‹ Correspondance de Henri RegnaultChapitre 13 sur 26 · A M. FRANCIS WET · texte numérisé non relu

A M. FRANCIS WET

Rome, *25 avril 1869.

Cher monsieur, Mon intention n est pas du tout de vous être infidèle. Par le fait je ne le suis pas, car depuis mon retour, j'ai mis six ou huit bois en train, et j'ai fait serment de travailler pour vous tous les

soirs. Seulement je change un peu ma manière de faire.

Voici les explications que vous me demandez quant au bois de la voiture de gala et du cortège. C'est une scène que j'ai vue Tannée dernière, au mois de mars pour la fêle de l'Annonciation . Le pape se rend à la Minerve. Cette procession se répète à la fête de la Nativité, à celle de saint Philippe de Néri et à celle de la Madone del Popolo.

C'est uneéfourderie de ma part (que je regrette et que je déplore, mais dont je me suis aperçu trop tard) d'avoir fait tourner la procession à gauche. Vous pourrez mettre cela en note.

Malheureusement à Rome je suis toujours trop pressé de besogne pour pouvoir me promener et me mettre à Taffût des scènes intéressantes. Si, la première année de mon séjour à Rome, j'avais pu prévoir que je serais chargé d'un travail comme celui-là, j'aurais pris (n'ayant pas d'Envoi à faire) une grande quantité de noies et de croquis, ce que j'ai fait en Espagne, et ce que je ferai encore au Maroc l'automne prochain. Au lieu de cela, j'ai perdu mon temps ù me promener en cmuUeiir pendant six mois. Je regrette bien de n'avoir pas, à ce moment-là, rempli des albums de croquis qui me seraient si utiles maintenant, et me permet traient de dessiner des bois qui auraient bien

CORRESPONDANCE DE HENfll REGNAULT. 265

plus de cachet et plus de variété... Enfin, je ferai ce que je pourrai pour que ces bois soient vrais et ne vous ennuient pas trop. . .

Je suis en train de terminer quelques bois sur le carnaval. Quand la sérié sera complète, je vous les enverrai ; j'en fais aussi sur le Ghetto et sur les bords du Tibre...

A îl. CRÉTON.

Rome, 10 mai 1869

Depuis douze ans la féte des Allemands

était suspendue; cette année on Ta reprise et j'y ai assisté. Tous les Allemands habitant Rome se réunissent à la Porta Maggiore à neuf heures du malin, le 1^' mai, pour clore la saison. Ils partent de là, revêtus de costumes de toute sorte plus ou moins ridicules et grotesques, sur des chevaux ornés de feuilles de lierre, sur des ânes, sur des chars couverts de feuillage et traînés par des bœufs blancs dont les cornes sont dorées. Un grand nombre de bannières, aux couleurs très-harmonieuses, flottent dans tout le cortège, et, musique en tête, on se rend d'abord à Torre deSchiavi, où Ton fait une légère collation. Après avoir offert à boire à chacun des invités dans une coupe ancienne et fort belle en bronze ciselé, le président prononce un discours, et donne le signal du départ dans un grand porte-voix, qu'un jeune sei-

206 GORIlESPOiNDAiNCE DE HENRI REGNAULT.

gneur supporte sur une de ses épaules. Puis on se rend aux grottes de la Cervara, du côté de la vallée de Larghezza, dans un pays superbe et pittoresque, à peu près à moitié route entre Rome et Tivoli.

L'entrée des grottes est d'un effet magique que j'aurai bien de la peine à reproduire avec de l'encre sur du bois.

Dans les grottes, discours du président; puis dîner, chœurs, rediscours, lecture devers. Viennent alors les jeux olympiques : le javelot, qui consiste à crever, avec des roseaux qu'on lance de son mieux, un carton représentant la critique d'art ; ensuite c'est la course en sacs et enfin la course des ânes et des chevaux.

Sur un des piliers naturels qui soutiennent les grottes, on grave au ciseau Tolympiade et le nom du président. La fêle se termine par une scène comico-mélodramatique, dans laquelle le président évoque la divinité qui habite les grottes de la Cervara, lui jure fidélité et lui donne rendezvous pour l'année suivante, après avoir fait brûler dans une marmite, par des sorcières vraiment très-drôles, des papiers sur lesquels sont écrits les noms des fléaux de la société : le billard^ les cartes, la poésie, etc.

Cette lettre est datée du mois de mai, époque à laquelle s'ouvrait à Paris l'Exposition. Nous laisserons donc pendant quelques instants l'artiste à son travail et nous nous reporterons devant le portrait du général Prim.

L'effet produit, dès son apparition, par cette œuvre étrange se traduisit chez les uns par une sorte de trouble et d'étonnement, chez les autres par une franche et profonde admiration. L'indifférence seule fut impossible.

La peinture de Regnault, audacieuse et fière, se ressent, nous en convenons dès l'abord, du passage de l'artiste en Espagne et de Tétude qu'il vient de faire de Vélasquez et de Goya. Mais s'il a subi leur influence générale, il n'a rien perdu de son originalité. Il reste lui-même, tout en ayant grandi dans une atmosphère chaude et généreuse, et on ne saurait, sans injustice, voir un pastiche dans son œuvre.

Qu'on se rappelle les chevaux de VAutomédon faits cependant avant le voyage en Espagne. N'y trouve-t-on pas déjà, comme dans

celui du général Prim, une vigueur exubérante et jusqu'aux coquetteries de mouvement qui nous frappent dans ce grand portrait?

