A M. MONTFORT
Rome, 15 avril 18G9.
J'ai été content de ce que vous m'avez dit de mon tableau de Prim. Mais, mon cher Montfort, ce n'est pas mon dernier mot, et je vous prépare en ce moment quelque chose qui vaudra mieux.
(>e sera plus serré comme exécution, et plus distingué comme couleur. Pourvu que rien ne m'arrête en route ! Outre mon envoi (la Judith), qui marche assez bien, je fins une petite figure grandeur nature : une HérodiadediSme^ tenant sur ses genoux le sabre qui va décoller saint Jean et le piat qui recevra sa tôle. Vous voyez que je suis jusqu'au cou dans les têtes coupées !
Mes études d'Espagne me dégoûtent; je les trouve détestables maintenant; néanmoins je n'ai pas perdu mon temps, car je m/aperçois que j'ai fait un grand progrès, à moins que ce ne soit une illusion et que je ne me juge pas sainement.
Mon départ est fixé aux premiers jours de juin. Je ferai de nouveau voile vers l'Espagne : là je termine ma copie, puis nous parcourons les royaumes de Valence, de Murcie, d'Andalousie, et le !'"'' octobre nous débarquons à Tanger. Après trois mois passés au Maroc, nous regagnons Rome où je fais mon dernier envoi. Voilà mon plan de conduite jusqu'au 1^' février 1870.
J'avoue que l'Italie, après l'Espagne, me paraît bien terne, bien connue, bien exploitée. Les Italiens elles Italiennes m'ennuient; je trouve leurs costumes noirs, fades ou criards sans harmonie. Quelle différence avec l'Espagne qui, pourtant, n'est qu'un marchepied 1 C'est l'Orient que j'ap-
pelle, que je demande, que je veux ! Là seulement, je crois, je me sentirai vraiment quelque chose. Ce que j'ai peint jusqu'ici, je n'en fais aucun cas. Cela ne compte pas.
J ai arrangé une installation de lampes dans mon atelier et je puis travailler le soir commodément et bien éclairer mon modèle. Seulement je vais changer ma manière de dessiner les bois. Je les ferai davantage en croquis et à la plume. Cela me coûtera moins de temps ; d'autre part, ils seront moins abîmés par le graveur et, en somme, auront plus de cachet et ressembleront moins à ce que tout le monde peut arriver à faire avec d e la palience
A M, A. DUPARC
15 avril 4869.
Je n'ai pu te répondre plus tôt parce que je voulais te donner quelques nouvelles de mes travaux. — Et d'abord je te remercie bien du soia avec leqael tu as regardé mon enfant chez Haro : on voit bien que toi aussi tu es père.
Je fais ma Judith et Holopherne avec ardeur, plus une petite Hérodiade, grandeur nature, plus le portrait de Pessard en robe de chambre : tout cela est en train et jusqu'à présent ne va pas mal; espérons qu'il n'y aura pas d'anicroche, car, advienne que pourra, je m'embarquerai
le l''' juin. Je voudrais déjà être au Maroc II Je vais vendre, je pense, mes trois moins mauvaises études d'Espagne. Tout ce que j'ai peint jusqu'à présent ne compte pas. C'est ce que je ferai dorénavant qui va commencer à compter, à partir de mon Hérodiade. Je fais de rudes journées de pioche maintenant. Plus d'amour, plus d'ivresse, plus de cheval, plus de gymnastique, plus de musique ! Plus rien que de la peinture. Du reste, dame nature se plaît à me retirer les motifs de distraction. Je n'ai plus de voix....
Tout découragé que je suis par les aquarelles de Fortuny, je vais Ten envoyer quelques-unes de moi, afin que tu me rendes le service de les faire vendre le plus cher possible, car je suis sans lé sou, et il me faut absolument de Pargent pour mon revoyage d'Espagne. Ne garde pour toi aucune de ces aquarelles-là, je t'en enverrai de beaucoup meilleures, ...