Le jour de mon arrivée, dimanche dernier, recommençait la saison des combats de taureaux. Je n'ai pas besoin de te dire que nous y étions. Nous n'avons pas été très-contents, car maintenant nous sommes des amateurs difficiles et exigeants. Nous ne permettons pas à un picador de mal toucher; et si Tespadado s'y reprend à deux fois, ou attend trop longtemps avant de frapper, nous sifflons, nous crions ! Nous voulons un taureau bien planté, bien fait ; nous voulons que ses cornes soient aiguës, ou bien nous crions : « Ofro toî 0 ! » et nous agitons nos mouchoirs vers les autorités.

Nous avons eu quelques émotions. Un des toreros, enlevé par le milieu du ventre, a été lancé en l'air par le taureau, et, après un saut périlleux à une jolie hauteur, est retombé sur le dos. Il s'est relevé, il n'avait rien : les cornes étaient passées de chaque côté de la taillé sans le blesser.

iS'i CORRESPONDANCE DE IIENIU RËGNAULT.

Un autre a été bousculé avec un cheval et un picador : on n'y a vu que du feu ; des jambes en Tair, des bras, des chapeaux. . . . ; et, dés trois culbutés, le cheval seul avait été blessé à mort. Le torero avait la poitrine couverte de sang, mais ce n'était que le sang du cheval. Baudry, que nous avions rencontré et eniraîné à la pJaza de toros, a été profondément dégoûté ; il voulait s'en aller, mais, malgré tout, il est resté.

La duchesse C*** s'est montrée digne d'être espagnole ; bien que Suisse de naissance et sujette d'une république bien pacifique, elle s'est passionnée comme nous pour cet affreux mais splendide spectacle...

Maintenant que j'ai parlé de choses relativement insignifiantes, il faut que je te parle de l'impression profonde que m'a faite le musée de Madrid à ma première visite. D'abord des Rubens très-beaux et d'un ton blond, puis quelques très-beaux portraits de Tintoretto et d'un peintre peu connu, dont nous avons au Louvre un portrait de nain avec un chien r A. Moro. Quelques beaux Titien, de belles natures mortes, deux ou trois belles toiles de Ribeira (car les autres ne me plaisent pas), puis enfin le peintre par excellence, Vélasquez.

Je n'ai jamais rien vu de comparable à cet

CORRESPONDANCE DE lîENRÎ REGNAULT. 185

liomme-là. Quelle couleur, quel charme, quel aspect nouveau et original, quelle sùrelé d'exécution ! C'est une peinture jeune, bien portante, née sans effort, sans peine, sans fatigue...

Quant aux tableaux tant vantés de Raphaël, qui sont au musée de Madrid, nolamment le Spasimo, je t'avoue franchement qu'ils ne m'ont pas séduit. Je mets infiniment au-dessus ses superbes fresques du Vatican. Je n'ai pas osé exprimer mon opinion devant Baudry, parce qu'il n'aurait pas été de mon avis et m'aurait pris pour un frondeur.

Dieu ! que l'école française est mal représentée ici ! Quelle piteuse figure elle fait ! Quels insignifiants Poussin? Il n'y a que deux peintres français du reste qui pourraient tenir au musée de Madrid, à côté des Rubens, Ribeira, Tintorelto, Vélasquez: c'est Delacroix et Géricault : les batailles d'Aboukir ou d'Eylau pourraient aussi faire voir que nous sommes quelque chose. La peinture française est née avec Gros et tous les Poussin du monde ne vaudront jamais le plus petit cuirassier de Géricault ou le Giaour de Delacroix.

Quant à Murillo et Goya, je ne les admets pas encore. Nous verrons ce que j'en penserai plus tard.

Je vais probablement copier la Reddiliou de

Breda et faire quelques études du petit Infant à cheval^ des Pileuses, des Buveurs... etc... Je voudrais avaler Vélasquez tout entier. C'est le premier peintre du monde. Pourquoi n'a-t-il pas appliqué ce merveilleux talent et cette divine exécution à des sujets plus intéressants? Quelle impression produirait un sujet dramatique et passionnant, exécuté avec cette vérité, cette heureuse naïveté d'altitudes et de colorations, sincère, sans prétention aucune, sans recherche du pétard, sans effets forcés, sans sacrifices apparents, sans aucune des ficelles qui sont passées à l'état de règle... etc.. et avec lesquelles on admet qu'on fera de bons élèves. Ah ! si je ne fais pas à Madrid vingt-cinq lieues de progrès, je me pends !...

Comme nous n'avons pas encore nos toiles à peindre et notre carte pour le musée, nous commandons cela aujourd'hui,puis nous partons pour Tolède où nous passerons deux ou trois jours.

A SON PERE

Jeudi

Nous avons été faire connaissance avec cette Tolède, dont le nom est sur les lèvres de tout le monde. Nous y retournerons pour travailler, quand nous aurons terminé à Madrid ce que nous comptons y faire. Nous nous sommes fami-

liarisés là avec le style arabe, dont on retrouve des traces partout; d'abord dans le mode de construction des maisons, puis dans les églises, fortifications, etc.. enfin dans les accessoires, puits, volets, carrelages, vaisselles de terre ou de cuivre.

Le ciel et la lumière permettaient du reste aux Arabes de se croire un peu chez eux, tandis qu'en France, s'ils avaient pu s'y établir à demeure, ils auraient dû changer leurs habitudes. On retrouve encore çà et là, parmi les jeunes filles et parmi les vieilles femmes, des vestiges du type arabe, bien différent du type espagnol. Nous aurons des études intéressantes à faire, non-seulement dans les rues et cours intérieures des maisons, mais encore à la cathédrale. Tout le monde n'aime pas Tarchitecture et l'aspect des cathédrales espagnoles. Elles manquent un peu d'unité (celles que je connais, du moins, Burgos,

Avila, Tolède ). Sur un pilier gothique, on

trouvera un ornement renaissance d'une grande finesse ; une ogive aura pour pendant, ou pour voisin, un plein cintre ou un fer à cheval arabe. Une porte renaissance sera percée et sculptée richement au milieu d'une muraille du douzième siècle. Mais le plus grand grief qu'on ait contre les églises espagnoles, c'est leur division de la

188 COftRESPONDAiNCE DE m^R\ REGNAULT.

grande nef, en capiUa mayor et en coro, division qui nuit à la grandeur de rédifice, et arrête maladroitement rœil. Moi, je ne déteste pas cela. Je préfère, quant à l'aspect général, nos grandes et célèbres cathédrales, mais ces divisions en coro et capilla mayor donnent matière à de beaux effets, à de beaux motifs d'architecture et de sculpture.

Des grilles merveilleusement travaillées les ferment toujours, ainsi que toutes les chapelles. Ces grilles sont dues pour la plupart à la belle époque de la Renaissance. De magnifiques tombeaux sont placés dans presque toutes les chapelles, les uns occupant le milieu de la chapelle, les autres placés dans des niches. Nous n'en avons pas vu encore qui approchent du tombeau d'Alonzo, le frère d'Isabelle la Catholique à la Carluja, près de Burgos. C'est du bel Holbeinen sculpture, d'une grande noblesse d'attitude, de sentiment, et d'une richesse qui serait surabondante si elle n'était pas distribuée et équilibrée avec un tact et un goû t prodigieux. Il y a des ornements sur le vêtement d'Alonzo qui sont tellement bien exécutés et avec une telle sobriété, que, malgré leur nombre, ils n'attirent pas l'œil et laissent aux plis leur grande simplicité. C'est un chef-d'œuvre incomparable, un tour de force

et comme exécution et comme arrangement. Les stalles, ou si vous aimez mieux, las sillerins, de Burgos, d'Avila et de Tolède, sont merveilleuses et couvertes de sculptures sur bois, depuis le haut jusqu'en bas. Ce qui me frappe en Espagne, c'est que les ornements, les sculptures, bien qu'entassés en grand nombre, souvent sur un espace relativement petit, n'arrivent jamais à la surcharge et.à la lourdeur. La renaissance espagnole a peu de réputation, et pourtant, suivant moi, elle est bien l'égale de la renaissance française et, pour bien des choses, peut marcher de pair avec la renaissance italienne. Pour les grilles, par exemple, je ne crois pas qu'il soit possible d'en trouver de pUis belles que celles que Burgos doit à Cristobal de Andino, et à tant d'autres artistes dont on ne sait même pas les noms, tant ils étaient nombreux au commencement du seizième siècle.

Les rétables sont très-remarquables, mais, bien que leur masse dorée produise un bel effet, vue à une certaine distance, je ne les aime pas en principe.

Philippe et Jean de Bourgogne ont laissé, comme sculpture sur bois et comme architecture, de belles choses en Espagne... Il y a à Avila, dans une petite église romane située hors de la ville,

une belle statue en marbre de San Segundo : je ne sais malheureusement pas le nom du sculpteur. . , Les sculptures sur bois du chœur de la cathédrale sontde toute beauté; elles représentent deschoses souvent bizarres, mais toujours intéressantes comme motifs de décoration. Chaque figure ou chaque monstre, pris à part, pourrait à lui seul faire la réputation d'un homme. Tout est plein de science et de sentiment : Michel-Ange, j'en suis sûr, n'aurait pas renié grand nombre de ces panneaux. Nous en avons dessiné plusieurs, ainsi qu'à Burgos, et nous avons encore d'autres croquis du même genre à faire à Tolède, où le chapitre, corOj est d'un arrangement plus original peutêtre que les deux précédents ; le marbre blanc doré vient prêter à la couleur sombre du bois sa transparence blonde,et les jaspes leurs richesses de ton.

Berrugueto et Philippe de Bourgogne se sont partagé les sculptures. L'or, les cuivres et les fers argentés des pupitres, livres, orgues, candélabres..., etc., viennent ajouter à la beauté de la décoration. La capilla mayor est fermée, comme le coro, par une grille admirable faite par Francisco de Villapando.

Le rétable est de Philippe ou de Jean de Bourgogne, et jouit d'une grande réputation ; mais je ne le goûte pas outre mesure.

Par exemple, chapeau bas! Le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre est un saint François d'Assise (je crois), mal placé dans une vitrine du Trésor. C'est une statue en bois deAlonzo Cano. Le saint, demi-nature, a les deux mains passées sous les parements de ses manches, la tête couverte de son capuchon, les yeux levés vers le ciel et la bouche entr'ouverte. Il est impossible de voir au monde quelque chose de plus beau, d'une vérité, d'un réalisme plus effrayants, d'une vie plus surnaturelle, d'une expression plus divine et immatérielle. Si on regardait souvent cette œuvre sublime, on deviendrait fou. Mais on se garde bien d'en parler dans les guides ; on la cache dans un coin où elle est mal éclairée, à une hauteur où on la voit mal, tandis que les places d'honneur sont données aux vêtements dont on recouvre la statue de la Vierge, le jour de l'Assomption. Comme richesse, il est certain que c'est inouï ; tout est couvert de perles fines, de diamants, de pierres précieuses de tous genres. Mais j'avoue que j'aimerais mieux voir tous ces millions distribués aux malheureux qui crèvent de faim dans toute l'Espagne, que de les voir ainsi enfermés dans une armoire et l'objet de la curiosité des badauds. Les perles seraient fausses, que l'effet serait le même : on pourrait donc vendre les vraies et en

m GuKRESPONDAlNGE DE HENRI BEGNAULT.

distribuer le prix aux pauvres. Puis, pour la stàlue de saint François, par Alonzo Cano, il faudrait élever une chapelle tout entière. C'est la merveille des merveilles; cela vous arrache les larmes des yeux!

