‹ Correspondance de Henri RegnaultChapitre 9 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Espagne. — Madrid. — La révolution espagnole. — Portrait du général Prim.

A M. A. DUPARC

. . septembre 1868.

Il y a bien longtemps que je ne t'ai écrit : je suis excusable, parce que tu sais qu'en voyage on n'écrit pas beaucoup, et quand, le soir, bien fatigué, on a griffonné dix ou quinze pages à son père, on n'a plus qu'une idée, celle de se coucher avec la pensée et le désir d'écrire aux amis le lendemain ; mais le lendemain, on n'est pas toujours bien disposé. Bref, j'ai fini le portrait de madame de D*** à Plassac dans la Charente- Inférieure, puis je me suis en toute hâte rendu à Bayonne, où Clairin devait m'attendre et m attendait en effet depuis quinze jours. Comme il commençait à s'ennuyer, il avait quitté Bayonne pour Saint-Jean-de-Luz.

A Saint-Jean-de-Luz, je ne trouvai encore qu'une lettre m'annonçant qu'il était à Vittoria. Mais j'appris qu'il y avait à Bilbao des fêtes et quatre combats de taureaux auxquels la reine devait assister. J'y allai, ce qui fit attendre Pinfortuné Glairin cinq jours de plus...

J'arrivai à Bilbao le soir à six heures, ayant manqué la première journée de fêtes et la première course... Avant le souper, nous nous sommes rendus sur la promenade publique et nous avons vu, en très-grand nombre, les plus jolies femmes qu'on puisse rêver : on peut dire que toutes sont bien, les unes ravissantes, et les autres (les plus mal) encore pleines de grâce. Ce- soir nous avons visité un peu la ville, qui semble charmante et d'une propreté irréprochable. Les maisons, couvertes de ces sortes de moucharabis, qu'on appelle, je crois, dans le pays, mirador^ doivent avoir beaucoup de caractère et présenter au soleil de jolis effets.

Les Espagnols m'ont paru jusqu'ici d'une politesse et d'une complaisance parfaites. Mais je ne comprends rien à leur langue et je crois que l'italien me gêne plutôt qu'il ne m'aide...

A SON PKl'.E.

Lundi

Aujourd'hui je me suis offert, à six heures du matin, l'arrivée des taureaux et leur entrée dans les écuries. C'est très-amusant. Puis, après quelques promenades dans la ville et le dînera deux heures, nous sommes allés à la course. Il y avait six taureaux, tous d'une grande beauté. Les deux derniers Font emporté sur les autres par leur vigueur et la franchise de leurs attaques.

J avoue que la lutte avec les picadors m'est très-désagréable : ces chevaux éventrés, ces hommes renversés à chaque instant et qui en tombant courent de grands dangers, tout cela m*a fait une impression pénible. Mais la partie des matadores, banderilleros, espadados, etc., est vraiment d'un joli effet. Il y avait des costumes merveilleux de richesse et d'originalité dans l'arrangement des tons. Malheureusement tous les taureaux n'ont pas été bien tués. C'est affreux de voir cespauvres bêtes harcelées et complètement étourdies par tous leurs ennemis à manteaux et par les cris de la foule. Tout en trouvant cela très-trisle, j'étais pourtant bien heureux de le voir; j'y retournerai demain. Le taureau a parfois de beaux mouvements et, parmi les hommes, il y en a qui se présentent avec une telle aisance et une telle

élégance, que, tout en regrettant au point de vue moral et humain que cela puisse être, on trouve là un spectacle plein d'intérêt au point de vue artistique.

Demain matin, on lâche dans les rues un taureau avec des boules aux cornes. C'est le plus grand plaisir qu'on puisse offrir au peuple, que celui de se sauver devant le taureau, de se faire bousculer et de bousculer lui-même.

Comme le taureau passera sous mon balcon du premier, je me payerai ce spectacle. Puis, je me mettrai en route pour Burgos où je trouverai Clairin ; nous serons donc enfin réunis ! ■

A SON PÈRE

Ce...

Je suis à Burgos depuis hier. J'ai trouvé à la gare Clairin qui m'attendait, suivant l'habitude qu'il avait prise depuis quelques jours de venir voir si j'arrivais. Ma tête pelée l'a bien surpris, mais il m'a trouvé bonne mine. Le fait est que je suis mieux portant qu'autrefois; tout mon mauvais sang est parti ; je suis purifié !

Quelle merveilleuse cathédrale ! Il y a des ornements d'une richesse et d'une originalité étonnantes. Et ce chœur? quelles boiseries! nous travaillons là dedans à force. Demain encore, grande et dernière séance de cathédrale. Après-

GORRESPONDANGK DE HENRI REGINAULT. 179

demain, nous allons voir un couvent intéressant aux environs de Burgos.

Dans la cathédrale nous voyons d'admirables mendiants. 0 Vélasquez ! on le pressent à chaque pas, on le retrouve, lui et ses tons de vêtements marrons, avec des chairs grises et fines. Il y aurait des tableaux à faire partout : dans les rues, dans les marchés...

Et les combats de taureaux ! J'en ai vu quatre à Bilbao ! Pauvres taureaux , si braves et si martyrisés !

J'ai un tableau en projet ; c'est une scène de combat de taureaux ; cela paraîtra un jour...

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