A MAD. LA DUCHESSE COLONNA
22 octobre 1869.
Si vous saviez les merveilles dont nous jouissons ici, éloignés du monde, du tapage des villes, des distractions de toute sorte, même des courses de taureaux, que nous ne regrettons pas au milieu du rêve enchanté qui nous berce dans l'Alhambra!
Nous habitons dans un bon hôtel (dont la patronne est fort belle, ce qui ne gâte rien), bâti sur le territoire môme de TAlhambra et adossé àime des murailles du château arabe. 11 se trouve à 3 ou 400 mètres au-dessus de la ville, isolé au milieu d'une oasis de peupliers et d'ormes gigantesques, toujours verts comme au printemps, à cause des courants d'eau claire qui tombent en cascades de tous côtés et répandent une fraîcheur délicieuse sous ces quinconces.
Tous les matins nous allons à quelques pas de chez nous dans FAlcazar, dans la divine Alhambra où les murs sont des dentelles d'améthystes et de roses le matin, de diamant à midi et d'or vert et de cuivre rouge au coucher du soleil. Nous restons là jusqu'à ce que la lune vienne nous voir, et quand elle nous a envoyé quelques baisers et qu'elle a endormi les ombres des fées et des génies qui ont ciselé ce palais merveilleux.
nous nous en allons à regret, nous retournant à chaque pas sans pouvoir arracher nos yeux de ces colonnes de marbre rosé, qui prennent, par moment, les couleurs nacrées du corps satiné d'une déesse, et sont notre désespoir et notre bonheur tout à la fois.
Comment partir d'ici ? Il y a dans les salles, des plafonds formés de stalactites qui, réunies et superposées, s'élèvent en forme de coupole et dessinent des étoiles, des figures géométriques qui s'entre-croisent, et dont l'effet moral ou physique est une sorte de vertige en hauteur, qui vous aspire et qui vous pompe et peu s'en faut qu'on ne se sente enlever de terre.
Comment voulez-vous qu'on se condamne à briser le charme et qu'on puisse se contenter, plus tard, de plafonds blancs avec des amours peinls en rose et des colombes qui se becquètent?
Ma divine maîtresse l'Alhambra m'appelle; elle m'a envoyé un de ses amants, le soleil, pour me prévenir qu'elle a fait sa toilette, et que déjà elle est belle et prête à me recevoir. Je ne peux faire autrement que de vous quitter.
Allah! tu es mon Dieu! et toi, Mahomet, sois béni, qui as inspiré de si incomparables mer veilles. Je t'aime, parce que tu es le père de ma chère et adorée Alhambra !
A SON PKRE.
28 septembre 1869.
Depuis dix-sept jours que nous sommes installés ici, nous attendons encore nos bagages. Dans la crainte de ne pas trouver, parfois, d'autres moyens que nos jambes, nous les avions abandonnés, n'emportant avec nous que de petits cartons et nos boîtes d'aquarelle, et pas un vêtement de rechange. C'est là-dessus que nous vivons ici, attendant de jour en jour la galère qui doit nous apporter enfin, de quoi nous livrer à la peinture à l'huile et à la photographie.
Malgré cela, nous n'avons pas perdu notre temps. J'ai fait quelques études à l'aquarelle et pris bon nombre de notes et renseignements. J'ai décalqué en outre , en cachette, la plupart des ornements et motifs d'inscriptions des salles de l'Alhambra et des azulejos les plus intéressants. Les azulejos sont les faïences qui couvrent le bas des murs jusqu'à une hauteur d'environ 4 ou 5 pieds.
J'ai parcouru l'ancienne ville arabe, l'Albaycin, et j'y ai trouvé des motifs charmanfs dans des maisons mauresques plus ou moins bien conservées et, surtout, plus ou moins bien respectées, car on a démoli et on démolitions les jours des trésors. On recouvre indéfiniment de couches
deblanc de chaux, des murs chargés d'inscriptions et d'ornements, de sorle que, peu à peu, les Irons se bouchent et les dessins se perdent. Puis, quelques amateurs d'anliquités arabes ont saisi le bon moment et ont acheté, pour peu de chose, ou enlevé de l'Albaycin, les choses qui pouvaient s'emporter et être facilement enlevées des murs, telles que azulejos, portes, fermetures des fenêtres, babuchiros et même poutres sculptées et arcs de portes.
A l'Alhambra il y avait, il y a quelques années, un portier qui, pour de l'argent, a nettoyé (ous les greniers et débarras de l'Alhambra en vendant aux visiteurs, anglais ou autres, des morceaux qui pouvaient un jour retrouver leur place dans le palais, ou au moins servir de renseignements aux restaurateurs... On ne trouve plus de faïences ou débris de faïences ; tout a été vendu avant l'arrivée de M. Contreras, le restaurateur de l'Alhambra. Il ne reste plus que le grand vase de l'Alhambra, auquel il manque une anse, cassée et emportée, dit-on, par un visiteur. J'en ferai une élude queje t'enverrai, ainsi que les décalques.
Tu tâcheras d'en faire quelques épreuves photographiques, mais je crains que cela ne vienne très- mal. Beaucoup d'enlre eux sont peumarqués et demanderaient un travail de révision pour re-
metire un peu de fermeté par endroit et expliquer ailleurs des détails confus et même pas venus du tout. Je n'aurai probablement pas le temps de faire ce travail.
Du reste, je commence à avoir la clef de cette ornementation, et telles qu'elles sont, mes notes me suffisent à peu près.
J'aurai aussi quelques renseignements à te donner sur les azulejos.
Les plus anciens sont composés de petits morceaux, chacun d'une seule couleur ; les couleurs noires, jaunes, vertes, bleues, blanches, verdâtres et laiteuses sont à peu près les seules employées . Il y a bien aussi un violet et deux nuances de bleu : bleu turquoise verdacé et bleu plus foncé et plus froid.
Les noirs et les verts sont admirables d'éclat et de puissance ; ils sont d'une vigueur dont on ne peut se faire une idée, elles blancs ont des tendresses de demi-tons qui sont adorables. Les azulejos anciens ne sont donc, à vrai dire, que des mosaïques de faïence. Tous les morceaux sont réunis entre eux par un peu de ciment ou déterre pas cuite, se durcissant après avoir été mis. Ces morceaux sont souvent très-petits, très-minces et affectant des formes contournées et compliquées; notamment dans certaines inscriptions de
faïences où les lettres noires et les points et accents sont des morceaux séparés, s'ajustant à merveille avec les petits morceaux blancs qui forment le fond.
Plus tard, on fit des carreaux sur lesquels se trouvaient des parties de dessin qui se complétaient par le voisinage des autres carreaux; mais ceux-là sont moins brillants de couleur et moins puissants.
Plus tard encore on imita, en peinture, sur la faïence, le système de mosaïque employé dans les premiers temps. Mais les premières restent toujours les plus belles. Je t'en reparlerai une autre fois ; je vais tâcher de réunir quelques documents*
Depuis que nous sommes ici, nous n'avons pas vu un vapeur à Thorizon, rien qui ternisse le beau bleu intense du ciel. La lumière a un éclat ici, tout autre qu'en Italie, et il parait qu'elle est plus belle qu'en Afrique et en Syrie à cause de la pureté extrême de Tair et de l'élévation de Grenade, qui est située à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer.
L'Alhambraest toujours aussi splendide, aussi resplendissante. Le soir, je déchiffre les traductions des poëmes et versets du Coran écrits en tous sens sur ses murs.
Nous n'avons pas encore nos bagages, et quand nous les aurons nous ne pourrons partir d'ici sans profiter un peu de nos couleurs à l'huile pour faire quelques études que nous nous sommes réservées. Notre départ est donc retardé......
A SON PÈRE
Octobre 1869.
Nous sommes toujours ici, de plus en plus heureux, cartons les jours l'Alhambra nous offre de nouvelles beautés avec lesquelles nous nous familiarisons peu à peu, et que nous parvenons à mieux rendre, quoique ce soit toujours bien difticile. Ce séjour-là nous aura été très-utile par les études que nous y aurons faites.
Nous sommes, du reste, dans les meilleures conditions possibles. Dans un hôtel situé à deux pas de la porte de l'Alhambra, ce qui nous évite de perdre du temps en trajets. Nous ne descendons jamais dans la ville, et aucune distraction ne vient nous déranger de notre travail et nous fatiguer.
Gomme, d'autre part, le pays est en révolution, le gouvernement ne s'occupe pas de l'Alhambra; il n'y a plus de gouvernement en ce moment, et on ne pense guère à en nommer un autre. Grâce à cette vacance,nous sommes les maîtres de TAlhambra depuis le malin jusqu'au soir. Nous n'en sor-
CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT. 51i
tons que quand la nuitest complètement tombée, et alors nous en longeons le mur, dans une belle allée d'arbres magnifiques, pour rentrer dans notre hôtel où nous sommes très-bien, chez des gens charmants et complètement seuls, car il n'y a pas de voyageurs par ces temps de troubles politiques.
Nous sommes décidés à rester quelque temps encore ; nos bagages arrivent demain. Nous allons donc enfin ouvrir la boite à l'huile et joindre à nos dessins, gouaches et aquarelles, quelques études plus importantes.
Depuis que nous sommes en Espagne, il
fait un temps à faire crever d'envie tous les saints du paradis. Pas un nuage , mais une lumière éblouissante qui nous donne du fila retordre. Les arbres sont verts dans toute la ville et les environs comme au printemps. Il fait chaud , mais une chaleur douce et agréable. Bref, il n'y a pas de pays comme Grenade, ou plutôt comme TAlhambra, car, pour nous, c'est tout. Une. bonne fée a créé pour nous ce palais enchanté et, si je ne faisais pas de peinture, je me croirais Abu-Abdil-lah, roi maure de Grenade
A SON PÈRE
Octobre 1869.
J'ai reçu hier (a lettre et les articles de journaux que tu m'as adressés. Ah çà! mais je n'en reviens pas ! lissent fous ces Parisiens de s'occuper ainsi de moi, il faut qu'ils aient bien peu de chose à faire. Je ne leur en suis pas moins reconnaissant; mais vrai, je trouve qu'ils vont un peu trop loin dans leurs éloges.
Je vais m'occuper pour toi des questions sur le vase de TAlhambra. J'en ferai une photographie, mais ne la colorierai pas, ce serait trop petit. Je diviserai le vase en un certain nombre de fractions, et, après avoir calqué tous les ornements, je lesrejoindrai et vous verrez ce que c'est. Vous ne devez pas vous en douter. J'imiterai jusqu'aux bavures de l'émail (ce que vous méprisez peut-être souverainement au point de vue de la fabrication), mais ce qui fait joliment bien comme couleur.
Je vous ai déjàdit qu'aucun détail ne se répète d'une face à l'autre ; tout est varié et on voit que c'est enlevé lestement au bout du pinceau avec une adresse qui devrait faire pâmer d'envie tous les céramistes d'aujourd'hui. J'ai regardé avec beaucoup de soin les bords jaunes dont parlait M. Riocreux dans sa lettre. Ils ne sont pas en or et
n'ont pas de reflets métalliques : je les imiterai de mon mieux.
Dans les azalejos des plinthes, dans les salles et les galeries, il y a beaucoup de couleurs qui sont irisées, notamment les noirs que je soupçonne fort de n'être que des bleus de Prusse poussés à leur dernière puissance. Ils ont une profondeur incroyable et, au jour frisant, offrent les mêmes irisations violettes laqueuses qu'on remarque sur un morceau de bleu de Prusse avant qu'il n'ait été broyé.
Je demanderai où peuvent exister les fragments d un autre vase de l'Alhambrçi. Le col se trouve je crois, chez M. Contreras. Malheureusement on ne peut guère se fier à la science des Espagnols modernes, qui sont si ignorants des choses de leur pays.
Ainsi, j'étudie le soir les inscriptions de TAlhambra dans l'ouvrage de Emilie Lafuente Alça»
tara Je ne sais pourquoi je me méfie. Je
n'ai pas confiance dans ses traductions. Non pas qu elles ne soient parfaitement en rapport avec les idées et le style des Orientaux, mais j'ai confronté les vers en caractères africains tels qu'ils sont sculptés sur les murs, avec les mêmes vers transcrits par Lafuente Alçatara, et il y a des erreurs; beaucoup de points et d'accents
omis ; des lettres même manquent, d'autres sont déformées. Un jour de pluie (s'il envient... Dieu nous en préserve !) je me payerai la fantaisie de copier exactement une inscription de l'Alhambra et en regard je mettrai le texte donné par Lafuente, et je te prierai de me la faire traduire par le meilleur arabisant de Tlnstilut. Je serais curieux de savoir si Lafuente a raison, ou si mes préventions et doutes sont justifiés.
