‹ Correspondance de Henri RegnaultChapitre 4 sur 26 · A M. EMMANUEL DES ESSARTS · texte numérisé non relu

A M. EMMANUEL DES ESSARTS

Janvier 1865.

Stéphane a pu te dire que mon intention était de t' écrire le 1^' ou le 2 janvier. Je n'ai qu'une excuse à te donner si je ne l'ai pas fait, et personne ne peut la comprendre mieux que toi. J'ai

un grand tableau en train pour l'Exposilion. J'y travaille depuis six mois et il m'en faudrait encore presque autant pour le finir. Il doit être remis le 20 mars au plus tard ! Néanmoins, mort ou vif, je compte le terminer. Je n'ai plus de répit, je ne vois plus mes amis. J'ai voulu d'abord mener de front le travail de la journée et la fatigue des soirées, mais il me faut y renoncer. Levé tous les joursà six heures et demie, je suis éreinté le soir après un travail fébrile de huit ou neuf heures, et je prends le parli de renoncer au monde. C'est grâce à ce vœu que je puis trouver un moment pour causer avec toi...

Le tableau que je fais dans ce moment est une Mise au tombeau, dont tu as peut-être vu la première idée l'année dernière quand tu es venu à Sèvres.

J ai en projet bien des choses ; il me faudrait un volume pour te les narrer toutes. Plusieurs sujets des tragédies antiques m'ont enthousiasmé et j'espère en traiter quelques-uns. Dans l'histoire d'Héliogabale, il y a aussi un très-beau sujet qui me demandera quelques années de travail, mais dont j'espère faire une bonne chose.

Plus je lis l'antiquité, plus je vois que deux hommes seulement, parmi nos contemporains, l'ont comprise : c'est Ingres et Delacroix. Presque

tous les sujets en ont été traités cent fois chacun ; suivant moi ils sont neufs, et toujours neufs, et peuvent être présentés maintenant d'une façon intéressante pour tout le monde. C'est si beau l'antiquité !

En 1865, H. Regnault entre pour la seconde 'fois en loge : Orphée redemandant Eurydice aux divinités infernales^ tel était le sujet du concours. L'artiste, cette fois, se laisse emporter par sa haine de la banalité, par son extrême désir de produire quelque chose de nouveau, de saisissant; il se montre plutôt disciple de Delacroix qu'élève de TÉcole, et il échoue, malgré les très-grandes qualités de sa composition.

Il ne nous appartient pas de juger ici des tableaux qui n'ont pas figuré à l'Exposition des œuvres de Regnault et que le public ne sera plus appelé à voir. Nous nous associerons par notre silence à la pensée délicate de M. Victor Regnault, qui n'a pas voulu, en les soumettant à la critique, provoquer des comparaisons avec les tableaux récompensés ces mêmes années. Nous nous contente-

GORRESrOISDAISCE DE HENRI REGNAULT. 21

rons de constater le courant sympathique qui portait la presse et le public vers Regnault, en qui l'on reconnaissait déjà un véritable peintre.

Vaincu pour la seconde fois, Regnault reprit aussitôt son tableau de la Mise au tombeau. Le découragement était inconnu à cette nature pleine de ressort: mais, à cette époque, son âme d'artiste était pour ainsi dire souffrante. Elle subissait la crise inévitable qui atteint toutes les organisations d'élite au moment de leur complète éclosion ; elle avait soif de rompre les liens qui l'entravaient, de secouer le joug auquel elle était assujettie, de prendre son essor, de vivre enfin de sa propre vie. Déjà, dans son Orphée, nous avons vu Regnault s'abandonner au charme qui l'attirait, mais dont il se défiait encore. Que de fois dans nos causeries intimes ne m'at-il pas raconté et ses luttes intérieures et l'effort qu'il faisait pour résister à l'entraînement contre lequel ses maîtres le mettaient en garde! Ses nouvelles tendances étaient encore confuses, vagues, in-

déterminées ; il cherchait sa voie dans une demi-obscurité, et comment en eùt-il été autrement? Élevé dans le culte exclusif de la ligne, habitué aux étoffes correctement drapées, à une couleur toute conventionnelle, comment n'eût-il pas été effrayé du courant qui le portait vers la vérité, la vie et la lumière? Laissons-le nous raconter ses doutes ses hésitations, Tardent travail qui se fît en son esprit à cette heure douloureuse :

A M. STÉPHANE MALLABMÉ.