Mais laissons la parole à M. Théophile Gautier, qui nous décrira cette œuvre avec amour, car cette peinture neuve et hardie avait rajeuni son âme :

Juan Prim, 8 octobre 1868, tel est le titre que donne M. Regnault à sa toile, qui est en même temps un portrait et un taijleau d'histoire. Le général est représenté à cheval, nu-tête ; il est pâle ; le vent a collé sur son front ses cheveux un peu rares déjà, et sur sa figure qu'il s'efforce de rendre calme, on lit la joie et le souci du triomphe. Les vents sont déchaînés, ils soufflent furieusement ; qui pourrait les faire rentrer dans l'outre? Ce masque est superbe, et pour le peindre, nous ne craignons pas de le dire, il fallait un artiste de génie. Juan Prim vient d'arrêter brusquement sa monture en retirant les guides à lui. Le cheval, magnifique andalous à la robe noire où frissonnent des lueurs de satin, les jambes de devant tendues, Tarrière-main un peu abaissée, la tête encapuchonnée el repliée sur son col renflé en gorge de pigeon, secouant sa crinière, longue comme une chevelure de femme, couvrant son mors d'écume, semble impatient de reprendre sa course. Et s'il obéit, c'est en esclave frémissant

GOUUESPOINDANCE DE IIENIII llEGiNAULT. 269

et méditant la révolte. En le voyant, on devinerait que M. Regnault est un hardi cavalier, si on ne l'avait appris par son envoi de Rome ayant pour sujet Automédon, dont les chevaux pleins de fougue révélaient un peintre équestre de la race des Géricault, des Vernet et des Delacroix. Nous avons entendu critiquer ce cheval qui, en effet, peut sembler étrange aux yeux habitués à la maigre finesse du pur-sang anglais, mais qui n'en est pas moins vrai pour cela. Un court voyage en Espagne convaincrait les incrédules. N'avons-nous pas trouvé -en Algérie ces chevaux bleus et roses qui étonnaient si fort dans la revue de l'empereur du Maroc, Abderrhaman, et qu'on croyait -un produit fantastique de l'imagination de l'artiste ?

Mais Juan Prim n'est pas seul dans sa toile. Une foule tumultueuse se rue, ci ie et gesticule derrière lui, mêlant aux uniformes ses vestes à la marseillaise jetées sur l'épaule, agitant des drapeaux, lançant ses chapeaux en l'air, brandissant des armes improvisées, dans un fourmillement lumineux où le jeune peintre a, d'une brosse rapide^ ébauché avec un déguenillement pittoresque les types et les costumes populaires de l'Espagne.

Rien de plus \ivant, de plus fiévreux, de plus emporté par le tourbillon qui passe, que celte multitude courant sur les pas du général sérieux et songeur dans son ivresse. Si Juan Prim est révolutionnaire, il est aussi comte de Reuss et marquis de Castillejos, et ses habitudes d'élégance peuvent souffrir de ce contact trop passionné du peuple.

Nous savons mieux que personne toutes les objcc-

lions qu'on peut faire à l'œuvre de M. Regnault : l'incorrection, l'emphase, la hardiesse exagérée ; mais l'artiste a la qualité qui prime toutes les autres : la vie. Il sait animer les figures, faire descendre le rayon sur elles, les envelopper d'une couleur chaude et brillante, leur communiquer sa fougue et les entraîner dans le mouvement de son esprit. Quoiqu'il dérive visiblement de Vélasquez, de Goya et de Delacroix, il est original. La décision de son caractère lui impute un cachet individuel, car jamais il n'hésite à pousser jusqu'à l'outrance le parti pris adopté. Nous aimons ces artistes hasardeux qui ne craignent pas la chute, lorsqu'il s'agit de franchir un obstacle difficile ou d'atteindre quelque âpre sommet.

On se souvient du splendide portrait de femme en robe de velours rouge exposé par M. Regnault l'année dernière, une magnifique protestation de coloriste contre la froideur grise qui envahit de jour en jour notre école, trop sage depuis la mort des grands romantiques. M. Regnault a un vigoureux tempérament de peintre, mais il sait aussi être gracieux et coquet lorsque cela lui fait plaisir ; il n'en faut d'autre témoin que le petit Portrait de madame la baronne de B..., en robe rose et en mantille de dentelle noire, se détachant d'un fond d'appartement tendu de vieille tapisserie, qui est un vrai bijou et forme le plus parfait contraste avec le Juan Prim,

Le succès fut grand et il était mérité. On

signala bien quelques incorrections ou exa gérations; mais artistes et critiques furent unanimes à reconnaître la fougue et la hardiesse des mouvements, la puissance et Taudace de la couleur. M. Xavier Aubryet, qui ne se laisse pas facilement aller à Tenthousiasme, s'écriait:

Le plus éclatant début du salon de 1869 aura été certainement les deux toiles de M. Henri Regnault. Juan Prim elle portrait de Madame la comtesse de Toute la furie romantique de 1830 respire dans ce tableau d'histoire contemporaine : le général est représenté à cheva!, nu-tête et arrêtant brusquernent sa monture à la fois soumise et révoltée; la peinture équestre n*a pas de plus fier modèle que ce coursier saisi dans sa fougue et dans son frémissement ; derrière Juan Prim s'agite une foule tumultueuse mêlant aux uniform-es la bizarrerie de ses costumes, agitant des drapeaux, brandissant des armes improvisées.

Une vie extraordinaire se dégage de ce fourmillement humain ; et Ton sent presque l'odeur du génie dans cette explosion de jeunesse et d'audace.

Le Portrait delà comtesse de B.,, fait contraste avec cette peinture d'orage ; sur un fond qui a l'air d'une ébauche d'aquarelle, se détache d'un fouillis d'étoffe un délicieux visage fin et fini comme un médaillon ; on dirait une miniature de déesse dans un

nuage de dentelles ; comment peut-on à la fois faire si majestueux et si mignon? Mais dans l'aigle qui se transforme en colibri, on reconnaît la même puissance de talent.

Tandis que tout Paris s'occupait de Regnault, il était demeuré à Rome, et n'avait pas cessé de travailler. Le bruit de son succès était venu jusqu'à lui, mais ses lettres nous prouvent qu'il n'était pas accessible au dangereux enivrement de la louange.

A M. CAZALIS

Rome, 3J mai 1869.

Tu trouves que je ne produis pas assez. Mais, malheureux! crois-tu que ce que je vous jette sous les yeux soit tout le travail de mon année? Et tout ce que je fais pour moi? Et toutes ces notes que je prends à droite et à gauche, toutes ces études, tous ces essais, tout cela se fait-il donc pendant que je dors ?

Tu as peur que je sois soûl de. mon triomphe? Non, je ne suis plus d'âge à éprouver une satisfaction béate devant tel ou tel article de journal, telle ou telle lettre de félicitation. Je vaux mieux que cela. Je veux que M. Henri Regnault, mon maître, me puisse dire un jour : Allons, drôle, je

suis content de vous ! et je désire cependant que ce moinent-là fuie longtemps devant moi, car je commencerai à décliner du jour où je serai satisfait de moi...