Je m'étendrai plus longuement sur Tolède, quand nous y serons retournés. Le musée de Madrid nous réclame maintenant...

A M. A. DUPA KG

Madrid ?

,0=.- J'ai retrouvé Ciairin à Burgos où nous avons passé trois jours à travailler dans la cathédrale pleine de merveilles. Puis vint le tour d'Avila où nous trouvâmes des choses plus belles encore qu'à Burgos. Nous y restâmes six jours à faire des éludes plus ou moins réussies.

Nous sommes à Madrid depuis quinze jours; nous avons en passé huit à nous promener, à voir tout ce qui pouvait être intéressant, puis nous nous sommes mis vigoureusement à l'ouvrage dans le musée. J'ai entrepris la copie des Lances de Vélasquez, grandeur de l'original, c'est-à-dire H pieds sur 15 pieds 2 pouces. — C'est d'une taille raisonnable. — Je ne t'en ferai pas cadeau, parce qu'elle pourrait te gêner dans ton petit cabinet. Je ne sais pas quels cris les puristes de l'art pousseront l'année prochaine,

quand ils verront Vélasquez mettre un pied dans le sanctuaire de l'École des beaux-arts. Quelle profanation!...

Ah ! que de merveilles dans ce musée de Madrid ; je voudrais faire tout, mais il faudra me restreindre. Les choses politiques ont l'air de s'embrouiller ici ; s'il y a du nouveau, je t'en parlerai.

A SON PÈRE

24 septembre 18C8,

Si lu lis les journaux, tu dois être inquiet de me savoir en Espagne, dans un moment de crise politique. Mais nous ne courons aucun danger à Madrid, et on croit généralement que les choses se passeront tranquillement. En Andalousie, c'est différent; les communications sont arrêtées : aussi, la duchesse C***, qui était partie, il y a dix jours, pour une courte excursion à Séville et à Grenade, est-elle retenue dans ces parages malgré elle. Aucune nouvelle de ce qu'elle devient n'a pu nous parvenir. Hier, il y a eu ici grande revue des troupes de la reine. Tous, officiers et soldats, ont crié : Vive la reine; mais cela ne prouve rien, et on croit généralement à Madrid que lorsque le moment sera venu, toutes les forces du royaume se tourneront, d'un commun accord^ contre le gouvernement actuel, cé qui

évitera toute effusion de sang ; car, en pareil cas, l'armée et les populations s'entendront parfaitement.

... Je travaille toujours à ma copie des Lances. Si nous attendons pour voyager que les événements se soient éclaircis, il est plus que probable que j'aurai le temps de faire quelques autres copies. C'est bien intéressant de copier Vélasquez. Quel maître! quelle franchise dans Texéculion! quelle vérité, quelle chaleur, quel entrain! Ce n'est pas positivement facile à faire, mais c'est passionnant. Nous travaillons tous les jours, de huit heures et demie du matin jusqu'à six heures du soir, car M. Madrazo a eu la bonté de nous permettre de travailler avant l'ouverture et après la fermeture du musée. Nous déjeunons à huit heures, pour ne plus avoir à nous déranger dans la journée, de sorte que nous abattons de la besogne. Il fait fort vilain temps à Madrid, pluie et vent. Voilà deux dimanches de suite sans courses de taureaux ! C'est navrant. Et il est bien probable qu'il n'y en aura pas non plus dimanche prochain ; le temps se maintient à la pluie, et, d'autre part, on craint qu'après les courses, les esprits ne soient surexcités et portés à des manifestations bruyantes....

Tu me demandes ce qu'il faut faire de mon

CORRESPONDANCE DE lîENRT REGNAULT. 195

envoi? Fais-en ce que tu voudras. Je ne suis pas d'avis qu'il reparaisse à une exposition, parce qu'il a eu cette fois beaucoup plus de succès qu'on ne pouvait espérer ; il serait bon maintenant de le laisser dormir en paix. C'est plus prudent; la critique ne pourra jamais en faire des éloges plus exagérés. Qu'arriverait-il? c'est qu'à Fexposilion, on ne verrait plus que les côtés faibles, et tout le monde dirait : a II nous ennuie, ce monsieur, avec ses deux grands chevaux, ils ont fait assez de bruit comme ça ; qu'on les remette à l'écurie, et qu'on ne les voie plus de longtemps ! »

Ce coup-là est frappé : à moi maintenant d'en frapper un second ; mais avec autre chose...

J'aurai dans tous les cas pour l'exposition le portrait de M"'^ de D... et peut-être autre chose, si j'ai le temps.

A SON PÈRE

Madrid, mardi, 29 septembre 1868.

Il faut que je te raconte notre journée, qui est bien remplie et vaut la peine d'une mention particulière. Aujourd'hui, 29 septembre 1868, date mémorable pour l'Espagne, le 89 de l'Espagne! I Voilà une révolution modèle, la première révolution sage et raisonnable qu'il y ait eu. Depuis trois ou quatre jours, Madrid était triste comme aspect. Le soir, on se promenait silen-

196 CORRESPO^^DÂNCE DE HENRI REGNAULT.

cieusement dans la carrera San Geronimo, à la

Puerta del Sol Des groupes de quinze ou

seize personnes s'arrêtaient çà et là, parlant à Yoix basse. Les gendarmes (guarda civita) qui, avant le 22, marchaient avec le fusil sur l'épaule et le revolver à la ceinture, avaient depuis lors laissé toute arme de côté et erraient çà et là avec insouciance. En soranie, tout était calme; on se promenait au Prado et à la Rocha depuis cinq heures jusqu'à sept heures, comme à l'ordinaire. Dans le Figaro nous lisions des récits insensés: Madrid, à l'entendre, était à feu et à sang; erreur, mensonge. Ce matin, nous allons au musée selon notre louable habitude. A onze heures, nous voyons un jeune peintre, très-pâle, dire quelques mots à l'oreille de ses compagnons et, tout à coup, toutes les boîtes sont fermées ; les gardiens ôtent leur costume et reprennent la redingote du pékin. En quelques minutes, le musée est déserl ; nous allons chez le concierge : les portes étaient fermées. On nous apprend que Madrid est en révolution, et on nous conseille de rentrer chez nous. Pensant que cela durera quelques jours, nous emportons nos boîtes à couleurs. Nous faisons un détour en rentrant chez nous, afin de passer par la Puerta del Sol, que nous trouvons entièrement couverte par la

foule. Nous courons déposer nos boîles à la maison, et nous redescendons en toute hâ(e, pour voir ce qui se passe. Au moment où nous arrivons sur la place, nous apercevons un grand drapeau jaune et rouge, sur lequel sont écrites ces paroles : Viva el piieblo ! abajo los Borbones ! C'est un monsieur très-bien mis qui le porte, il est entouré de fanatiques qui crient, qui gueulent, aboient. La foule se tourne vers ce bruit et suit le porte-drapeau, en criant à son tour : Viva el piieblo^ abajo los Borbones ! Toutes les rues qui tombent sur la Puerta del Sol sont remplies de monde. On ne jetterait pas une épingle sur la place. Un nouveau drapeau rouge et noir apparaît avec ce titre : Soberania nadoual. Nouveaux vivats, nouveaux applaudissements. De tous côtés : Fiiera la veina ! muerte a los Borbones ! abajo la reina.

Le drapeau arrive devant le ministère de la Gubernacion. Des hommes du peuple escaladent le premier étage en portant leur drapeau au nez et à la barbe des gendarmes et des soldats de la ligne, qui, l'arme au bras, s'étaient enfermés dans le palais de la Gubernacion. Voyant qu'ils ne pouvaient rien contre la volonté nationale, ils regardaient par les fenêtres.

A la montée du drapeau, ils ferment les fenêtres et les volets. On plante le drapeau sur une

des fenêtres du premier. Les cris redoublent : « Viva la libertad ! viva la soberama nacional! » En un instant tous les balcons de la Gubernacion sont couverts de gens qui grimpent comme des chats le long des pierres et se servent des tuyaux en plomb pour le gaz comme de cordes à nœuds. De nouveaux drapeaux, avec les mêmes devises, arrivent sur la place et sont acclamés par des cris frénétiques. On voit voler en l'air les chapeaux, les casquettes, les mouchoirs, etc. Un soldat met le nez à une des fenêtres et veut empêcher de grimper le long des pierres. On lui lance des cannes et même des parapluies. Les carreaux éclatent et dégringolent avec fracas. Le soldat trouve prudent de rentrer et de refermer les volets.

En quelques minutes, les maisons de la place et des rues voisines sont pavoisées, à tous les étages, de rideaux et de draperies de toutes couleurs. Des échelles sont dressées devant les boutiques. Partout où les mots rey et reina sont inscrits sur les enseignes, ils sont détruits avec rage, à coups de marteau. Tous les écussons portant des armes royales sont démolis en un instant, ou couverts d'une étoffe noire. Les rues qui perlaient les noms de Reina, de Principe^ etc., sont débaptisées en une seconde, et reçoivent

les nouveaux noms de calle Prim^ calle Dme^ calle Vallin^ etc., etc. Les hommes du peuple, grimpés sur les becs de gaz pour mieux voir, les allument en signe de joie. De toutes parts : « Viva Prim ! abajo los Borbones! » La Gubernacion se décide à arborer le drapeau du peuple et à pavoiser ses balcons. Triomphe de la foule : elle redouble ses cris et ses applaudissements.

Les gendarmes à cheval, chargés de maintenir Tordre, arrachent alors leurs épaulettes, leurs décorations, les jettent au peuple et crient : (( Viva el pueblo ! » On les acclame, on veut leur serrer la main en les embrassant. De tous les points de la place on voit arriver des officiers et des sous-officiers de la marine, de l'artillerie, des chasseurs, de la ligne, du génie, portés en triomphe sur les épaules des citoyens. Ils ont tous arraché leurs cocardes et la couronne royale qu'ils portent sur le collet de leurs habits.

Quelques officiers supérieurs qui étaient de garde à la Gubernacion, se montrent enfin aux fenêtres. La foule leur demande de faire ouvrir les portes : ils ne répondent pas. Un jeune officier, d'une distinction parfaite et d'une grande beauté, monte sur les épaules de deux voyous et, en gesticulant avec son képi, il répète la

demande du peuple. On refuse d'ouvrir les portes. Alors, nouvelle escalade; on envahit toutes les fenêtres, on brise les vitres du rez-dechaussée. On détruit, à coups de pierres, les lithographies de la reine. Une partie de la foule, se jette sur la porte de côté et la défonce : celle du milieu résiste. Le gouverneur se montre au balcon et veut haranguer le peuple. Les cris dominent sa voix ; il se retire çt paraît à une autre fenêtre. Quelques armes pirouettent en l'air et frappent le mur h quelques pouces de sa tête. Il disparaît. On frappe toujours à la porte.

