‹ Correspondance de Henri RegnaultChapitre 6 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Rome. — Retour à Paris. — Portrait de madame D... — Second séjour à Rome. — Automédon. — Départ pour l'Espagne.

Le départ fut fixé au 2 mars, jour où M. Hébert quittait Paris pour aller prendre possession de sa place de directeur de l'Académie de Rome. A peine Regnault a-t-il quitté Paris, qu'il éprouve le besoin de déverser en quelque sorte dans sa correspondance toutes les impressions qu'il reçoit. Il raconte tour à tour avec une expansion et un laisser-aller charmants, ses voyages, ses appréciations des maîtres, en même temps qu'il donne des détails pleins d'intérêt sur lui-même, sur sa vie, sur ses travaux, sur les scènes dont il est témoin. Toute son âme nous est ouverte dans ces pages émues

CORRESPONDANCE DE lîENRI REGNAULT. 4!

et attrayantes. Son en'thousiasme, si juvénile alors, y est eommuniealif et on arrive à partager jusqu'à cetîe diSj osition aimable et rare, qui le faisait jouir sans restriction du moment présent.

A SOX PÈRE.

h mars 1S07.

iXous sommes arrivés à Marseille avec un retard de deux heures, ^'ofre nuit en waaon a été aussi froide que possible; jamais de ma vie je n'ai été aussi aelé: mon pauvre nez était devenu insensible et j"ai eru un moment qu'il allait me tomljer dans la main. Ce voyage-là a été ma relraiie de Paissie ; et pourtant nous avions des boules d'eau ehaude qu'on renouvelait toutes les deux heures et de boas manteaux pour nous envelopper.

Le eiel, qui avait été très-pur toute la nuit, s'est eouvert le matin et est resté sombre toute la journée : c'était fàeheux, car la route est superbe, surtout depuis Avignon. Mais le temps gris sur le désert de la Crau lui faisait perdre tout son caractère.

Aussitôt arrivé, je me suis mis à courir dans la vdle et à contempler avant toute autre merveille la Amnc Camdncre, J'ai longé les bas-

sins jusqu'à la mer, puis je me suis embarqué avec un brave pêcheur. Nous avons fait une belle tournée en mer. Vers huit heures et demie du soir nous sommes rentrés, après une course de six heures, pendant lesquelles j'avais bien ramé la moitié du temps, ce qui m'a donné un appétit d'enfer.

Aujourd'hui j'ai fait une promenade par un temps superbe, chaud, lumineux, un vrai temps d'été. Les côtes voisines de Marseille sont splendides, la mer bleue comme une pierre précieuse et unie comme un beau velours

Demain je me lèverai de bonne heure et j'irai faire encore quelques lieues en mer. Décidément je crois que, si je n'étais pas peintre, je serais marin ou autre chose.

A SON FRÈRE

Gênes, 9 mars 1867.

Puisque c'est toi qui as pris le premier la plume pour me répondre, c'est à toi qu'appartient ma première lettre de Gênes.

Notre départ de Marseille a été relardé par l'impossibilité de trouver vendredi matin des places dans la diligence de Nice à Gênes. Nous n'avons donc quitté Marseille que jeudi à midi et demi.

Mes deux jours supplémentaires se sont passés

à Marseille en courses fort agréables, par un beau temps, très-clair mais très-froid.

Affligé d'un violent mal de dents, je n*ai pas osé affronter la mer par le mistral. Je me suis donc contenté d'excursions terrestres, tâchant d'exposer autant que possible au soleil bienfaisant le côté malade de ma tête.

Je suis allé à Notre-Dame de la Garde, église moderne construite avec une grande conscience dans le style roman. Du haut de la plate-forme j'ai vu tout le panorama de Marseille, qui semble s'étendre excessivement loin dans les terres, grâce à la prodigieuse quantité de maisons de campagne très-rapprochées, qui font l'effet de continuer la ville jusqu'aux montagnes de l'horizon. Du côté du midi, ces montagnes sont d'un aspect sévère et grandiose, d'un ton gris et triste qui doit ressembler aux côtes de la Grèce, moins Tor d'un soleil d'Orient. Et pourtant le soleil à Marseille, même en hiver, a un éclat que nous ne lui voyons jamais chez nous, par les plus fortes chaleurs.

De cette hauteur on comprend bien la disposition des ports, qui ont été considérablement augmentés depuis quelque temps et ne suffiront pourtant bientôt plus. La mer, d'un bleu féerique et inimitable, dessinait les contours des môles et

des maisons blanches qui se délachaienl sur elle. Par endroits, les chênes verts et les pins rendaient par leur verdure sombre les maisons de la ville encore plus étincelanles.

On a fait, ces dernières années, une superbe promenade qu'on appelle route de la Corniche; c'est une route qui part des bassins de la Cannebière et suit en dehors tous les escarpements de la côte jusqu'à la base des monlagnes du sud. Au milieu de la baie comprise entre ces montagnes et les derniers escarpements de Marseille, s'élève la villa Borelli, que la ville a achetée pour en faire une sorte de bois de Boulogne : les élégants y font la promenade en voiture et reviennent par le Prado. Le mardi gras, pas un masque, pas un oisif dans les rues. Le mercredi des cendres, les Marseillais font leur Longchamp ; on voit quelques titis, quelques hommes habillés en femmes; toutes les voitures sont dehors, depuis les plus cossues jusqu'aux plus modestes. J'ai fait un tour dans cette cohue qui occupe le Prado, la villa Borelli et une partie de la route de la Corniche; mais je n'ai rien vu d'intéressant: le luxe n'est pas aux chevaux.