...Je voudrais être au Maroc, en Algérie, à Tunis. Je vieillis ici ; Rome maintenant me semble éclairéepar une veilleuse. Il me faut plus de soleil... Pourquoi ne veux-tu pas? Enfin n'y pensons plus. Nous nous embrasserons sur les Pyramides ou dans quelque temple indien, en haut de ces escaliers de marbre qui conduisent à travers les lianes et les grandes feuilles odorantes aux piscines sacrées...

La Judith se terminait; la petite faunesse, devenue la Salomé^ était presque achevée, et déjà Regnauit songeait à son départ pour l'Espagne et le Maroc,

Pour parer aux frais de son voyage, il vendit trois études qu'il avait rapportées d'Espagne, et il m'envoya quelque aquarelles en me priant de trouver des amateurs disposés à les lui acheter. C'était peu de temps avant l'ouverture du Salon ; le succès n'avait pas encore attaché son prestige au nom du jeune artiste, et ces aqua-

relies qu'aujourd'hui l'on se dispute à de si hauts prix, durent être cédées à de bien modestes conditions.

Une explication nécessaire et intéressante au point de vue artistique sur ce besoin d'argent qui poursuivait Regnault nous est donnée par lui-même dans une de ses lettres :

A SON PÈRE

Bien que tu t'efforces de me prouver que

je n'ai pas besoin de beaucoup d'argent pour voyager, je tâche cependant d'en réunir le plus possible, non pas qu'il me faille des sommes considérables pour le voyage proprement dit et mon entretien, mais je ne veux pas, étant à court d'argent, me trouver dans l'impossibilité de me payer, non des bibelots inutiles et de luxe, mais des objets que je regarde comme indispensables à un peintre, tels que étoffes, armes, costumes.

Rien ne s'invente, et ce n'est pas avec un manteau de flanelle gris jaune et une tunique antique de toile écrue, qu'on arrive à faire des ajustements intéressants et originaux.

On arrive à faire des apôtres, l'un avec un manteau gris, l'autre avec manteau d'un sale ton, et

dans lequel le rapport de l'ombre au clair est entièrement faux. C'est en s'entourant de choses riches et harmonieuses, en les transformant, en les assemblant avec intelligence et en les copiant d'après nature, qu'on fait des choses vraies et séduisantes. Ce n'est pas chez Babin ou chez Eude, à dix francs par mois, qu'on trouve des motifs saisissants. Un bout d'étoffe peut donner la gamme de tout un tableau, et souvent l'aspect tout entier de l'œuvre dépend d'une loque.

Si mon Hérodiade et ma Judith sortent un peu de la banalité, elles le doivent avant tout à une superbe étoffe chinoise que j'ai achetée 300 francs à l'Exposition universelle, à une écharpe indienne que j'ai eue là aussi et à trois ou quatre autres draperies que j'ai rapportées d'Espagne.

On ne fait bien en somme que ce qu'on fait d'après nature et un accessoire mal exécuté peut couler un tableau. Retire aux Nonces de Cana de Véronèse leurs belles étoffes vénitiennes, et remplace-les par des manteaux de flanelle, en si grand honneur chez bien des peintres, et tu verras que les Noces de Cana sueront lennui.

Je suis bien content d'avoir pu rapporter d'Espagne quelques beaux costumes de torreros et de piccadores. Ce sont des notes dont il est bon de s'entourer et j'aimerais mieux crever de faim

que de résislcr à la tentation d'acheter une selle arabe ou de belles armes marocaines...

Le travail excessif auquel Regnault se livrai t depuis son retour à Rome l'avait éprouvé.

A SON PÈRE

Je n'ai pas la force de t'écrire longuement. Le temps passe avec une rapidité qui m'effraye: les quinzaines passent en huit jours et pourtant j'ai encore bien à faire. Je suis fatigué, et pour comble de maux, c'est au moment où j'ai le plus à travailler que je me sens faiblir. J'aurais vraiment besoin de quelques jours de repos et je ne puis le prendre encore.

La semaine suivante il ajoutait :

J'ai été forcé d'interrompre les bois, le soir, parce que je craignais de trop me fatiguer les yeux= Ma foi, tant pis si on ne les trouve pas assez faits ; mais Doré se contente bien d'indiquer l'effet avec quelques teintes et quelques touches de gouache et je ne me sens pas en train de pignocher de petits dessins en ce moment.

J'ai tant et tant de choses à terminer avant

mon départ que c est effrayant ! Et pour tant je ne puis rester ici indéfiniment sous peine d'être obligé de tronquer mon voyage, et de ne pas en tirer tout le parti possible, ce que je trouverais plus fâcheux qu'un bras plus ou moins fait dans un de mes tableaux.

Je n'enverrai décidément pas mon Hérodiade à l'exposition des envois : je la réserverai pour le prochain salon. Tu sais que je ne suis pas partisan des choses exposées plusieurs fois et, bien que ma petite figure soit presque terminée, je ne veux pas la montrer, afin qu'elle arrive toute neuve à l'Exposition

A SON PÈRE

Rome, 50 juin 18G9.

Les semaines passent sans que je m'en dou(e. . . Je suis surchargé de besogne et n'ai plus le temps de prendre la plume.

Clairin me quitte demain matin : il va passer quelques jours à Paris. J'aurais bien voulu l'accompagner et aller t'embrasser, mais je suis obligé de rester ici pour achever mon Envoi, ou du moins le rendre présentable.

Quant à ma petite Hérodiade, à laquelle il reste pourtant bien peu à faire, je serai obligé d'attendre pour la terminer. Je n'ai plus l'esprit assez calme pour finir quelque chose. Cet Envoi

qui me talonne, ce désir constant de partir qui me poursuit, tout cela fait que je ne sais pas trop où donner de la tête.

Je t'envoie ma petite chienne Phœbé qui, bien que née à Rome, souffre de la chaleur. Tu verras comme elle est gentille de formes et de caractère, douce, intelligente, attachée et docile. J'ai profité du départ de Clairin, pour lui faire quitter Rome où je craindrais pour elle la fin de Tété : Lagraine aura assez de Prim à soigner. Prim a une santé de fer, il est fort comme un taureau et ne craint rien. Sa petite fille au contraire est toute fine et toute délicate. Comme elle a eu un peu de chaleur à la peau, il sera bon de lui donner, à son arrivée, deux ou trois bains deBaréges. Je compte sur pour en avoir bien soin. Elle mange deux fois par jour et a besoin d'une nourriture assez fortifiante... Du reste, je ne suis pas inquiet de son sort : tu l'aimeras autant que Fox. Phœbé n'est pas comme Prim, un grand chasseur, c'est une petite femme d'intérieur qui aime bien la vie de famille....

