‹ Correspondance de Henri RegnaultChapitre 11 sur 26 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Troisième séjour à Home. — Judith. — Salomé. — Départ pour Grenade. — L'Aliiambra. — Tanger.

Régna ait arriva à Rome dans les premiers jours de mars, après une traversée longue et pénible. En effet, l'argent sur lequel il avait compté pour payer ses frais de toiles et couleurs et ses dépenses de route, lui avait fait défaut, Prim ayant refusé son portrait tel qu'il était, et l'artiste ne voulant pas le retoucher.

A M. A. DUPARC

Rome, mars 1869.

Je suis à Rome depuis quelques jours. J'ai eu vers la fin des ennuis avec le portrait de Prim. Il n'était pas content de sa pose, se trouvait dépeigné, indécent, etc.. Bref, j'ai gardé le por-

Irait pour moi et il arrivera à Paris le 17 ou le 18 mars.

Tu le vois, je ne suis pas né pour faire fortune. Il m'a fallu revenir de Madrid comme un pouilleux, regrettant qu'il n'y eût pas de sixième classe dans les chemins de fer et sur les bateaux à vapeur, et obligé de me contenter des troisièmes!!! par un vont et un froid horribles. Quant aux deux aquarelles que je t'avais promises, j'hésite bien à te les envoyer et je ne m'y déciderai que si je me vois dans l'impossibilité d'en faire de meilleures. J'ai passé avant-hier la journée chez Fortuny et cela m'a cassé bras et jambes. 11 est étonnant ce gaillard-là ! Il a des merveilles chez lui ! C'est notre maître à tous. Si tu voyais les deux ou Irois tableaux qu'il termine en ce moment et les aquarelles qu'il a faites ces derniers temps ! I ! C'est ça qui me dégoûte des miennes!

Je vais faire avec quelques variantes ma Judith pour l'exposition des Envois.

La voix commence à me revenir un peu ; mais, à Madrid, j'ai bien cru qu'elle était partie pour toujours. Je suis resté deux mois avec une extinction de voix complète, ne pouvant plus proférer une seule parole. J'avais négligé une trentaine de rhumes accumulés et cela tournail à la

bronchite chronique, à la laryngite, etc. J'ai pris des potions homœopathiques, mais elle ne m'ont rien fait ; alors je me suis laissé traiter par dame nature et j'ai commencé à aller mieux ; enfin, j'ai consulté un médecin espagnol très-fort, disait-on : bref, en quatre jours il m'a guéri en me faisant boire de l'eau de Loeches (c'est une source près de Madrid). J'ai perdu forces et couleurs, mais aussi mon enrouement, comme par enchantement. Mon teint s'est éclairci, j'ai repris en deux jours et je suis maintenant frais et rose. Je ne puis pas encore chanter, mais la voi:^ revient.

Nous devons repartir pour l'Espagne en juin. Je finis ma copie ; puis en avant vers le sud et le Maroc! C'est-îà que nous allons nous perfeclionner dans l'aquarelle. Ah! Fortuny, tu m'empêches de dormir!,..

A peine revenu, il se met à l'œuvre avec ardeur, et reprend la toile que. Tannée précédente, il avait abandonnée sur la demande de M. Hébert, Le 22 mars, il pouvait déjà écrire:

A SON PÈRE

Rome, 22 mars 1869.

J'ai à peu près ébauché mon envoi, auquel j'ai fait de nombreuses modifications ; puis j'ai commencé une étude d'une petite Chaucharde qui a une vraie tête de faunesse. Je compte finir sous peu le corsage et la dentelle du portrait de madame de D. . . qui m'est arrivé en parfait étal, pas jauni et pas noirci, et en retoucher le fond.

J'ai fait aussi un portrait au crayon de la duchesse de M..., et lous ceux qui l'ont vu l'ont trouvé très-bien.