Jeudi matin, j'ai fait un croquis à la plume pour remercier M. G... dé sa bonne hospitalité, par une attention de bien peu de valeur, il est

vrai. Ea somme, ma plus grande impression à Marseille a été celle que j'ai ressentie le soir en traversant sur une petite barque, sous un beau ciel ôtoilé, le grand bassin qui conduit à la Cannebière, au milieu de deux imposantes rangées de grands navires marchands, dressant de chaque côté leurs hautes proues noires, d'où sortaient des forets de mâts et de vergues, les uns laissant flotler leurs pavillons, et les autres sécher quelques-unes de leurs voiles. Dans le fond de celte immense et sombre avenue, la Cannebière, avec tous ses becs de gaz, étincelait comme une grande conslellation. Les navires n'ont pas le droit d'être éclairés dans le port, par crainte du feu, et comme la journée et même la soirée étaient terminées, on n'entendait plus de bruit, et notre petite nacelle semblait fière d'être seule vivante et seule à fendre Teau avec ce petit clapotis, dont la musique est si agréable au milieu du silence.

Le jeudi nous avons pris le chemin de fer pour Nice, où nous sommes arrivés à six heures et demie après avoir parcouru des sites, merveilleux sans doute par le soleil, mais que le temps nous empêchait d'apprécier justement... depuis deux heures il pleuvait à torrents. Nice n'est pas habituée à de pareilles inondations et ne prend pas ses pré-

cautions pour assurer aux piétons un sol ferme quand arrive la pluie. Le lendemain matin, je retrouvai mon directeur à la diligence, et par un temps gris et incertain nous primes la route de la Corniche. Cette route est tellement belle, qu'elle résiste même au manque de lumière. Nous avons longé la mer tout le temps, tantôt à une assez grande hauteur, tantôt sur les sables du rivage... Je ne m^amuserai pas à te faire voir de loin des choses merveilleuses mais indescriptibles. Qu'il te sufiîse de savoir que les sites les plus grandioses et variés, les rochers les plus nobles comme tons et comme formes, les villages les plus hardiment plantés sur des escarpements abrupts, s'offraient à chaque instant à nous, et nous tenaient en extase. La mer reflétait le ciel gris et par moment prenait des teintes d'un vert tendre inimaginable.

Avant d'arriver àMenton (ou aprèsTavoir quitté, je ne me rappelle pas bien) nous avons traversé des bois de palmiers tombant jusqu'à la mer et couronnés de grandes pentes rocheuses d'une aridité vraiment africaine. Si le soleil avait pu compléter l'illusion !!! Nous passions souvent à travers des bois de citronniers, d'orangers, d'oliviers dont les troncs noueux et rageurs affectaient des formes fantastiques; la mer apparaissait par ci

par là et s'harmonisait merveilleusement avec le ton clair et gris des blonds oliviers.

A la frontière italienne, nous avons été victimes d'une petite escroquerie de messieurs les douaniers, contre laquelle nous avons réclamé à Gênes, mais sans grand espoir de pouvoir obtenir justice, car il paraît que le gouvernement italien a besoin d'argent et ne redoute pas de laisser faire à ses employés quelques petites canailleries fructifiantes.

Nous sommes arrivés à Gênes à huit heures du malin. La pluie qui avait cédé la place aux étoiles pendant la nuit, n a pas permis au soleil de se faire voir à nous en costume italien, de sorte que j'en suis réduit à me rappeler le soleil, tel qu'il est resté dans mes souvenirs de Paris.

Nous avons parcouru la ville et visité les plus beaux palais^ dont je ne me rappelle pas les noms : ils me sont sortis de la cervelle pour la laisser exclusivement remplie de mon admiration pour les chefs-d'œuvre de premier ordre que j'ai vus.

Dans l'un, le palaisBalbi, je crois, se trouve un chef-d'œuvre incomparable : un portrait du Titien, exécuté avec toute la souplesse et la largeur dont il est capable, jointes à la fermeté et à la précision d'un Antonello de Messine : c'est prodigieux. Celte toile nous a rendus difficiles

pour les autres peintures de ce palais, dont quelques salles sont magnifiquement décorées et ornées de très-beaux plafonds et de frises peintes par des artistes génois inconnus, mais étonnemment forts dans Fart de la grande décoration. Un marquis de Balbi occupe encore ce palais, qui n'a pas cessé d'appartenir à sa famille.

Nous avons visité les vestibules, cours et escaliers de l'Université, ancien palais Durazzo, donné à la \ille par un descendant de cette famille. C'est d'un aspect original, d'une grâce et d'une élégance dont rien n'approche. On voudrait voir, penchées sur les balustrades qui s'étagent en galeries sur la cour, quelques belles dames du quinzième ou seizième siècle étalant ces brocards d'or et de soie qui devaient briller avec tant de richesse sur les beaux marbres blancs de l'arcbiteclure.

Puis nous sommes entrés dans le palais Durazzooù nous avons admiré de splendidesVanDyck et un Ribeira de premier ordre. Au palais Royal, ancien Balbi, peu de belles choses, si ce n'est un portrait de Philippe IV, par Vélasquez, un portrait de femme par Van Dyck cl un autre, superbe aussi, par Tintoret. Au palais Brignole, nous avons trouvé quatre magnifiques portraits par Van Dyck, dont un représentant un marquis de

Brignole à cheval. De Véronèsc, une irùs-belle Judith se préparant à meltrela tete d'iïolopherne dans un sac que tient une négresse..., un beau Rubens...

Nous avons vu la cathédrale de Gênes, San Lorenzo, conslruile au douzième siècle avec des marbres noirs et blancs. Le portail est merveilleux, la nef et le chœur d'un aspect sévère et triste qui impose.

Demain nous partons pour laSpezzia.

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