A 51, STÉPHANE MALLARMÉ
2 janvier 1865.
Je t'assure bien que je ne t'en veux nullement de ton silence. De quel châtiment me punirais-je, moi qui, sans classe, sans poëme dramatique et sans enfant, reste des mois entiers sans t'écrire? Mais à quoi servirait notre intimité si nous élions obligés de nous envoyer des cartes au jour de Tan ? Le seul mot de carte me produit le même effet que le nom de Rome à Annibal. Te dirai-je la journée que j'ai passée hier en piétinant, par ce froid humide qui me fait envier le sort de la marmotte, et en m'arretant presque à chaque porte
pour y déposer des cartes pliées? Passer une journée à ne voir que des portiers ! Et il va falloir recommencer aujourd'hui! C'est acheter bien cher les quelques petites étrennes qu'on reçoit.
Ce qui m'attriste le plus, c'est que je perds trois précieuses journées, ce qui est énorme pour moi, car je suis en retard. Je travaille pourtant comme un malheureux, sans relâche, malgré les brouillards et la nuit qui m'environnent. Si le poëte aime Fhiver, les veillées au coin du feu, nous autres peintres nous abhorrons tout ce qui n'est pas la lumière, la belle lumière, le beau soleil, la belle chaleur qui nous permet de travailler en chemise et en pantoufles c Nous ne pouvons pas peindre, les pieds dans une chancelière; il nous faut la liberté de nos mouvements, il nous faut le ciel bleu. Peut-être plus tard, dans mes voyages, trouverai-je un climat plus égal que le nôtre, où le bleu sera toujours au-dessus de moi. Haine au gris! c'est là mon cri de guerre.