J'ai malheureusement tant à faire comme peintre à l'Alhambra, que je ne pourrai pas trouver des loisirs pour étudier Tarabe, d'autant plus que le travail que je vais faire sur le vase sera long ; mais il sera complet, exact et, je pense, offrira un grand intérêt.
Notre bagage joue de malheur. Les communications sont coupées en ce moment entre Cadix et Grenade, à cause des partidas et de la chasse que l'on fait à la troupe.
Dans notre beau palais de l'Alhambra, où nous vivons si heureux et tranquilles, nous ne sommes même pas troublés par le bruit des révolutions. Nous laissons les hommes discuter les gouvernements, lutter les uns contre les autres; nous nous agenouillons devant le génie des Maures, nous découvrons tous les jours de nouvelles splendeurs, des combinaisons plus incroyables,
plus insondables dans le dessin des portes et des plafonds. Quelle imagination dans ces ornements dont je croyais avoir calqué un grand nombre. Je n'en ai pas le cinquanlième, pas le centième! C'est un labyrinthe où l'on se perd.
Et pourtant eux s'y retrouvaient ! Et ces aperçus par chaque porte, par chaque fenêtre ; et ces montagnes splendides en panorama tout autour. Et cette immense plaine de la Vega qui s'étend à l'infini! et ces arbres verts comme au printemps! et de Feau partout, partout des sources. A gauche, au-dessous des murs de l'Alhambra, le Darro, qui roule de l'or dans ses eaux ; à droite, le Genil, qui roule de l'argent ! Quel pays!
Et ces abrutis d'Espagnols ne se doutent pas de ce que les Maures avaient si bien apprécié, en choisissant Grenade pour siège de leur royaume d'Espagne. Je comprends qu'Abu-Abdil-lah ait pleuré toutes ses larmes en quittant sa chère Alhambra pour fuir devant les armées des rois catholiques.
Quand je pense que Charles-Quint a fait démolir une partie de l'Alhambra, tout le palais d'hiver, pour construire à la place une affreuse grande caserne, lourde, de mauvais goût! 0 le sauvage !
Et les Espagnols s'imaginent qu'ils sont plus
civilisés aujourd'hui ! Ils sont pourtant bien heureux de se servir du système d'irrigation laissé par les Maures et qui est resté tel qu'ils l'avaient établi dans les provinces de Murcie, d'Alicante, de Grenade, de Valence et dans toutes les parties du midi de l'Espagne qui produisent quelque chose. Si tu ne le connais pas, je t'en parlerai dans ma prochaine lettre; c'est merveilleux de simplicité, et je ne comprends pas comment il n'est pas établi partout.
Eh bien ! c'est au huitième ou neuvième siècle, peut-être plus tôt, que les Maures ont installé cela en Espagne ; voilà des gens civilisés et travailleurs ! Il est vrai que depuis ils ont baissé.....
A SON PÈRE
Grenade, octobre 1869. .
Je ne réponds pas encore à tes questions sur les azulejos : je veux auparavant réunir des informations certaines et des documents sûrs. Ce que je puis te dire à ce sujet, c'est que je me rappelle très bien les azulejos de Tolède dont tu me parles; je les ai vus Fan dernier, et ils n'ont aucun rapport avec ceux de la belle époque arabe qu'on retrouve dans la plus grande partie de l'Alhambra, dans la torre de la Gautiva qui n'a subi aucune restauration et où 'on découvre jus-
qu'aux colorations primitives d'or et de noir et quelques filets rouges (ce sont les couleurs principales ; le bleu n'y arrive que comme accident).
Je te copierai exactement un coin d'une frise de faïence qui est d'un ton superbe. Elle est faite en mosaïque comme les belles faïences arabes ; certains morceaux, d'un bleu verdâtre vraiment prodigieux, qui rappelle celui que vous obtenez à Sèvres, en imitant le bleu ancien de vos porcelaines tendres: il est encore plus joli, je crois. C'est absolument comme des turquoises un peu verdies, mais d'un éclat et d'une harmonie délicieux, avéc des bleus plus violacés, des noirs puissants et des verts très-profonds et riches. Le tout placé sur un fond blanc laiteux, un peu verdâtre, qui donne infiniment d'éclat à toutes les autres couleurs. Les faïences de ce dessin et de cette couleur n'existent que là dans la torre de la Cautina.
Dans les autres parties de l'Alhambra elles ont une harmonie plus foncée et moins distinguée. Je tâcherai d'avoir un échantillon de ce bleu, de ce vert et du noir , et je te les enverrai. Les jaunes sont beaux, mais plus faciles je crois à obtenir.
11 y aurait un véritable intérêt à chercher cela à Sèvres, soit en l'appliquant à des productions
d'un autre caractère, soit en faisant (ce que je croirais intéressant quand ce ne serait que pour un musée et comme tour de force), en faisant, dis-je, une imitaiion de quelques azulejos et surtout du vase de TAlhambra, sur lequel je vous enverrai renseignements et imitations aussi justes que cela me sera possible. Mais ne manquez pas d'être fidèles copistes, et ne cherchez pas trop à corriger certains accidents et certaines imperfections qui, à mon sens, ajoutent au charme du vase. Il en est décela comme d'une femme qui louche un peu, ou qui a la bouche un peu de travers, et qui pourtant serait moins jolie si on lui retirait ses défauts, lui affinant le nez, lui redressant les yeux et la bouche, lui raccourcissant le menton, etc.. On sent que le vase de TAlhambra est fait par un ou plusieurs artistes et non régulièrement et bêtement copié par des manœu vres qui chercheraient froidement la symétrie et la pureté parfaites.
Il faudra charger de cet ouvrage, si vous le tentez, un garçon artiste et hardi qui, après s'être essayé et s'être fait la main sur quelques tessons, enlèvera ensuite la chose avec liberté, quand même cela ne devrait pas être parfaitement régulier et correct. Ceci dit, passons à un autre sujet.
Tu me demandes si je renonce à envoyer ma Judith au Salon prochain. Oui. Je suis absolument décidé à ne pas l'exposer. Et cela pour plusieurs raisons : l"" Elle serait vue dans de moins bonnes conditions d'éclairage et, surtout, l'œil serait distrait par les tableaux voisins, de genres trop différents ; 2Me premier étonnement étant passé, l'effet serait moindre ; 5"" on en a fait un éloge si insensé, que je descendrais certainement de mon piédestal. Si l'on pouvait regarder mon tableau pendant six semaines de suite, au lieu de huit jours, on aurait le temps d'y découvrir bien des défauts et de se blaser sur certaines qualités; 4"" je n'aurais pas le temps d'y retoucher, car je tiens, en rentrant à Rome, à terminer immédiatement ma petite femme au fond jaune (Hérodiade, l'esclave favorite, la poetassa de Gordoba) le nom ne fait rien à l'affaire. C'est sur cette toile que je fonde mes espérances et je crois qu'elle sera bien supérieure à la Judith.
J'aime mieux vendre ma Judith à la bonne ville de Marseille qui m'a donné quelques espérances à ce sujet. Avant tout, je veux éviter de lasser les gens avec mon tableau : en somme, le public qui s'occupe un peu des choses de l'art, amateurs, artistes, critiques, tous l'ont vu et jugé avec plus ou moins de bienveillance. Si je
le réexpose, il y a quelques bons bourgeois de Quimperet de Montélimar qui le verront pour la première fois. Mais que m'importe ! Le principal est de ne pas détruire l'effet produit. Attends ma petite toile caressée et chérie, et tu verras que j'ai raison de l'envoyer seule au Salon, ou de ne lui donner pour compagnes, si l'occasion s'en présente, que quelques aquarelles ou un dessin.
Envoie donc à Marseille mes deux toiles, Judith et Prim, et espérons que Prim reviendra seul. Je serai en bonne compagnie dans le musée de Marseille, où il y a quelques bonnes toiles ; le monument en tout cas est superbe.
Notre bagage n'est pas arrivé. Il se trouvait à Guadix quand les événements politiques sont survenus et ont jeté le trouble dans la province. Lespartidas se sont répandus dans la campagne; les soldats leur donnent la chasse. L'endroit le plus en feu est justement du côté de Guadix et iJ est probable que l'administration aura trouvé prudent de ne pas mettre en route les voitures, avant que les environs ne soient plus sûrs. Nous attendrons donc encore avec une seule chemise de flanelle, un seul pantalon, une seule paire d'espadrilles, quatre mouchoirs et deux paires de chaussettes. Pendant ce temps-là, nous abattons de la besogne et achevons des études que nous
ne pourrions faire ailleurs, ni dans de meilleures conditions. Notre voyage au Maroc se trouvera seulement un peu retardé
A SON PÈRE
Grenade, 47 octobre 1869.
Nous nageons en pleine peinture à l'huile. En avant les grandes études ! J'attends un jour de moins beau temps pour m'occuper du grand vase de TAlhambra. C'est de la terre rougeàtre avec émail, comme tu le crois. J'ai chippé quelques petits échantillons d'azulejos, pas très-beaux malheureusement. On fait ce qu'on peut : je te les enverrai prochainement...
Je rêve un voyage au Maroc. Il est de toute nécessité que j'y aille. Voici en abrégé les raisons qui m'y poussent.
1^ Je veux étudier les types qui se sont assez bien conservés, vu qu'après la conquête de Grenade, les Maures s'y sont en grande partie réfugiés.
2"^ Voir le palais de Fez, palais d'hiver et d'été, construit à peu près dans le même style et le même plan que l'Alhambra, puisqu'il a été bâti, dit-on, par Abu-AbdiUah (je ne sais quel numéro), dernier roi maure de Grenade.
5^ Voir les armes, chevaux, étoffes, tapis^ chiens, etc., etc., usages, etc.. elc
524 CORRESPONDAiNCE DE HENRI REGNAULT.
Sans cela tout ce que j'ai fait à l'Alhambra ne me servirait de rien et je ne pourrais pas l'appliquer.
11 me faut une recommandation plus puissante que celle que j'ai pour les ambassades du Maroc. Il me faut une mission auprès de l'Empereur du Maroc, quand même ce serait pour affaire de femme. Je suis homme de confiance et ne reculerai devant rien pour oblenir la faculté de travailler dans le palais de l'empereur du Maroc, dans ses écuries, dans son harem au besoin.
Il est de toute utilité que je voie les choses de près, surtout dans la haute classe marocaine, là où il peut y avoir quelques souvenirs des anciens, comme dans les trésors, galeries de palais, armes, etc.
Je ne demande pas d'argent, mais soit une mission, soit une recommandation puissante, qui me permette d'obtenir une escorte et le droit de travailler où je voudrai. Nous ne sommes intrigants ni l'un ni l'autre : mais dans le cas présent, je te prie de Têtre un peu.
X.., ou tel autre artiste à la mode, te diront peut-être, que le Maroc n'est pas intéressant : j'ai la certitude du contraire. Forluny y a passé deux mois, lors de Texpédition du Maroc par Prim et O'Donnell et il a rapporté des études ex-
cessivement intéressantes. Il y a certains coins de l'Espagne que je tiens à garder pour moi. Pour ceux-là, je dirais volontiers à tout le monde qu'ils sont laids, très-dangereux à habiter, et qu'on n'y peut travailler, etc
Le 31 octobre Regnault part pour Madrid. Il voulait terminer sa copie et prendre à TArmeria quelques notes qui devaient lui servir plus tard. Mais, cette fois, il laisse de côté la politique.
« La vie élant courte, il faut peindre tant qu'on a des yeux. Donc on ne doit pas les fatiguer à lire de stupides journaux. »
Il trouva sa copie noircie, couverte de poussière, et il se sentit découragé. Après quelques jours de travail, le 18 novembre, il reprit le chemin de Grenade, laissant à un peintre de sa connaissance le soin de terminer quelques parties inachevées de son tableau : les bottes et le cheval.
Je suis trop dégoûté pour me remettre à l'œuvre. Ce n'est pas du reste une copie qui fait
326 CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAUl.T.
la réputation d'un homme ; je joindrai à cet envoi bien faible, quelque chose de mon cru pour faire voir au public que je ne suis pas tout à fait ramolli. Je dois t'annoncer aussi que le ministère espagnol m'a nommé commendador de la distinguidad orden de Carlos tercero
C'est pendant ce séjour à Madrid qu'il vendit la Salomé quatorze mille francs à un marchand qui ne l'avait pas vue.
