A M. G. CLAIRIN
Rome, 15 mars 1867.
Nous sommes arrivés hier à Rome à dix heures du matin. Tout le personnel de l'Académie nous attendait à la gare pour nous conduire pompeusement à la villa Médicis. Malheureusement il pleuvait à torrents : nous nous sommes séparés par petits groupes et avons rempli quelques fiacres.
Je ne te raconterai pas mon voyage depuis Marseille jusqu'à mon départ de Gênes. J'ai écrit là dessus une longue lettre à mon frère qui te la communiquera si cela peut te faire plaisir.
Cette chance qui, à ce que tu prétends, me suit partout, m'a bien mal servi cette fois. Le mauvais temps nous a poursuivis dans toutes nos pérégrinations. Nous avons été noyés à Nice,
noyés à Gênes, noyés à la Spezzia, noyés à Rome. Florence seule nous a souri avec bienveillance. Toute la route splendide de la Corniche nous est demeurée presque inconnue. Un brouillard épais nous entourait, et quand, par hasard, nous sortions des nuages, c'était pour entrer dans une pluie tellement forte, qu'on se serait cru sous une cascade.
Je regrette bien de n'avoir pas connu Gênes avant de composer l'architecture de nos panneaux : j'ai vu dans certains palais des intérieurs de cour en marbre blanc qui auraient bien fait notre affaire : entre autres, la cour de l'Université. L'escalier qui y conduit a pour rampes deux lions, de proportions colossales, qui suivent le mouvement de l'escalier et descendent la tête en bas, en face du spectateur, avec une hardiesse étonnante.
J'ai admiré à Gênes les plus beaux Van Dyck qu^il m'ait été donné de voir. La cathédrale, du douzième siècle, est d'un beau caractère. Ses marbres blancs et noirs alternés lui donnentune sévérité imposante dans une harmonie sombre où la plus petite note rouge ou violette prend une ptiissance incroyable.
Un temps atroce a fidèlement accompagné notre diligence jusqu'à la Spezzia où nous devions
rester un jour ou deux pour visiter les environs, qui, paraît-il, sont superbes. Il y a près de là un petit port, Porto Venere, qui est unique et qu'on nous avait bien recommandé. A noire arrivée à l'hôtel de la Croix-de-Malte, la lune a montré un œil à travers les nuages et nous avons eu un moment d'espoir. Après notre souper, le ciel s'était en partie découvert, le vent élait tombé. Nous avons passé une partie de la nuit à fumer à notre fenêtre, qui donnait sur le petit golfe. La lune s était couchée, les côtes du fond se confondaient avec le ciel; on ne voyait rien que les étoiles et, à Textreme horizon, deux ou trois lanternes qui faisaient une ligne brillante sur la mer polie comme une glace. On n'entendait pas autre chose que le petit soupir que rendait de loin en loin la mer en laissant mourir sur le sable sa dernière petite ride. Il faisait chaud ; le parfum des orangers et des lauriers qui couvraient le jardin de l'hôtel nous arrivait par bouffées : je n'ai jamais si bien entendu le septuor des Troyens que cette nuit-là...
Le réveil ne fut pas en rapport avec nos espérances du premier sommeil. Le temps gris ; le temps gris tant désiré à la pointe du RazM Et qui plus est, une petite pluie fine bien établie! Ce n'était pas la peine de rester à la Spezzia. Nous
52 CORRESPOiSDAlNGR DE IIENRT REGNAULT.
avons, avec résignalion, pris le chemin de fer pour Florence et y sommes arrivés à trois heures et demie, par un soleil resplendissant.
Les musées étaient fermés, nous n'avions donc rien de mieux à faire que de nous promener. J'ai été émerveillé de Faspect puissant et farouche du Palazzo Vecchio et de presque tous les palais de Florence. La partie basse des murs est construite en grosses pierres brûles à peine taillées, noires, sans ornements, sans sculptures; mais les proportions sont nobles et grandioses.
J'ai vu la belle loge d'Orcagna, le Campanile de Giotto. Quels pygmées semblent nos plus grands peintres ou architectes à côté de ces artistes-là ! Puis le Persée de Benvenulo Cellini : c'est admirable ; d'une sauvagerie et en même temps d'une beauté élrange. Rien que le casque et la coiffure du Persée seraient déjà un merveilleux chef-d'œuvre; mais, en revanche, j'ai trouvé atroces et le petit David de Michel-Ange, et le Cacns^ et je ne sais plus qui de Baccio Bandinelli, et la grande statue de marbre d'Annamatoau milieu d'une fontaine entourée de figures de bronze, aussi élégantes et amusantes de mouvements que la figure du milieu est lourde et mal bâtie.