9 octôLre 1865.

Une métamorphose singulière s'opère en moi : je suis devenu rêveur , renfermé. Pourquoi ? Je ne sais. Je voudrais être sans cesse entouré de celte nuée qui rendait Énée invisible. Très-souvent il m'est pénible de parler ; je voudrais dans ces moments que ceux qui me sont chers comprissent mon silence. Je suis alors comme une chauvesouris qui s'envole en plein jour et se cogne de toutes parts. J'éprouve un grand bonheur à écouter et à ne rien dire; alors seulement il me semble que je jouis de toute ma liberté. Dieu! que je serais heureux de vous voir souvent, mes chers

amis, et de passer quelques heures avec vous, mais loin de tous, dans un désert improvisé, c'està-dire dans une chambre au coin du feu, ou dans les bois sous la nuit ! Je respirerais alors à pleine poitrine, je boirais la poésie avec vous et j'oublierais la terre pendant quelque temps. Mais aussi je suis un maniaque.

Je ne sais si c'est à force d'approfondir l'Art, cette langue si riche et infinie, mais je prends en grippe la langue de tous les jours et de tout le monde. De même que je vois de la peinture partout et que je découvre des trésors dans un chemin qui monte, dans une charpente qui se détache sur le ciel, dans le bleu du ciel qui se mire dans un ruisseau d'une sale rue de Paris, etc., etc., de même, je voudrais trouver pour mon esprit des sensations aussi variées et aussi charmantes, quand mes yeux se reposent et ne regardent pas. Mais alors, je ne vois que prose et que laideur. Il faudrait vraiment pour les artistes et les poètes des demeures au-dessus des nuages, où, dans leurs crises de folie, ils viendraient tout oublier et se perdre dans la pureté qui planerait sur eux. Là, on n'entendrait pas un seul bruit du monde, on ne verrait pas une seule fumée partie d'en bas. Je permettrais seulement au sondes cloches de monter en accords presque insai-

sissables ; le bleu et l'infini compléteraient Tharmonie.

Que ne peut-on, de temps en temps, cesser de vivre pour goûter de ces sensations à la fois trop fines et trop accablantes pour nous vivants ! Oui, je tùche de m'élever dans Fart; mais je suis, je crois, dans une période de grande impuissance. Tu l'as sans doute traversée aussi. C'est un moment où des mondes entiers, cachésjusqu alors, se déroulent devant nous, où les grands nuages qui couvraient les têtes des montagnes se dissipent, et où les ombres des abîmes deviennent lumineuses; c'est un moment où l'on se sent initié à des mystères inouïs, où, longtemps aveugle, on voit tout à coup à des distances prodigieuses, où l'on est comme suffoqué par un air trop abondant et trop viviilant. C'est là ce que j'éprouve : je me sens grandir et m'élever, mais je découvre trop de choses à la fois, et mes yeux ne sont pas encore accoutumés à tant de lumière.

A partir de ce moment, nous le voyons sans cesse au Louvre, étudiant les œuvres des coloristes ; tantôt c'était du Christ au tombeau de Titien qu'il faisait une copie, tantôt

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des Noces de Cana^ de Véronèse. Il avait une prédilection marquée pour ce tableau et il rêvait de le copier dans la taille de l'original. Un jour môme il vint prendre mesure pour ce gigantesque travail; mais son projet était inexécutable et il dut en reconnaître l'impossibilité.

Il copia donc^ d'une manière fort remarquable, ce tableau sur deux petites toiles dont chacune en reproduisait la moitié.

Puis, lorsque ce travail fut achevé, il entreprit une copie de l'ensemble sur une toile qui avait environ trois mètres de large sur deux mètres cinquante de haut. Quoiqu'il n'ait pas eu le temps d'en pousser bien loin l'exécution, on retrouve dans son ébauche un sentiment juste de la couleur et une aptitude merveilleuse à interpréter ce qu'il voulait rendre.