Après une courte visite à Cordoue, à Séville et à Guadix, Regnault se rendit à Gibraltar. Là devait le rejoindre son fidèle serviteur Lagraine, qui lui apportait de Rome son Hérodiade presque achevée et tout ce qui pouvait être utile à ses projets.
Arrivé à Gibraltar le 22 novembre, Regnault parcourt le pays en suivant les chasses des officiers anglais qui le reçoivent à bras ouverts.
A SON PÈRE
Gibraltar, 8 décembre 1809.
Je suis allé passer quelques jours à Madrid^ et j^ai trouvé les hommes elles choses bien changés. Puis j'ai fait une tournée rapide par CordouCj Séville, Guadix. Je suis à Gibraltar depuis
dix OU douze jours, jouissant de l'hospitalité anglaise ; elle est charmante, mais trop nourrissante; il faut toujours manger et toujours boire.
Je connais plusieurs officiers , surtout des Écossais, charmants jeunes gens de très-bonne famille. Je passe le temps assez gaiement avec eux en attendant que mon domestique Lagraine arrive et m'apporte ce dont j'ai besoin. 11 ne doit pas tarder, et je serai bien aise de retourner à Grenade et de me remeltre au travail, car je flâne ici, toujours à chevalet en chasse.
Mon installation à Grenade me plaît. J'y ai établi mon quartier général pour cet hiver, et quand le printemps se fera pressentir je me remettrai en campagne. Ne crois pas cependant que l'hiver dans ces parages ressemble à celui de ton Allemagne. Grenade est très-élevée dans la Sierra Nevada et assez près des neiges ; aussi les matinées et les nuits sont-elles froides : mais dès que le soleil s'est montré il fait une température de printemps. A Gibraltar, bien qu'au mois de décembre, j'ai trop chaud au soleil et je me baigne tous les jours dans la mer. Je plains bien les habitants du Nord. Comment passerai-je un hiver à Paris? Je ne pourrai plus m'habituer à cet horrible climat.
Ce qui me fait choisir Grenade plutôt que
Séville pour quartier d'hiver, c'est d'abord TAIhambra qui est une mine inépuisable de Irésoi s pour nous; c'est ensuite la solitude dans la quelle nous y vivons, Clairin et moi, dans un excellent hôtel où nous ne verrons personne de l'hiver et où nous sommes séparés de la ville par de magnifiques quinconces de grands arbres qui revêlent la colline sur laquelle est bâtie TAlhambra et la citadelle. On se sent loin des hommes, car on a peu d'occasions d'en voir làhaut, loin du bruit des rues, et on est sûr d'y jouir de la paix nécessaire à un travail suivi.
Séville, au contraire, est une ville de plaisir, gaie, réjouie, bruyante, et, comme architecture, FAlcazar de Séville est d'un style moins pur que TAlhambra, et trop restauré. La cathédrale, d'un beau gothique, est d'un effet grandiose, mais je la trouve moins extraordinaire que celle de Cordoue qui n'est autre chose que la mosquée des Maures d'Espagne, dans laquelle on a placé une capilla m ayor et un coro qui se perdent complètement dans cette foret de colonnes de marbre et d'arcs mauresques entrelacés et enchevêlrés. C'est d'un effet magique ; rien ne m'a fait autant d'impression que cela.
Je compte passer trois ou quatre jours à Tanger avant de retourner à Grenade. Je partirai
d'Espogne au printemps, rempli d'admiration pour ce que les Maures y ont laissé... C'était une grande civilisation. Il faut parcourir les provinces de Valence, Alicante, Murcie, Grenade, Séville, Cordoue, pour apprécier les immenses services qu'elle a rendus à la terre d'Espagne. Tout ce qu'il y a de bien en Espagne date de celte époquelà, comme système de culture, comme industrie, comme administration. Et que de souvenirs précieux on a dû détruire dans les siècles de fanatisme religieux qui ont suivi l'expulsion des Maures !
C'est depuis lors que l'Espagne a été à reculons pour arriver à l'état piteux où elle est maintenant, et d'où je ne vois pas pour elle le moyen de se relever, à moins qu'elle ne soit conquise, pour ainsi dire, une autre fois par un souverain étranger, Anglais par exemple ; par un homme aussi ambitieux que Charles-Quint, qui force le pays à accepter les progrès faits ailleurs , qui traite l'Espagne comme sa chose, sans la ruiner, et qui ait intérêt à la faire valoir et à la faire produire.
Elle n'est pas digne encore du gouvernement constitutionnel ; il faut une main de fer qui fasse son éducation avant qu elle puisse comprendre le mot de liberté. Il n'y a pas au monde un plus beau
pays, un plus beau climat, un plus beau peuple, et pourtant l'Espagne est aujourd'hui la dernière des nations, au-dessous même de l'Italie
Une circonstance fortuite vint à ce moment changer les projets dUenri Regnault, Lagraine, son domestique, qui devait arriver à Gibraltar vers les premiers jours de décembre ne donnait pas signe de vie. Ce silence était pour Regnault le sujet d'une vive inquiétude. Il faisait en vain jouer le télégraphe : aucune réponse certaine n'arrivait. Écoutons-le raconter lui-même ses perplexités,
A SON rÈRE.
Tanger, 21 décembre 1869.
.....tFai été si occupé, j^ai passé par de si violentes émotions que les jours se sont succédé sans que je m'en doutasse...
D'après un télégramme peu clair que j'avais reçu, je m^étais imaginé que Lagraine avait dû partir de Marseille le 25 novembre. Je l'attendais donc vers le 1^' décembre, et ne le voyant pasvenir, j'avais envoyé une seconde dépêche à laquelle je reçus cette réponse : Partira le 2 ou le 3. Vers le 10, je courus tous les bureaux de
Gibraltar pour savoir quel était le bateau parti de Marseille à l'époque indiquée dans la dépêche. La réponse fut unanime : c'était le Sorterah. Gomme la mer avait été assez mauvaise, on me disait que probablement le bateau avait relâché sur la côte d'Espagne, ce qui causait le retard. Impatienté d'attendre, j'avais Tœil braqué sur le sémaphore dans l'espoir d'y voir signaler un bateau, pavillon français, venant de l'est. Mais les heures se passaient, des nuages couvraient par moment le sommet du rocher de Gibraltar où est placé le sémaphore. Alors j'allais au port, puis à la jetée, puis au phare : Hélas ! après deux jours de ce manège, pas de Sonerah! Je pris alors le bateau pour Tanger.
La nouveauté orientale de la ville, cette vie différente de la nôtre, ces types magnifiques, ces costumes si nouveaux pour moi, tout cela me distrayait et m'aidait à patienter deux jours de plus.
Je fus très-bien reçu chez le baron d'Aquin, chez M. Diosdado, de la légation d'Espagne, chez M. Scovasso de la légation d'Italie. Ce dernier, dans la conversation, me dit tout à coup : «Vous savez que M. Berger a perdu un beau vapeur qu'il avait fait faire en Angleterre. J'ai reçu ce soir une dépêche m'annonçant que le Sonerah
s'était perdu corps et bien dans le golfe du Lion. »
Celte nouvelle fut comme un coup de foudre pour moi. En effet, le retard de Lagraine était expliqué d'une façon terrible. Le Sonerah avait coulé avec tout ce qu'il portait et pas un malheureux n'avait échappé pour donner télégraphiquement la nouvelle à son consignalaire.
J'avais quitté Gibraltar le 13 et le consignataire n'avait encore reçu aucune dépêche concernant le relard de son bateau. Et M. Scovasso ajoutait pour embellir la chose, perdu corps et biens.
Cela me paraissait si vraisemblable que je n'avais plus aucun espoir de revoir mon pauvre Lagraine, ni mon chien, ni mon tableau, ni mes affaires; tout était perdu !
Je passai une nuit terrible, agitée. J'avais comme un remords d'avoir fait venir de Rome ce pauvre garçon, pour le faire périr aussi misérablement. Je pensais aux derniers moments de cet être qui m'aimait tant et qui avait dû tant souffrir à la pensée de ne plus me revoir, et d'entraîner avec lui ce qui lui avait été recommandé et confié. Peut-être était-ce en voulant sauver la caisse de mon tableau qull avait perdu le temps de sauter dans la chaloupe! Je me faisais un drame horrible dans ma pauvre cervelle.
Le matin, Tanger me paraissait moins intéres-
sont; j'étais impatient de me rembarquei pour Gibraltar, afin d'y savoir les détails qui avaient pu arriver dans la nuit et surtout afin de télégraphier de tous côtés pour qu'on recherchât mon homme, qu'on lui donnât de l'argent s'il était encore vivant, ou qu'on m'envoyât la nouvelle certaine de sa mort.
Je pris donc le bateau à onze heures et à trois heures et demie j'arrivais au port de Gibraltar. En approchant déterre, je vis un grand bonhomme qui gesticulait avec une figure enjouée et seniblait s'adresser à moi. Tout le monde, en effet, savait à Gibraltar que j'attendais le Sonerah comme le Messie. Les uns voulaient voir mon tableau, les autres faire courir un lièvre ou un renard à mon chien, et on s'intéressait à mon malheur.
L'homme qui gesticulait était un interprète du club House hoteU et dès que je fus à portée de sa voix j'entendis : « Il n'est pas perdu, il a pris le bateau à vapeur pour Tanger ce matin. )^ Je ne voulais pas y croire. Mais, quand je fus à terre, j'ai été rassuré. Le Sonerah était en effet perdu, mais Lagraine avait pris un autre bateau des Messageries qui avait manqué à Oran la correspondance pour Tanger : D'où huit jours de retard, plus quatre à Malaga !
Je respirai enfin. Je revis mon tableau arrivé en parfait état, et pour la première fois, j'en fus content, je le trouvai mieux que quand je l'avais quitté, et je repartis pour Tanger. Lagraine et mon chien m'attendaient sur la plage. Mon chien faillit me dévorer de joie et Lagraine me brisa la main d'amitié. Il ne se doutait guère du danger qu'il avait évité si heureusement et avait appris à Tanger dans quel état d'inquiétude j'étais parti.
Je me trouvais si heureux qu'il me fut impossible de songer à quitter l'Afrique* J'ai loué une petite maison mauresque pour vingt francs par mois, avec trois chambres et un petit patio qui peut me servir d'atelier avec jour d'en haut, et une terrasse où je pourrai faire des études au soleil. La vue est ravissante sur Tanger, laCasba, la mer..., etc. Lagraine pourra s'y livrer à la photographie... J'ai écrit àClairin pour lui annoncer ma nouvelle décision et l'engager à me rejoindre, car il fait froid à Grenade maintenant , tandis qu'ici je jouis d'une tiédeur délicieuse. Au printemps je laisserai ici mon installation pendant un mois pour finir à Grenade ce que j'y ai commencé. De cette façon mon rêve sera réalisé! J'ébaucherai ici quelques scènes, puis j'irai à TAlhambra peindre les morceaux d'architecture
qui y rentreront et je reviendrai ici mettre la dernière main aux figures. Tout s'arrange pour le mieux. Je vais dès à présent terminer ma petite Hérodiade
A SON PÈRE
Tanger, ce 17 janvier 1870.
Je suis de plus en plus ravi de Tanger et de plus en plus décidé à y fixer mes quartiers d'hiver. J'y serai très-bien pour travailler. Je ne renonce pas pour cela à Grenade où je retournerai quand les neiges y seront fondues, c'est-à-dire vers la fin d'avril.
Je commence des leçons d'arabe avec un Thaleb. Nous avons eu, ces jours-ci, les fêtes du Rhamadan, processions, sortie du pacha, fantasias, etc., musique arabe, danse de nègres. Il y a de quoi faire deux cents tableaux !
A SON PÈRE
Tanger, 19 janvier 1870.
Je n'ai pas encore eu le temps de te parler de notre installation à Tanger et de la vie que nous menons ici.
Dans les premiers jours de janvier nous avons loué une maison charmante, construite à la mauresque, ancienne, et parfaitement disposée pour les besoins de notre métier.