Nous avons vu Florence en deux jours et demi, et pour cela il ne faut pas flâner. Les galeries
CORRESPONDANCE DE HENPa REGNaULT. 55
Pilti et des Offices sont remplies de chefs-d'œuvre : ce serait trop long de te nommer même les plus remarquables. J'iu vu là des Raphaël beaux comme des Titien, avec plus de force peutêlre et plus de fermeté. Dans les églises, j'ai été émerveillé, renversé par les fresques d'Andréa del Sarto et de Masaccio. Celles de Frà Angelico et de Ghirlandaio renferm.cnt aussi de bien belles choses. Ce qui est merveilleux dans les énormes fresques de ces primitifs, c'est le charme des couleurs et cet harmonieux aspect de tapisseries.
J'ai fait mon pèlerinage à la chapelle des Médicis. Quels splendides morceaux de marbre vivent et remuent là ! Mais qu'ils sont mal entourés! Cette architecture qu'on attribue à Michel-Ange me rend furieux. C'est mesquin, déchiqueté, et cela rétrécit et abîme les figures. Ces petits mausolées, ces petites colonnes, ces petites fenêtres dans lesquels sont cernées et murées les divines figures du Penseur et de Julien, é m'ont mis dans une colère bleue.
J'ai quitté Florence avec beaucoup de regret. J'avais la tête brisée : quand je fermais les yeux, je voyais danser devant moi les grands marbres de Michel-Ange couverte de peintures de Ghirlandaio ou autres, ayant pour têtes le campanile du Palais-Yieux et pour piédestal des palais (out
entiers, des églises de marbres noirs et blancs! J'étais complètement abruti. Je reviendrai bientôt à Florence ; c'est une mine de trésors. Et quelle ville agréiîWe, calme, propre, parsemée de chefs-d'œuvre en plein air, sans grilles, sans jardins ! Voiis pouvez vous mettre à genoux devant Benvenuto : personne ne viendra vous déranger. Mon pantalon à boutons dans le bas, qui a causé le bonheur des Marseillais, ne faisait pas retourner un seul Florentin. On me reconnaissait le droit de porter ce qui me plaisait. Les Florentins sont d'une politesse et d'une complaisance parfaites ; ils ne vous importunent pas de leurs demandes ou offres de service. Tandis qu'à Rome, où je ne suis sorti que deux ou trois heures, j'ai été assailli par une troupe de diables qui veulent me brosser de force, cirer de force mes souliers, me forcer à leur donner quelque chose ou à leur acheter des photographies : on a une escorte de mendiants. Et quelle variété d'infirmes, de difformes !
Les Romaines ne m'émerveillent pas non plus, les églises m'ennuient ; je vois Saint-Sulpice et Saint-Vincent-de-Paul partout. Si encore il y avait le numéro 111 (d*e la rue Lafayette) et ses trois ou quatre habitants !
Je reviens du Vatican. Je me suis prosterné
devant les peintures de la chapelle Sixtine et devant les Stanzes. Je suis broyé. Ce géant de Michel-Ange m'a laissé à moitié mort : c'est un coup de foudre que ce plafond. Voilà qui est audessus de tout ce que peut concevoir une imagination de peintre, de sculpteur et de poëte, et qui ne doit jamais donner de désillusion. J'avoue qu'en présence de ce plafond, la merveille des merveilles, je n'ai pu regarder le Jugement dernier.
Comme disposition générale, commetournure, ce plafond est monstrueux de beauté colossale ; comme ton, il est de l'aspect le plus agréable, le plus doux et le plus puissant à la fois que Ton puisse rêver ; mais c'est un vrai cauchemar. En tombant du cinquième, on ne se ferait pas plus mal; c'est trop beau. Je n'ai pas ressenti après cette visite-là cet entrain, cette verve que vous donnent généralement les maîtres lorsqu'on a causé avec eux.
J'ai commencé ma visite aux Stanzes de Raphaël par la Bataille de Constantin : cela m'a déplu, c'est un fouillis dur et sans effet, d'un ton noir et blanc désagréable : j'y trouverai sans doute plus lard de belles choses ; du reste c'est Jules Romain qui a exécuté tout cela, et on le voit bien, quand on arrive ensuite devant la
Messe de Bolsena, et VHéliodore^ et VÉcole d'Athènes^ et V Attila, et la Dispute du Saint-Sacre^ ment. Voilà autre chose que ce que nous connaissons de Raphaël.