Ici se place une anecdote que je ne puis résister à citer. Installé sur son échelle et travaillant à sa copie, Regnault causait avec un ami. Tout à coup sa main devient immobile, sa voix se tait, ses yeux restent fixes ; d'un signe, il indique à son cornpa-

gnon une jeune femme arrêtée devant sa copie qu'elle examinait avec attention. Jamais type à la fois plus étrange et plus beau n'avait frappé les regards de l'artiste. Grande, élégante, simple dans sa robe de velours noir, elle semblait être la réalisation du rêve d'un grand artiste, l'apparition de la beauté idéalisée par le génie. Après quelques instants passés devant la copie d'Henri, la jeune femme continua paisiblement sa visite du Louvre. Mais Regnault était sous le charme. 11 abandonne ses pinceaux et la suit de loin ; rien que de respectueux dans sa pensée comme dans sa contenance, l'admiration seule le pousse. D'où venait cette créature incomparable? N'étail-elle pas descendue d'un des cadres qui l'entouraient? L'artiste cherche en vain dans ses souvenirs et n'y découvre rien d'aussi parfaitement beau.

Après avoir parcouru nos galeries, la visiteuse traversa de nouveau le salon carré et le hasard voulut qu'elle s'y arrêtât pour dire un dernier adieu à la Joconde^ près de laquelle se trouvait Regnault.

Tout à coup, il se découvre et avec une timidité mêlée d'enthousiasme : « N'est-ce pas, madame, qu'elle devait être bien belle la femme qui a eu le pouvoir d'inspirer ainsi un artiste! Ah! je comprends pour la première fois aujourd'hui, en vous voyant, qu'on se sente capable de créer un chef-d'œuvre. Si j'avais le bonheur de faire votre portrait, j'en suis sûr, moi aussi j'arriverais à produire une œuvre remarquable ! »

Et il continuait, emporté malgré lui, cédant à une fascination inconnue, s'excusant de son audace, nommant son père et luimême, afin de prévenir toute impression de défiance chez Tinconnue, et affirmant son respect avec une sincérité qui ne permettait aucun doute.

Elle le comprit et le rassura : a Vous ne m'insultez pas, monsieur, en me trouvant belle : je sais que je le suis. Étrangère à la France, j'arrive d'Athènes et ne fais que traverser Paris. J'accompagne à Londres mon mari que ses affaires y appellent. Peutêtre au retour m'arrêterai-je un peu plus

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longtemps. Vous désirez faire mon portrait? mon mari, sans doute, y consentira volontiers. »

La conversation ainsi engagée continua quelque temps encore. Regnault conduisit la visiteuse jusqu'à la porte du Louvre et, ce jour-là, il ne travailla plus. Il rêvait à son œuvre future.

Dans cette anecdote, ce que j'aime, c'est surtout le sentiment artistique qui s'y révèle si vif et si complet. Incapable de lutter contre Tadmiration , Regnault Texprime franchement, presque gauchement, et la candeur de son enthousiasme l'autorise à s'affranchir des usages sans que la jeune femme dont les traits le captivent puisse s'en offenser un instant.

Jamais il ne sut le nom de l'étrangère ; elle-même sans doute a oublié celui du jeune peintre, presque enfant, qui la suppliait avec une si naïve éloquence de laisser reproduire sa merveilleuse beauté.

Pendant ce même hiver 1865-1866, Regnault peignit aussi un grand nombre d'études de nature morte, gibiers, étoffes, ar-

mes , curiosités ; puis il commença les grands panneaux que lui avait commandés M. Renouard.

Enfin, pour la troisième fois il se présenta au concours et obtint le prix; mais non sans avoir eu à traverser des heures cruelles de découragement.

Au début, en effet, il travaille avec ardeur, mais bientôt Tentrain lui manque, sa composition lui déplaît, il est mécontent de lui et, prévoyant un nouvel échec, il abandonne son œuvre inachevée et semble renoncer à la lutte.

Le concours touchait à sa fin ; encore quelques jours et les concurrents allaient sortir de loge, lorsque Henri, étant venu avec moi passer la soirée chez un ami^ y rencontra une jeune fille dont les traits expressifs et la physionomie étrange lui causèrent une impression profonde, 11 en fit aussitôt deux croquis et nous le vîmes devenir pensif. Dès le lendemain il se remit à l'œuvre : d'une esquisse en hauteur il fil un tableau en largeur, sans modifier pourtant sa composition et rarrangement

des personnages j et donna à sa Thétis le profil fin et distingué de la jeune fille quïl avait rencontrée la veille. Son ardeur au travail était fiévreuse ; on le sentait comme oppressé par une vision intérieure qu'il s'efforçait de reproduire. En douze jours, son tableau fut refait et obtint le prix.