Arrive d'une des rues adjacentes un lieutenant-colonel des troupes révolutionnaires : nouveau triomphe. On lui fait escalader le premier étage, en lui tendant des ceintures après lesquelles il se hisse. Il annonce l'arrivée prochaine de deux généraux révoltés, Prim et je ne sais plus quel autre. L'image de Prim, à cheval, est attachée sur le drapeau du peuple, fixé au balcon du milieu. Le gouverneur reparaît et salue le peuple, la main sur le drapeau.

La révolution est triomphante ; la ville de Madrid est rendue sans qu'aucune goutte de sang ait été répandue. La fontaine de la Puerta del Sol, à sec depuis plusieurs semaines, se remplit de nouveau ; le jet d'eau reprend son essor, tout

le monde est heureux, (oute l'armée est pour la révolution.

Mais, comme au milieu de ce désordre, les crimes et les vols se trouvent souvent à leur aise, les citoyens vont chercher des armes. La défense de la propriété elle maintien de Tordre sont entre leurs mains. A tous les coins de rues sont affichés ces mots : « Pena de muertepara el ladron (Peine de mort pour le voleur). » Les carrefours, les ruec sont occupés par des gens du peuple, des ouvriers, des boutiquiers, armés de fusils, et chargés de maintenir Tordre et de fusiller le premier voleur. Dans la journée, on distribue des armes dans le palais de la reine, à quiconque en demande. On voit sortir des cours du palais des hommes de tout âge, de tout costume, de toute condition, depuis le bourgeois huppé jusqu'au mendiant, avec des sabres de hallebardiers de la reine, des fusils à pierre, à capsule, à aiguille. Les armes ne tarissent pas ; quand il n'y en a plus, il y en a encore. Dans toutes les rues, les bataillons circulent, musique en tête.

Le gendarme est à côté du garçon boucher, le Catalan à côté du Madrilène, le gamin à côté de l'artilleur. Tout cela suit avec ordre le drapeau populaire et marche au pas sur Tair national de

202 corhespondâncg de iienrt regnault.

Diego, la Marseillaise espagnole. Les femmes, les enfants marchent en tête et crient : Viva la Ubertad ! abajo los Borbones ! Les petits enfants ont des bâtons ou des fourreaux de sabre, ou des baïonnettes, mais tous marchent, tous crient; la joie est sur tous les visages. A six heures et demie, tout le monde rentre chez soi pour dîner. A sept heures et demie on ressort : nouvelles promenades des drapeaux dans les rues, puis le calme se fait de nouveau. Les femmes qui chantaient et battaient des mains s'enferment chez elles, et les hommes en armes restent dans les rues, montant chacun la garde devant une porte. Nous avons parcouru la ville dans tous les sens, et partout nous avons trouvé la même tranquillité et le même silence, troublés seulement par les cris de vivala Ubertad, abajo los Borbones,

Prim arrive demain matin et va être porté en triomphe.

Je ne m'attendais pas à voir les choses se passer ainsi. C'est vraiment beau de trouver cet ensemble et cette union de tous, civils, marins et soldats pour la même cause. Pas de sang versé ! voilà qui est bizarre dans une révolution ; pas de pillage, pas de cruauté. Chaque citoyen, intéressé à maintenir Tordre, veille avec tranquil-

COriRESPONDANGE DE HENRI REGNAULT. 203

lité. Pas de pochards comme à Paris. Je n'aurais jamais cru à une pareille dignité. On se donne la main partout, on s'embrasse, on recommence à Yivre : il ny a plus de Bourbons sur le trône (T Espagne ! Le peuple a mis le temps à accomplir celte grande œuvre, mais il y est arrivé, et cela sans faire de victimes ! Bravo ! bravo !

Nous avons été partout; nous avons tout vu, nous avons recueilli plusieurs proclamations et nous pouvons nous vanter d'avoir assisté à un des événements les plus curieux qu'on puisse rencontrer dans sa vie.

Ce soir, toules les maisons étaient illuminées. La nuit sera tranquille; on veille à toutes les portes. Demain, ovation à Prim et letes pendant quelques jours...

A SON PÈRE

Madrid, 4 octobre 1868.

Tout va bien ici, si ce n'est que le musée est fermé depuis le 29 septembre, et qu'il restera fermé tant que la situation ne sera pas éclaircie. Depuis le 29, nous vivons dans une paix profonde, il est vrai, mais sans aucune espèce de gouvernement ; ajoutons que cela n'en va pas plus mal.

Gavroche est roi, ou si tu aimes mieux, le voyou est roi. Il est armé jusqu'aux dents, fait la police beaucoup mieux que n'importe quel mou-

204 CORRESPOiNDAlNCE DE HENRI REGiNAULT.

chard parisien décoré, puissamment salarié et ambitieux du grand cordon. Jamais l'ordre n'a régné dans aucun pays comme il règne à Madrid depuis six jours. C'est merveilleux : chaque Espagnol, en guenilles ou en paletot, avec ou sans souliers, se sent de nouveau gentilhomme caballero ; chaque mendiant a fouillé ses papiers de famille et s'est découvert une descendance, par les femmes ou le clergé, d'un grand d'Espagne quelconque. Aussi, il faut le voir, l'épée au côté, le fusil au bras, la ceinture remplie de cartouches... 11 monte la garde comme un grenadier de la vieille garde, et il ne faut pas qu'un voleur fasse des siennes fût-il son fils ou son frère, il le fusille à Tinstant.

Un voleur avait pris avant-hier la montre d'or d'un Anglais, près d'un poste. Le poste est prévenu, le voleur arrêté et fusillé dans la rue même. On posa sur sa poitrine la montre trouvée sur lui et on laissa le cadavre au milieu de la rue jusqu'à ce que le propriétaire delà montre fût venu la réclauier.

Avant-hier, le général Serrano, duc de la Torre, faisait son entrée *à Madrid avec l'amiral Topete, Trente mille hommes du peuple avaient le fusil sur l'épaule pour recevoir les deux vainqueurs. Jamais armée n'a marché en pareil ordre, ni

avec plus de calme et de dignité. On aurait cru \oir trenle mille princes déguisés en voyous et couverts de liailions.

Le général et l'amiral ont été accueillis avec un tel enthousiasme que le cheval du général piétinait sur place sans pouvoir avancer, et que la voiture de Tamiral Topete menaçait de s'effondrer sous le poids des citoyens frénétiques qui voulaient l embrasser et lui serrer les mains. Chaque rayon de roue portait trois hommes et la foule encombrait le toit du carrosse. Les maisons éiaient pavoisées, couvertes d'étoffes plus ou moins riches, plus ou moins décorées d'armoiries. Les balcons regorgeaient de femmes charmantes qui semblaient avoir été choisies pour orner les maisons et donner plus d'éclat à la fêle.

On agitait des drapeaux, des mouchoirs jusque sur les toits, jusque sur les tuyaux des cheminées ! Que sera-ce à l'entrée de Prim, qui est bien plus populaire encore ?

Nous ne perdons pas notre temps ; nous courons les corps de garde, les bivouacs, nous faisons des croquis et, renirés à la maison, nous esquissons ce qui nous a le plus frappé dans nos courses. Madrid, en ce moment, est rempli de tableaux superbes ; la variété des costumes, ces

mélanges d'armes et de haillons, les cours, les rues, souvent très-pittoresques surtout dans le quartier Mouffetard de Madrid, sont autant de motifs intéressants.

Je ne veux plus entendre attaquer les Espagnols ; ils se conduisent en hommes. Pas un soulard dans les rues, pas de vengeances particulières, pas d'excès, pas d'abus de pouvoir ! Mettez de bons fusils dans les mains des Parisiens de nos faubourgs et attendez seulement une heure : tout Paris sera à feu et à sang...

Demain malin, nous travaillons dans un poste, calle de Segovia. Nous avons été présentés à une sentinelle du dit poste, nous avons trinqué ensemble, et nous trouverons là des modèles complaisants. Viva la soberania nacional !! !

A SON PÈRE

Madrid. 11 octobre 1868.

Je n'ai pu recommencer à travailler au musée que vendredi, mais toutes nos journées ont été bien employées et nous avons eu l'entrée de Prim, puis la rentrée des régiments d'Andalousie, puis des revues, puis des combats de taureaux..., etc.. Depuis dix jours, la ville est en fête. Arcs de triomphe partout ; guirlandes de feuillages, bannières, drapeaux, banderolles à toutes les maisons, et jolies têtes à toutes les fenêtres.

Prim a été accueilli avec un enthousiasme insensé ; il a été couvert de bouquets et de couronnes, etc. Nous avions peint, la veille de son entrée, une grande allégorie qui a été portée par les citoyens du disIricL de la calle de Segovia au-devant de Prim; elle a eu du succès.

Chez la duchesse C***, nous avons rencontré le général caballero Piuy Fernandez de Rodas, le comte et la comtesse de B***.

Le général caballero de Rodas était sous les ordres, de Serrano, duc de la Torre, et c'est lui qui, après avoir gagné la bataille d'Alcolea, fut choisi et proclamé général, le lendemain, par les troupes de Novaliches , qu'il avait vaincues la veille. C'est assez curieux.

Mais ce qui est plus curieux encore, c'est que le comte et la comtesse de B*** ont sauvé Prim en 1866, Pont fait revenir en Espagne en 1867 et, voyant que la révolution ne pouvait réussir cette fois encore, l'avaient suivi à Londres, d'où il y a un mois ils l'ont ramené. Prim était déguisé en domestique et les servait avec un sang-froid extraordinaire.

Dans leur première retraite, parait-il, ils ont couru de grands dangers . La Catalogne était pleine d'espions à la recherche de Prim, ordre était donné de le fusiller là où on le trouverait. Il

avait coupé sa barbe et servait le comie et la comtesse comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie.

A table d'hôte, dans les hôtels, il entendait, la serviette sur le bras et une assiette à la main, tout ce qu'on disait de lui, et alors on ne parlait que de lui. Il savait toutes les poursuites dont il était l'objet, et ce n'est qu'à force de discrétion et de précautions qu'il a pu regagner la fronlière.

Une fois en France, il n'était pas sauvé, et ce n'est qu'à Londres qu'il a été tranquille.

Cette fois encore, il avait revêtu la livrée, avec gilet jaune, et vivait de pair à compagnon avec son domestique à lui, qui souffrait d'être obligé de traiter son maître en camarade. La traversée s'est bien opérée, on croyait toujours Prim à Londres. Mais, à Gibraltar, on avait des ordres du gouvernement anglais pour Tarrêter. Son bateau quitta Gibraltar à trois heures du matin et à six heures on était à sa poursuite. Il arriva à Cadix sans encombre et après la reddition de la ville, il dépouilla son costume de larbin et le changea contre celui de général. Pour le moment, il est nommé ministre de la guerre ; il arrivera plus haut, sans doute.