Ces œuvres sont d'un ton superbe, excepté certains bleus de VÉcole d'Athènes, qui ont dû passer. Je les mets au-dessous de Michel-Ange, mais elles tiennent encore la tête bien haute, et c'est encore un fameux géant que ce Raphaël et un autre homme que celui des Madones et des Enfanls-Jésus. Voilà le résultat de ma première tournée à Rome, voilà mes premières impressions; je ne crois pas qu'elles se modifient beaucoup.
Les jardins delà ville sont parfumés, le temps est beau et chaud ; je suis heureux comme un dieu
J'ai pourtant une triste nouvelle à le donner; je ne pourrai revenir à Paris de tout le temps de ma pension : c'est comme ça. Dans la crainte de voir renouveler des abus qui avaient eu lieu Tan passé, on a pris celte mesure rigoureuse. On a droit de voyager dans l'univers entier, excepté en France et surtout à Paris.
Je vais écrire à Edouard la fameuse lettre d'affaires, mais j'ai besoin que Michel-Ange, Titien, Raphaël, Masaccio me laissent un peu de Iran-
CORRESPONDANCE DE lîEiNRÏ REGNAULT. 57
quillité pour réfléchir. Ils m'ennuient à force de danser autour de moi ! Ali, cher ami, tu es enfoncé pour les « effrayant! » J'en ai poussé en deux jours plus que toi depuis que tu es au monde !...
A M. II. CAZALI3.
Rome, 18 mars 1867.
Nos amis communs ont dû te communiquer mes premières lettres. Elles t'ont appris que ton vieil ami est arrivé à bon pori, bien attristé par la pluie, mais raccommodé un peu avec le ciel depuis que les lauriers chauffés par le soleil ont embaumé sa terrasse et sa chambre. Je ne suis pas logé dans le palais même, et j'aime mieux cela ; j'occupe une petite chambre au bout du parc; j'ai une petite terrasse d'où je respire tous les parfums des bosquets qu'elle domine : à travers les pins, j'aperçois quelques silhouettes de dômes, puis les jardins du Pincio, et au delà, le château Saint-Ange et Saint-Pierre; quelle toile de fond !! A chaque heure du jour elle revêt des aspects différents, et le soir, la lune vient grandir encore ces grandes lignes.
Hier, après avoir sanctifié ma matinée à la chapelle Sixtine devant le dieu Michel-Ange, j'ai fait une longue promenade dans Rome.
J'ai visité le Palais des Césars, ou du moins
58 CORRESPONDANCE DE HENRI REGNATJLT. ce qui en reste. Je n'ai trouvé qu'un faible intérêt à tous ces débris de fondations et de salles souterraines dont on ne saisit pas bien la disposition et la raison d'être.
Ce qui est vraiment beau dans ces ruines-là, c'est la vue qu'on a de la loggia d'où les empereurs assistaient aux représentations del circo Olmpio, dit le cicérone. En tous cas, le panorama qui se déroule autour de vous est merveilleux. J'ai été voirie Forum, te Colisée, le Gapitole... etc.. Je ne comprends pas bien encore le plan de la ville, mais cela viendra.
Tu éprouveras sans doute, quand tu viendras me voir, la même impression que celle qui m'a poursuivi pendant tout le temps de ma promenade. On ne peut s'empêcher de marcher avec un respect religieux dans ces rues, dans ces places où chaque pierre raconte un triomphe ou un meurtre ; mais Ton est constamment surpris des dimensions moyennes de tous ces édifices auxquels l'imagination prêtait une grandeur en rapport avec les souvenirs qu'ils rappellent; l'Arc de Titus a l'air d'un joujou à côté de l'Arc de Titus qu'on s'était construit dans la tête. Cette Voie triomphale qui conduit au Capitole par tant de détours et suit des mouvements de terrain si brusques, n'étonne que par son peu de largeur
et toutes ses sinuosités. La seule chose qui réponde à notre besoin du colossal, c'est le Colisée... Je crois que les architectures des Assyriens et des Égyptiens avec leurs immenses avenues de colosses de granit, leurs cours énormes, leurs temples étagés et précédés de larges escaliers étaient bien plus en harmonie avec la grandeur de ces peuples...