Premier point. Quartier assez central et pour-
356 GORBESPOINDAINGE DE HENRI REGINAULT,
tant assez retiré, ce qui est de la plus haute importance, car les Marocains sont très-fanatiques et pour rien au monde ne voudraient être vus entrant chez un chrétien. A plus forte raison les femmes ! Une femme rencontrée parlant à un chrétien, ou sortant de sa maison, serait empoignée, conduite à la Casba, et régalée de deux ou trois cenls coups de bâton. Grâce à la position heureuse de notre entrée, dissimulée dans un cul-de-sac donnant d'une manière indirecte, avec coudes, dans une rue exclusivement fréquentée par les Juifs (c'est. la rue des Synagogues), nous avons, de temps en temps, des Mauresques chez nous, blanches et noires, et nous en aurons tant que nous voudrons. Je prévois qu'il sera plus facile de travailler d'après les femmes que d'après les hommes. Leur costume dans leur intérieur (car dehors toutes, riches ou pauvres sont revêtues du même haïck de laine) offre des ajustements ravissants dont je compte tirer un grand parti ; puis elles sont plus coulantes en matière de religion, et ne demandent qu'à être soustraites le plus souvent possible à l'existence pénible et renfermée qu'on leur impose.
Deuxième point. Nous avons un charmant patio qui nous fait un atelier délicieux, avec un jour splendide venant d'en haut, sans qu'aucune mai-
son puisse envoyer de reflets. Nous avons couvert notre patio d'un vitrage très-bien conditionné qui peut s'enlever quand on veut et qui nous rend de grands services en ce moment, car depuis trois semaines il pleut presque continuellement.
Nous avons décoré notre patio dans le style arabe, nous avons peint nos corniches, nos portes, et les ornements de TAlhambra nous ont offert d'heureux motifs. Nous avons perdu trois semaines à ce travail-là, c'est vrai, mais nous avons un patio ravissant dont chaque coin fait un tableau et que je compte exploiter sous toutes les faces. Sans sortir de chez nous, nous pouvons faire des centaines de tableaux. Le temps employé à ce travail, est d'autant moins à regretter que la saison était pluvieuse et ne permettait pas de songer à faire des études ou des croquis dehors.
Je suis bien décidé à exécuter mon dernier Envoi ici. J'y serai vingt fois mieux qu'à Rome et j'aurai sans cesse l'œil réveillé par toutes les merveilles qu^on rencontre à chaque pas, au lieu de pourrir sous un ciel fétide, en face de ces Italiens el Italiennes d'opéra-comique, ou de ces chauchards au chapeau pointu dont le souvenir me soulève le cœur.
Notre chambre est toute tendue de tapis posés par-dessus des paillassons et des nattes. Nous
avons pris l'habitude des Maures et nous n'entrons jamais dans notre chambre sans quitter les babouches à la porte. Point de chaises dans l'établissement; toute laideur européenne est prohibée.
Sur deux autres faces du patio donnent deux autres chambres assez grandes ; Tune est affectée aux ustensiles de peinture, Fautre occupée par Lagraine, les costumes, les étoffes précieuses, et les vêtements européens, car nous conservons notre prestige grâce à nos pantalons et pet-en- Tair; sans cela on pourrait nous manquer de respect : tandis que l'Européen peut aller sans rien craindre dans tous les coins de la ville et de la campagne, à toute heure du jour et de la nuit.
Sur le quatrième mur du patio donnent cuisine, citerne, escalier des terrasses, etc.. L'autre partie de la maison contient un corridor conduisant à une salle où je transporterai ma cuisine, puis à Pécurie où peuvent tenir trois chevaux.
Pour le moment j'ai un amour de petit cheval doux, intelligent et fort... Puis des poules pour avoir des œufs et de quoi remplir notre estomac lorsqu'il n'y a pas autre chose ; enfin une paire de lévriers.
Noire personnel se compose de Lagrains'^, exclusivement occupé de la photographie, menuiserie, soin des châssis, toiles, couleurs et comptes ; deNana, cuisinière chrétienne, bonne mère de famille, femme d'un ex-consul tombé à peu près dans la misère ; deAli-Pata, mon palelrenier, petit bonhomme de 50 ans, monstrueusement laid, haut de 4 pieds, un vrai Triboulet, doué d'une originalité charmante, d'une grande intelligence et, par-dessus le marché, d'une éléphantiasis qui a fait gonfler une de ses jambes à la grosseur de son corps, tandis que l'autre est complètement ridée et n'est pas plus grosse qu'une fine allumette.
Ce personnage grotesque m'a été présenté par le ministre, M. d'Aquin, qui me Ta recommandé comme une perle.
D'abord, il parle bien l'espagnol et sert d'interprète ; puis il est réputé le meilleur cavalier de Tanger, malgré sa difformité.
Nous comptons encore parmi nous le jeune Khadder qui fait les commissions le matin, garçon honnête et dévoué et qui lave la maison, achète la vicluaille, etc. ; enfin la jeune Aïscha- Tchama, charmante petite Mauresque de 17 ou 18 ans, qui vit avec nous, s'occupe de notre linge, blanchissage, aide la cuisinière à raccom-
moder, etc. De plus elle pose pour nous, nous amène ses petites amies, pour que nous travaillions d'après elles.
Enfin ! je vais pouvoir faire mon dernier Envoi, un tableau que j'avais rêvé à Grenade et dont l'exécution me sera facile ici.
Tout cela ne nous coûte pas cher et nous vivons économiquement, dépensant moins à nous tous que Clairin et moi à l'hôtel de Grenade.
Voilà le palais où, j'espère, tu viendras me voir l'automne prochain vers le mois de septembre. Tu pourras y faire de la photographie avec Lagraine, et chasser : le soir, tu rapporteras une douzaine de lièvres et perdreaux et une douzaine de clichés ! Je ne m'absenterai d'ici que pendant le mois de juin et peut-êlre juillet, pour finir à Grenade ce qui est commencé...
Je t'envoie un échantillon de toile pour que tu m'en fasses acheter une pièce de 20 mètres sur 2"\50 ou 3 mètres de large si c'est possible, de la même qualité. Si la pièce contient 25 mètres, ou plus, envoie-la tout de même. La toile n'est jamais perdue et nous avons besoin d'en couvrir beaucoup
A M. CAZALIS
Tanger, 25 février 1870.
Comment se fait-il que je te laisse si longtemps sans une parole, ni un serrement de main? Allah et Mahomet le savent ! Nous habitons, tu le sais, clansune maison mauresque, dans un petit palais des Mille et une nuits. Nous avons entassé sur nos portes, sur les solives de noire patio, des ornements de TAlhambra, et tu verras prochainement un tableau commencé depuis quelques jours, un Gynécée mauresque^ qui représente notre patio môme et, au fond, la porte de notre chambre à coucher. ..
Chaque fois que nous montons sur notre terrasse, nous sommes éblouis par l'éclat de cette ville de neige, qui sous nos pieds descend jusqu'à la mer, comme un grand escalier de marbre blanc ou une nichée de mouettes blanches. Sur une terrasse voisine, des négresses étalent des tapis pour les exposer au soleil, ou des Mauresques disposent sur des cordes leurs haïcks et leur linge pour les faire sécher, kaftans de drap jaune avec broderies d'argent, de soie rose ou vert tendre, foulards d'or, etc.. Nos yeux, enfin, voient donc l'Orient.
Je crois, Dieu me pardonne, que le soleil qui vous éclaire n'est pas le même que le nôtre, et je
vois de loin, avec terreur, le moment où il faudra recontempler, en Europe, Faspect lugubre des maisons et des foules.
Mais, avant d'y rentrer, je veux faire revivre les vrais Maures, riches et grands, terribles et voluptueux à la fois, ceux qu'on ne voit plus que dans le passé. Puis Tunis, puis l'Egypte, puis l'Inde!...
Je monterai d'enthousiasme en enthousiasme, je m'enivrerai de merveilles, jusqu'à ce que complètement halluciné, je puisse retomber dans notre monde morne et banal, sans craindre que mes yeux perdent la lumière qu'ils auront bue pendant deux ou trois ans. Quand, de retour à Paris 5 je voudrai voir clair, je n'aurai qu'à fermer les yeux, et alors Mauresques, Fellahs, Hindous, colosses de granit, éléphants de marbre blanc, palais enchantés, plaines d'or, lac de lapis, villes de diamants, tout l'Orient m'apparaitra de nouveau... Oh! quelle ivresse, lalumière...
A SON PÈRE
Tanger, 5 mars 1870.
Le Spahis emporte ma Salomé aujourd'hui. J'ai hésité très-longtemps avant de me décider pour la voie de mer.
Le mois de mars est mauvais dans la Méditerranée. J'ai demandé conseil à des gens compé-
tents et même à des Espagnols. Tous sont tombés d'accord qu'il fallait plutôt confier la toile à une coquille de noix sur la mer en courroux qu'à un chemin de fer espagnol.
Je voulais t'envoyer la notice pour mon tableau, mais je m'aperçois au moment de Técrire que je ne me rappelle pas bien le fait. Consulte à ce sujet les livres saints...
Salomé dansa pendant un festin d'une manière si merveilleuse devant son père adoptif Hérode, que celui-ci promit de lui accorder comme récompense tout ce qu'elle demanderait. La mère delà jeune fille, qui détestait saint Jean, à cause des reproches que celui-ci faisait à Hérode sur son union incestueuse avec elle, supplia sa fille de demander la tête de saint Jean.
Voilà ce qu'il faudrait rédiger d'une façon moins filandreuse et moins embrouillée, mais je tiens beaucoup à ce qu'on insiste sur la danse, parce que cela expliquera l'ébouriffagede la chevelure et l'étoffe transparente qui laisse voir les cuisses pour rendre la danse plus voluptueuse.
N'oublie pas que je suis gaucher et que, pour regarder ma peinture il faut qu'elle soit éclairée d'en haut, de droite à gauche, le contraire des autres
54 i CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT.
La Salomé une fois partie pour Paris, Regiiault pouvait se livrer sans préoccupation à la pensée de la grande œuvre qu'il méditait comme Envoi de dernière année.
Certains matériaux lui manquant encore, il résolut de retourner en Espagne afin de les recueillir et de terminer en même temps quelques études commencées à Grenade.
Ces préliminaires complétés, il comptait se rendre de nouveau à Tanger et y faire son grand tableau en toute liberté d'esprit. Il se mit donc en règle avec l'Académie.
▲ SON PÈKE.
Tanger, 8 mars 1870.
J'ai écrit à M. Hébert et lui ai exposé mes projets, ne disant que ce que je voulais dire et le priant de vouloir bien cacher au ministère ce qu'il savait ou devinait, et arranger les choses pour le mieux, de manière à ce que je puisse faire ici tranquillement mon dernier Envoi.
J'ajoutais que j'avais ici sous la main tous les éléments nécessaires pour faire une œuvre sérieuse et nouvelle et que j'irais la finir à Rome ;
je ne fixais pas d'époque positive à mon retour, et ce vague discret me permettra de traîner un peu et d'arriver à mes fins, c'est-à-dire de partir pour Rome avec mon Envoi fini, au commencement de 1871.
Le premier point pour bien travailler est de se plaire dans l'endroit où l'on travaille et de se sentir soutenu par tout ce qu'on a sous les yeux. Or je suis bien ici ; donc j'y reste...
A M. A. DUPARC
Tanger, 8 mars 1870.
J'étais si bonteux de n'avoir pas tenu les promesses que je t'ai faites, que je ne voulais pas f écrire sans joindre à ma lettre une ou deux bonnes aquarelles. Or, en Espagne, je me suis laisser captiver par les cbarmes de l'architecture mauresque et je n'ai fait aucune étude de figure. Je sais que tu aimeras mieux un ou deux personnages intéressants dans une aquarelle que dix colonnes, et du reste je ne veux vendre à aucun prix toutes les études à l'huile ou à l'aquarelle que j'ai faites à Grenade : elles me seront d'une grande utilité plus tard. D'ailleurs je tiendrai mes promesses et mes premières aquarelles intéressantes seront pour toi. Je dis seront parce que depuis mon arrivée au Maroc, je me suis occupé exclusivement de finir ma figure d'Hérodiade,
puis, de la décoration de notre maison dont chaque coin est un tableau ravissant. J'ai aussi ébauché un certain nombre de petits tableaux pour ne pas laisser échapper de ma mémoire quelques scènes que j'ai vues dans les rues de Tanger.
Je n'ai pas fait encore d'étude de bonshommes d'après nature, vu la grande difficulté d'avoir des modèles. Les maures du Maroc sont les plus fanatiques de tous les Musulmans; ils observent leur religion avec beaucoup plus de sévérité qu'en aucun autre lieu. Nul œil chrétien ou juif ne peut pénétrer dans leurs mosquées ou dans leurs maisons ; quand on prend un croquis dans la rue, les gens qui se croient regardés se sauvent comme s'ils avaient la peste à leurs trousses. Peu à peu (à condition de rester longtemps dans le pays et d'être inslallés dans un lieu écarté où nul ne puisse les voir entrer dans la maison chrétienne) nous pourrons en apprivoiser quelques-uns.