Le peuple l'aime tant qu'il ne le laisse

pas dormir. Toute la nuit on lui chante des diœurs, des hymnes ; les musiques de tous les régiments viennent lui jouer des marches triomphales sous ses fenêlres. C'est un tapage incessant. Les cris de viva retentissent à tous moments. La Puerla del Sol et le commencement de lacalle Alcala sont toujours remplis de curieux qui attendent qu'il se mette à la fenêtre ou qu'il sorte, pour l'acclamer encore.

Il a pourtant rudement secoué le peuple après l'assassinat du secrétaire de Gonzalez Bravo, devant la Gubernacion. Il lui disait qu'il n'était composé que de canailles, de morceaux debètes (c'est son mot), qu'il était indigne de la liberté et que si pareille chose recommençait, lui, Serrano et Topete partiraient et le laisseraient se débrouiller comme il voudrait. Sur quoi, on a applaudi à outrance.

La liberté des cultes est proclamée dans toute l'Espagne.

Prim a demandé au peuple de déposer les armes et de se remettre au travail, puisque l'on veillait sur lui et pour lui. Les postes de citoyens sont dissous presque partout, la ville va reprendre son aspect habituel. Peut-être pourra-t-on dormir maintenant ! . . .

Je vais avoir à faire le portrait de Prim, ce qui

210 CORRESPONDANCE DE lîENRÏ REGNAULT.

sera une bonne fortune pour moi, surlout en ce moment où l'Europe a les yeux fixés sur lui

A SON PÈRE

.... 21 octobre 68.

Je vais consacrer demain une dernière

séance à mes Lances^ puis je les laisserai sécher pendant quinze jours ou trois semaines. Ensuite je les reprendrai et une huitaine me suffira pour les retoucher et terminer complètement. J'ai fait sur cette toile là de rudes journées de pioche, de huit heures et demie du matin à six heures du soir, ce qui m'a permis de l'enlever promptement. Je crois que cette étude m'a fait faire des progrès.

Ce sera une bonne chose maintenant d'avoir à travailler d'après nature. Prim sera à cheval; cela m'intéressera davantage et ne me prendra pas beaucoup plus de temps. On me donne toutes les facilités possibles. Ma toile a dû être portée aujourd'hui dans une grande remise, aux écuries de la reine. Tous les chevaux ont été mis à ma disposition ; il y en a un grand nombre, plusieurs sont splendides ; un entr autres, petit arabe gris dont j'ai fait un croquis ; jamais je n'ai rien vu de plus parfait comme cheval. Mais, dans mon tableau, je m'appliquerai plutôt à donner au cheval le caractère andalous, qui me semble

pins approprié à la circonstance. 11 y a de lièsbeaux andalous dans ces écuries, qui sont disposées d'une façon merveilleuse. A coté de l'endroit où je travaille, se trouve un grand manège où Ton fera manœuvrer les chevaux devant moi. Je compte faire, de ce monumental et historique porlrait, ma prochaine exposition.

Nous avons passé deux soirées avec Prim (maintenant maréchal) , chez les de B***. Il est très-simple et distingué. Il nous a raconté ses péripéties en détail ; l'existence de cet homme est un vrai roman. Quelle tête il lui a fallu pour mener à bien cette grande conspiration !

Il communiquait, nous a-t-il dit, avec ses frères de Cadix, Séville, Valence, Madrid, etc.,... parle télégraphe du gouvernement, à ciel ouvert, et jamais on n'a saisi une seule de ses dépêches, quelle qu'en fût la longueur. Ils avaient entre eux une langue convenue; la révolution s^appelait le collégien, et sur ce thème-là, on brodait tout le temps. Le moment de la rentrée au collège arrivait ; mais le collégien était encore un peu souffrant, etc., etc.

Nous sommes au mieux avec le général Milanz del Bosck. C'est l'homme le plus spirituel qu'il soit possible de voir ; il parle français mieux que nous ; c'est un type de vrai d'Artagnan. Il a

une superbe lêle, sèche, basanée; les sourcils sont noirs, les cheveux blancs, touffus et dressés sur la tête avec rage. D'énormes moustaches blanches flottent au-dessous d'un nez dessiné par plans fermes ; le tout sur un petit corps maigre et nerveux qui se termine par deux bottes plus hautes que lui. Il n'a pas d'épée, il n'en a jamais porlé. Même à la guerre il n'est armé que d'une badine, et couche avec ses bottes. Que ne puis-je te répéter tout ce qu'il raconte avec une verve et une originalité incroyables!

Le conseil des ministres a reçu dernièrement une lettre très-curieuse du sultan du Maroc, homme remarquable, à ce que dit le général Mi- ]anz, qui Ta combattu et vaincu autrefois. Le sultan demandait à s'asseoir sur le trône d'Espagne, disant que de toute antiquité les Maures et Espagnols n'avaient formé qu'un peuple, bien uni et heureux de cette union. Il «ajoutait que le fanatisme d'Isabelle la CathoHque les avait chassés de la Péninsule, et que maintenant qu'Isabelle était bannie et la liberté des cultes proclamée, il s'offrait comme roi. Cette lettre, paraît-il, était pleine de noblesse et très-remarquable.

Différents chefs d'armée ont refusé le

grade qui leur était offert comme récompense

des services rendus par eux à la cause de la révolution. Leur seule récompense, ont-ils répondu, était dans le triomphe de la liberté et l'expulsion des Bourbons.

Les vainqueurs se montrent du reste trèsgénéreux envers leur ex-souveraine. Jamais une insulte, une parole blessante ne sortent de leur bouche. Tous sont prêts à lui faire accepter un jour, sans la blesser, une pension qui lui permette de vivre honorablement ; car les vingtcinq millions qu'elle a emportés lui suffiront à peine pour deux ans ; jamais on n'a vu prodigalité pareille à la sienne.

Les anciens domestiques delà reine sont tous restés au palais et reçoivent leurs appointements comme auparavant. Prim a donné un beau poste au ministère de la guerre à celui qui a demandé sa mort en 1866. Le gouverneur de Gibraltar ayant écrit au conseil des ministres pour savoir ce qu'il devait faire des émigrés fidèles à Tancien gouvernement, le conseil a donné ordre de les laisser renircr sains et saufs, et de délivrer des passe-ports à ceux qui désireraient se rapatrier. On dira ce qu'on voudra, mais, jusqu'ici, ce gouvernement provisoire se conduit très-bien.

J'aurais de quoi remplir des volumes sur

nos relations avec les grands du jour ; mais si je m'étendais davantage ma lettre ne partirait pas.

A M. A, DUPARC

5 novembre 1868.

La semaine dernière nous avons emménagé dans un bel atelier que nous louons pour deux mois et où nous sommes très-bien installés. Ma copie des Lances est à peu près finie et deux ou trois jours de travail suffiront pour achever ce qui reste à faire. Je commence un grand portrait équestre de Prim ; il est ébauché et j'espère l'envoyer à l'Exposition. Tu le verras donc. Je compte faire encore, avant de quitter Madrid, une copie de l'Ésope de Vélasquez, et une autre (plus petite que l'original) des Hilanderas (fileuses) du dito Vélasquez. C'est le tableau le plus étonnant et le plus délicieux comme aspect qu'il soit possible de rêver. Tu ne te doutes pas de ce qu'est le bon Vélasquez : ses tableaux sont d'une clarté merveilleuse. Paie-toi un jour un petit voyage à Madrid et tu en jugeras. C'est d'une fraîcheur de tons, d'une finesse, d'un gris, d'une sincérité d'effets et d'une exécution facile qui ne sent ni l'effort ni la fatigue ! Ses tableaux sont si réels d'aspect qu'on croirait apercevoir, par une fenêtre ouverte dans la galerie, une scène vivante de la nature.

CORîiESPONDANCE DE HE>jRI REGMULT. 215

Nous vivons dans Tintimité des grands du jour. Prim, Milanz deJ Bosck, le marquis de Nisa, caballero Rodaz, nous traitent en amis ; ils sont tous adorables. On cherche un roi, n'en connaitrais-tu pas un par hasard? En ce cas envoie-le-nous. On le demande bete et laid, nul, sans prétention Bref, notre existence à Madrid est paradisiaque !

Les artistes espagnols sont charmants pour moi ; les grands du jour nous demandent conseil sur les affaires les plus importantes ; les petits nous demandent noire prolectîon. Tout va bien.

S'il te prenait fantaisie de faire une escapade de quelques jours à Madrid, viens m'embrasser à mon atelier. Tu seras sûr de me rendre bien heureux ; je te ferai voir les Vélasquez, une course de taureaux et beaucoup de généraux

A SON PÈRE

5 noveuibre 1868.

Nous sommes installés depuis vendredi

dans un grand atelier, flanqué de deux cliambres, calle Cervantes, 30, près du musée. J'étais dans de trop mauvaises conditions aux écuries pour faire le portrait de Prim. Je n'avais trouvé de jour convenable que dans une immense remise où étaient rangées les voitures de service. De

rte que le matin entraient et sortaient les four-

216 COURESPOINDANCE DE HENRI REiiNAULT.

gons qui allaient aux provisions. 11 a donc fallu se mettre en quête d'un atelier assez grand pour que nous puissions y travailler trois, sans nous gêner. Nous avons trouvé partaitement notre affaire : grand atelier, beau jour, chambres, deux terrasses dont une en plein midi, de sorte que nous pourrons faire poser nos modèles en plein soleil.

La semaine dernière nous avons fait, dans une salle du musée fermée au public, le portrait du général Milanz. Clairin le faisait grand comme nature jusqu'aux genoux, moi j'en ai fait une pochade d'ensemble, y compris les bottes. Pendant ce temps-là, la duchesse C^** faisait son buste. De sorte que le malheureux était sous le feu de six yeux braqués sur lui. C'est un petit homme maigre, d'une tournure très-amusante, et dont la tête est pleine de caractère. C'est un bijou que ce petit général, si bon enfant; et avec cela l'air d'un chat en colère ! Il est à croquer. Prim est à peu près ébauché. Demain je pense que l'ébauche sera terminée ; je la laisserai sécher j)endant que je ferai quelques études peintes aux écuries, où je n'ai pris encore que des croquis. Rassuretoi : les chevaux sont à ma disposition comme modèles et non comme montures.

Sur ma toile, Priin arrive de la droite du

CORRE^iPONDANCE DE HENRI REGNAULT. 217

cadre, allant vers la gauche et se présentant de trois quarts. Il vient de gravir une pente ; arrivé au sommet, il arrête court son cheval (à la mode espagnole) et salue à la fois la liberté et sa patrie qu'il lui est permis de revoir, non plus en proscrit, mais presque en maître. Derrière lui montent, mais à un plan plus éloigné, des Catalans armés et des paysans portant des drapeaux.

Une ligne de montagnes s'aperçoit à la hauteur du poitrail du cheval, et le reste du poitrail se détache sur un ciel gris avec une trouée claire qui fait enlever en vigueur le côté de l'ombre du personnage. Le costume est amusant, très-simple : tunique bleu noir, culotte et gilet idem, bottes noires, ceinture rouge et or, un galon d'or aux parements des manches. Prim tient, à la main droite, sa casquette bleu noir galonnée d'or, ressemblant aux casquettes de nos officiers de marine.