A SON PÈRE

15 juillet.

J'ai fini mon tableau : fini est une manière de parler, car il y aurait encore à faire et surtout beaucoup à refaire. Mais pour cela il ne s'agirait plus

de prolonger mon séjour de quelques jours, il faudrait un mois pour laisser sécher et reprendre. Ce qui m'arrêle el me force à abandonner dès aujourd'hui ce travail en faisant le serment de ne plus y toucher demain, c'est que ma toile doit être roulée et que je crains les accidents si la peinture est trop fraîche. J'aurais mieux aimé renoncer à ce tableau que de le terminer avec une pareille précipitation: On est plus indulgent pour une chose visiblement inachevée que pour celle qui a la prétention de Têtre et qui réellement ne Test pas du tout.

Je ne suis pas mécontent de l'aspect général du tableau, qui est, je crois, assez dramatique comme effet ; mais que de choses mal faites ! Cela ne vaut rien décidément, de travailler ainsi en train express. Je suis parfois honteux à la,pensée que les gens qui verront mon tableau s'imagineront que je l'ai laissé dans cet état-là de mon plein gré et parce que je n'ai pas vu ce qui manquait. Je le vois, hélas, trop bien et c'est là ce qui m'effraye. Je me rattraperai à l'Exposition avec ma petite Hérodiade, que je ter minerai avec calme et qui pourra montrer que je ne demande pas mieux que de pousser l'exécution assez loin, quand cela m'est possible. Fais des bassesses pour qu'on mette non terminé sous mon Envoi.

Quoi qu'il en soit, je n'ai pas l'intention d y retoucher plus tard ou de l'exposer aux Champs- Elysées. Il y aurait trop à y refaire et cela pour un résultat médiocre, et il vaut mieux se livrer dans autre chose et chercher à faire un nouveau-né que de retaper un bossu ou un bancal pour ne pas lui diminuer beaucoup sa bosse ou la courbure de ses jambes. Je suis d'avis que les m^aladies incurables font moins souffrir le malade quand on les laisse suivre leur cours sans lutter trop vigoureusement contre elles. Or, pour moi, la maladie dont je suis affecté maintenant, c'est le dégoût de mon tableau. C'est un véritable cancer qui me ronge, et je préfère couper sans hésiter le membre gangrené que chercher à le guérir peu à peu.

Après avoir fini monHolopherne, il m'a fallu le recommencer entièrement parce qu'il n'allait pas du tout : il est vrai que maintenant il ne va guère mieux. Son seul mérite est de ne pas avoir Tair cherché, mais en revanche on peut lui rendre cette justice qu'il n'est pas trouvé

Je recevais aussi vers la fin de juillet une lettre que Regnault, toujours inquiet de Timpression future de son tableau, m'écrivait au moment même de son départ.

11 raconte et explique sou œuvre en ces termes.

A jr. A. DUPAKC.

..... Je reprends la plume après vingt jours de silence pendant lesquels je voyais cette lettre commencée rôder sur les palettes, sous les brosses, dans la poussière d'un atelier en désordre. J'ai fini mon Envoi ces jours-ci, c'est-à-dire que j'ai cessé d'y travailler depuis trois ou quatre jours. Ce n'est certes pas que je ne voie plus rien à y faire, mais il faut que la peinture soit à peu près sèche pour être roulée et envoyée d'ici à une semaine.

Je ne sais pas du tout si j'ai dit dans mon tableau ce que je voulais dire. Je crains qu'on ne comprenne pas bien certaines choses assez difficiles à exprimer et où je crois être insuffisant .

L'aspect général du tableau fait, je pense, assez bien deviner qu'il va se passer un drame effrayant, et le noir qui domine dans le tableau, malgré un certain étalage de richesses, répand sur toute la toile une sorte dévoile de mort qui, je crois, sautera aux yeux de tout le monde.

La Judith s'est glissée sous les rideaux de la tente, derrière le lit, avec précaution, pour ne pas réveiller le schah qui dort. Elle est accompagnée

de sa servante, qui lui fait le passage plus facile en écartant la tapisserie et en l'empêchant de retomber sur elle ou sur le lit du dit scliah. Elle arrive enfin au bon endroit, à celui qui lui promet le plus de facilité pour accomplir son saint crime. Delà main gauche, elle écarte un peu l'ouverture de la tente, pour laisser venir la lumière du matin sur le col de sa future victime ; dans la main droite, elle tient, non pas un grand sabre (comme on le fait toujours) qui la gênerait beaucoup et lui jouerait sans doute un mauvais tour, en s'embarrassant dans le nez de sa voisine, ou dans les draperies de la lente ou du lit ; elle tient un poignard tranchant. Tout le monde sait qu'en Orient on coupe les têtes avec un petit couteau.

Elle va faire un pas en avant, mais, au moment de lever la main droite surHolopherne, elle aune seconde d^hésitation. Le poids de son corps se reporte sur le pied droit qui allait se lever et se poser plus loin, et la main gauche serre convulsivement la draperie qu'elle écarte pour éclairer sa victime, et semble s'appuyer dessus pour retrouver la force qu'elle sent lui échapper. C'est l'affaire d'un instant, sa résolution reprend le dessus et elle fait ce que vous savez.

C'est donc cet éclair de sentiment humain et féminin que j'ai cherché à rendre avec beaucoup

de réserve, ne voulant pas le demander à l'expression du visage, que j'ai laissé impassible et qui n'a pas eu le temps encore d'exprimer ce que Judith ne ressent qu'un instant.

C'est donc dans un je ne sais quel serrement de gorge, dans un léger soulèvement des épaules, et une crispation de la main que j'ai voulu tout mettre. Ce n'est pas commode en peinture et je ne sais si vous comprendrez ce que j'ai voulu dire. Enfin, maintenant que vous avez l'explication, pardonnez-moi.