Les femmes sont plus accessibles. Nous avons pour servante une petite Mauresque qui ne demande pas mieux que de poser et de nous amener des amies. Quelques-unes sont déjà venues, et nous les avons encouragées par une bonne réception. En ne hâtant pas trop les choses nous pourrons nous en servir. Plus tard, à l'aide de
quelques ruses viendront les hommes, et, comme nous sommes bien décidés à rester longtemps ici, nous finirons par en faire ce que nous voudrons.
Ne perds donc pas Fespoir que tu as gardé si longtemps de recevoir quelque chose de moi. Au premier moment, tu le sais, on est trop étourdi par tout ce que Ton voit de nouveau, pour se mettre à l'ouvrage. On ne sait par où commencer. Mais une fois qu'on est pris par l'engrenage, tout va bien, et chaque chose défile à son tour. J'en suis là maintenant et mes plans sont bien arrêtés. 11 y a des toiles sur le chantier, des tableaux en train. Les aquarelles et les études vont se ranger au fur et à mesure dans les cartons, et les messageries impériales emporteront les meilleures vers les rivages aimés de la France.
Ce n'est décidément pas en voyage qu'on peut produire : on ne peut que faire des études, prendre des renseignements, des notes, dont on ne saurait ensuite se dessaisir. Une fois installé, une fois fixé sur un point, on peut travailler pour les autres et pour soi..,.
Dis à M. G... qu'aucun marchand ne verra la couleur de mes aquarelles avant lui. Je garderai Durand-Ruel et Brame pour mes tableaux. Leur exposition de la rue Laffite est excellente. Or
comme tout ce que j'enverrai à Paris sera soigné et étudié je n'aurai pas de honte à le montrer : je ne tiens pas à vendre à huis-clos. En fait d'aquarelles je ne suis pas fier : Fortuny me fait une peur bleue.
\ SON PÈRE
Tanger, 15 mars 1870.
Je termine deux ou trois petites commandes que je traîne depuis longtemps, et, le 29 de ce mois nous nous rembarquons pour l'Espagne. Nous allons à Séville, à Cordoue pour y faire quelques études rapides qui pourront nous rendre de grands services ici, puis nous regagnons Grenade où nous finissons quelques études commencées et, vers la fin de mai, nous revenons à Tanger. Alors, muni de tous les matériaux dont je puis avoir besoin, je me mets à mon dernier Envoi.
11 est préférable de faire maintenant cette tournée d'Espagne, nous aurons ensuite plus de calme pour entreprendre un travail de longue haleine dans notre petit alcazar de Tanger où nous sommes bien installés pour passer l'été sans souffrir de la chaleur.
Aujourd'hui, pour les Maures, grande fête,
Pascua del carnero. On égorge un mouton sur le tombeau d'un saint en dehors de la ville, on
le place sur les épaules d'un homme qu'on fait courir le plus vite possible en le fouettant, en lui jetant des pierres, jusqu'à une mosquée située en bas de la ville. Le pauvre bonhomme doit donc traverser toute la ville en courant au milieu de cette foule hurlant et frappant. Si le mouton remue encore quand il arrive à la mosquée, c'est signe que la récolte sera bonne et on pousse des cris de joie ; si, au contraire, le mouton arrive tout à fait mort, l'année sera mauvaise.
Parfois Thomme qui porte le mouton meurt lui-même avant d'avoir atteint le but ; un autre homme alors ramasse le mouton et court à son tour. Je crois que Tannée sera bonne ; le mouton a remué encore une patte quand on Fa déposé sur le seuil de la mosquée.
Dans la journée, fantasia, etc., etc. Demain refantasia... A notre retour, en juin, nous aurons le Haissah Mah, autre grande fête. . .
A SON PÈRE
Cordoue, 5 avril 1870.
... Nous avons quitté Tanger le 30 mars et nous sommes arrivés à Guadix après une bonne traversée...
Nous avons reçu avant de partir les caisses de photographie, couleurs, etc. ; mais je n'ai pas eu le temps de regarder tout cela à mon aise, car il
fallait s'occuper des bagages et des comptes à régler. Un maître de maison a toujours fort à faire quand il part pour un voyage de deux mois ; il faut régler le passé et songer au futur, pour que la maison ne chôme pas jusqu'au retour.
Deux jours avant notre départ, nous avons procédéà l'évasion de notre petite Ilaïscha-Tchama, car, nous partis, elle ne pouvait pas rester à Tanger. Toute Mauresque qui a vécu dans la maison d'un chrétien est saisie, dès qu'on le peut, par les soldats du pacha, condamnée à la prison pour le reste de ses jours et à quelques dégelées de cent, cent cinquante ou deux cents coups de bâton, à moins qu'elle n'ait assez d'argent pour se racheter : et le pacha est parfois bien exigeant.
Or, dernièrement, Haïscha était allée au bain enveloppée dans son haïck et la figure cachée. Malgré cela, des indiscrets l'avaient vendue et quatre soldats étaient à sa poursuite. L'un d'eux l'atteignit et la saisit par son haïck. Elle parvint à s'échapper en laissant son haïck entre ses mains et se jeta dans une maison juive dont elle gagna la terrasse. Sautant ainsi de terrasse en terrasse, comme un chat, elle est venue nous retrouver.
Chez nous elle était en sûreté ; mais après notre départ, la première fois qu'elle eût mis le nez
dehors, elle eût été pincée. Nous avons donc employé tous les subterfuges possibles pour tromper la police marocaine et la faire partir pour Tétouan, où personne ne la connaissait et où elle n'avait plus rien à craindre. Apres avoir cousu son argent dans sa ceinture, elle changea de babouches et de vêtements, et, à huit heures du matin, avec un arriero juif (porteur de blé), et accompagnée de son beau-frère, armé jusqu'aux dents, qui suivait par derrière pour surveiller, elle se mit en route sur une mule. Nous passions à cheval sur le chemin de Tétouan, comme par hasard, et nous avons recueilli son dernier regard d'adieu et son dernier geste d'affection.
La pauvre petite ne trouvera pas là-bas Texistence qu'elle avait chez nous. Mais tout vaut mieux pour elle que la prison perpétuelle. On lui a donné une lettre pour un Maure bon enfant et aisé qui pourra la tirer d'embarras.
Voilà comment se termine le premier acte de notre séjour à Tanger. Nous ne prendrons probablement plus de petites Mauresques à demeure chez nous, parce que cela peut leur faire payer trop cher le plaisir de notre compagnie, et parce que je ne voudrais pas avoir sur la conscience les quatre cents coups de bâton qui pourraient résulter de cette petite fantaisie.
Mon cheval est au vert et ne me coûte plus un sou jusqu'à mon retour. Prim et Nini continueront à s'aimer tendrement sous les regards protecteurs et maternels de notre cuisinière Nana, qui occupera la maison en notre absence, et la maintiendra en bon état.
A SON PÈRE
Séville, 15 awil 1870.
... Nous sommes à Séville depuis le 10 avril. J'ai reçu une lettre de M. Hébert, qui est charmant pour moi et m'autorise à rester en Espagne et au Maroc tant que je voudrai.
Aujourd'hui, mercredi saint, il y a une cérémonie très-intéressante, à laquelle je ne veux pas manquer, aussi ne t'enverrai-je que quelques mots.
11 y a ici des Murillo qui m'ont passionné.
Ce Murillo, qui me laissait complètement froid, m'a enthousiasmé à Séville, et maintenant j'affirmerai que tout ce que nous avons à Paris n'est pas de lui, ou qu'alors il a voulu se moquer de la peinture, en produisant de pareilles œuvres, quand il était capable de faire aussi puissant, aussi vigoureux, fort et voulu, ferme et solide que ce qu'il a au musée de Séville et dans deux / ou trois églises.
Il nous sera difficile de travailler cette semaine
à rAlcazar, à cause des fêtes et des visiteurs qu'elles ont amenés. Mais bientôt, après Pâques, nous nous y mettrons carrément
A cette époque, les artistes organisèrent à Paris une vente en faveur de madame Lamothe , veuve du peintre chez lequel Regnault avait travaillé, comme nous l'avons vu. Celui-ci ne voulut pas manquer de payer sa dette de reconnaissance, et de Séville il écrivait :
A SON PÈRE
Séville, 17 avril i870.
... Je n'ai pas la moindre aquarelle à envoyer et je n'ai pas le temps d'en faire ici, occupé que je suis de mes études à rAlcazar.
Comme je dois être un des premiers à secourir madame Lamolhe dans son malheur, j'ai pensé qu'il y avait un moyen de le faire. B... m'avait écrit de Paris, il y a deux ou trois mois, pour me demander de lui céder l'élude de chevreuil mort que j'ai faite autrefois et qu'il avait vue à Sèvres. Je lui avais répondu que je n'avais pas l'intention de la vendre. iMais maintenant qu'il s'agit d'un devoir de reconnaissance à remplir, je suis tout disposé à revenir sur ce que j'ai dit. Je peux donc
très -bien céder cette étude, moyennant mille francs que tu remettras à madame Lamothe
A SON PÈRE
Séville, 23 avril 1870.
.... Ce n'est malheureusement pas encore aujourd'hui que je peux décrire une longue lettre. Nous quittons Séville après-demain 25, avec l'intention d'y revenir plus tard, parce que nous n'y avons pas fait encore ce que nous avons inlérètà y faire. L'Alcazar vaut un voyage spécial, à un moment où Séville sera plus calme, où il y aura moins d'étrangers, de fêtes, de dérangements de toute sorte.
Nous sommes pressés de retourner à Grenade pour y tinir les études commencées. J'y ferai les observations que tu me demandes sur les faïences et je t'enverrai des échantillons si je puis. Je m'occuperai décela autant que mes autres études me le permettront
A SON PÈRE
Grenade, 23 avril 1870.
Nous sommes arrivés à Grenade avant-hier soir 26. Par malheur, le beau temps qui nous avait suivis pendant tout notre voyage nous a abandonnés ; depuis deux jours la pluie ne cesse de tomber. Il y a beaucoup de neige encore sur la Sierra Nevada, et aux premières chaleurs, les
nuages se forment sur la montagne et crèvent avant de partir pour d'aulres pays.
Si cela dure nous quitterons Grenade pendant une quinzaine de jours pour gagner CuUar de Baya, à vingt-cinq ou trente lieues de Grenade, plus bas dans les plaines, et où il y a les plus beaux paysages que l'on puisse rêver. Nous laisserons le beau temps se consolider à Grenade, et nous rapporterons, j'espère, des études intéressantes qui me permettront de faire un grand paysage pour le salon prochain.
Mon intention, en effet, est de concentrer sur mon dernier Envoi tous mes efforts de peintre d'histoire, et d'envoyer à l'exposition un grand paysage avec une ou deux figures assez importantes, mais laissant jouer le rôle principal au paysage. Et où trouverai-jeplus beau que ces déserts inconnus, situés à l'est de Grenade, où les montagnes, les ravins, les terrains prennent les formes les plus fermes et belles, avec un ton simple et un que je n'ai vu que là.
On ne pourra me reprocher de me répéter dans mes tableaux et de me spécialiser. En même temps jeserai àl'alm des distractions trop longues, et je pourrai consacrer tout mon automne et mon hiver à mon Envoi
5t)6 CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT.
A SON PÈRE
Guadix, 8 mai 1870.
Nous avons quitté Grenade le 5 nriai, et après neuf heures à cheval sous la grêle, la pluie, la neige et le vent, nous sonnmes arrivés à Guadix, de l'autre côté delà sierra Nevada. C'est plus beau que jamais pays n'a pu être : nous nous sonjmes mis de suite à l'ouvrage. Mais il y a trop à faire ; c^est trop beau !
De tous les côtés c'est beau ; quand tu viendras à Tanger, tu pourras voir mes croquis et études peintes
Donfiiné par cette profonde émotion, Regnault dessine une suite de paysages d'un grand effet, dont la facture étonne et frappe, et qui sont tous remarquables de puissance, de style et de vérité. Sous son crayon les horizons s'éloignent, les plans s'établissent nettement, les terrains se modèlent fermes et vigoureux, les ciels eux-mêmes prennent vie et semblent s'agiter.
Decamps seul pourrait ici lutter avec Regnault. Comme lui, il a le talent d'impressionner avec de belles lignes ; mais son dessin manque de cette précision qui carac-
térise celui de Regnault et qui dénote en lui un artiste tout à fait supérieur.
Laissons-le pour un temps, à ses études, et reportons-nous à Paris où l'Exposition vient de s'ouvrir.