Nous avons, au contraire, peine à comprendre comment le peuple romain, qui commandait à la moitié de la terre, pouvait se contenter de ce petit Forum (rétréci encore par tous les temples qui l'entouraient), et comment ces conquérants, ces héros géants, passaient sans se heurter la tête sous de pareils arcs de triomphe, et sans écraser contre leurs parois les trophées et les troupeaux d'esclaves attachés à leurs chars. Rappelletoi les murailles de Ninive, sur lesquelles vingtcinq chars pouvaient marcher de front, et ces vieux temples indiens composés d'une quinzaine d'étages dont on n'atteignait le premier qu'après avoir gravi plusieurs terrasses superposées et d'interminables escaliers... Nous voyons là un superbe étalage de magnificence et de pompe religieuse. Sur ces centaines de marches des troupes de prêtres et de sacrificateurs ; tout autour, des populations entières, occupant pendant
plusieurs jours, pour assister à ces fêles, des plaines immenses...
Mais je ne vois ni Marins, ni César, monter au Capitole par cette misérable Voie triomphale I Je ne puis même me consoler en voyant Saint-Pierre, qui, de près, ne paraît pas aussi grandiose qu'il devrait Têtre. On ne juge bien de sa vraie grandeur que de la campagne romaine, quand on aperçoit à des distances effrayantes cet énorme dôme solidement assis au-dessus de la ville et qui ne semble pas diminuer à mesure qu'on s'éloigne.
Mais ce qui est plus grand et plus écrasant que tout ce qu'on peut imaginer, et ce qui ne doit jamais donner de désillusion, c'est la merveille des merveilles, le plafond de la chapelle Sixtine. Quel beau tableau j'y ai vu hier : tous les cardinaux en grand costume, avec leurs robes violettes et leurs pèlerines d'hermine, et ces fumées d'encens qui élevaient encore le plafond au-dessus de nous I
Malheureusement la musique était martyrisée d'une façon indigne. Elle était superbe et d'une étrangeté bien grande et bien sévère, mais quel massacre ! ! 1 Je t'écris au milieu d'un concert de cloches, qui, par leurs diftérentes et nombreuses sonneries ; font, en grand, la musique des insectes
dans un bois, par les plus grandes chaleurs de l'été...
A SON PÈRE
29 mars 1867.
... J'ai reçu ce matin un petit mot qui m^annonçait l'arrivée de mes caisses et me prévenait que je pouvais les faire prendre à la douane. J'y envoyai de suite quelqu'un, mais on répondit que les employés avaient congé tous les vendredis de carême. Il n'aura donc fallu que vingtneuf jours à la grande vitesse pour m'apporter deux caisses ! C'est un peu fort. Il paraît que les objets envoyés par petite vitesse mettent parfois quatre ou cinq mois à venir. Je suis contrarié de ce retard parce que les W... F... partiront de Rome dans quelques jours, et que je n'aurai guère le temps de terminer qu'un des deux portraits.
Je ne sais plus ce que je vous ai dit dans ma dernière lettre : en tout cas, je reprends le récit interrompu de ma vie à Rome. Si je me répète, vous m'excuserez.
Tous les jours je vois quelque chose de nouveau et cela sera encore longtemps ainsi, car si les Chinois passent toute leur vie à apprendre à écrire leur langue, je crois que peu de Romains connaissent toutes les richesses de leur pays. A
Texception de quelijues jours de sirocco qui m'ont fait connaître l'énervement abrutissant qu'on éprouve dans ce pays-ci par les temps d'orage, j'ai eu un beau soleil et un beau ciel.
J'ai fait plusieurs promenades à cheval dans la campagne romaine : c'est la seule manière de la parcourir d'une façon à la fois utile et agréable, car on trouve de bons chevaux, habitués à la chasse à courre et qui résistent bien à la fatigue. Ce mois-ci ils sont très demandés et on a quelquefois de la peine à en trouver; mais après Pâques, les forestieri disparaîtront; c'est ainsi que nous autres, vieux Romains, nous appelons les étrangers, Français, Anglais, Russes, Allemands qui envahissent les hôtels et les écuries de Rome au moment des fêtes de Pâques.
J'ai visité à peu près toutes les galeries de la ville (pas à cheval). Elles ne sont pas très-riches. On est obligé d'avaler une masse considérable de ces tableaux assommants de la décadence italienne avant de tomber'sur des perles rares, telles que : 1 Amour divin et r Amour profane ^ du Titien; Saint Dominique^ du Titien ; laDanaé", du Corrége (vrai bijou), à la galerie Borghèse; le portrait d'un doge par Titien, et certains morceaux de Raphaël dans la Vierge au Donataire et dans la Transficfaration^m musée du Valican; unsuperbe
Vélasquez à la galerie Doria, deux très-beaux portraits de Van Dyck et d'Holbein, à la galerie Colonna, et deux ou trois petits tableaux de Fiesole, au palais Corsini.