J'ai cherché à donner à THolopherne un mouvement très-simple qui sente la lassitude d'une nuit d'orgie et d'amour. Une sorte de sourire n'a pas quitté ses lèvres sensuelles et semble être un souvenir des bons moments qui ont précédé son sommeil. C'est une nature vigoureuse mais sèche. J'ai cherché à donner à ses traits quelque chose du satyre et du faune en même temps qu'un type oriental, pour bien faire comprendre que c'est sa paillardise qui va lui coûter la vie. Ses tempes sont rasées et ses longs cheveux noirs retombent sur les coussins

Sous cette plaisanterie apparente Regnault cachait une inquiétude réelle. Il ne se trouvait pas rassuré en envoyant ses œuvres et

284 CORRESPONDANCE DE IIENÎU REGNÂULT.

il redoutait beaucoup un insuccès, non par vanité, mais parce qu'il avait un noble désir de faire bien et surtout parce que ses tableaux étaient toujours inférieurs à ce qu'il eût souhaité. Il craignait tellement que ses amis ne reçussent une impression défavorable qu'il ajoutait dans la lettre citée plus haut :

Je vous prie, toi ou tout autre, de ne pas Voir déballer le tableau et d'attendre qu'il soit sur son châssis, netloyé et éclairé.

Cela donne une si mauvaise impression devoir un tableau détendu et par terre ! Ce n'est pas la peine que vous vous dégoûtiez de mon œuvre avant de l'avoir vue.

Il écrivait aussi de Barcelone à M. Haro en ces termes :

11 s'agit de soigner et laver un pauvre tableau, peut-être malade d'unvoyage prématuré. La cure est terminée déjà peut-être, et, grâce à vos bons soins, ma toile est sortie saine et sauve des amidons , des papiers, des embus, etc.. Dans ce dernier cas, je vous remercie. Mais si vous ne l'avez pas touchée encore, je vous re-

commande de ne la faire voir à personne, même et surtout à mon père^ avant que la guérison soit complète.

Nous avons notre petite coquetterie et nous tenons à nous en servir, surfont quand notre enfant n'est pas tout à fait bien venu et qu'il faut que l'art du coiffeur, mêlé à celui du maître de main • lien, fasse valoir les quelques qualités qu'il peut avoir, et dissimule habilement les défauts trop apparents.

Sur ce , plein de confiance en votre bonne volonté, je vous dis au revoir. Quand ? Je n'en sais rien. Mais c'est une parole qui vaut toujours mieux qu'adieu.

La Judith fut exposée au mois d'août dans les salles de l'École des beaux-arts. Regnault eût été heureux de voir les mots : non terminé^ placés selon son désir sous le tableau.

Il y avait bien un peu de coquetterie — lui-même le reconnaît — dans ce désir, car si l'œuvre n'était pas aussi poussée que l'artiste l'eût voulu, néanmoins elle était fort belle et fut très-remarquée. Le succès de Prim avait attiré sur le jeune artiste Tatten-

tion et les sympathies du public, et un vif intérêt se mêlait à la curiosité qui accueillait sa nouvelle œuvre. J'avoue cependant que la composition du tableau ne me paraît pas complètement satisfaisante, et que la partie gauche, perdue dans l'ombre devrait être plus étudiée.

Mais en revanche/ quel charme et quelle puissance dans toute cette figure delà Judith qui est parée pour le ce saint crime » comme pour une fête! quelle noblesse dans le geste, quel harmonieux éclat dans la couleur, quelle merveilleuse souplesse dans les étoffes !

Des éloges exagérés et des critiques bien sévères accueillirent Farrivée de cette œuvre. La peinture de Regnault semblait avoir le privilège d'exciter des jugements passionnés ; on ne pouvait l'analyser avec calme; elle excluait pour ainsi dire l'impartialité, et les opinions les plus contraires se heurtèrent dans les appréciations qu'on en fit. Je mettrai seulement en regard M. Th. Gautier et M. P. de Saint-Victor. L'un fera ressortir, avec un enthousiasme non contenu, toutes

les brillantes qualités du tableau ; l'autre semblera prendre à tâche, au contraire, d'en découvrir les imperfections.

La Judith etHolopherne de M. Regnault, bien qu'il n'ait que vingt-deux ou vingt-trois ans et n'en soit qu'à sa seconde année de séjour à la villa Médicis, doit être considérée et jugée comme une œuvre de maître. On n'est plus un élève quand on a exposé le portrait delà dame en robe de velours rouge et le portrait équestre du général Prim. Nous ne disons pas cela pour gonfler outre mesure par une louange imprudente l'amour-propre du jeune artiste, mais il est certain que, dès à présent, ses qualités et ses défauts ne relèvent que de lui. La discipline de l'école n'y peut plus rien ; il est perdu ou sauvé. C'est un de ces tempéraments indomptables, sensibles à Téperon, rebelles au mors, qui se cabrent éper dûment au milieu de l'art, échevelés, battant l'air de leurs sabots, secouant leur écume et franchissant les obstacles, quels qu ils soient, au risque de se casser les reins. Mais ne croyez pas que M. Regnault cherche à éblouir la foule par des étrangetés voulues à la façon de MM. Courbet et Manet; nuliement.il s'abandonne à sa nature, qui est celle d'un peintre de race. Il est original sans effort, parce qu'il est lui-même.

Le sentiment qu'on éprouve devant ce tableau non achevé, et qui ne gagnerait pas à l'être, car il produit ainsi tout l'effet qu'il peut produire, est celui d'une surprise profonde. L'artiste, en quelques coups de brosse, a réalisé son rêve et vous introduit dans

CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAUiX

un monde nouveau, dans une antiquité assyrienne et biblique qui ne doit rien à Tarchéologie et qui a la véritéintense d'une hallucination, llolopherne, étendu sur des peaux de lion et de riches tapis orientaux, dort d'un sommeil lourd, la têle à demi renversée el comme tendant complaisamment le col au couteau ; sur un de ses bras, abandonnés négligemment, on distingue des tatouages bleus de barbare et d'idolâtre. Son type de figure à bouche épaisse, à barbe frisée, rappelle les types de guerriers des bas-rehefc ninivites. Dans l'ombre, au fond, sous les plis de la tente, étincellent vaguement des armes qui ne défejîdront pas leur maître, ivre de vin et de volupté.