Qui de nous n'a présente à l'esprit l'impression extraordinaire produite par cette Salomé au type inqualifiable, à la chevelure inculte et luxuriante, au regard sensuel, au sourire demi-sauvage, au costume éblouissant ? Tous nous avons ressenti à sa vue ce sentiment inexprimable que produit une création neuve. Il a pu y avoir diversité d'appréciation sur le charme de cette figure; les uns l'ont aimée sans restriction, les autres ont fait leurs réserves; mais nul n'a nié le talent original et audacieux qui a pu produire un si merveilleux résultat.
La composition est presque nulle, c'est purement une œuvre d'exécution. Non pas que l'expression fasse défaut, — les yeux et le sourire de Salomé laissent deviner que la
« férocité caressante est le fond de sa nature. C'est une sorte de panthère noire, apprivoi-
sée, mais toujours sauvage el cruelle. —
Mais n'allons pas au delà de la pensée de Tartiste. Ce qu'il a cherché, c'est plus un type d'une étrangeté toute nouvelle qu'une personnification absolue.
Salomé, écrivait-il, n'est pas un nom assez bizarre, je voudrais un nom que personne ne pût prononcer.
Et le livret eût désigné ce tableau sous tout aulre titre, qu'il lui eût laissé toutes ses qualités.
Le succès fut immense, et toute la presse en retentit.
Je citerai encore ici M. Th. Gautier, qui reste fidèle à son admiration presque fanatique pour Regnault .
« L'événement du salon est la Salome\ de M. Regnault. Ne vous est-il pas arrivé, Tété, d'entrer dans une chambre dont on a abaissé les stores, fermé les persiennes pour que Tobscurité y amenât la fraîcheur ? Tout est baigné d'une ombre dormante, où les. formes s'effacent, où les couleurs s'assoupissent. Cependant un rayon de soleil est parvenu à se glisser par une fente, et darde son jet aigu sur un
tableau suspendu à la muraille. A ce contact magique, le tableau prend une intensité de vie étrange, il étincelle, il resplendit, il se fond avec la lumière, et donne presque des éblouissements. Dans la salis où elle est exposée, la Salomé de M. Regiiault produit cet effet. Seulement, quand le rayon s'en va, le tableau dont nous parlions reprend son aspect ordinaire; il s'éteint et ne se distingue plus des autres peintures, tandis que l'œuvre du jeune artiste conserve toujours son éclat. Sa toile n'est pas illuminée d'un reflet fugitif; elle s'éclaire d'eile-même. Il y a longtemps qu'une œuvre de cette valeur ne s'était produite au Salon, et si Ton songe que M. Regnault est encore pensionnaire de la villa Médicis, on se demande ce que pourra faire un tel élève lorsqu'il sera maître à son tour. La Dame en rouge, le portrait du général Prim^ Judith et Holopherne et la Salomé répondent que, dès aujourd'hui, M. Regnault est l'individualité la plus remarquable de la jeune génération d'artistes; le premier rang parmi les modernes semble devoir lui appartenir, s'il ne s'en est emparé déjà.
ft Ce qui nous plaît dans M* Regnault, c'est une originalité profonde — = naturelle et voulue — nous insistons sur ce dernier point. Aux époques de civilisation extrême comme la nôtre, le don inconscient n'est plus possible. Chaque artiste recèle en lui un critique; il sait trouver sa faculté dominante ou caractéristique ; il la dégage, la cultive, la développe avec un soin particulier. C'est dans ce sens-là qu'il s'affirmera désormais : plus il avancera dans sa route, plus il se débarrassera du bagage inutile, ne
gardant que ce qui est véritablement à lui. Ce travail de la volonté sur l'instinct n*a lieu, bien entendu, que chez les natures supérieures, qui se rendent bien compte d'elles-mêmes, et M. Regnault est évidemment une de ces natures. Doué d'un merveilleux tempérament de peintre, il ne cherche pas à en mater les énergies pour les réduire à des allures réguHéres, mais il le monte comme un cavalier habile un cheval fougueux, sûr que, malgré les hennissements, les ruades, les sauts des quatre pieds et les galops à plein vol de sa monture, il ne sera pas désarçonné. La science de l'écuyer répond de tout, et il n'échangera pas cet intraitable pur-sang contre un hack paisible.
(( Il n'y a pas, heureusement, chez M. Regnault, ce que les philosophes et les critiques appellent a une pensée » : il n'a que des idées de peintre, et non des idées de littérateur, chose bien différente. Le sujet au point de vue dramatique, historique, anecdotique, le préoccupe extrêmement peu, et il ne cherche pas à attirer l'intérêt par des mises en scène attendrissantes. Ses effets sont des effets de peinture, des contrastes et des combinaisons de couleur, des jeux d'ombre et de lumière, des surprises et des ravissements des yeux; il vous donne ces sensations, ces voluptés et ces joies qui sont du pur domaine de la vue et qu'aucun autre art ne peut faire naître. Nous avouons humblement, dussions-nous être méprisé par les faiseurs d'esthétique, que nous aimons assezla peinture qui n'a d'autre but que la peinture.
(( Un poëte de nos amis fit autrefois une pièce de \eYs iniitulèe : Sy mphonie en blanc majeu7', où chaque
CORUESPONDANGE DE IIENUl REGNAULT.
strophe ramenait obligatoirement une idée, une comparaison ou une image blanche. On dirait que M. Regnault, en composant son tableau de Salomé^ a une intention de ce genre. La seule différence, c'est qu'il a adopté pour dominante la note jaune. Une draperie de satin bouton d'or de l'éclat le plus yiî remplit le fond de la toile. Voilà le thème posé; il s'agit de le développer et de le varier sans manquera l'harmonie, et jamais coloriste ne s'en est choisi un plus difficile.
(( Salomé vient d'achever sa danse lascive, et d'après le conseil d'Hérodiade, sa mère, elle réclame pour récompense la tète de saint Jean-Baptiste. Le saint avait blâmé l'union incestueused'Hérode-Antipas et de sa belle-sœur, et rancune de femme ne pardonne pas. Il n'y a d'autre figure dans la toile que celle de la fille d'Hérodiade. Elle est assise sur un de ces tabourets incrustés qui servent, en Orient, à poser les plateaux. L'artiste lui a donné une physionomie d'un caractère étrange, qui ne rappelle pas le type hébraïque et encore moins la régularité grecque. En Espagne on la peindrait d'un mot en disant qu'elle est muy gitana^ ce qui signifie douée d'une grâce bizarre et sauvage, d'un attrait dangereux et d'une fascination diaboliquement irrésistible, même avec une pointe de laideur, car la beauté correcte n'est pas nécessaire à ces charmeuses. Une forêt de cheveux d'un noir d'enfer, d'un ébouriffement rebelle et crépu, enterre le visage de Salomé et retombe en boucles torses jusque sur ses épaules. Cette note noire, violemment plaquée au centre du tableau, maintient et domine toute la gannne des jaunes, et l'artiste l'a
appuyée avec beaucoup d'adresse par les baguettes d'ébène du cadre.
«Il y a dans cette chevelure excessive quelque chose de farouche, de barbare et de bestial, qui contraste avec les traits délicats et presque enfantms du masque coloré, sous sa pâleur d'ambre, d'un léger nuage rose. La bouche a le sourire vague et un peu haletant delà danseuse, qui s'arrête après un pas rapide. Les yeux, d'une volupté cruelle et iranquille, regardent devant eux et semblent attendre un signe d'acquiescement. Salomé tient sur ses genoux un grand bassin en cuivre repoussé, où est posé un kandjar à manche d'ivoire, à fourreau de velours rouge, avec des ciselures d'argent et des cordons de soie noire agrémentés d'or. Ce bassin, où doit tomber une tête, est pour elle comme le tambour de basque qui recueille les monnaies après la danse, et jamais Finsouciance orientale pour la vie humaine n'a été mieux peinte que dans cette jeune fille, dont une main joue avec le manche du kandjar, tandis que l'autre s'appuie à la hanche.
(( Le costume de Salomé ne rappelle aucune époque, aucun pays : il est de fantaisie pure et tel que peut l'arranger le caprice d'une danseuse, qui veut plaire et laire tourner la tête à son public. Une tunique jaune de Naples s'agrafe à l'épaule droite parmi médaillon d'argent et d'ivoire, laissant la poitrine nue jusqu'à la naissance des seins. Un bracelet d'émail vert, représentant une vipère aux yeux de rubis, cercle le bras, délicat et rond, mais un peu grêle de contour encore, comme il convient à une très-jeune fille. Sur l'autre épaule est jetée une écharpe d'un
rose tendre, dont la nuance se confond presque avec celle delà chair. Une ceinture violette à larges plis, se noue autour des reins, formant l'accord complémentaire avec le jaune paUle de la tunique, comme le noir des cheveux le formait avec le jaune bouton d'or de la draperie servant de fond. Une jupe de gaze d'or, égratignée de pétillements lumineux, un burnous blanc bordé d'or et rejeté en arrière, complètent cette toilette folle de courtisane et de danseuse. La jupe d'or est ourlée d'un léger liséré rose, et quelques fils d'un vert prasin se glissent dans sa trame pour rompre le ton avec le fin sentiment d'harmonie des éloffes orientales.
(( Ce liséré rose est, en outre, un rappel de Té* charpe et sert de soutien aux notes rosées des joues. Les babouches, violettes, doublées de rouge, dansent au bout de ses pieds nerveux et cambrés, l'une d'elles presque échappée, et l'autre retenue seulement par l'orteil qui se rebrousse. Ces pieds, délicieusement dessinés et d'une naïveté de pose charmante, portent sur une peau de tigre, continuant l'accord contrasté d'orange et de noir, et recouvrant à demi un tapis turc bariolé de jaune et de bleu, de vert et d'orange pour maintenir la gamme. Vous voyez que le jeune arlîste a mené d'un bout à l'autre, sans oublier son thème un instant, sa symphonie en jaune majeur, et il en est résulté un tableau de l'aspect le plus éclatant et le plus harmonieux, malgré des rapprochements de tons qu'on n'est pas habitué à voir ensemble.
(( Rien, dans l'art, ne rappelle cette manière d'une nouveauté paradoxale, d'une originalité absolue et
50i CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT.
d'une outrance qui ne semble pas pouvoir être dépassée. Chose rare, cette étrangetô est pleine de charme; elle étonne, mais ne choque pas. Une science réelle justifie ces audaces, servie par une exécution merveilleuse. M. Regnault est un coloriste de premier ordre, ce qui ne l'empêche pas de bien dessiner. Il voit, non-seulement le ton juste, mais le ton rare, fin, exquis, inattendu, qui ne se révèle qu'aux privilégiés, et du contraste de deux nuances il sait faire jaillir des éblouissements. 11 ne ressemble ni à Titien, ni à Véronèse, ni à Rubens, ni à Rembrandt, ni à Vélasquez, ni à Delacroix : sa palette lui appartient ; il la charge de couleurs spéciales, qu'on ne connaissait pas avant lui, et il en obtient des effets qu'on n'aurait pas cru possibles, si on ne les voyait réalisés avec une aisance prodigieuse.
« Ce qui nous frappe dans cette peinture, c'est qu'elle est essentiellement moderne, quoiqu'elle ne s'attache pas à la reproduction exacte des choses actuelles : moderne comme Ralzac, comme Gavarni, pour qui l'antiquité semble ne pas avoir existé. Elle procède d'un esprit affranchi de la tradition, et se joue hbrement dans le milieu qui l'environne. Avec son air fantasque et romanesque, l'artiste arrive à la vérité comme en se jouant. Le portrait de Prim, c'est toute l'Espagne ; Salomé, c'est tout l'Orient. ))
A côté de ces louanges si chaleureuses, écoutons les blâmes que certains critiques mêlent à leurs éloges. M. Paul de Saint-
CORRESPONDANCE DE UEMI REGNAULT. SCS
Victor, entre autres, reste froid pour liegnault. Le succès prodigieux, étourdissant de la Salomé semble lui déplaire : il se tient en garde contre un enthousiasme auquel il ne veut pas céder, il cherche des défauts, il veut en trouver. Déjà nous l'avons vu s'attaquer à la Judith; Salomé, à son tour, va subir sa sévère appréciation :
« Allons tout droit à la Salomé de M. Regnault ; les yeux y courent comme les papillons à la lampe : c'est le tableau le plus voyant de l'Exposition. — Son titre est un sobriquet de pure fantaisie : ce baptême de sang n'est qu'un ragoût de plus à cette figure èpicée. — Cette belle fille au rire lascif, aux yeux fous, qui, assise sur un coffret de nacre, tient sur ses genoux, dans un bassin de cuivre, le manche d'un yatagan ciselé, n'est qu'une aimée mauresque rapportée de quelque bazar oriental. Elle se détache en clair sur un immense rideau jaune, comme sur une toile d'apothéose. C'est un vrai tour de magie blanche obtenu par un visible arlifice. Pour faire ressortir cette te(e lumineuse sur un fond radieux, l'artiste l'a empaquetée dans une toison de négresse. Mais le relief s'arrête au buste qui, privé de ce repoussoir, paraît mince et vide en comparaison. Tout est caprice, d'ailleurs, vision et prestige, dans la Sa/ome'deM. Regnault. Ses chairs lactées et diaphanes ne sont pas celles de ses cheveux d'encre et de son type barbaresque. On (lirait une gitana déguisée sous une peau d'Anglaise.
m CORRESPOiNDANCE DE HENRI REGNAULT.