Le cheval est un andalous bai, crins noirs et jambes noires

\ eON PÈRE.

Madrid, 16 novembre 1868.

Le froid ne m'a pas permis, ces temps

derniers, de faire mes études de chevaux en plein air, pour le portrait de Prim. Il pleut depuis hier. Après la pluie viendra le beau temps et

218 CORRESPONDAîSGE DE HENRI REGNAULT.

peut-être une chaleur relative. J'ai été Vautre jour passer la soirée chez Prim : c'était mortel! Le général est poursuivi jusque dans sa chambre à coucher, par des gens qui veulent lui parler affaires quand même, de sorte que j'ai bien peu profité de ma visite. Prim est exténué. Je serai obligé de garder la tête pour la fm, et de faire tout le reste du tableau auparavant. En ce

moment il lui serait impossible de poser

Hier, il y a eu grand meeting qui a permis à Olozaga, Serran 0 et Prim de développer leurs idées au sujet d'une monarchie constitutionnelle et élective. Prochainement, grande revue passée par le général ministre de la guerre Prim. Je compte le voir et l'étudier un peu à cheval

A SON PÈRE

Madrid

Malgré tout le plaisir que j'aurais à écrire à vous tous, cela m'est impossible. Tous nos moments sont remplis, nous ne flânons pas une minute, je t'en réponds. Que je regrette maintenant de n'avoir pas toujours fait ainsi ! J'aurais un bagage solide et variée je posséderais à cette heure la force que je ne pourrai acquérir que dans deux ou trois ans. Ce serait une rude avance pour moi. Jai beau mettre les morceaux doubles maintenant, il y a un retard que je ne rattraperai

pas. Le mal qui est fait est fait ; n'y pensons donc que ppur Teviter à l'avenir.

Le voyage est décidément la véritable école de l'artiste et de Phomme, et, si l'éducation était mieux entendue, les jeunes gens seraient formés plus tôt, et plus tôt sérieux.

La nouveauté des choses qu'on voit vous surexcite et vous donne une énergie que vous ne pouvez ressentir chez vous, où vous n'avez d'au* très spectacles que ceux auxquels vous êtes habitués depuis votre enfance. Rien ne vous surprend plus et vous vous endormez facilement. En voyage, au contraire,' l'idée du départ plus ou moins prochain vous préoccupe; vous voyez le temps fuir rapidement, vous craignez de ne pas revoir plus tard ce qui vous entoure momentanément ; il faut donc observer, retenir, profiter de chaque instant, de chaque chose. Vous ne voulez rien laisser échapper et vous travaillez activement; tandis que la confiance que donne cette idée fatale que vous pourrez revoir demain ce que vous avez aujourd'hui sous les yeux, que vous pourrez faire dans un an ou deux ce que vous ne faites pas aujourd'hui, ah I cela vous amolht terriblement.

Je voudrais avaler tout le musée de Madrid ; je voudrais avaler tous les intérieurs de posadas de

220 CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAl'LT.

la rue de Tolède et de Segovia, à Madrid ; tous les mulels, fous les ânes; tous les bonshommes que je rencontre; et jamais, à Paris, il ne m'est venu à l'idée d'avaler le Louvre, sachant que je le retrouverais toujours à la même place et que je pourrais faire durer le plaisir longtemps, et le déguster, petite bouchée par petite bouchée.

A Rome même, la perspective de mes quatre années de pensionnat m'a empêché de voir clairement ma situation. J'ai perdu à peu près les six premiers mois que j'ai passés là-bas, et cela, h un moment où, n'ayant pas d'envoi à faire, je pouvais me meubler d'une quantité d'études intéressantes que je ne ferai plus maintenant, parce que je n'aurai plus la même liberté de pensée. Je serai sans cesse talonné par l'exigence du règlement et de ma conscience, qui me demandent un envoi, chaque année plus important, pour faire oublier le précédent.

L'attention qu'on a apportée à mon premier produit me force à soigner beaucoup le second, et ainsi de suite.

Ce qui est certain, c'est que j'ai les yeux ouverts, que je les écarquille pour voir plus clair, que j'ouvre ma mémoire pour y fourrer le plus de choses possible , et je la cadenasserai soigneusement afin de ne rien laisser échapper. Je

regrette le temps pei du : voilà qui est clair, et, hélas! il y a de quoi regretter. Je me suis laissé vivre tro'p longtemps avec insouciance , et , cela ne se passera plus comme ça^ caramba ! !

Je me suis juré d'écrire demain à Montfort : serment d'ivrogne! Demain je n'aurai pas une minute à moi. A huit heures moins le quart, un mendiant pour terminer une étude commencée aujourd'hui ; à onze heures et demie, visite au Fomento pour voir un beau Goya; à une heure, séance pour le petit portrait que je fais de madame de B***, en costume espagnol rose et noir, ce qui, entre parenthèse, lui va joliment bien. A quatre heures, nuit tombante, course à la calle de Toledo pour voir une mante gitane ancienne et l'acheter sans doute. A cinq heures, ma leçon de guitare, pour arriver à gratter passablement un jaleo ou une malaguena quelconques. Dîner à six heures; à sept heures, remodèle à l'atelier. Et c'est tous les jours comme ça, et cela aurait toujours dû être comme ça. Si jeunesse savait!... Je suis bien vieilli, va, au moral, s'entend. Au physique aussi un peu, peut-être. Pero n'importa!

222 CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAUf.T.

A MADAME DE SAINBRIS.

27 novembre 18G8.

..... Depuis mon arrivée en Espagne, j'r.I pioché plus que jamais, et mon séjour à Madrid m'aura fait faire un grand pas, je crois.

J'ai à peu près terminé une copie des Lances; j'ai fait plusieurs études d'Espagnols des deux sexes, une masse de croquis d'après nature, une assez bonne quantité de projets de tableaux, une pochade du général Milanz del Bosck et une grande ébauche du général Prim à cheval. Je voudrais avoir fini ce portrait avant de quitter Madrid, et il me faudra partir vers le 10 ou le 15 janvier, parce que mon devoir est de me trouver à Rome avant la fin du dit mois, au lieu de courir l'Andalousie, de voir Murcie, Valence, etc

Nous sommes installés dans un bel atelier que nous avons meublé avec un luxe oriental ; les circonstances nous y ont forcés. Cette commande du portrait de Prim nous a décidés à renoncera toute pérégrination. Il n'y a rien à regretter, car nous aurions vu l'Espagne imparfaitement si nous avions voulu l'avaler tout entière en une fois... Nous aurions emporté plus de regrets que de souvenirs.

o.... L'existence est très-agréable ici. L'Espa-

gne n'est pas appréciée à sa juste valeur; c'est une mine de trésors pour un peintre, et même en laissant de côté le pays et les habitants, les maîtres espagnols me paraissent être d'un enseignement plus utile pour nous, que des géants inabordables comme Michel-Ange ou Raphaël,

Les maîtres espagnols vous admettent davan- (age dans leur intimité ; ils vous font voir les choses avec plus de bonhomie, plus de simplicité. Ils ne cherchent pas à dissimuler leurs moyens d'exécution, ne demandent pas mieux que de vous montrer comment ils ont fait, et vous permettent de balbutier devant eux, sans vous écraser de leur mépris. Ils se sont servis de la lumière qui éclaire tout le monde ; ils n'ont pas regardé les mendiants comme indignes de leurs pinceaux, pas plus que les rois. Les nains, les pouilleux, les enfants, les haillons, les chevaux, les cuirasses, tout leur est bon; ils ne rejettent rien comme vil et grossier : à vous de faire votre choix dans tout ce qu'ils vous présentent. Ils ne cherchent pas, comme tant d'autres, à vous imposer ce qu'ils ont retiré de la nature, épurée par eux ; en un mot, ils ne sont pas pédants, pas fiers, et leur peinture pourrait être faite hier, ou demain, sans paraître dépaysée parmi nous, sans être passée de mode.

224 CORRESPONDANCE DE IIENRÎ REGNÂULT.

Pour moi, Vélasquez est le Molière de la peinture; son style est facile sans négligence, fort sans emphase, sa langue pure sans prétention. Ah ! Vélasquez! Vélasquez!

Je ne vous parlerai pas de notre révolution. Vous savez aussi bien, et même mieux que moi, ce qui se passe ici... Ne prenez pas les Espagnols trop au sérieux, mais ne les méprisez pas; ce sont de nobles cœurs qui ne savent pas trop ce qu'ils veulent, qui ne comprennent pas très-bien les grands mots qu'ils débitent et les grands noms qu'ils invoquent.

Le dernier pouilleux a quelque chose de Don Quichotte; il n'est jamais canaille, jamais mesquin, et le grand d'Espagne ne se croit pas déshonoré pour laisser le mendiant allumer sa cigarette à la sienne. Moi, j'aime beaucoup ces gens-là; ils sont d'une politesse exquise, d'une complaisance inconnue absolument aux Français. Les gens qui ont des affaires commerciales avec eux prétendent qu'ils n'ont pas de bonne foi ; c'est possible, mais en affaires, on appelle cela de l'adresse. Ce qu'il y a de certain, c'est que pendant quinze jours la ville a été entre les mains de la canaille armée jusqu'aux dents et que pas un vol, pas un excès n'a été commis. Comme je le disais à mon père : mettez Paris dans les mêmes

conditions et vous me raconterez ce qui s'y sera passé

A SON PÈRE

Décembre, 1868.

... Nous travaillons toujours régulièrement. Ces jours-ci, nous avons fait quelques aquarelles d'après des mendiants que nous ramassons dans les rues. La misère est atroce à Madrid; les rues sont encombrées de mendiants de tout sexe et de tout âge, affligés souvent de difformités horribles qu'ils étalent aux yeux du public. Les aveugles abondent en Espagne, et on attribue cela à l'éclat des terrains blancs et des murailles blanches, au soleil, et à la fraîcheur des nuits sur les plateaux. Ces malheureux couchent en plein air, le long des portes, s'abritant comme ils peuvent contre le vent froid. Ils s'arrangent de manière à se trouver trois ou quatre ensemble et à se serrer les uns contre les autres pour avoir plus chaud. Il faut voir de quelles guenilles ils sont vêtus 1

L'autre soir, il soufflait un vent glacial du Guadarrama, et nous étions transis bien qu'enveloppés dans nos manteaux. Nous fûmes accostés par un jeune homme de quinze à seize ans, littéralement nu, n ayant pour tout vêtement qu'une chemise et une culotte de toile tellement en loques.

qu elles n'étaient retenues entre elles que par quelques rares lambeaux. Les cuisses, la poitrine et les épaules étaient complètement découvertes ; ce malheureux allait passer la nuit dehors comme tous ses collègues. Nous lui fîmes une aumône, mais, hélas ! elle ne dut pas lui tenir bien chaud!