Judith se tient debout, près de l'entrée de la tente, dont elle soulève le pan de la main gauche, et à sa main droite pendanlele long de sa cuisse brille sourdement un kandjar, attaché à son poignet par des cordons, pour mieux assurer le coup. Elle est belle d'une beauté presque spectrale, avec sa blancheur fardée noyée dans le clair-obscur, ses opulents cheveux plus noirs que la nuit, et comme elle piqués d'étoiles de pierreries. Une robe de velours noir montant jusqu'aux hanches, une chemise à demi plissée, d'étoffe transparente, et une large ceinture de gaze orientale pailletée d'or, enveloppant la taille, composent son costume étrange et splendide. Sur cette ceinture passe un rayon de lumière frisante qui y met le feu, pour ainsi dire, et en fait pétiller les fanfreluches d'or avec un éclat éblouissant. Jamais feu d artifice de palette plus étincelant ne fut tiré dans un tableau. Mais il n'a rien de trop brusque. Des points brillants, des reflets, dt s chatoiements d'armes ou de

bijoux habilement mélangés, répondent à cet appel de lumière. Les mains de Judith sont chargées de bagues, elle en a jusqu'aux doigts de pied, comme madame TalUen. C'est l'exagération d'unehonnête femme en aventure galante. Mais (jui veut la fin veut les moyens, et l'héroïne de Béthulie n'a rien négligé pour séduire le général assyrien, dont la mort doit sauver Israël.

« Le moment d'agir est venu, et Judith semble hésiter. Peut-être se dit-elle : « Pauvre Holopherne! » ou tout simplement l'idée du sang qui va jaillir de cette gorge coupée la dégoûte; sa servante attend avec une impatience cruelle la tête qu'elle doit mettre dans son sac ; c'estune fille sèche, hâve, à mine basse, à teint de mulâtresse, coiffée, comme d'un foulard, d'un bout d'étoffe jaune d'un ton superbe qui garde tout son éclat dans l'ombre, un vrai tour de force, mais exécuté au bout de la brosse et sans la moindre peine, en grand maître coloriste.

« Il y a chez M. Regnault du Delacroix, du Goya, du Diaz même, du Gainsborough et du Reynolds, mais si bien assimilés qu'on ne les distingue pas plus dans le talent du jeune peintre, que dans la chair d'un homme les aliments dont il s'est nourri : il est maintenant, M. Regnault, reconnaissable jusque dans les pastiches qu'il lui plaît de faire d'après tel ou tel maître. Personne, ayant vu Holopherne et Judith, n'oubliera le tableau du jeune pensionnaire de la villa Médicis; qu'il lui plaise ou non, il s'imprimera sur sa mémoire comme un cache*^^ sur de la cire. ))

Il fallait une contre-partie à cet épanchement d'un enthousiasme sans restriction ; écoutons M. P. de Saint-Victor.

(( Après ï Auiomédon que M. Regnault envoyait l'an passé à l'exposition de l'École de Rome, après le portrait équestre du général Prim, qui a remporté, au dernier Salon, un si grand succès, nous attendions de lui mieux que sa Judith sous la tente d'IIolopJierne, tableau d'histoire traité en tableau de genre, Iragédie sacrée costumée en lurquerie fantaisiste, oi gie brillante de couleur dont la verve ne peut recouvrir le défaut de goût et de style.

(( L'histoire de Judith n'est guère édifiante, quoiqu'elle figure parmi les livres sacrés. L'exploit de la veuve de Manassé se ghssant traîtreusement dans le lit du chef assyrien pour l'égorger pendant son sommeil, comme un taureau d'holocauste, nous paraît aujourdliui d'un héroïsme douteux. En fait depoHtique sacrée et de meurtres théocratiques , la conscience moderne est moins large que celle d'autrefois. A l'heure qu'il est, nous ne sommes point éloigné de partager l'avis de ce brave spectateur du dix-septième siècle raillé par Racine, qui^ assistant à la tragédie de Bover,

Pleurait, hélas ! sur ce pauvre lloldphernë Si méchammeiiL mis à mort par Judith.

(( Mais l'art n'a pas de scrupules : il est indifïéj ent à la moralité des actions humaines ; il ne leur demande que de lui offrir de grandes lignes, de beaux

aspects ou des expressions saisissantes. Aussi Judith a-t-elle été, dans toutes les écoles, un des types de prédilection de la grande peinture. Cette femme en toilette de courtisane, écartant d'une main les draperies d'une tente magnifique, levant de l'autre son glaive sur un géant endormi, ou portant sa tête qu'elle vient de trancher; ce pavillon entr'ouvert qui laisse voir Holopherne couché sur son divan oriental ; plus loin, dans l'ombre, la vieille servante aux yeux rusés, au sourire féroce, tendant son sac funèbre, comme le filet d'une chasse nocturne, tout cela compose un groupe pittoresque de la plus sinistre beauté. Mais encore faut-il que le pathétique vienne émouvoir ou terrifier cette scène de meurtre, que le style la relève et que l'expression l'ennoblisse. Il ne faut pas jouer, même en art, avec la hache du bourreau.

(( C'est pourtant ce qu'a fait M. Regnault dans la grande toile qu'il envoie de Rome. U s'est amusé du sujet terrible qu'il avait à rendre; il n'y a vu qu'un prétexte à faire scintiller des bijoux, miroiter des étoffes et contraster des carnations de couleurs diverses. L'idée et le sentiment disparaissent sous ce clinquant de palette. Cela tient à la fois de la Judith d'Horace Vernet et des Femmes d'Alger d'Eugène Delacroix. De la tente tragique d'Holopherne, l'artiste a fait quelque chose de gai, de bizarre et de bigarré comme l'intérieur d'un harem ou d'un bazar turc. — Sa Judith debout, le cimeterre au poing, dansl'angle du pavillon dont elle écarte les plis, ne s'élève pas audessus du type d'une aimée de café mauresque. Aucun éclair de haine, aucun rayon d'enthousiasme n'animent son froid visage empreint d'une morgue apa-

thiqiic. Ses cheveux noirs plaqués et compliqués sur son front ont le ragoût presque vicieux d'une coiffure de théâtre.