— L'exécution est d'une verve rare. L'intelligencepeut protester contre cette peinture d'effet à outrance; mais les yeux sont pris. Quelle fleur de tons, que de fins passages dans ces carnations transparentes! La ceinture violette qui serre la danseuse, le cimeterre qu'elle tient, le bracelet qui enroule à son bras ses nœuds de serpent, sont des bijoux de couleur. Et la jupe degaze rayée d'or qui voile ses jambes nues!... on entend craquer et bruire son tissu féerique. Il faut admirer, mais il faut aussi redouter une telle rouerie de pinceau dans un si jeune homme. Dès son premierdébut que nous avons salué avec enthousiasme, M. Regnault promettait d'être le grand peintre de la génération qui se lève. Qu'il prenne garde de n'en devenir que le brillant et fantastique amuseur. Pour respecter son art, il ne faut pas trop jouer avec lui. Il serait fâcheuxque ce talent si précoce se corrompît, avant de mûrir, dans les excès de l'exécuticm.
Regnaiilt, un brillant et fantastique amuseur! Comment M. P. de Saint-Yictor s'effraie-t-il à ce point de le voir exposer une étude saisissante et bizarre ? Rien dans le choix de ce sujet n'indiquait que Regnault fut incapable d'une vaste composition historique : l'effet produit au précédent Salon par le portrait du général Prim, cette œuvre si émue, si bien sentie, était-il donc déjà effacé?
CORRESPONDANCE DE IIENRÎ REGNAÎJLT. 507
Soyons juste, et donnons k la Salomé ionie Fadmiration qu'elle mérite, sans lui demander plus ou autre chose que ce que l'ariiste a voulu exprimer.
liegnault eut une médaille pour cette œuvre . A coup sûr^ si la médaille d'honneur eût été décernée au tableau le plus extraordinaire, le plus original du Salon, il l'eût obtenue. Mais , nous le répétons, Salomé n'était pas une composition, et le jury, n'ayant aucun doute sur le brillant avenir réservé à Regnault, accorda, non sans avoir hésité, cette récompense exceptionnelle à un tableau plus sage, mais qui la méritait par son importance et par l'effort qu'il dénotait
Avant de suivre la foule qui se pressait devant la Salomé^ nous avons laissé Regnault à Guadix travaillant avec ardeur, d'après nature, et dessinant une foule d'études en vue de son tableau futur.
La préoccupation de ce dernier Envoi ne le quittait pas; il en rêvait l'arrangement et la composition, il mûrissait peu à peu cette vaste conception dans sa pensée. Un jour, il en
eut comme une vision : il modifia aussitôt tous ses projets, et subitement repartit pour Tanger,
A M. CAZALIS
Grenade, 22 mai 1870.
Je prends encore un bain de lumière dorée et rosée dans la divine Alhambra. Quand on a connu celle féerie délicieuse on y retourne et ce ne sera peut-être pas la dernière fois. D'autant plus que dans mon prochain tableau, l' Alhambra, ou un palais du même genre, doit jouer un rôle important.
Je voudrais au moins, avant de mourir, avoir créé une œuvre importante et sérieuse, que je rêve en ce moment, et où je lutterais avec toutes les dilficultés qui m'excitent. Quelle que puisse êtrePissue de celte bataille, quand tu viendras à Tanger, tu me trouveras en face d'une toile immense, où je veux peindre tout le caractère de la domination arabe en Espagne, et les puissants Maures d'aulrefois, ceux qui avaient encore à leur tête le vrai sang de Mahomet à la troisième, quatrième, cinquième et sixième génétion...
J'espère bien rencontrer dans les histoires des Maures un fait historique ou un nom qui se rapportera à ce que je veux faire et contentera tout
le monde. Je commencerai toujours, et si je trouve à baptiser mon tableau, avant qu'il me quitte, tant mieux ; sinon j'invente et je renvoie les critiques au chapitre 59,999 d'une histoire arabe indiscutée, mais détruite dans Tincendie ou le sac d'une ville.
Les deux immenses portes bleu et or de la Salle des ambassadeurs viennent de s^ouvrir sur une galerie dont les giadins sont baignés par un fleuve ou un lac, sur les bords duquel est bâti mon palais ; — je détourne la critique en ne faisant ni FAlhambra, ni TAlcazar de Séville ; mais un palais qui n est pas entouré d'eau n'est pas un palais pour moi...
Le roi maure paraît entre ces deux immenses battants de porte, armé, et recouvert de ses plus fins tissus, sur un cheval richement caparaçonné ; il est impassible, et regarde on ne sait où, comme le sphinx d'Égypte ou une idole indienne, comme un élu enfin, un descendant du prophète, un être adoré, encensé. A ses pieds, ou plutôt aux pieds de son cheval, un héros, le général en chef de ses armées, est humblement prosterné et dépose son épée. Il vient de conquérir à son mailre une province ou une ville, et l'offre à Celui qu'on ne regarde qu'en tremblant et à genoux.
— Les inscriptions de PAlhambra sont pleines de litanies au nonn du roi qui en a fait construire les salles; soleil, lumière du monde, sont les litres les plus modestes qui lui sont adressés. — Sur les marches de marbre blanc, où sont jetés de somptueux tapis, sont échelonnés des guerriers (les plus beaux des officiers), qui rapportent les drapeaux pris à Fennemi, et une épée chrétienne, celle du général ou du roi chrétien ; deux barques sont attachées aux marches : de Tune descendent le général et sa suite ; dans l'autre, de beaux nègres gardent un groupe de femmes captives, les plus belles chrétiennes de la province conquise; elles seront présentées au roi et offertes après les drapeaux ; celles sur qui son regard daignera descendre seront conduites au harem. A la proue d'une des barques, une tête coupée sera clouée, la tête d'un chef chrétien. Tout est or, étoffes merveilleuses, tout est élégant et précieux : architecture, armes, pierreries, chairs de femme, et au milieu : le despotisme, l'indifférence, rinsoLiciancemahométans. . . Le roi regarde à peine le général vainqueur : les portes de son tabernacle s'écartent, et, comme une idole enfermée et dont le temple s'ouvre, il est là, objet d'adoration...
Puis les portes se refermeront, il se couchera
de nouveau sur des coussins : une lionne apprivoisée léchera ses pieds; ses deux esclaves favorites allumeront des parfums, et, le soir, il ne saura plus même s'il a reçu en présent quelques provinces de plus... Il aura quelques chairs nouvelles prés de la sienne, voilà tout...
Le mépris pour les chrétiens à indiquer aussi : on ne rapporte pour tout butin qu'une épée, des loques, des drapeaux et des femmes. Mais pas de cassettes ni de richesses chrétiennes ; à quoi bon? ils n'ont nul besoin de Vor des chiens.
Leur civilisa tion est rendue par F élégance artistique de tout ce qui les entoure ; ils ont même (j'en ai vu à YArmeria de Madrid) des armures plus belles et plus élégantes que celles des chrétiens d'alors, et toutes recouvertes d'étoffes précieuses.
La cruauté : une tête coupée est clouée comme un trophée à la barque ; mais les têtes des guerriers obscurs ont été tranchées et clouées aux murs et aux portes de la ville prise. Les femmes seront demi-nues, elles se sont débattues : il faut que les yeux du maître soient attirés par l'éclat des chairs blanches et jeunes, etc.... Mais je suis fou de t' écrire un tableau, tu le verras.
oc Jl faut enfin que ce soit une œuvre; puis je
pourrai reprendre mon sac et aller adorer Brahma etSiva! Mais avant il faut que j'aie créé une chose importante.
...N'oublie pas l'Inde : c'est de là qu'il nous faut revenir hommes... Jusqu'à présent je n'ai appris qu'à marcher, à manger... Sois prêt pour l'automne 1871. V dirions jeunes pour être émus, pour pouvoir nous assimiler et boire le soleil, supporter leclat des marbres, des étoffes, et reyenons jeunes pour créer avec force...
A SON PÈRE
Grenade, 25 mai 1870.
Je pars demain de Grenade et je regagne Tanger. Je me suis décidé pour le sujet de mon dernier Envoi qui, malheureusement, prendra des proportions plus importantes que je n'aurais voulu. Mais il n'y a pas à dire : le tableau me roule par la tête depuis quinze jours. Si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai peut-être jamais, parce que j'aurai vu d'autres choses qui me feront oublier celle-là. Aussi, dès aujourd'hui, je ferme les yeux devant tout ce qui se présente devant moi, et je cours m'enfermer à Tanger.
Pour le sujet de mon tableau, afin que je n'aie pas à l'écrire deux fois, demande à Cazalis la lettre cjue je lui ai envoyée. Je lui ai écrit hier soir, tout
plein de mon sujet ; j'y rêve depuis plusieurs mois et je suis bien fixé depuis quinze jours seulement.
J'ai raconié mon futur tableau autant qu'on peut le faire avec la plume. C'est une diablesse d'œuvre ; mais comme mon dernier Envoi doit être acheté par le ministère pour le Luxembourg, je veux y êire noblement représenté.
J'ai laissé des éludes inachevées à Grenade; mais je n'ai pas de temps à perdre. Je suis pris de la rage de mon tableau, il faut que je parte, il faut que je commence
A SON PÈRE
Tanger, 3 juin 1870.
Je suis propriétaire ! J'ai acheté un terrain à Tanger et j'y fais construire un immense atelier pour y exécuter mon grand tableau. Je pense que cet atelier sera terminé dans deux mois, grâce aux troupes d'ouvriers Maures que j'y emploie. Je suis pressé et je cogne. On fait les fondations.
Quand l'atelier sera terminé, que je serai au travail, je continuerai à faire construire mon petit palais pour y vivre et y avoir mon habitation d'été, car le climat de Tanger est en tous points plus agréable que le nôtre, et, comme ville africaine, il est impossible d'en trouver une plus près de l'Europe, ce qui est un grand
point pour y travailler. En deux heures on est à Gibraltar où Ton trouve à peu près tout ce dont on a besoin.
Je pourrai, dans la suite, venir passer deux ou trois mois à Paris, puis je retournerai à ma maison de campagne des environs de Tanger où je trouverai la liberté et la tranquillité nécessaires au travail. Je n'aurai plus à rager contre le ciel français et ces journées où il faut allumer les lampes à midi et demi. Quelle belle lumière, quels beaux bonshommes ici, au lieu de tous nos petits crevés et de nos affreux bourgeois! Je ne pourrai plus maintenant passer une saison de six mois à Paris!
A SON PÈRE
Taiiger, 5 juin 1870.
Je ne sais si je vais avoir le temps de
faire une toile intéressante pour le Salon prochain car je vais me livrer tout entier à mon dernier Envoi.
Il doit être une œuvre capitale ; la seule peutêtre que je ferai jamais dans ces proportions-là, à moins que, pour un monument public on ne me commande de grands tableaux ou de grandes décorations. II s'agit pour moi d'être représenté au Luxembourg d une façon remarquable.
Or, il y a un tableau que je peux faire main*
lenant et pour rexéculion duquel je ne serai jamais dans de meilleures conditions qu'ici.
La lettre de Cazalis t'aura indiqué mon sujet. J'ai ici tous les types, les caractères des têtes, les éléments de costumes, d'étoffes, les gestes, la lumière surtout. Voisin de Grenade et de Séville j'y trouverai tous les détails d'architecture qui me seront utiles.
J'ai acheté des photographies innombrables de tout ce qu'il y a de mauresque en Espagne, lant comme armures que comme monuments.
J'ai mes études de FAlhambra et de Sèville : mes souvenirs, en outre, sont tout frais.
Plus tard, d'autres idées m'auront traversé la cervelle et je ne serai plus dans des conditions aussi favorables...