Jusqu'ici nous sommes tombés sur de braves gens. Nous avions aujourd'hui une honnête famille, mari, femme et enfant, qui posaient avec une conscience parfaite, et nous ont témoigné leur reconnaissance pour les quarante sous que nous leur avons donnés après la séance. Ces genslà sont généralement d'une distinction extraordinaire; ils n'ont rien de canaille, ni dans leur manière de parler, ni dans leurs gestes ; ils sont polis et discrets, presque talons-rouges.

Hier soir en rentrant, nous nous sommes payé un petit concert à peu de frais. Nous avions rencontré après ledinerunaveuglequi accompagnait sur la guitare des chansons populaires chantées par un jeune garçon de quatorze ans, doué d'une voix très-souple et amusante. Nous leur avons dit de nous suivre et, pour un escudo, deux francs cinquante, nous nous sommes fait chanter force malaguenas^ rondenasj segiiedillas... etc., etc.

J'étais étonné des bonnes manières de ces deux

pauvres troubadours des rues. Aujourd'hui le tailleur apportait une capa à Tarni Roger ; il a vu une guitare pendue à notre mur, et s'est mis à nous en jouer pendant que nous travaillions; il a un vrai talent...

. . . Nous avons été voir hier le pauvre Madrazo, qui a été dégommé, ainsi que M. Zuloago, le directeur de TArmeria. Ce dernier s'était mis trèsaimablement à ma disposition et m'avait offert toutes les facilités pour faire quelques études dans le real Armeria. Je ne sais encore par qui il est remplacé.

Quant à Madrazo, il est remplacé par M. Gisbert, peintre valencien qui a fait un certain tapage avec son tableau des Communeros, Il a aussi fait un portrait d'Olozaga ; celui-ci Ta poussé et si bien, qu'il a la place de Madrazo qui a été renvoyé comme un domestique, sans aucune forme de politesse.

J'en suis fâché, et pour lui et pour ceux qui ont fait cette betise. Comme il arrive toujours en pareil cas, on renvoie les gens qui ont de l'expérience, qui sont au courant de Tadministration, et on met à leur place des gens souvent incapables et qui font sottises sur sottises avant de connaître leur affaire. Que de pauvres employés mis à pied maintenant, et cela pour donner des places ën

récompense de services rendus aux grands d'aujourd'hui dans leurs tentatives révolutionnaires!

On ne sait toujours pas trop quel régime succédera à ce gouvernement provisoire. On avait jeté les yeux sur le roi de Portugal, moyen adroit d'amener le Portugal h 1 Espagne. Mais les Portugais, qui se doutent bien du coup, ne veulent du trône d'Espagne à aucun prix.

... Le portrait de Prim n'est qu'ébauché, je l'ai laissé sécher ces jours-ci ; je le reprendrai demain ou après. Malheureusement, le froid m'a empêché jusqu'ici de faire une étude de cheval en plein air comme je le voudrais.

A SON PÈREo

27 décembre 1868.

... Je suis effrayé de la rapidité avec laquelle le mois de janvier arrive, et je prévois qu'il ne ralentira pas sa course pour me faire plaisir. Hélas! il faudra quitter Madrid à la fin de janvier ; ce sera un gros crève-cœur pour moi . J'aime l'Espagne, ses peintres, ses habitants, et il me faudra quitter tout cela bientôt sans avoir fait tout ce que j'espérais. Avant tout, je veux terminerle portrait de Prim et j'ai fort à faire. Je ne sais pas encore si je l'enverrai à l'exposition ; cela dépendra de sa réussite. An point de vue de mes études, je regrette presque de l'avoir entrepris,

car il m'empêche de me livrer à ce qui me tenterait le plus, aux études d'après nature. J'aurais aussi voulu faire quelques esquisses et morceaux au musée, et je ne puis plus prétendre à autre chose quà terminer ma copie des Lanc^^. Jamais je ne me consolerai de ne pas emporter d'ici une copie de VÉsope^ une esquisse de Vînfante en rosCy une petite copie des Pileuses. Mais il faut y renoncer. La vie est trop courte, les jours aussi; le temps passe trop vite et nous peignons trop lentement.

J'emporterai quelques études peintes et quelques aquarelles d'après des mendiants, et un grand nombre de croquis. J'aurais aimé t'envoyer pour tes étrennes une étude quelconque; mais je tiens à m'entourer de toutes celles que j'ai faites ; je ne saurais laquelle t'envoyer : ce serait celle-là dont j'aurais besoin.

Si tu voyais la place Mayor depuis une semaine ! C'est merveilleux I Elle est couverte de tentes qui ne ressemblent guère à nos boutiques du jour de l'an à Paris et qui abritent des monceaux d'oranges, de limons, de grenades, de raisins, d'olives et de fruits de tous genres. De loin, on dirait un campement arabe. J'ai commencé deux grandes esquisses de cette foire, bien éclairée par le beau soleil de Madrid. Le temps est très-beau,

230 GORRESPO.NDANCE DE HENRI REGNAULT.

et il n'a pas fait froid depuis plus d'un mois. Le soleil est resplendissant aujourd'hui et le ciel plus beau que votre ciel parisien au mois de juillet.

Jusqu'à présent nous avions fait de vains efforts pour avoir des gitanes chez nous. Nous étions parvenus une fois à en amener une. Mais elle s'était contentée de nous dire la bonne aventure, et n'avait jamais voulu consentir à poser. Elle avait promis de revenir, mais nous ne l'avons plus revue.

Hier enfin, nous en avons rencontré trois, place Mayor. Elles ont passé la journée à l'atelier. Nous en avons fait une étude : elles sont superbes. L'une d'elle est enceinte; je serai parrain de son petit qui doit naître dans le courant de janvier : je suis curieux d'assister à une fête gitane. Me voilà de la famille. Nos trois amis d'aujourd'hui nous en amèneront deux autres demain. J'espère qu'elles nous donneront des lettres de recommandation pour leurs frères d'Andalousie, afin que nous soyons bien reçus chez eux l'année prochaine.

Nous allons parfois le soir dans un petit bouge qui doit être le lapin blanc de Madrid, à la plaza de la Cevada, dans la calle de Toledo. C'est le rendez-vous des maquignons, bouchers.

portefaix , fruitiers et torreros. Ony voit des types à faire peur à un mort! mais il y a là une certaine Dolores qui chante des seguedillas, gitanas^ ronclenas^ palos, etc., avec une voix splendide de contralto, de ces contraltos comme on n'en entend nulle part; c'est presque un ténor, et quel ténor! Une voix qui fait vibrer tout le cabaret. Cette femme est belle comme la plus belle statue antique, plus belle même, car elle a des yeux qui regardent, une bouche et des narines qui respirent, et des cheveux ondulés comme des serpents et d'un beau noir brillant. Nous sommes devenus amis et elle doit venir chez nous un de ces jours. Je veux faire d'après elle une étude pour ma Judilh. Il me sera impossible de trouver ailleurs une tête aussi belle; je ne crois pas qu'il y en ait au monde...

A SON FRÈRE

8 janvier 1860.

... Le portrait de Prim est arrêté depuis plusieurs semaines. Les personnages accessoires sont à peu près terminés, et dans le reste du tableau certains morceaux sont assez avancés, d'autres à l'état d'ébauche seulement. J'ai encore besoin de faire quelques bouts d'études aux écuries, où je n'ai encore pris que des croquis qui ne me sufiîsent plus. Dès que le temps se radoucira, j'irai

faire deux ou trois pochades d'après nalure, afin d'avoir la place exacte des reflets et des luisants du poil. J'aurais peut-être dû pousser plus loin le cavalier, mais je n ai pas les éléments désirables pour terminer mon cheval, et c'est sur lui que je compte pour me donner la gamme de tout le tableau.

Je ne crois pas pouvoir faire poser le général qui est si occupé. On en a fait heureusement une belle photographie qui me servira beaucoup. Qui sait! Ce sera peut-être le seul renseignement avec lequel il me faudra exécuter la'tête du général.

Par bonheur, elle est placée haut dans la toile, et il me sera permis de la traiter un peu plus largement.

Depuis quelques jours nous faisons à l'atelier des études de gitanes et gitanas, et si nous avions plus de temps, la bohème tout entière nous passerait par les mains. La première gitana a été très-difficile à décider; elle s'est contentée de nous dire la bonne aventure et rien n'a pu la faire rester.

Un autre jour, nous nous sommes adressés à un groupe de trois jeunes gitanas qui, par curiosité, et sans rien dire à leur famille, sont venues exactement le lendemain. Malgré l'i-

dée superstitieuse qui leur défend de se faire portraiturer, sous prétexte que cela les ferait mourir, l'une des trois a posé. Nous avons partagé avec elles notre modeste déjeuner et quand elles ont vu que nous étions de bons garçons et que nous les traitions comme des princesses, elles ont pris confiance et nous nous sommes quittés bons amis. Le lendemain elles sont revenues et nous avons fait poser les deux qui n'avaient pas posé la veille. Le surlendemain elles étaient quatre: deux jours après elles amenaient leurs petits frères, puis les grands frères, puis les maris qui s'extasiaient sur les portraits déjà faits. Un jour, ils vinrent au nombre de douze !

Tous voulaient poser, et ils se disputaient, chacun prétendant être plus beau que les autres et voulant se faire retratar en premier.

Nous leur avons fait comprendre que nous n'étions pas des machines et que nous ne pouvions les faire tous à la fois : ils viendraient deux par deux, parce que pour travailler il fallait être tranquille et ne pas entendre de bruit. Depuis lors ils ne viennent que deux à la fois. Ils sont fort intelligents et bons enfants. On les calomnie, on les maltraite en Espagne et on a tort ; on ferait mieux de les utiliser, car ils sont forts et mahns. Quelques-uns sont superbes ; ils posent

comme des anges. Je me promets du plaisir, à mon retour, à te montrer mes études qui seront nombreuses, si je continue ainsi. Je crois avoir dit à mon père, dans ma dernière lettre, que j'allais être parrain d'un petit gitane que la senora Franciscana va mettre au monde.

Avant-hier j'ai été voir la future mère, sous la conduite de son brave homme de mari, qui m'a mené dans la petite bourgade qu'habitent les gitanes, hors de Madrid, près de Chambéry et de Rituan : il faisait nuit. Nous sommes entrés dans une longue maison, composée d'un seul rez-dechaussée divisé en plusieurs petites chambres. Chaque famille en occupe une ; un feu de braise est allumé au milieu de la pièce sur le carreau même de la chambre. D'un côté sont les paillasses sur lesquelles ils dorment. Ils sont assis autour du feu, les enfants sont nus, couverts seulement d'une petite chemise déguenillée. Les ânes se promènent dans les chambres et passent de Tune à l'autre, mangeant les brins de paille qu'ils trouvent par terre.

Nous avions apporté, Clairinet moi, troisbouteilles de vin que nous avons distribuées à ces braves gens. Un beau jeune homme jouait de la guitare, un autre chantait, les femmes marquaient le rhythme en frappant leurs mains et les

enfants dansaient. Nous étions tous accroupis dans la plus grande pièce, excepté ma future commère qui était souffrante et étendue sur la paillasse ; la scène était éclairée par une petite lampe antique.