(( On se demande si elle va couper la tète d'Holopherne ou danser devant lui le « pas des poignards.» Les épaules et la poitrine sont d'un ton très-fin, mais mince et transparent à outrance. C'est moins de la chair que de la moire ou de Talbâtre éclairé. Je louerais fort l'étonnant travail de Técharpe d'or et d'argent qui s'enlace autour de sa taille, si ce rendu excessif ne tirait les yeux jusqu'à les distraire de la figure même. L'étoffe l'emporte sur I héroïne; elle est éclipsée par un accessoire. — Si Judith manque de style, sa servante manque de caractère. Avec ses dents blanches, reluisantes sur son visage sombre et le mouchoir jaune noué en marmotte autour de sa tête, elle a l'air d'une nourrice mulâtre penchée sur le berceau d'un enfant créole. — Mais la plus étrange méprise du tableau est la figure d'Holopherne, dont l'artiste a fait un Kabyle aux jambes {.rêles, aux bras tatoués, aux tempes rases, laissant flotter sur l'oreiller cette touffe de cheveux par laquelle l'ange Azraël saisit les musulmans qui traversent le pont du Jugement, plus aigu qu'un fd de rasoir. Rien de plus faux, même historiquement, que ce trompe-l'œil de couleur locale. Si M. Regnault avait sérieusement recherché l'exactitude ethnographique, ce n'est pas sous les traits d'un Arabe moderne qu'il aurait dû représenter le général assyrien, mais sous la forme imposante d'un de ces guerriers à barbe tressée qui figurent sur les monuments de Ninive. En lisant plus attentivement le texte biblique, il se serait aussi bien

gardé de lui prêter celte physionomie vulgaire et farouche de Bédouin en état d'ivresse. Le livre de Judith, traité de roman pieux par les juifs qui le rejettent de la Bibie, écrit comme ceux de Tobie et à'Esther, dans le style tempéré qui caractérise la décadence d'Israël, ne fait pasdu tout d^Holophei'oe un affreux barbare. 11 y paraît, au contraire, singuhèrement raffiné. C'est avec une courtoisie majestueuse qu'il accueille Judith lorsqu'elle se présente à lui comme une suppliante : — a Ayez bon courage et bannissez la crainte de votre cœur, parce que je n'ai jamais fait de mal à quiconque veut servir le roi Nabuchodonosor. ^ Le texte dit encore que « les sandales de Judith lui plurent : » Et sandalia ejus placueruntei; ce qui est un trait de sensualité déUcate. Ailleurs, ses soldats s'écrient à la vue de Judith : — (( Qui mépriserait les Hébreux qui ont des femmes si belles ! Elles méritent bien que, pour les avoir, nous leur fassions la guerre. » Ne dirait-on pas un propos galant d'officiers français assiégeant une ville d'Italie ou d'Espagne? Plus loin, je lis ce verset qui sent saBegence ninivite ou babylonienne : « Il est honteux chez les assyriens qu'une femme se moque d'un homme, et qu'elle sorte de chez lui comme elle est venue. )) « Ce ,.i dit, il faut reconnaître les brillantes et vives qualité^i que M. Begnault a gaspillées, en prodigue, dans ce tableau mal venu. Sa brosse est toujours d'une verve, d'une adresse, d'une facilité surprenante; mais la m inière le gagne, son dessin se relâche, sa couleur tourne au b iriolage. 11 serait fâcheux que ce talent si précoce s'épuisât, avant de mûrir, dans les débauches de l'exécution, »

m CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT.

Pour ma part, je ne puis m'empêcher de trouver ce jugement sévère à l'excès. Lorsque le critique, par exemple, écrit: a L'idée et le sentiment disparaissent sous ce clinquant de palette, » il me semble que c'est lui qui accorde à l'exécution du tableau, à la richesse des accessoires une attention exagérée, qu'il oublie d'étudierl'expression de la figure ou qu'il ne la saisit pas; l'hésitation momentanée de la Judith^ son apparente impassibilité démentie par son geste, toutes ces émotions intérieures que l'artiste a cherché à exprimer et qu'il nous a dépeintes dans sa lettre, n'ont pu cependant échapper à M. P. de Saint-Victor.

Non, l'étoffe ne l'emporte pas sur l'héroïne qui garde toute sa valeur et n'est éclipsée par aucun accv^ssoire. Elle est vraiment émue et sa pose digne et calme est pleine de noblesse. Les chairs nacrées sont d'une merveilleuse finesse, d'un modelé achevé et charmantes dans leur pâleur. Et quant au reproche fait à l'artiste d'avoir paré sa Judith à l'excès, nous ne pouvons l'accepter. C'est volontairement, c'est pour

rester dans l'exacte vérité de son sujet que Regnault a agi ainsi et nous devons ajouter qu'il Ta fait presque avec sobriété.

Voici ce que disent, en effet, les livres saints à ce sujet :

c( Judith se parfuma de myrrhe précieuse, orna sa chevelure et mit sur sa tête une mitre magnifique. Elle se revêtit d'habits de joie, mit des sandales à ses pieds, prit des bracelets, des lys, des pendants d'oreilles, des anneaux et se para de tous ses ornements. Dieu même augmenta sa beauté, parce que toute cette parure n'avait pas pour principe la passion, mais la vertu. »

Il est un point cependant sur lequel on pourrait plus sérieusement attaquer la conception de cette œuvre; la lumière qui réclaire est bien évidemment celle du jour, tandis qu'il est constant que Judith était de retour à Béthulie avant le lever du soleil. L'exactitude rigoureuse aurait donc voulu que la scène se passât au milieu de la nuit et que la lueur douteuse d'une torche ou d'un flambeau éclairât seule le drame.

Mais l'artiste — nous en avons la preuve

dans sa lettre — s'est ici trompé de bonne foi, puisqu'il dit ; a De la main gauche, elle écarte un peu l'ouverture de la tente pour laisser venir la lumière du matin sur le col de sa future victime. »

Au commencement d'août, Henri Regnault dit adieu à cette Rome qu'il avait tant admirée autrefois et qui, depuis son voyage en Espagne, lui paraissait triste et sombre, à cette Rome qu'il ne devait plus revoir. Il toucha terre à Marseille et dut y passer quelques jours en attendant le départ d'un bateau pour Darcelone. Il arriva sur le sol espagnol le 9 août.

A SON PÈRE

Alicante, 25 ou 20 août.

Nous ne comptions rester à Alicante qu'un jour, mais le pays est si beau, les environs ont tant de caractère que nous nous y so rimes arrêtés et que nous le quitterons bien à regret. Nous travaillons beaucoup, partageant noire lemps entre la peinture et la photographie.

Malheureusement nos premiers essais dans ce dernier art ont peu réussi. En vain nos glaces restaient dans le bain 35 ou 40 minutes: aucune trace ne se manifestait sur le collodion et pour-

CORRESPONDANCE DE IlEiNRI REGNAULT. 297

tant nous suivions de point en point les instruciions. Nous étions décidés à te renvoyer nos notes et à te demander s'il n'y manquait pas quelque mot important, quand un photographe nous a indiqué le motif de nos insuccès.