Je viens d'acheter un terrain aux portes de Tanger, à deux pas du Socko (marché maure) hors de la ville, sur la route de Fez. Il n'y a pas de meilleur emplacement pour moi : voisinage de la ville, du marché, passage de tous les paysans et gens de Fintérieur, caravanes de chameaux, tout ce qu'il y a de plus intéressant au Maroc passe par là. De plus, superbe vue sur la Cazba (la citadelle), et sur le deHroit. L'endroit est sain ; il y 9 dans ma propriété deux citernes qui ne tarissent jamais, plus quelques figuiers
et grenadiers... et pas de maison voisine.
Je me fais construire un superbe atelier de 16 mètres de long sur 10"\50 de large, et 10 mètres de haut. Jour en plein nord, aucun reflet à craindre. Une fois l'atelier construit, je poursuis mes travaux tout en peignant, et je me fais bâtir un petit cottage dans ma propriété à côté de mon atelier, avec écuries, parc pour les chiens, cour pour les poules et les canards ; me voilà fermier.
Plus tard, quand je reviendrai à Paris, au lieu d'y prendre un grand atelier qui me coûterait 4,000 francs de loyer, j'aurai un simple pied à terre, et pour mes œuvres importantes j'irai m'enfermer dans mes terres africaines où je jouirai d'une tranquillité parfaite, d'un bien-être agréable à bon marché, sous un climat délicieux, où l'on ne souffre jamais ni de la chaleur ni du froid, et où jamais la lumière ne fait défaut.
Joignez à cela tous les éléments possibles pour exécuter de belles choses. Toujours de belles formes, de beaux tons, d'intéressants groupes sous les yeux ! On ne peut mettre le nez à sa porte sans voir des tableaux tout faits.
J'aime autant cela que vos révolutionnaires parisiens. Ici, nous ne faisons pas de politique; les Maures se contentent du bâton que le Pacha
leur fait distribuer pendant qu'il leur vole leurs bestiaux, leurs femmes et leur argent. Ils trouvent cela si naturel que les révolutions ne viendront pas nous troubler ici de si tôt.
J'ai encore quelques voyages à faire , plus tard, quand j'aurai apporté mon dernier Envoi à Paris. Entre chacun d'eux, je viendrai passer deux ou trois mois à Paris, puis je retournerai à Tanger. Voilà ma vie bien réglée.
Parlons maintenant de choses horriblement sérieuses. 11 me faut une toile de 7 mètres 50 de haut sur 5 mètres 50 de large. Compte six mètres pour prévenir tous les agrandissements possibles et n'être pas obligé de rajouter des tringles de bois ou des bouts de toile. Quand pourrai-je avoir cela?
Il faut la commander, n'est-ce pas? Ne regarde pas au prix, il faut que ce soit beau et bon pour peindre, et solide. Mais pas de gros grain, afin que je ne sois pas obligé de dépenser 20,000 fr. de couleurs pour boucher les trous de la toile. Qu'elle soit en coutil croisé, très-fort, très-serré et très-beau. Fais des bassesses auprès des meilleurs fabricants pour obtenir cette dimension et tâche que la toile puisse m'être envoyée d'ici deux mois. Mon atelier sera fini alors etLagraine préparera ma toile.
Tu joindras à cet envoi une petite caisse dans laquelle tu mettras huit livres de plâtre de doreur tout ce qu'il y a de plus blanc et de plus fin, et deux livres de colle de poisson blanche en feuilles de la meilleure qualité. Qu'elle soit bien souple, bien transparente et sans coloration.
Il me faudra ensuite des cargaisons de couleurs ; mais je t'en reparlerai plus tard : le plus pressé, c'est la toile.
Alors , en avant les grandes brosses , les échelles, et à l'assaut ! S'ils ne me donnent pas la médaille d'honneur pour cette campagne-là, je ne sais pas ce qu'il leur faudra.
Je termine en ce moment un petit tableau , la Sortie du pacha à Tanger ; je fais une étude, grande comme nature, que je joindrai à ma copie, puis je termine deux autres tableaux moyens, commencés ; alors la grande toile arrive et en avant!
▲ SON PÈRE
Tanger, 27 juin 1870.
Tu n'as pas bien compris peut-être mon griffonnage à Cazalis, ou peut-être aurai-je mal exprimé ma pensée. Mais jamais je n'ai songé à habiller mes captives de soie et d'étoffes d'or, ni mes Maures de mousselines rares avec broderies exagérées. J*ai toujours pensé que les guerriers
devaient avoir, soit comme armures, soit comme étoffes, des choses sévères et solides, que les esclaves noirs devaient être presque nus, que le soleil et tout l'éclat imaginable devaient briller sur la personne de mon Souverain.
Quant au paysage, je n'en ferai apparaître quoi que ce soit. La scène se passe dans une cour intérieure du palais avec colonnades, galeries, etc., échappée sur une seconde cour où je laisserai entrevoir la Cour des lionso
Les proportions de ma toile ne sont pas tout à fait celles que je demande... mais il me faut pouvoir faire des changements. Souvent une place vide de deux doigts sur l'esquisse, devient un trou de deux mètres dans le tableau et recule trop les personnages...
Il y en aura pour tous les goûts dans ce tableau ; du sévère et du dramatique, à côté de l'éclatant et du riant aspect de l'architecture intérieure; car dans les palais arabes les murs extérieurs et les cours seules sont d'un aspect sauvage, toutTinlérieur est riant et ciselé comme un bijou.
Sois sans inquiétude , on ne dira pas que c'est simplement de la décoration.
J'envoie avec ma copie une figure grandeur nature qui ne sera peut-être pas assez faite parce
5S0 CORRESPONDANCE I)Ë HENRI REGNÂULT.
que j'ai peu de temps, mais comme le règlement demande une esquisse, il me semble que je satisferai amplement aux conditions posées.
A SON PÈRE
Tanger, 3 juillet 1870.
.... J'ai oublié de te demander de la couleur et je suis dans une pénurie désespérante quant à certains tons. Le blanc^ par exemple, dont il me faudrait une provision qui puisse durer longtemps... Envoie-le en pot et non en tubes. Ce sera plus commode à chercher pour moi, et meilleur comme conservation... Un énorme pot de blanc! et vite! Envoie 20 livres de blanc au moins !
15 juillet 1870.
Je n'ai que le temps de t'annoncer le départ de ma grande toile : je dis grande ! elle est pourtant relativement petite, 3 mètres de haut sur l''',50 de large.
J'espère qu'elle te plaira, bien qu'on puisse m'accuser cette fois encore d'être un peu décorateur. En tout cas, ce n'est pas une insulte, car la décoration est le vrai but de la peinture; elle n'a pas été inventée pour autre chose. Envoie promener les mécontents quand même.
J'espère que Montfortne me fera plus lerepro-
CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT. 5Si
che d'être creux, dans mon prochain Envoi, ou bien, si je suis creux encore cette fois-ci, je donne ma démission ; c'est que j'ai les yeux faits autrement que les autres et que je n'y vois plus goutte. Le malheur, c'est que jamais je ne vois à une Exposition ce que je fais au milieu de murs blancs, et cela m'empêche de me rendre compte de mes défauts.,.
J'envoie par le prochain spahis un tableau à M. Léon Freyssinet\ de Marseille, et un autre à W Allou% avocat à Paris.
J'ai sur le chantier trois autres tableaux, dont un assez grand (deux fois en surface comme la Salomé). J'aurai le temps de les terminer avant que la grande toile arrive et que l'atelier soit prêt.
Tu vois que je ne perds pas mon temps..,..
A M. MONTFOI\T.
15 juillet 1870.
Mon cher Montfort,
II y a bien longtemps que je m'en veux de ne pas vous avoir encore écrit... depuis un an!
... Je Yous remercie de vos bonnes lettres et des impressions que vous m'envoyez sur ma peinture. J'ai plus de confiance dans votre juge-
* Dcpm tireur la fantasia, 2 La sentinelle marocaine.
ment que dans celui de n'importe qui, et si vous dites que ma peinture creuse, c'est que c'est vrai. Je vous avoue que je ne le vois pas, et cela m'afflige. Ma parole d'honneur, chez moi, les chairs de la Salomé ne creusaient pas.
Voilà en quoi je regrette de ne pas voir mes tableaux aux Expositions, car alors mes défauts me sauteraient aux yeux. Tandis que réduit à ne voir que ma peinture et dans mon seul intérieur, je ne m'en aperçois pas autant. Je vous dirai que je fuis le modelé quand même^ je fuis l'abus du noir. Ce sont nos sales ateliers de Paris, avec leurs murs gris, vert foncé ou brun rouge, qui nous ont gâté les yeux et nous font voir des ombres insensées qui appellent forcément un modelé exagéré. Depuis que je voyage et que je vois les choses par moi-même, sans être entraîné de droite et de gauche par les conversations et les impressions de tel ou tel artiste, je me suis laissé aller naïvement à mes impressions personnelles. Croyez bien que je ne cherche pas l'originalité a tout prix, comme on se plaît à le dire. Je ne cherche pas du tout à révolutionner le public, ni à l'aveugler. Ce serait un butstupide, et je pense que vous ne me croyez pas assez bête pour ne chercher dans la peinture que quelque chose d'étrange... Je fais ce qui me passe par la tête, des
choses qui me semblent toutes naturelles eî: toutes simples. On veut y voir une tension, un effort constant vers le bizarre ; tant pis.
Songez que je suis livré à moi-même, que depuis longtemps je ne vois la peinture de personne et queje m'en vais tranquillement là où me poussent mon sentiment et ma manière de voir personnels. J'observe, je travaille d'après ce que j'ai cru avoir bien observé, mais je peux parfaitement me ficher dedans.
Ainsi, je vous serai obligé si vous voulez bien m'écrire par quoi pèche la toile que je vais envoyer à Paris. C'est un grandservice à me rendre.
J'ai tâché de ne pas faire creux. Pour moi, et ici, habitué à voir des figures d'un seul ton au milieu de murs blancs, par conséquent toujours reflétées, se détachant beaucoup plus par la valeur plaquée et presque sans modelé que par les effets d'ombre et de lumière, pour moi, dis-je, mes chairs ne me paraissent pas creuses. Mais je ne réponds pas qu'à Paris, à côté d'autres peintures, elles ne puissent manquer de solidité. Dites-le moi bien franchement
A SON PÈRE
Tanger, 5 août 1870.
...J'ai envoyé hier la grande toile que je joins à ma copie. . . C'est loin d'être un chef-d'œuvre, et
ce serait bien plus exécuté si je n'avais pas été privé de blanc si longtemps. Je tâcherai de faire mieux une autre fois. Pas de nouvelles de la guerre! C'est désolant.
Je ne viens pas à Paris avec mon lableau parce que je serais capable de partir pour la Prusse. Je voudrais avoir les émotions du soldat, les entraînements de la bataille, les enivrements de la victoire!... Je me connais... Il vaut mieux pour toi et pour moi que je reste à Tanger
A SON PÈRE
Tanger, 12 août 1870.
Depuis tous ces évé; ements ma vie et ma
tête sont tellement bouleversées que je ne sais plus si je t'ai écrit...
Quelle série de fausses nouvelles désolantes nous recevons ici par Londres, Lisbonne, Madrid. Elles sont démenties le lendemain, confirmées le surlendemain. Que croire! Quel ennui d'être si loin dans de pareils moments !
Nous n'avons guère le cœur à peindre ; on attend chaque bateau de Gibraltar, on se jette sur les journaux, sur les lettres, on court à la légation croyant apprendre une nouvelle. On consulte les cartes, on discute les probabilités de marches stratégiques, on confronte les différentes sortes de dépêches. Bref, nous sommes bienagilcs.
Laisse donc Eugène aller à son poste. Je voudrais bien y être aussi, moi! et silos choses vont mal, je n'y serai pas le dernier ! Un être inutile à son pays ne doit plus se rencontrer en France, sous aucun toit. 11 est du devoir de tous de marcher et de soutenir honorablement son titre de Français qui ne doit pas devenir synonyme d'égoïsme, de lâcheté, de mollesse.
Je serai très-heureux de savoir Eugène au camp... au feu, s'il le faut.
En somme on en revient! Toute tête en ligne n'est pas abattue. Il faut avoir foi dans son étoile, ou dans tout ce que tu voudras.
J'attends par le prochain Spahis nos engins de peintre. Nous les laisserons peut-être reposer pendant que nous en emploierons d'autres tout nouveaux pour nous. La brosse et la palette nous sembleront plus légères au retour...
Adieu, cher père, à bientôt peut-être..