A M. BUTIN
Je suis abandonné de la nature entière.
Depuis que je suis en Espagne, je n'ai pas reçu une lettre d'ami, rien. Une seule de mon père. Et j'ai écrit partout où j'ai passé : ce matin encore, six lettres, ce soir, quatre. Je ne puis pourtant faire mieux! Je suis furieux contre le ciel, contre les hommes; ne fais pas comme ces gredins-là , mon ami; ne suis pas lent mauvais exemple* Console-moi 1
Ah ! mon ami , si tu avais vu l'Alhambra ! Depuis que je l'ai vue, cette féerie, ce rêve, ce..., je ne peux plus que soupirer. Rien n'est beau, rien n'est délirant, rien n'est enivrant comme cela. Nous avions traversé de bien beaux pays pour venir ici. Mais toutes nos émotions précédentes, tous nos anciens enthousiasmes, tout a été elfacé par cette Alhambra ! Au nom du Père, du Fils du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Ah! Mahomet, toi seul es grand, toi seul es Dieu, qui as inspiré une œuvre comme celle-là. Nous sommes, à côté
des artistes qui ont fait cela, des barbares, des sauvages, des monstres. Si tu voyais le palais que Charles-Quint a osé faire construire sur l'emplacement d'une partie du palais arabe ! Tu hausserais les épaules, tu voudrais ressusciter Charles- Quint, lui cracher à la figure. Il a démoli la moitié de l'Alhambra pour y placer, quoi? Son ordure, son immondice! Ahl Mahomet, mon Dieu, mon prophète, ne lui pardonne pas ! Et fais sur sa sale âme damnée, autant de dessins, de zigzags, d'ornements compliqués que tu en as entassé sur cette merveille, que tu as eu la bonté de nous laisser voir ce matin
Et pensant à toi et aux amis , nous nous sommes regardés, Clairin et moi, en disant :
« Que la terre ne tourne plus, que les étoiles tombent, que les villes s'écroulent, que les montagnes deviennent vallées, que nous importe, pourvu que TAlhambra soit épargnée, et que nos amis puissent la voir....»
Je m'enfonce, pour le moment, dans des aquarelles fantastiques de difficulté. Tu dois savoir ce que je pense de Grenade, la plus belle des belles, la Grenade au ciel de lapis, aux tours et forteresses rosées, à l'Alhambra en or, argent, diamant, enfin, en tout ce qu'il y a de plus riche au monde. Je fus, pendant plusieurs jours, sans
pouvoir travailler : je n'y voyais que du feu. Cette lumière étourdissante, cet art mauresque m'étaient complètement inconnus, et me paralysaient la tête et la main gauche ! Ah! mon cher ami, il y a eu bien du démontage ! Maintenant, me voilà remis un peu sur ma bête, et je commence à me débrouiller.
Je ne vais pas te faire une description de l'Alhambra : bon pour la famille. Entre nous c'est ridicule ; tu sais combien ma description serait loin de ce que j'ai ressenti devant ce palais enchanteur. J'ai acheté beaucoup de photographies et je fais quelques aquarelles. Plus tard, au coin d'un bon feu, pendant que ta fillette nous servira le café, nous causerons de tout cela.
Nous sommes installés tout à côté de TAlhambra : une belle allée d'arbres nous en montre le chemin — feuillages, verdure de toute espèce, douce chaleur, soleil ardent et ciel bleu. Enfin, le rêve du bonheur, un conte des mille et une nuits!
Je tâche d'initier le papier torchon aux mystères de la couleur de l'Alhambra, car je suis privé de mes boîtes et de mes toiles. C'est bien difficile; j'ai pourtant fait , je crois, quelques bonnes aquarelles.
Quel ennui, pour nous, de ne pouvoir être là
au baptême de ta fillette ! Mais nous n'avons pas besoin de la voir pour l'aimer; déjà nous l'aimions avant sa naissance , et elle n'y perdra rien. Il n'y a pas de retard dans nos cœurs ; notre affection ne manque jamais le train. Quand nous reviendrons à Paris, Georgette Ilenrietle aura déjà de petits mouvements de femme, et en nous voyant pour la première fois elle se jettera au cou de ses parrains, qu'elle connaîtra déjà en photographie.
Puisque nous sommes deux parrains, Clairin et moi, je propose qu'on lui donne le diminutif Ette^ qui ne rendra jaloux ni lui, ni moi, puisque ce sera la terminaison des deux noms que nous lui donnerons.
Et puis, Clairin et moi, nous sommes destinés à avoir la vie courte. Nous menons une existence trop vagabonde, nous nous donnons trop de mal, nous avons trop d'ambition, trop de désirs pour vivre vieux. Nous ne mourrons pas probablement tous deux ensemble. Or le jour où l'un de nous deux mourra, la petite Georgette-Ilenriette ne perdra que la moitié de son parrain. Eh bien, vois-tu, mon ami, j'aime mieux cehx que d'être père. Nous aurons une fille que nous aimerons bien, et un papa et une maman de plus à aimer. Tout est donc pour le mieux