Si quelques passages se ressentent de la rapidité de Texécution, combien de qualités les rachètent! Quelle vie, quelle énergie dans cette figure d'Achille! Quelle noblesse, quelle élégance, quelle exquise pureté de lignes dans la Thétis ! quelle fierté, quelle allure de déesse !

Regnault fut heureux de son succès, et le laissa voir avec cette simplicité, cette franchise qui avaient chez lui un si grand charme.

Quelques jours après la distribution des prix, il écrivait à madame de Sainbris :

Vous voyez, madame, que Yaudaces fortuna juvat n'est pas un mensonge ; vous voyez qu'il est bon d avoir rencontré mademoiselle car

ma Thétis c'est elle, et vous la reconnaîtrez en voyant mon tableau...

Et à son ami M. Montfort, il faisait part de sa joie en ces termes :

Je suis bien heureux de mon succès, qui me délivre des insipides préoccupations du concours. Me voilà donc libre enfin de travailler pour moi, d'étudier à mon aise, de chercher à m' élever au contact des maîtres. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas vous avoir vu devant mon tableau et de n'avoir pas recueilli, séance tenante, votre impression, à laquelle j'attache tant de prix.

Non-seulement le jury m'a donné le prix à l'unanimité, mais encore j'ai eu un vrai triomphe à la distribution des prix de Rome et des médailles du Salon, qui a eu lieu au Louvre le mardi 1 4 août. J'ai bien regretté que mon père n'ait pu y assister ainsi que quelques bons amis, parmi lesquels je vous compte, et à qui un pareil succèsaurait fait bien plaisir, car les applaudissements sont plus agréables aux amis et parents qu'à ceux qui en sont Tobjet.

Au commencement de septembre, Re-

o2 CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT.

gnault partit pour une excursion en Bretagne. Le 30 septembre il écrivait à madame de Sainbris ces quelques lignes:

Je suis en Bretagne depuis le 4 de ce mois. Je travaille et suis exténué de fatigue... Je devrais être à Paris depuis le 10. Mais comment être le plus fort en face du chaos, en face des merveilles du sauvage et de l'horrible, en face de cette mer teriible et presque toujours furieuse contre celte pointe de terre indiscrète qui se permet de s'avancer avec un air menaçant au milieu du brutal Océan ! Voilà ce qui m'enchaîne ici...

Ce voyage devait être de peu de durée, et Regnault allait être arraché à ses enchantements d'une manière aussi cruelle qu'imprévue. Une dépêche le rappela brusquement à Sèvres, où sa mère se mourait.

10 octobre. 1860.

J'ai quitté Plogoff il y a quelques heures, rappelé à Sèvres par un télégramme qui m'apprend que ma pauvre mère est au plus mal... Me voilà dans une chambre d'auberge, attendant que le courrier m'emporte cette nuit à trois heures vers

Quimper. J e n'arriverai que vendredi matin . Dieu , que la vapeur est lente ! . . .

Il arriva trop tard. Une fluxion de poitrine avait emporté madame Regnaiilt avec une rapidité foudroyante. Bientôt après, un nouveau deuil frappait cette famille : madame F. Mazois, veuve du célèbre architecte, et grand'tante d'Henri, succombait le 2 1 octobre, après une maladie de plusieurs années. C'est elle que H. Regnault a représentée sur son lit de mort, un crucifix entre les mains (n° 3 du catalogue).

Le pauvre artiste, si aimant et si cruellement éprouvé, trouve des accents bien émus pour peindre sa douleur:

A MADAME DE SATNBRIS.

21 octobre 1856.

Ma tante Mazois vient de mourir. Pourtant, quand je l'ai quittée, il y a quelques heures, elle paraissait s'être remise unpeu des fatigues qu'elle avait éprouvées dans son transport de Sèvres à Paris.

Voilà un mois d'octobre qui nous a coûté cher! On se le rappellera. Ma grand'mère, aveugle, est seule maintenant. Pauvre femme! qu'elle

doit souffrir! Et elle a soixante-dix ans. Son tour va venir aussi. C'est épouvantable!...

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