En somme, tous ces musées-là réunis ne feraient pas les galeries Pitti et des Offices, de Florence, ni même notre Louvre, dont on médit tant. Je n'ai pas encore vu, en Italie, de Corrége plus beau que VAntiope, de Léonard supérieur à la Joconde et à Sainte Anne,
Seulement, ce qu'il n y a nulle part, c'est la chapelle Sixtine et les Stanze. La Transfiguration ne m'a pas fait grand plaisir. C'est dansla Dispute du Saint-Sacrement qu'il faut voir Raphaël et dans certaine partie à'Héliodore et de la Messe de Bolséna. Lù, il est complet en tout et coloriste autant que n'importe qui. Maisil ne faut pas aller aux Stanze en sortant de dessous le plafond de la chapelle Sixtine, parce qu'alors, il n'y a pas à dire, Raphaël est obligé de descendre d'un échelon.
J'ai fait, ces derniers temps, de belles excursions à cheval sur la voie Labienne et ses environs, sur la voie Appia, sur la voie Tiburtine. Quelle nature désolée ! Pas un arbre, pas une culture, une fois à une certaine distance de Rome; mais d'admirables mouvements de terrains, grands, sauvages, et des silhouettes de
montagnes d'une variété et d'une noblesse prodigieuses.
Lundi dernier, avec quelques amis, nous avons pris le chemin de fer pour Frascali, et de là nous sommes allés à Grotta Ferrata en traversant une très-jolie forêt. Nous avons passé quelques heures à la foire, pour faire connaissance avec le caractère et le coslume des gens de la campagne romaine. Mais tout cela se perd; il n'y a qu'une seule chose qu ils conservent avec entêtement : c'est une merveilleuse saleté. On n'a pas idée de cela. Auprès de ces gens-là, nos Bretons de Piogoff seraient des raffinés et des marquis. Quant à cette beauté, à cette tournure tant vantées, j'avoue ne pas en avoir tfouvé trace. 11 n'y avait à la foire que quelques jolies femmes... c'étaient des Anglaises venues, comme nous sans doute, pour admirer cette admirable population des environs de Rome. Que les paysannes romaines sont loin des belles et grandes Bretonnes de la pointe du Raz et de l'île de Sein! Où est-elle, cette fierté et cette noblesse des paysans romains en guenilles? Ils sont ignobles, mendiants et plats, et cette population jusqu'ici ne m'enchante pas. Nous verrons plus tard.
Enfin le soleil, à force de faire fondre les gros morceaux de lard à moitié pourri qui couvraient
la foire, nous invita à chercher un lieu moins infect. Nous nous assîmes sur un pré, au-dessus d'une fontaine ombragée par deux grands et beaux platanes et à laquelle on menait boire les chevaux et les ânes; ce spectacle m'a consolé et raccommodé avec la foire. En somme, nous avions passé une excellente journée. Nous l'avons terminée par une visite à une superbe villa, ou plutôt à un superbe parc, car la villa ellemême n'a rien de remarquable. Puis nous avons gravi la montagne pour aller voir les ruines de l'ancienne ville de Tusculum.
Par un chemin charmant nous sommes arrivés sur la crête du mamelon où se trouvent les débris d'un amphithéâtre, d'un palais de Tibère construit sur une villa de Cicéron. Mais il ne reste plus que des salles intérieures, et il est difficile de se faire une idée de ce que pouvait être ce palais. Ce qui nous a particulièrement intéressés, c'est le théâtre qui a été découvert sous un champ, par les ordres de la fille d'un des derniers rois de Sardaigne ; il est parfaitement conservé, moins bien cependant que les théâtres de Pompéi. La façade et le mur qui faisait le fond de la scène manquent, mais les dallages, les bases des colonnes, les gradins et les petits escaliers sont très-complets. Vient ensuite une soi te de por-
tique ouvert dont les voûtes se sont malheureusement écroulées. Puis on arrive à l'emplacement de la citadelle, dont il ne reste plus rien. Aidés peut-être par cette parole de notre carie : Tiisculum^ ancienne ville pélasgique^ nous avions découvert de splendides murs pélasgiques, mais un architecte qui nous accompagnait nous a prouvé que nos fameux murs n existaient que dans notre imagination et que nous n'avions devant les yeux que le rocher à l'état sauvage ! Cela ne fait rien, mais nous aimons mieux croire que ce sont des murs pélasgiques.
Nous avons suivi assez longtemps la fameuse voie Latine dont le dallage est très-bien conservé aux environs de Tusculum, et dont les traces apparaissent au loin dans la vallée albaine.