Prim a répondu à ma lettre de Barcelone

par une lettre excessivement polie, s'excusant de ses manières un peu brusques, etc. . . Il espère me revoir à mon relour à Madrid, mais ne me dit pas du tout s'il prend le portrait. Je ne voudrais donc pas que le bruit de ma mésaventure pécuniaire se répandît trop, et il serait fâcheux que quelque ami maladroit, pour me faire mousser, racontât ou fit raconter l'affaire par quelque écrivassier de petit journal, toujours en quête de cancans, et qui s'empresserait de profiter de l'occasion d'éreinter Prim ou de plaisanter sur son caractère. Cela pourrait me faire beaucoup de tort, car on croirait là-bas que j'en suis Fin» stigateur..

Malgré son ardeur au travail, Regnault n'avait plus retrouvé à Rome ses enthousiasmes du premier séjoun II avait hâte de terminer son envoi et de se sentir libre de nouveau.

A y. BUSSINE.

Rome 1869.

Je suis impatient de me remettre en

voyage ; Rome ne me convient pas, je ne m y sens pas respirer à pleins poumons. J'ai touché à des pays nouveaux, je dois aller passer quelques mois au Maroc et je suis comme le petit gourmand qui a vu chez un pâtissier un beau gâteau bien appétissant et qui, rentré chez lui, ne trouve qu'un morceau de pain rassis à manger. J'ai faim ici et n'ai pas de quoi manger « Vrai, je n'ai pas d'entrain à Rome ; l'Italie est trop connue et trop exploitée, il y a trop de mendiants dressés à demander un sou pour acheter du macaroni, ce qui ne manque pas de faire rire les dames ; il y a trop d'étrangers, trop de guides. A certains jours je quitterais volontiers tout pour chercher un coin de la terre où je sois frappé et ému, sans être aussitôt refroidi par la vue d'un parasol, d'un I voile vert ou d'un chapeau de feutre.

Je travaille pourtant ferme et dru pour me

sauver plus vite; mais je ne suis pas suffisamment empoigné par ce que je fais ; c'est un peu comme un pensum ! Yoilà ce que c'est que de ne pas être entièrement libre et d'être obligé de faire une chose pour une époque fixe, dans un moment où je voudrais me consacrer à des études serrées pour moi seul, à des études partielles de choses que je voudrais tirer au clair, de même que pour le chant on consacrerait quelques jours à étudier le trille ou le groupetto pour en triompher.

Eh bien, non ! je dois terminer un tableau pour le 8 juin, tableau qui m'arrête, je suis sûr, dans les progrès que je pourrais faire, bien qu'il s'y trouve de beaux motifs d'étude. Ah ! on devrait être libre, absolument libre, et avoir la certitude de vivre tant d'années bien portant pour pouvoir diviser son temps et ne pas trop se hâter.

Une idée qui me poursuit et me navre, c'est la crainte de claquer en voyage, avant d'avoir vu tout ce que je veux voir et surtout avant d'avoir pu tirer parti de ce que j'aurai vu. Cela me désole de ne pouvoir lire dans l'avenir et de ne pas avoir la certitude que le temps ne me fera pas défaut pour mener à bon terme ce que je veux faire. Si je pouvais me dire : « Dans trois ou quatre ans tu reviendras chargé de matériaux, tu sauras pas mal de choses, et tu auras encore

m CORHESPONDANCE DE HENRI REGNAULT.

vingt-cinq ans pour les exprimer. Oh! alors tout irait bien ; mais mourir en route, voilà qui me chiffonne. Enfin! nous verrons...

Que dire de ces tristes pensées poursuivant un homme si jeune, si ardent, si plein de vie? Ne serait-on pas tenté de les prendre pour un vague pressentiment?

Quoi qu'il en soit, Regnault, revenu à Rome à contre-cœur, songe à préparer son prochain voyage. Il chasse le découragement, et retrouve les rudes journées de labeur auxquelles nous avons assisté en Espagne. D'abord il reprend la Judith^ puis le portrait de son ami Pessard, puis la « Tête de faunesse » dont il parlait tout à Theure et qui deviendra Salomé. Enfin, il continue la suite de bois qu'il destine au beau livre de M. Francis Wey et consacre ses loisirs du soir à les termimer.

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