A M. BONNET
2 janvier 1871.
Mon cher M. Bonnet,
Je ne sais si vous avez reçu la lettre que je vous ai écrite par ballon monté, il y a six semaines. J'étais sur le point de partir avec Glairin dans le 60^ bataillon de guerre. Voilà plus d'un mois que nous faisons aux avant-postes, le service de grand'gardes, couchant dans la neige sur la terre gelée ou nageant dans le dégel, manquant de pain quelquefois le lendemain, marchant toute la journée le sac au dos, goûtant enfin toutes les douceurs de l'état militaire, dans une rude campagne d'hiver.
Nous avons couché sous la tente au pied du mont Yaléi ien, à la Folie-Nanterre, exposés au vent le plus violent et le plus glacial pendant les trois nuits les plus froides de l'année, le thermomètre marquait, 15 à 17 degrés au-dessous de zéro.
Il y a eu ces nuits-là dans l'armée plusieurs cas de congélation. C'était pour nous une épreuve un peu rude, pour moi surtout qui avais passé quatre hivers de suite dans les pays chauds. Es-
m CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT.
péronsquetous ces sacrifices-là, servirontà quelque chose. Nous sommes pour le moment cantonnés à Colombes, nous souffrons moins, excepté les nuits que nous passons en faction dans les tranchées à 200 mètres des Prussiens qui nous tiennent en éveil par le sifflement des balles. Ils ont commencé à bombarder les forts. Voilà longtemps que nous n'avons aucune nouvelle de la province. Est-ce bon, est-ce mauvais signe?
Nous n'osons plus croire à aucun bruit, nous n'osons plus faire la moindre conjecture; on nous a trompés tant de fois !
Mon père est prisonnier depuis le commencement du siège, et je n'ai aucune nouvelle de lui depuis le 19 septembre. La population de Paris est très- calme, elle supporte assez bien le manque de tout.
* Si cet état de choses peut durer encore un mois nous sommes sauvés. Hier, pour notre premier de l'an, nous étions de corvée, Clairin et moi ; nous avons passé notre matinée à balayer les escaliers du cantonnement et à nettoyer toutes sortes d'endroits ; puis l'après midi à chercher du bois dans les environs, à le fendre, à le scier, etc.. Voilà nos étrennes. Malgré tout cela nous ne nous plaignons pas.Nous y sommes faits eî nous ne demandons comme récompense qu'une
CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT. 3j7
bonne nouvelle de province, et la joie de prendre part à l'aclion définitive qui délivrera Paris.
Soyez assez bon, mon cher ami pour vous occuper un peu deLagraine; est-il encore à Tanger? A-t-il assez d'argent pour nourrir les chiens et suffire aux aulres dépenses? Je ne voudrais pas que le pauvre garçon fût dans une trop grande misère, nous ne serons pas indéfiniment cernés. J'espère avant deux mois vous voir et vous rendre ce que vous aurez eu la bonté de lui donner pour moi. Si Lagraine n'est plus à Tanger, qui s'occupe de la maison? Vous savez qu'il y a là pas mal d'études et de costumes que je ne voudrais pas savoir être à la merci du premier venu. Dans le cas où je mourrais dans cette guerre, M. Clairin, le père de Georges, posséderait un papier où sont écrites mes dernières volontés et aurait la charge de rembourser les dépenses avancées pour moi soit par YOus,soit par d'autres.
Prêt au sacrifice, il eût pourtant voulu vivre ; l'avenir lui apparaissait rayonnant, plein de pronfiesses et de douces joies. Un mariage que ses vœux appelaient depuis longtemps, venait d'être décidé pour lui, et entre les rudes journées que réclamait son
métier de soldat, il faisait avec sa fiancée des projets de voyages et des rêves de bonheur.
Mais les jours se succédaient, les déceptions se multipliaient et les plus sombres prévisions planaient sur l'avenir. Tant que Regnault avait gardé une lueur d'espérance, il avait fait son devoir avec enthousiasme. Il le fit encore avec une générosité calme et décidée, lorsqu'il sentit que tout sombrait et que le salut était impossible. Mais, devenu triste et rêveur, il éprouvait parfois le besoin de noter par écrit les pensées qui le poursuivaient, comme nous le disent les lignes suivantes :
Nous avons perdu beaucoup d'hommes ; il faut les refaire et meilleurs et plus forts, La leçon doit nous servir. Ne nous laissons pas amollir par des plaisirs faciles. La vie pour soi seul n'est plus permise. 11 était, il y a quelque temps, d'usage de ne plus croire à rien qu'à la jouissance et à toutes les passions mauvaises. L'égoïsme doit fuir et emmener avec lui cette fatale gloriole de mépriser tout ce qui était lionnête et bon...
Aujourd'hui la République nous commande à
tous la vie pure, honorable, sérieuse, et nous devons tous payer à la patrie, et au-dessus de la patrie, à l'humanité libre, le tribut de notre corps et de notre âme.
Ce que les deux peuvent produire ensemble, nous le leur devons. Toutes nos forces doivent concourir au bien de la grande famille, en pratiquant nous-mêmes, et en développant chez les autres, les sentiments d'honneur et Tamour du travail...
Simple soldat, Regnault n'avait reculé devant aucun des ennuis du service. Son capitaine, frappé de son zèle, de son intelligence, de son courage, lui offrit un grade. Regnault déclina cet honneur et motiva son refus dans une lettre admirable de simplicité et de patriotisme ;