Ce que nous n'avions plus à notre seconde visite, c'était le coucher de soleil, qui était admirable la veille. Sur les hauteurs de Tusculum, nous avions en face de nous la campagne et Rome au fond. Un peu à gauche la mer qui étincelait, puis le mont Cavi et l'adorable village de Rocca di Papa, planté sur un roc et s'étageant en amphithéâtre sur le flanc de la montagne ; encore plus à gauche, la suite des montagnes albaines. A droite nous avions les montagnes de la Sabine, aux arêtes accentuées et fermes comme de l'acier. Les
arbres qui couvraient le mont Cavi ressemblaient à un velours grenat usé ; la plaine était rousse, et la partie des montagnes dans Tombre, d'un bleu de pierre précieuse. La mer était en feu, le ciel sillonné de grands nuages; c était splendide. Je comprends qu'en plaçant leurs théâtres devant de semblables merveilles, les anciens aient pu se passer de décors. Les plus riches feraient triste mine en face de cette magie de la nature.
Après déjeuner, nous sommes partis pour Albano, et nous avons suivi une route superbe, d'abord à travers plaine, puis dans une magnifique forêt, et enfin nous avons longé les crêtes qui dominent le lac d'Albano qui s'étend au pied du mont Cavi dans le cratère d'un volcan éteint. C'était un énorme cratère, car le lac est grand et bordé de balles forêts. Nous avons passé successivement à côté de villages trèspittoresques et admirablement situés : Marino, Castcl Gondolfo où le Pape possède une villa pour Pété. Enfin nous sommes arrivés à Albano. Nous avons renvoyé notre voiture à Frascati et nous nous sommes mis en route pour l'Ariccia, Genzano et le lac Némi, situé aussi au pied du mont Cavi dans un cratère un peu plus élevé que le lac Albano, dont il est séparé par un long contre-fort du mont Cavi.
t8 CORRESPOiNDAISCE DE HENRI REGMULT.
Pendant une lieiire OU deux, nous avons longé les rives de ce lac qui, dit-on, a cent soixante mètres de profondeur. C'est le lieu le plus délicieux qu'on puisse voir. De beaux arbres penchés et presque déracinés par les eaux qui tombent des côtes à pic, s'allongent au-dessus du lac et y trempent leurs grandes branches. Nous avons vu l'emplacement d'un temple de Diane dont il ne reste plus que quelques pierres. C'était bien la place de Diane au milieu des bois, auprès d'un lac bordé par endroits de longs roseaux dorés, au pied d'une belle montagne. Quelle tranquillité, quel mystère ! De toutes parts des côtes boisées. Les anciens n'étaient pas si bêtes d'avoir choisi ce lieu pour y mettre un temple de Diane. J'aurais fait des bassesses pour en être le grand prêtre.
Nous nous sommes reposés à l'ombre devant ce calme charmant de la nature, et nous avons grimpé jusqu'à Némi, situé à mi-côte, sur la partie la plus abrupte et la plus verticale de la montagne.
C'est une position merveilleuse pour des gens qui veulent se repaître de beaux spectacles ; mais, s'il faut que les Némiens descendent et montent sauvent leur côte pour faire leurs provisions, je les plains.
Du sommet, nous avons vu le coucher du soleil
COURESPOÎSDANCE DE IIENUt REGNAULT. 69
se refléter d'abord à nos pieds dans le lac, puis de Fautre côté des montagnes et par delà les plaines du Latium, dans la mer. Je crois que c'était encore plus beau que ce que nous avions vu la veille.
Après avoir erré quelque temps dans un bois, nous avons trouvé un chemin creux et fantastique avec des arbres dont les racines, minées par les eaux, formaient voûte au-dessus de nos têtes, et nous avons regagné Albano avec Fardeur de voyageurs pris par la nuit et terriblement affa* mes.
Le lendemain matin nous voulions aller voir Paluzzuola, petit village construit sur Femplacement d'Albe la Longue. Nous sommes descendus, en conséquence, sur les bords du lac Albano pour nous faire traverser en bateau de Fautre côté et gravir jusqu'à Albe la Longue. Impossible de trouver une barque. Nous avons pris alors la résolution de faire le tour du lac ; mais nous étions encore bien loin d'Albe la Longue, quand l'heure du déjeuner et un peu de sirocco qui nous retirait tout courage nous engagèrent à rebrousser chemin jusqu'à Albano. Dans Faprès-midi nous avons visité les jardins de la villa Doria, d'où l'on a une vue superbe sur les plaines du Latium, la forêt Laurenlium et la mer. Nous avons vu, de la
terrasse, les ruines de la ville antique de Bovilla^, l'ancienne ville deNumitorJe crois, legrand'pôre de Romulus. Puis nous avons parcouru Albano pour y trouver un certain amphithéâtre de Donatien, dont il reste encore quelque chose, dit-on, près d'un couvent de capucins. Nous n'avons jamais pu le trouver. Nous n'avons pas aperçu non plus ces belles Albanaises dont on parle tant! C'était pourtant l'heure où elles allaient à la fontaine: des Albanaises, ily en avait, mais de belles, point.
