‹ Correspondance de Henri RegnaultChapitre 5 sur 26 · A. M. MALLARMÉ · texte numérisé non relu

A. M. MALLARMÉ

22 octobre 1866.

Que tu es bon de tendre la main au misérable qui te laisse ignorer dix jours un deuil aussi profond, à toi, son frère bien-aimé ! Tu ne connaissais pas ma mère; je le regrette; je ne pensais pas la perdre, je ne m'étais jamais fait à l'idée qu'un jour ou Fautre elle nous quitterait. Elle était tellement bonne, ses vertus étaient si pures et si élevées, elle était tout entière si immatérielle, qu'elle me semblait devoir échapper aux lois dures qui régissent les hommes. Je me faisais une fête de penser qu'un jour, quand tu t'établirais à Paris, tu trouverais en elle une seconde mère pour toi et ta femme. Elle t'aimait déjà, parce que tu m'aimais, et j'attendais pour te présenter à elle le moment où nous aurions pu trouver une demi-journée à passer ensemble. Mais les projets, que deviennent-ils? Ils se changent en regrets, en larmes...

Le 4 septembre, je partais pour la Bretagne, j'embrassais ma bonne mère en lui disant : « A bientôt ! » Elle me recommandait de ne pas rester trop longtemps absent, puisque dans trois mois je devais partir pour un long voyage. Là bas, je

recevais presque tous les jours une bonne letlre d'elle. Le 5 octobre, elle m'écrivit une lettre plus courte, elle était fatiguée. Le 7, ma sœur m'écrivait à sa place en m'apprenant que ma mère avait de violents maux de tête et qu'elle s'était mise au lit. Le 9, je recevais une dépêche de mon père qui me rappelait à Sèvres !

Arrêté à Nantes par les inondations delà Loire, et obligé de retourner sur mes pas et de perdre un jour pour reprendre la ligne de Quimper à Paris, j'arrivais à Sèvres dans la nuit du 15, à deux heures et demie du matin. Ma mère était morte; elle avait été enterrée la veille. Je n'avais pu lui dire adieu, ni l'embrasser, ni la revoir, ni la conduire au cimetière!

Hier, notrebonne tante Mazois,qui nous adorait et sur laquelle nous avions reporté en partie Taffection que nous donnions à notre mère, une femme hors ligne aussi, d'une distinction et d'une bonté mouïes, qui nous avait tous élevés et ne nous avait jamais laissés un jour sans une preuve de sa tendresse et de son dévouement, nous a été enlevée brusquement par une crise d'une longue maladie,contre laquelle elle luttait depuis longtemps. A cinq heures elle marchait encore,à six heureset demie elle était morte. Je l'avais quittée deux heures auparavant 5 heureux de la voir mieux portante.

3G COHRESPONDAiSCE DE IIENUI REGNAULT.

Gomment trouves-tu notre mois d oclobre?

Bon ami, que deviens-tu, que fais-tu? Ecrismoi une longue letlre. Tu sais combien il est bon de se retrouver entouré de ses amis quand les vides se font dans la famille, quand on voit deux fauteuils libres, deux lits inhabités et à table deux places vides ; quand le matin on n'a plus de mère à embrasser à son réveil, plus de mère à embrasser le soir !

Je vais partir dans deux mois. Où trouverai-je ma mère pour lui dire adieu, pour lui demander sa bénédiction? Et quand je reviendrai, qui est-ce qui sera aussi heureux de mon retour qu'elle l'aurait été ? Qui m'embrassera avec une affection si tendre et si douce? De qui recevrai-je des lettres aussi affectueuses?

Parle-moi de ta femme, de ta petite Geneviève et de ton petit nid. J'ai besoin d'être un peu chez toi...

Regnault avait rapporté de ce trop court voyage en Bretagne bon nombre de dessins au crayon noir et plusieurs études peintes \ dans lesquelles on retrouve, sous une facture un peu heurtée, un sentiment

* Plusieurs ont figuré à l'exposition des œuvres de Regnault.

exact de la nature sauvage qu'il avait eue sous les yeux. Mieux que personne il était fait pour saisir le côté terrible et grandiose de ces rochers noirs battus par la mer, et pour comprendre et aimer la beauté simple des horizons arides de la Bretagne.

De retour à Paris, Henri transporte son atelier rue Lafayette. Là, en collaboration avec ses amis,Clairin et Blanchard, il achève les six grands panneaux que lui avait demandés M. Renouard. Puis il fait, à lui seul, un tableau de nature morte pour son ami, M. Roger Portalis.

Gomment donner une idée du désordre sans nom qui régnait dans cet atelier?

Étoffes précieuses, somptueux tapis, objets curieux de toutes sortes, tables couvertes de gibier et de poissons, attendant Fheure oùRegnault les transportera sur la toile, tout cela était confondu dans un indescriptible chaos. Et chaque jour voyait se renouveler cette bizarre collection. Si les carpes de la Seine paraissaient trop bourgeoises et manquaient de lumière, d^éclatimts poissons de mer venaient aussitôt les remplacer, et à

38 CORRESPOINDANGE DE liENRI REGNAULT.

leur tour les gibiers les plus différents étalaient à nos yeux leur fourrure ou leur plumage.

L'esprit aussi trouvait là des distractions variées ; Fart y était aimé et cultivé sous toutes ses formes, et la musique avait ses heures comme la peinture. Que de fois brosses et couleurs furent soudain abandonnées quand entrait un ami musicien ! Nous nous groupions alors autour du piano, écoutant une sonate de Beethoven ou une partition de Wagner, magistralement exécutées par Saint-Saëns; nous unissions nos voix pour chanter en chœur les grandes scènes de VOrphée de Gluck, ou bien encore nous nous taisions pour laisser Regnault, de sa voix si douce et si pénétrante, nous dire quelque mélodie nouvelle ou quelque cavatine italienne.

L'ouvrage, il est vrai, n'en allait pas plus vite. Mais faut-il le regretter? Le cœur et l'esprit ont besoin d'aliment. Ils se déve^ loppaient à l'aise dans cette atmosphère artistique, au milieu de ces jouissances tout intellectuelles.

Cette vie remplie par le travail et l'amitié ne faisait pas oublier à Regnault qu'il était attendu à Rome ; lui-même eût désiré s'y rendre sans retard. Mais le courage lui manquait pour briser les mille liens si doux qui semblent se resserrer encore àTapproclie de toute grande séparation. Puis, devenu de jour en jour plus sévère pour lui-même, il ne pouvait se décider à signer ses panneaux tant qu'il y découvrait des imperfections. Les changements à y faire reculaient incessamment l'heure des adieux. Elle sonna enfin. Il partit le cœur ouvert à toutes les nobles émotions, Tesprit imprégné encore des souvenirs classiques et des inspirations de ses poètes aimés, Timagination impressionnable à l'excès, prête à saisir et à goûter le beau sous toutes les formes, l'âme avide de trouver de nouvelles émotions et de se jeter dans l'inconnu.

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