On fit circuler les bouteilles de vin ; les Espagnols ne trinquent pas ; on passe un verre ou une bouteille et chacun doit y tremper ses lèvres à tour de rôle. Ce serait impolitesse de refuser son tour.

Rien n'est plus curieux que l'intérieur de ces familles, où règne le plus souvent une grande misère. Les hommes sont presques fous maquignons et font des échanges d'ânes et de mules. Ils ont la réputation de ressusciter les ânes morts et de faire courir ventre à terre les cadavres des mules. La vérité est qu'ils sont trèsbons cavaliers et savent très-bien faire valoir leur marchandise ; les femmes courent les rues en disant la bonne aventure.

Quand le jeudi, jour du marché, le père de famille a fait une bonne affaire, on mange un peu au logis pendant le reste de la semaine ; mais ce n'est pas tous les jours fête.

Malgré leur pauvreté , presque tous ont des boutons d'argent à leurs vestes et à leurs pantalons, et il n'est pas une femme qui n'ait de belles

boucles d'oreilles et de belles chaînes d'argent. Ils attachent une grande importance à Texterieur et sont généralement très-coquets.

Après un séjour de trois quarts d'heure au milieu de nos braves amis, nous nous sommes remis en route sous la conduite de deux beaux gaillards armés de leurs gourdins, qui nous ont accompagnés jusqu'aux portes de Madrid par des chemins fort détrempés.

Je suis de la famille et le nom du senor don Enriqiie (c'est moi) est dans la bouche de toute la bohème. Ils me témoignent une grande amitié, me font des vœux de santé et de salut toutes les fois qu'ils me voient : ils parlent comme des grands prêtres avec une certaine emphase et des gestes très-nobles et majestueux. Ils me répètent souvent : « Senor don Enrique vaya usted cou Dio y consalud. Allez avec Dieu et le salut. » Ou encore : c( Vaya usted cou la Virgen santïsma. Allez avec la très-sainte Vierge. Que Dieu écarte tout danger de votre chemin, que le ciel tombe sur

nos tètes s'il vous arrive malheur comme

vous êtes un personnage de muclio merito^ de beaucoup de mérite, que Dieu ne vous fasse jamais mourir, » etc., etc. Us ne plaisantent pas, et si on avait le malheur de se moquer d'eux, ou de les traiter légèrement, il n'y aurait rien à en

faire, car ils sont d'une fiedé prodigieuse et n'ont peur de rien. Ils ont une grande admiration pour ma peinture et me trouvent plein de grâce dans mes mouvements : je les ai épatés l'autre jour en marchant sur les mains et en sautant deux chaises à pieds joints et cinq chaises avec élan! Ils disent qu'ils n'ont jamais vu cela, et dei)uis ce jour-là ils m'estiment encore plus : j'ai enlîn trouvé des gens qui me comprennent !

A partir de la semaine prochaine, je cesse mes études de gitanes et je me remets au portrait de Prim. Une fois ce portrait fini, je fais ma rentrée au musée, je termine ma grande copie et, si Bios quiere, je fais quelques esquisses à mon usage.

Ici s'élève une grande question? Serai-je forcé de me rendre à Rome sans avoir fini ma copie, pour me mettre à mon envoi de seconde année, que je ne pourrai faire consciencieusement, si je ne le commence pas bientôt? Vais-je couper brusquement une série d'études intéressantes pour me retourner d'un autre côté ? vais-je quitter Madrid au moment où il me serait si utile d'y rester ?

Un peu plus familiarisé avec les maîtres espagnols, avec la nature qu ils ont reproduite et que je viens d'étudier moi-même, au moment où il me serait si utile de faire quelques copies

258 CORRESPO^^DANCE DE ÏIENRT REGNAULT.

au musée, je vais me dépayser ! Et , sans savoir si je pourrai jamais revenir à Madrid, je vais interrompre mes travaux, à Theure où ils deviennent plus intéressants et où je suis plus à même d'en tirer tout le fruit désirable!

Il me reste une lueur d'espoir. Pourquoi ne ferait-on pas une inversion d'envoi ? Ma copie serait mon envoi de seconde année et, pour la troisième année, j'enverrais le tableau que je dois cette année. De cette façon, je pourrais rester un mois ou deux de plus à Madrid, ce qui me serait plus profitable que six mois ailleurs. Me faire quitter Madrid maintenant c'est me faire perdre un an. M. de B***, qui est grand ami de M. de Nieuwerkerke, lui demandera si la chose est possible. S'il répond oui, je travaille à Madrid jusqu'à la fin du mois, j'envoie la copie des Lances et une autre avec, celle des Fileuses par exemple. Puis je retourne à Rome préparer mon envoi pour l'année suivante et, au moment où l'été devient mauvais à Rome, je vais en Espagne ou ailleurs, réunir de nouveaux matériaux pour plus tard.

Si on me refuse ce changement et si on me force à partir, je quitte Madrid en février, je fais à Rome mon envoi, puis je reviens en Espagne Tété prochain. Mais je suis alors obligé de m'ar-

rêter encore à Madrid, ce qui raccourcit de beaucoup mon voyage en Andalousie, et m'empêche sans doute de passer en Maroc au mois d'octobre Enfin nous verrons

Prim, comme tu le sais, est aujourd'hui ministre de la guerre et pour ainsi dire chef souverain d'Espagne, position qui lui nuit un peu : on trouve qu'il fait des maladresses qu'un jour il paiera peut-êlre cher. Mais il ne m'appartient pas déjuger les hommes d'État.

Le portrait de Prim est presque fini ; il lui manque encore la tête, pour laquelle j'ai une assez bonne photographie ; une séance du grand homme me suffira pour lui donner la dernière touche. Je ne crois pas pouvoir le faire poser, il est trop occupé...

A SON PÈnE.

4 février 1869.

Je serai en mesure de partir le 20 ou le 25 au plus tard, si je suis payé; car sans cela je serai retenu prisonnier à Madrid. Le marchand de couleurs sera millionnaire à noire départ.

*240 GORRESPOiNDAiNCE DE IIENPa HEGMULT.

A SON PÈRE

12 février 1869.

Depuis le commencement de février, nous avons eu un temps idéal, comme on en rêverait dans tous les autres pays pour le mois de mai. Cela a ajouté beaucoup de gaielé au carnaval, qui, pourtant, au dire des Madrilènes, a été inférieur à ceux des années précédentes. Cela se comprend après une crise comme celle que Ton vient de traverser et avec les inquiétudes que Ton a pour l'avenir !

Quoi qu'il en soit, pour nous autres étrangers, le Prado était délicieux sous ce beau soleil, et tout rempli de femmes ravissantes. On aurait dit qu'une fée de bon goût avait choisi sur toute la terre les plus jolis minois pour les réunir au Prado. Les masques n'en paraissaient que plus grotesques et plus fantastiques.

Ce qu'il y a d'agréable ici, c'est que la canaille ne vient pas salir l'aspect de ces fêtes, ou que, du moins, elle a assez de tenue et d'élégance pour ne pas les déparer. Cela permet plus d'intimité. La haute bourgeoisie et la noblesse ne craignent pas alors de prendre part à toutes ces réjouissances publiques, où elles sont certaines de ne pas être assaillies d'insultes et de grossièretés. Le costume des femmes comme il faut, étant

très-simple, et la petite ouvrière ou la manola, sachant le porter avec la même aisance et la même distinction naturelles, elles peuvent se mêler et se coudoyer sans disparate, et il est permis, même à un habitant de Madrid j de les confondre.

Tout le côté du Prado adosse à la colline du Retiro et deux terrains qui avoisinent la porte d'Alcala sont couverts de plusieurs rangées de chaises et ressemblent à un parterre de fleurs éclatantes, où les ombrelles aux couleurs les plus gaies sont pressées pêle-mêle et se touchent presque, sans offrir un aspect discordant. Sous chacun de ces brillants champignons, on voit luire dans la demi-teinte des yeux noirs, presque toujours jolis, mêmequand leurentouragelaisseà désirer. A Madrid, il y a peu de femmes privées de ce beau teint mat, qui paraît encore plus distingué et plus fin dans l'ombre, et auquel le voisinage d'aucune couleur ne peut nuire. Néanmoins la mantille noire lui sied mieux que tout, et, grâce à Dieu, les femmes sont assez coquettes pour ne pas renier encore cette mode ancienne. Par-ci, par-là, cependant, on voit pointer déjà l'oiseaumouche ou Taile de faisan de vos petits chapeaux parisiens.

Devant et derrière cette ravissante pépinière

circulent les hommes. Beaucoup, masqués, intriguent les femmes, et, avec cette petite voix de fausset qui est de rigueur quand on a un masque sur la figure, ils déclinent imperturbablement le verbe connaître : « Je te connais, tu me connais, tu ne me connais pas, tu ne me connaîtras pas, je t'ai connue, je voudrais "bien te connaître ! » Puis, de chaque côté du Prado, avance lentement une file de voitures, et, entre les deux files, galopent des cavaliers revêtus pour la plupart de costumes assez drôles. Ils cherchent dans les voitures les femmes qu'ils connaissent pour aller leur dévoiler leurs petits secrets, ou leur poser des questions indiscrètes. Les masques piétons sautent derrière les calèches, ou s'introduisent dans les voitures fermées et entament des conversations pleines d'intérêt, où le ti conosco^ je te connais, et le ti quiero^ je faime, doivent être répétés.

En somme, tout cela est très-gai, et si les Espagnols avaient Pentrain parisien, avec leur beau soleil et leur liberté, ils s'amuseraient bien plus encore.

De temps en temps, on entend dans le lointain une musique de guitares, flûtes, violons, panderbas, tambours de basque : elle approche peu à peu et on voit défiler des troupes d'étudiants, les

uns en costume de Grecs modernes, les autres dans le véritable costume des étudiants du temps de Goya, chapeau claque noir, posé en travers, et ayant, en guise de cocarde, une cuiller et une fourchette de bois, soutanelle, culotte courte, bas noirs, petite cape noire rejetée sur l'épaule gauche, afin de laisser au bras droit l'agilité suffisante pour manier la pandereta ou la guitare.

Les étudiants ont conservé Tusage ancien des^ sérénades dans les rues. Autrefois, ils se répandaient en bandes de trente ou quarante, jouant guitare, flûte, mandoline, et précédés d'un nombre égal de postulants, ainsi nommés parce qu'ils étaient chargés de demander l'aumône aux passants, de monter par les fenêtres grillées jusqu'aux balcons des premiers et seconds étages, et d'arracher quelques sous aux belles dames que la musique y avait attirées.

Cet argent-là leur permettait de payer leurs cours et de faire durer leurs études aussi longtemps qu'il le fallait. C'est cet usage qu'ils ont conservé et mettent en pratique pendant le carnaval. Avant que le monde soit réuni au Prado, ils parcourent les rues, jouant leurs sérénades ou plutôt leurs aubades (car c'est le matin), et l'argent qu'ils recueillent leur paie quelques bons dîners aux jours gras et le prix de leurs cos-

tûmes. Leur musique remplace avantageusement l'horrible corne du carnaval qu'on entend rugir jour et nuit à Paris jusqu'au mercredi des Cendres.

