‹ Correspondance de Henri RegnaultChapitre 16 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Retour à Paris. — Le siège. ~ Exposition des Ouvres de Henri Regnault.

Au moment même où arrivaient à Paris les nouvelles terribles de nos premiers désastres, Texposition des Envois de Rome avait lieu à l'École des beaux-arts. Pour se conformer au règlement, Regnault y avait envoyé une copie^, celle du tableau des Lances^ à laquelle nous Favons vu travailler à Madrid ; il y avait joint V Exécution sans Jugementj dont il nous a parlé dans ses lettres de Tanger.

Rien peu de personnes virent alors ces œuvres ; de trop graves préoccupations agitaient nos esprits pour nous laisser le loisir de nous intéresser aux choses de Part.

Mais, comme depuis lors nous avons pu étudier V Exécution sans jugement à FExposi tion des œuvres de Regnault, je donnerai encore cette fois, comme je Fai fait jusqu'ici, les jugements si opposés, de MM. Th. Gautier et P. de Saint-Victor :

« Une rénovation se fait dans la peinture, et c'est M. Regnault, l'auteur du portrait de Prim, de la Judith et de la Salomé, qui ouvre à Tart cette voie que nul pied n'a foulé encore. Il a envoyé de Tanger un tableau d'une originalité si haute, d'une lumière si éblouissante, d'un imprévu si complet, qu'il faut saluer du nom de maître et même de grand maître l'élève capable de pareilles œuvres. Aucun musée ne renferme une toile analogue. M. Regnault a une manière à lui de concevoir un sujet, de le traiter, d'en faire jaillir un effet inattendu ; il voit la nature sous un angle d'incidence particulier qui lui donne des aspects et des colorations auxquels personne n'avait songé. Il découvre, ce qui est le propre du génie, une physionomie inconnue des choses. Ce tableau, le plus étonnant peut-être que nous ayons vu, a pour titre : Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade,

« Un escalier de marbre blanc de quelques marches forme le premier plan de la toile dont il occupe toute la largeur. Il conduit à une salle d'architecture arabe dans le style de la salle des Âbencerrages ou de las dos Hermanas à FAlhambra de Grenade, et couverte

d'une voûte découpée en stalactites et en gâteau d'abeilles. Tout ce fond est frappé d'une lumière de reflet indiquant au dehors un vif soleil et une ardente chaleur. Il semble qu'il se fasse un grand silence dans ce lieu charmant où vient de s'accomplir une action sinistre ; il y règne comme une solitude et un mystère de sérail. Le crime et le châtiment resteront également ignorés, quand les esclaves muets auront emporté le cadavre et épongé le sang^ Nul œil n'a vu, nulle oreille n'a entendu. La victime et le bourreau étaient seuls. La tête qui vient de tomber était peutêlre une des quatorze têtes que le chef des croyants a le droit de couper par jour, sans en donner aucune raison : celle d'un traître, d'un assassin ou d'un sacrilège dont le forfait ne doit pas être révélé.

(( Sur les marches a roulé la tête séparée du corps crispé par les dernières convulsions, et se présentant en raccourci. Auprès du cadavre quelques degrés plus haut, se tient l'exécuteur essuyant la lame de son sabre. Voici en quelques hgnes le croquis delà composition.

« Le justicier, car le nom de bourreau ne saurait convenir à cette noble et majestueuse figure, est un Maure très-basané, coiffé d'un fez rouge que dépasse le bord d'une calotte blanche, et n'ayant d'autre vêtement qu'une gandourah ou longue robe d'un rose éteint, décoloré, rompu, d'un rose mort comme celui d'une feuille sèche et d'une harmonie extraordinaire. La gandourah, ouverte par en haut, laisse voir une forte ossature de poitrine et de larges pectoraux qui indiquent une grande vigueur. D'un mouvement su-

CORUESPONDANCË DE iiEMU REGNAULT,

perbe, il passe lentement le damas de sa flittah sur le pan à demi relevé de sa robe, qu'un reflet éclaire audessous et teint d'une lueur orangée sur laquelle se dessine le bas de ses jambes brunes et nerveuses. Détournant un peu la tête, il jette de haut, sur le cadavre abattu, un regard indéfinissable à la fois dédaigneux et mélancolique, d'une férocité douce et rêveuse, et empreint du fatalisme oriental : c'était écrit 1 Nulle colère, nulle indignation.