Nous employions l'eau qu'on nous donne à l'hôtel pour nous laver les mains. Or cette eau est détestable. Le photographe nous a conseillé de prendre de l'eau qu'on boit qui est très-pure, mais qui coûte un certain prix, parce qu'elle vient de loin. Nos épreuves de la journée sont venues magnifiquement !

Nous menons l'existence que j'aime. Le matin à six heures nous nous mettons en route avec un guide et un âne chargé de nos appareils de peinture et de photographie. Nous restons dehors toute la journée, et il fait chaud, je t'en réponds. Le soir, à neuf heures, nous rentrons à Alicante, nous allons nous plonger dans la mer et revenons souper à l'hôtel. Puis, nous montons développer nos épreuves dans notre chambre.

Ce pays est superbe, c'est l'Afrique, l'Égyple. Des terrains arides d'une forme et d'une couleur merveilleuses 5 une lumière éblouissante, des silhouettes de montagnes d'un style grandiose et sauvage, des palmiers, des nopals, des figuiers !

11 y aurait de quoi travailler pendant dix ans sans s'éloigner de deux lieues autour d'Alicanfe. Sur ce, je te quitte, car je tombe de fatigue

A M. CAZALIS

D'Elche : 1^^ septembre 1869.

C'est dans un bois de palmiers que je t'écris. Qu'il y faisait bon cette nuit ! Tous les soirs nous nous baignons en mer sous les blonds regards de Phœbé, quand elle veut bien nous faire l'honneur de paraître. Maintenant plus de lune, mais la mer est phosphorescente, de sorte que chacun de nos mouvements y fait naître des constellations ; il y a des moments où je crois nager en pleine voie lactée. Le beau pays ! C'est l'Afrique déjà. Les nopals nous sont familiers et depuis trois semaines nous nous nourrissons de fruits délicieux qui doivent descendre en droite ligne de ceux de la terre promise

à SON PÈRE.

Elche, l*^' septembre 1869.

Je reviens de la poste où j'ai été bien étonné de ne pas trouver de lettres. En faisant nos comptes, Clairin a relrouvé une lettre adressée par moi à ma sœur et dans laquelle je te priais de ne m'écrire qu'à Elche. Je regrette bien cet oubli de ma lettre qui a dû vous donner de Tin-

CORRESPOiSDANCE DE HENRI REGNAULT. 299

quiétude et qui m'a empêché de trouver ici de vos nouvelles.

Nous sommes restés H jours àAlicanteetnous aurions bien voulu y rester davantage ; il y avait là des trésors pour nous, et nous y avons fait bon nombre de dessins.

Ce pays-ci (Elche) est original, mais c'est un peu petit; c'est un peu TOrient d'opéra-comique. Des quantités prodigieuses de palmiers assez grands et assez beaux, mais qui ne semblent pas bien à leur aise. Je ne sais..., il y a dans tout cela quelque chose qui n'a pas Tair bien franc et qui ne m'empoigne pas. Cela nous a fait à tous le même effet. En avant donc, en route pour Grenade!

A SON PÈRE

Murcie, 6 septembre 1869.

Nous venons de passer quatre jours à Murcie. Demain nous repartons en diligence pour Lorca. De là nous gagnerons Grenade... je ne sais comment, car il n'y a pas de route praticable, ni aucun service de voilure.

Nous nous sommes débarrassés de tout bagage gênant, ne gardant avec nous que deux sacs et nos cartons à dessins. Nous traverserons ainsi, tantôt à pied, tantôt à mule, sans le sou, un pays superbe, sauvage et peu habité.

Nous aurions pu prendre un chemin plus expéditif et nous embarquer à Carthagène pour Malaga et de là aller à Grenade ; mais nous aurions laissé de côté la plus belle partie de l'Andalousie, sans y jeter un coup d'œil, et cela nous aurait coûté trop cher.

Or nous avons 300 réaux, c'est-à-dire à peine 70 francs, pour faire 260 kilomètres en six jours, et à quatre ! Tu vois que nous mangeons plus souvent du pain sec et des figues qu'autre chose. Mais nous trouverons de l'argent à Grenade... »

A SON PÈRE

Grenade, 12 septembre 1869.

Notre voyage à travers les montagnes s'est bien passé. Grâce à une carriole qui ne nous coûtait pas trop cher, nous avons pu faire en quatre jours et demi la tournée. Nous avons vu des choses merveilleuses, d'une grandeur, d'une nouveauté incroyables. Il y a à revenir par là ! Cullar de Baya et Guadix I ! ! . C'est inscrit dans ma tête. Je ne trouverai jamais, j'en suis sûr, dans aucun pays, pas même en Afrique et en Syrie, quelque chose de plus imposant, de plus beau à tous points de vue. Quel pays, grand Dieu! Les habitants ne sont pas remarquables, mais le pays, le pays!!I

A force de privations, ne couchant que par

GORllESPONDANGE DE HENRI REGNAULT. 501

(erre et enveloppés dans nos manteaux, nous sommes arrivés à Grenade avec 18 francs de reste. Combien de fois j'ai maudit le voyage à Mayorque qui nous a coûté tant d^argent, tant de temps et cela pour rien. Si nous avions pu disposer de ce temps-là et l'employer à Guadix, à Gular de Baya ou à Alicante ! Mais non, il nous fallait passer devant tout cela en nous contentant de points d'exclamations!

Tout ce voyage avait profondément impressionné Regnaultj comme nous le prouvent ses lettres, mais rien n'égale Tenthousiasme où le jette l'ancienne capitale des rois maures. Tout ce qu'il a vu jusque-là semble s'effacer de sa mémoire ; il ne peut plus s'arracher à l'Alhambra qui le captive, il y passe les journées à travailler dans un inexprimable et incessant ravissement.

A SON rÈRE.

Je ne puis répondre à ta bonne lettre aussi longuement que je le souhaiterais. Je repars pour l'Alhambra où nous avons commencé des études qui nous retiendront ici quelque temps encore.

Quelle féerie! quelle merveille! Nous aurons

302 CORRESPONDANCE DE lIElNRI REGNAULT.

bien de la peine à rendre cette lumière rosée qui remplit ce palais enchanté et les reflets dorés dans les ombres! C'est passionnant. Rien de plus étrange, de plus exquis ! Nous ne quittons pas l'Alhambra...

Page 1