Dans une rue écartée, nous avons vu danser à des Gallegos la danse du bâton : c'est exactement la danse des nègres d'Afrique. Ils ont dû l'emprunter aux noirs, et ils font bien de la garder, car elle est fort originale,

Le mardi gras, à l'atelier, nous nous préparions à sortir pour aller au Prado ; il était quatre heures. Tout à coup, quatre ou cinq masques épouvantables s'introduisent chez nous, nous donnant des poignées demain à tout rompre. Un affreux marquis du siècle dernier, qui avait des jambes superbes, nous tapait dans le dos en poussant des cris effrayants. Au bout de quelques instants, il retira son masque : c'était Lola, la belle et incomparable Dolores, notre chanteuse à la tête antique de la place de la Cebada. Elle nous rendait visite avec son guitarero, son père, son cousin et le cousin de son cousin. Nous ne nous attendions plus à pareille faveur. Après quelques copias de jaleo^ qui résonnaient dans notre atelier comme dans une église, et quelques pas de danses espagnoles, nous nous sommes rendus au Prado, puis nous avons dîné ensemble.

Après dîner, nous avons parcouru les petits cafés des bas quartiers, du côté de la rue de Tolède. Le marquis a chanté avec une voix plus belle que jamais; les doigts du guitarero étaient plus agiles que d'ordinaire ; le danseur Miguel faisait des pas et des trépignements fantastiques qui feraient pâlir votre beau Mérante.

Vers minuit, nous sommes revenus à notre boui-boui ordinaire de la place de la Cebada. Nous y avons trouvé de beaux toreros et entre autres, le dieu des picadores (el Francés), l'incomparable Domingues, en Thonneur de qui Lola improvisa des copias au milieu de ses jugnetas.

La fête, alors, a recommencé. Ces beaux toreros, si élégants dans leur veste de majo, leur pantalon collant et leur belle ceinture de soie, ont chanté el dansé, s'accompagnant de battements de mains, de castagnettes, etc. Le marquis Lola se reposait du chant par la danse ; c'était inouï. Le plus étonnant, c'est que jamais ces gens-là ne sont canailles; ils s'offrent entre eux des tournées de rhum ou d^aguardiente^ comme le feraient des grands seigneurs, avec une grâce franche et loyale. Ali ! le beau peuple! Et dire qu'on n'en sait pas tirer parti !...

Le mercredi des cendres, nous sommes allés près du canal, sur les bords du Manzanarès,

246 CORRESPOjN'DANCE DE HENRI REGNAULT. voir Venterrement de la sardine. Tu as peutêtre vu à FAcadémie de San Fernando, à Madrid, un petit tableau de Goya qui représente un épisode de celte grande fête populaire.

Tout le peuple se rend là hors la ville. On passe toute l'après-midî sur l'herbe, près du fleuve; on danse, les mascarades circulent. De petites bières sur lesquelles sont croisées deux sardines, sont portées par des masques aux grosses têtes. Puis on chante des chants funèbres en suivant feu madame Sardine, et le soir, on l'enterre pour de bon... dans son estomac : ripaille sur toute la ligne. C'est alors que les étudiants se servent de leurs cuillers en bois et dévorent, assis par terre, poissons et pucheros, le tout arrosé de val dePenas,

Une scène qui au fond n'avait rien de drôle, et qui fut du plus haut comique, se passa le mardi gras à six heures du soir. En Espagne (à Madrid du moins), lorsqu'on porte les derniers sacrements à un malade, le prêtre monte dans un fiacre et se fait accompagner à la maison du mourant par des hommes qui tiennent des torches et secouent des clochettes. Il faisait presque nuit; la foule quittait le Prado en descendant ]a carrera San Geronimo alla calle d''Alcala, lorsque retentit le tintement des clochettes. Le cortège décrit

plus haut vint à passer au même instant. Selon l'usage espagnol, les hommes et les femmes se mirent à genoux. Rien ne se peut imaginer de plus grotesque que ces masques à têtes de chameaux, de singes, de diables, à grosses têtes d'Anglais en carton, se précipitant pieusement à genoux. C'était peu imposant.

Mon portrait de Prim est fini, sauf la tête qui est suffisamment avancée pour être terminée en deux petites séances d'après nature, que j'espère obtenir bientôt...

A M, CAZAtlS.

16 février 18G9,

Laisse-moi f emmener avec nous, à onze heures et demie du soir, dans ces petits trous de la calle de Toledo, sortes de cabarets espagnols fréquentés par les gens du peuple et des torreros. Assieds-toi avec nous; accepte ce que t'offrent franchement et de bon cœur ces braves gens élégants et beaux avec leurs foulards et leurs vestes de majo. Ils te passent leur verre, bois dans leur verre ; ils seront heureux après t'avoir fait cet honneur, d'y tremper aussi leurs lèvres. Écoute la belle Lola, écoute-la chanter avec son beau contralto tendre, ces longues complaintes gitanas, ou ces juguetas interrompues par de grands soupirs filés sur les sons graves, pendant que la

guitare brode, avec une grâce exquise, sur un rhythme toujours le même, qui vous emporte on ne sait où. Puis, holà, holà, holà! On s'anime, on claque des mains en mesure. Puis on entend sur le plancher les trépignements d'un beau picador, qui danse en montrant ses dents blanches, et en agitant de droite à gauche avec un mouvement circulaire son bassin étroit, serré par une large ceinture de soie, sur laquelle retombent deux grosses chaînes d'or. Lola enjambe un banc ou une table, et, déroulant ses beaux cheveux tordus, elle baisse la tôle ou la renverse en arrière, et commence en face de l'autre le même tortillement électrique! Car la danse du ventre, celle qu'on danse en Orient, est la vraie danse espagnole, et c'est là certainement un souvenir de l'occupation maure...

J'ai bien failli, cesjours-ci, mourir empoisonné. Un de ces matins, pressé par la faim (et la soif du travail), je mange un morceau de pain, ayant mes pinceaux à la main ; je le coupe avec mon couteau à palette, et le soir, je suis pris de convulsions et de douleurs horribles dans l'estomac ; je me tords, je fais le saut de carpe du singe tracassé : (( J'étais empoisonné! » Fort heureusement, je vais bien maintenant; mais il est écrit que je mourrai de mort violenfe.

CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT. m

A SON PÈRE

15 février 1869.

. . . J'ai passé deux heures et demie avec Prim, dans son cabinet, il y a trois jours. J'ai pris quelques notes d'après lesquelles j'ai dû le terminer. Les personnes qui l'ont vu le trouvent très-ressemblant.

Tu trouveras peut-être l'exécution un peu lâchée. Mais j'ai craint de perdre la ressemblance en cherchant à pousser plus loin. Demain, je pars. Nous avons un temps d'été splendide, qui me fait espérer une bonne traversée. . . .

17 février 1869*

Je ne suis pas encore parti. On me promet une petite séance de Prim pour jeudi !

A SON PÈRE

20 février.

J'ai eu bon nez de changer ma toile de place. Jusqu'à présent, j'y avais travaillé toujours à la même place, au fond de l'atelier, pour avoir suffisamment de reculée. J'ai changé l'effet, en la rapprochant un peu de la lumière et en Téclairant du côté opposé. Cela m'a fait voir que mon ciel était pâle, froid, sans consistance. 11 m'a fallu le refaire. Je suis bien heureux de m'apercevoir de cela à temps...

m CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT.

Des ennuis beaucoup plus graves étaient réservés à Regnault. Le général, qui ne connaissait pas son portrait, ne vint le voir qu'au dernier moment; il n'en fut pas satisfait, et ne cacha pas son mécontentement. Était-ce, comme il le disait^la ressemblance qui faisait défaut? Ne se sentait-il pas plutôt mal à l'aise au milieu de cette foule bigarrée, de ces généraux qu'il songeait dès lors à abandonner? Peu importe. Toujours est-il que ses observations, laites d'un ton sec et hautain, furent très-pénibles à Regnault. Celui-ci ne répondit rien, quitta Madrid le même jour, et écrivit à Prim de Barcelone. Nous ne citerons pas cette lettre, mais seulement un passage de celle qu'il adressa en même temps à son père.

Ma lettre, écrit-il, ne sort pas des Hmites de la politesse, mais elle prévient le maréchal que je suis décidé à ne faire aucun changement au tableau, et que, ne voulant pas le condamner au supplice de se voir sans cesse sous les traits d'un homme indécent qui ne s'est pas lavé la figure (ce sont ses propres expressions), ni retirer, en changeant sa coiffure, le côté héroïque

GORRESPOiNDAISGE DE HENRI REGNAULT. 251

et légendaire que j'ai cherché à lui donner, je le prie de vouloir bien oublier son portrait comme un mauvais rêve...

...Son intention me paraît évidemment être de reléguer ce portrait dans un grenier quelconque. Or, grenier pour grenier, je préfère le mien au sien. Je souhaite plus de chance et de succès à ceux qui auront l'honneur insigne de le représenter, et je termine en le priant de croire à mon regret de n'avoir pu le contenter...

J'oubliais de te dire que bon nombre de personnes sont venues voir le périrait; celles qui connaissent bien l'original le trouvent très-bien, d'une ressemblance frappante et prise du bon côté. Quelques artistes espagnols qui Font vu le trouvent aussi très-bien, et ils semblent le dire bien franchement.

Tu vois que ce portrait ne m'a pas donné beaucoup d'agrément, j'espère que dans mon pays on sera plus aimable pour moi...

Nous repartons demain pour Marseille où nous arriverons jeudi. Peut-être pourrons-nous reprendre le bateau le môme jour. Nous serons donc à Rome samedi soir.

Nous avons suivi Regnault pas à pas, dans ses émotions, dans ses études, dans ses plai-

sirs même. Il nous reste, avant de terminer le récit de ce voyage, à faire remarquer combien est grande la différence entre les impressions reçues alors en Espagne par le jeune artiste et celles qu'il avait précédemment ressenties à Rome.

Là c'était la beauté de la campagne qui l'avait séduit, le spectacle de la nature qui l'avaient ému, mais les maîtres l'avaient effrayé, et il n'avait pas osé les aborder.

A Madrid, au contraire, il s'éprend avec passion des types ou des costumes nationaux et surtout de la peinture des maîtres espagnols, et il désire avec une ardeur enthousiaste faire d'après eux une suite d'études et de copies aussi intéressantes qu'utiles pour son avenir.

Mais le temps lui manquait. C'est à Rome qu'il devait exécuter son second envoi et le règlement l'y appelait. Il partit à regret : malgré son travail continuel, malgré les nombreuses études qu'il avait peintes d'après nature et d'après les maîtres, il ne croyait pas avoir tiré de son séjour à Madrid tout le profit qu'il s'en était promis.

GOHRESPOINDANGE DE liENRI REGNAULT. 255

Nul retard n'était possible cependant, car le temps qui lui restait était à peine suffisant pour mener à bien un Envoi tel qu'il le méditait.

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