(( La rage impuissante, la haine furieuse se lisent, au contraire, dans le regard que la tête coupée renvoie à la tête vivante. La bouche se tord convulsivement, les traits se contractent d'une façon hideuse, et les tons bleuâtres du crâne rasé donnent à ce chef un aspect étrange et fantastique. Le corps du supphcié a glissé sur les marches et ses bras renversés cachent à demi le moignon du col d'où le sang jaillit et se répand en flaques rouges sur la blancheur du marbre. Cette tache de pourpre, d'une incroyable richesse de couleur, est la note tonique, la dominante du tableau. Là le sang a cinglé avec force, éclaboussant les degrés; ici il s'étale plus largement répandu. Plus loin il coule en longs filets ou se coagule en gouttes épais ses ; cela est d'une vérité qui ne se devine pas. Il faut que le jeune artiste ait vu à Tanger quelque décapita tion à l'yatagan, et l'on pourrait même croire que c'est ce spectacle qui lui a suggéré l'idée de sa composition.

(( C'est un parti pris d'une rare audace d'avoir placé au milieu d'une toile cette grande plaque sanglante; mais ici l'horreur n'est pas le dégoût. Au point de vue de l'art, il y a beauté. En regardant ces tons splendides,

nous songions à la comparaison homérique du sang coulant comme des écheveaux de pourpre sur la cuisse d'ivoire de Ménélas. Le vers d'Alfred de Musset :

Et taché de leur sang, tes marbres, ô Paros î

nous revenait en mémoire ; de même que le geste superbe du justicier nous avait rappelé Tange vengeur « essuyant son épée aux nuées, » dans le dénoùment de Ratbert. Ce rouge, qui semble pris à la palette de Rubens avec des tons de flamme et de rubis, demandait sa couleur complémentaire, et, en harmoniste habile, M. Regnault a vêtu d'un doliman et d'un pantalon, à la turque, verts, le corps de son supplicié, faisant jouer à la manière orientale les nuances de la même couleur.

(( Ainsi le pantalon a le vert sombre, presque noir, du velours, la veste le vert mat du drap, le revers des manches le vert lustré et plus blond du satin, et pour que toute la gamme soit épuisée, un ornement en losange d'un vert prasin se découpe au coude du bras qui n est pas engagé sous le corps. Mais il faut rattacher cette valeur verte à la valeur rosée du tableau, et une ceinture rose s'enroule autour du cadavre. La coupole moresque, criblée de points de lumière qui pétillent à travers le délicat fenestrage des baies, est baignée d'une atmosphère rosaire que réchauffent des tons orangés. Un luisant miroite sur l'émail des azulejos, revêtant à hauteur d'homme la paroi des murailles, et parmi les irradiations se distinguent quelques jets de sang, rappel delà plaque rouge centrale.

« Il est difficile de construire avec un artifice plus savant une symphonie de couleurs. Aussi l'œil éprouve-t-il une satisfaction conriplète devant ce tableau, dont l'éclat éblouissant ne détruit pas l'harmonie. La peinture de M. Regnault est tellement pénétrée de lumière qu elle produit à côté des autres tableaux l'effet d'un vitrail traversé de soleil. Tout parait décoloré et terreux quand on l'a regardée. »

Tandis que M. Gautier reste fidèle à son adiTriration, la critique de M. P. de Saint- Victor devient au contraire de plus en plus acerbe :