Nous sommes revenus dîner à Rome. Le lendemain je suis allé au palais Barberini voir un admirable plafond de Pietro de Cortone. Voilà un homme dont nous n'avons au Louvre que de mauvais tableaux et qui a peint à fresque, dans une énorme salle, un plafond vraiment merveilleux comme composition, comme effet et comme aspect de ton. Il y a là dedans un mouvement, une fougue, une harmonie, une vigueur Aui m'ont bien étonné.
Ce matin j'ai fait une grande promenade à cheval, avec des amis, au nord de Rome. Nousavons traversé le Tibre, à Ponte Mole, et nous nous sommes engagés dans la campagne à travers des prés sans fin, où paissent de grands troupeaux de bœufs etde chevauxsauvages. Nous nous sommes
un peu égarés, mais le dôme de Saint-Pierre qu' on '%oit de si loin, et de presque partout, nous a remis dans notre direction.
' La pluie nous a trempés et, comme nous étions loin de Rome, nous avons dû prendre une allure plus rapide. Une dizaine de ces molosses énormes qui gardent les troupeaux dans la campagne nous donnaient la chasse avec des airs féroces. Il ne doit pas faire bon les rencontrer quand on est à pied. En tout cas, ils peuvent nous reprocher de les avoir fait rudement courir.
Demain nous parlons, au nombre de six ou sept, pour une excursion à cheval à Ponte Nomenlano, le long de Teverone, et nous pousserons jusqu'aux Aquse Albulse (eaux sulfureuses), où les anciens avaient établi des bains qu'embellit lareine Zénobie pendant sa captivité... Dimanche nous repartirons encore, toujours à cheval, pour explorer une autre partie de la campagne. . . Dans quelques jours j'irai à Tivoli.
Voilà, mon cher père, comment j'emploie mon temps.
J'espère pouvoir me mettre aux portraits W.. Fo.. lundi prochain» 3.
A SON PÈRi:.
2 avril 1867
... Mes caisses sont arrivées, c'est vrai, rnais je ne les ai pas encore. Elles sont en douane et c'est toute une histoire pour les en faire sortir. M. Hébert a attendu les siennes quinze jours, et comme je ne suis pas M. Hébert, je crains d'attendre encore plus que lui. Pour me les faire livrer, il me suffirait de débourser soixante-deux francs, mais je m'y refuse, car je trouve un peu violent de débourser pareille somme pour quelques livres, quelques effets et un rouleau de papier blanc.
Ce retard pourtant me cause du tort. Les W... F... vont partir et je n'aurai pu finir un seul des portraits. Si j'avais prévu tous ces ennuis, j'aurais voyagé avec mes caisses. Mon bagage n'eût pas été bien considérable et j'aurais pu, au moins, faire un portrait.
Si Léon se décide à venir passer ici la semaine sainte, recommande-lui le seul moyen dont on doive user avec les employés quels qu'ils soient et quelques galons qu'ils aient à leurs casquettes : c'est de leur glisser une pièce de quarante sous dans la main. Avec cela on en fait ce qu'on veut. Si j'avais su, j'aurais usé plus souvent de ce moyen. Pour les bagages à la
CORRESPOINDANCfc: DE HENRI REGNAULT. 73
douane, c'est souverain ; la pièce de vingt sous suffit même souvent; on regarde le dessus de la caisse et on vous laisse tranquille... Si vous avez affaire à un prince ou à un haut fonctionnaire, donnez-lui cent sous et vous obtiendrez tout ce qu'il vous plaira. On a tort d'agir loyalement avec ces fripons. De tous ces impôts prélevés aux douanes et ailleurs, le pauvre pape ne touche pas un cenlime. Tout cela passe dans la poche des employés supérieurs, s'arrête aux minisires et ne va pas plus loin.
Mon atelier n'étant pas encore réparé, je continue mes pérégrinations à travers la ville et la campagne. Nous en causerons une autre fois...
A SA GBAND'mÈBE.
10 avril 1867.