« M. Regnault est décidément dans une voie mauvaise ; son talent se corrompt dans les orgies du pinceau. Le voilà voué aux pompes et au chic de la peinture orientale, à ses tintamarres de palettes, à ses bariolages de bazar. Sa Salomé du dernier salon, sa Judith de la dernière exposition des Envois de Rome, accusaient déjà une tendance à étouffer l'idée sous les oripeaux, à ne voir dans les sujets sanglants qu'il se plaît à peindre, qu'un prétexte à faire miroiter des étoffes et scintiller des bijoux. Le tableau qu'il envoie cette année pousse ce parti pris à la charge : Tor de sa couleur s'y change en clinquant. — Une exécution sans jugement, sous les rois maures de Grenade, c'est le titre de sa nouvelle turquerie. Un bourreau maure vient de trancher, dans un vestibule deTAlhambra, la tête d'un condamné qui rouleà ses pieds. Il essuie son cimeterre au pan de sa robe. Il n'y a personne sous

cette robe saumonnée d'un ton douteux et brouillé ; le corps est absent : ce n est qu'une draperie vide, accrocbée à une tête de Turc. Ses bras nus tendent des biceps et des deltoïdes fantastiques. Les Italiens ont un joli mot pour définir ces reliefs factices boursouflés par le faux dessin. Ils les appellent : Muscoli stranieri^ « muscles étrangers. » Aussi bien que son patient, l'homme est d'ailleurs tué par le fond gaufré, doré, guilloché sur lequel il se plaque sans en ressortir. Le raccourci du cadavre a de la verve et du jet, mais ce n'est qu'une fougueuse ébauche. Le regard le plus attentif ne parvient pas à débrouiller ce paquet de membres enchevêtrés au hasard. — Ce qui suffirait, du reste, à gâter ce tableau manqué, c'est le trompe-rœil de la tache de sang qui s'épate au bas sur les dalles. C'est avec un coutelas de boucher plutôt qu'avec un couteau de palette qu'elle semble appliquée sur la toile. L'illusion en est à la fois horrible et puérile. Cela rappelle ces vessies pleines de sang de bœuf que les tyrans de tragédie crevaient autrefois sur leur draperie, en se frappant, au cinquième acte, de leur poignard en fer blanc.

(( Aucune pensée, aucun sentiment ne se dégagent d'ailleurs de ce réalisme brutal. »

J'ajouterai tout de suite que Regnault, ayant revu quelque temps après son tableau à Paris, éclairé de côté et dans des conditions bien différentes de celles où il Tavait

peint, n'en fut pas satisfait. Il s'expliqua alors les critiques de son ami M. Montfort et comprit le danger de travailler sous une lumière perpendiculaire aussi intense que celle dont son atelier de Tanger était inondé.

Vers le milieu de septembre, Regnault, accompagné de son ami Clairin, arrivait à Paris en toute hâte, car il tremblait de trouver la capitale déjà investie et de ne pouvoir y entrer pour prendre part à sa défense. Tous ceux qui avaient connu Regnault trois ans auparavant furent frappés du changement qui s'était opéré en lui et que reflétait sa physionomie comme sa conversation. On avait gardé le souvenir d'un jeune homme ardent, sympathique, plein de charme, mais dont la nature trop riche avait besoin de s'équilibrer. On retrouvait en lui la même ardeur, dominée et contenue par la volonté, le même charme, rendu plus puissant et plus communicatif encore par le progrès moral qui s'était accompli dans son âme et dans son cœur. On se sentait en face d'un homme fait, sérieux^ ayant

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placé haut ses pensées et ses affections et au-dessus de ces affections elles-mêmes, son devoir et son honneur.

Il était accouru de Tanger parce que déjà la France était éprouvée et malheureuse. Il lui appçrtait son dévouement simplement, sans ambition, sans arrière pensée. Comme grand prix de Rome, il était dispensé de tout service militaire; nul ne l'eût blâmé s'il fût resté au loin. Mais sa modestie comme son patriotisme lui défendaient de rester inactif au jour de nos désastres.

Engagé d'abord dans un bataillon de francs-tireurs, il céda peu après aux instances de ses amis, et s'enrôla dans la garde nationale sédentaire; bientôt après, il voulut faire partie des bataillons de marche.

La certitude du devoir accompli lui donnait cette confiance naïve et sublime qui a soutenu jusqu'au bout les défenseurs de Paris. Il n'en était pas moins impatient de retourner à Tanger, et le souci de son atelier abandonné à la hâte ne le quittait jamais. Dix-sept jours avant sa mort, il écri-

vait du cantonnement de Colombes, à un ami de Gibraltar :

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