Ma chère bonne maman, Il y a bien longtemps que je veux t'envoyer les tendresses de ton petit-fils et filleul. Si je ne l'ai pas fait encore, c'est que les lettres écrites soit à mon père, soit aux autres, étaient pour vous tous et que chacun de vous pouvait mettre son nom à l'en-tête. Quand on est loin des gens qu'on aime, il est bien difficile de penser à l'un d'eux sans penser à tous en même temps, et chaque baiser qu'on envoie est comme une bombe de
74 CORRESPOINDANGE DE IIEINRI REGNAULT.
feu d'artifice qui monte en un seul trait et se sépare ensuite en une vingtaine d'étoiles.
Celte fois, c'est toi que je vise, c'est toi que j'embrasse la première et qui seras chargée d'embrasser les autres de ma part. Bien des choses d'ailleurs n'auraient pour d'aulres qu'un bien faible intérêt et je puis te les écrire, à toi qui te tourmentes toujours et qui aimes à connaître les choses en détail. Je suis sûr que tu es mécontente de ne pas savoir quelle est ma règle de vie et mon hygiène. Je vais te contenter de suite et après tu me laisseras dire ce que bon me semblera.
Pour ne pas ternir mon récit par de tristes détails, je te dirai d'abord que j'ai mis fin à mes maux de dents par l'extraction d'une molaire qui ne me martyrisera plus et qui m'a été enlevée fort habilement par un jeune dentiste. La société des dentistes français envoie-t-elle à Rome un prix de Rome en dentisterie? je l'ignore, mais le fait est qu'il est Français et adroit.
A part ce fâcheux incident, ma santé n'a jamais été plus florissante. J'espère que cet état se maintiendra longtemps.
Je me lève de bonne heure et la plupart du temps je commence ma journée par une grande promenade à cheval. Après déjeuner je vais voir
des galeries et des églises. Je me promène jusqu'au dîner et le soir je me couche de bonne heure. Tu vois qu'il n'y a pas là de quoi se rendre malade.
Nous prenons nos repas tous ensemble dans un grand réfectoire où sont accrochés les portraits de tous les pensionnaires peintres, sculpteurs, graveurs, architectes et musiciens depuis le commencement de ce siècle jusqu'à nos jours. La cuisine n'est pas mauvaise et vaut certainement mieux que celle des restaurants de Rome.
Nous dînons à l'Ave Maria, c'est-à-dire au crépuscule, à Tapparition de la première étoile au ciel et nous déjeunons huit heures avant. Ainsi, maintenant notre déjeuner a lieu à onze heures et le dîner à sept. Plus tard, dans quinze jours, chaque repas sera retardé d'un quart d'heure et ainsi de suite jusqu'en mai ; alors on déjeune à midi et on dîne à huit heures.
Je suis entouré de bons camarades, très-aimables pour moi, et très-unis, contrairement à ce qu'on croit à Paris. Je les connaissais du reste presque tous, car je suis un vieux concurrent et mes premières armes à l'École datent de loin.
Nous avons à l'Académie le plus beau parc qu'on puisse rêver et dans ce moment surtout
l'air y est embaumé: nous habitons un beau palais que nous envie fort l'ambassade de France...
Le directeur est charmant pour moi. Tous les dimanches il reçoit les pensionnaires et les artistes français et étrangers qui lui sont présentés. Nous faisons de la musique. En somme, notre existence est ravissante et si quelques regrets et souvenirs ne venaient de temps en temps nous assaillir, on serait pleinement heureux.
Jeudi dernier, j'ai fait avec deux camarades une petite excursion à Tivoli. Nous avons eu le plus beau temps qu on puisse rêver et, depuis la sortie des murs de Rome, nous avons roulé au milieu de sites et d'horizons merveilleux.
Nous avons visité la villa Adriana, dont les grandes ruines sont d'un aspect splendide au milieu des grands cyprès et des pins parasols qui ombragent ses beaux parcs. Nous avons traversé un bois superbe d'oliviers poussant sur une montagne rocheuse et nous avons déjeuné à Tivoli dans le petit temple antique de la Sibylle, devant le spectacle admirable des cascades et des montagnes. Nous avons étudié toutes les merveilles naturelles de ce coin si étrange et si beau, la grotte de Neptune, la grotte de la Sirène, les Cascatelles, etc., etc., et la ville d'Esté dont la disposition et la situation sont vraiment charman-
tes. Nous recommencerons au mois prochain cetle excursion ; seulement nous pousserons plus loin, jusqu'à Subiaco et Cervara.
J'ai visité aussi les belles villas qui sont situées aux portes de Rome, les villas Albani, Pamphili, Borghèse, etc., etc.. On a, de presque toutes, des vues magnifiques sur la campagne et les montagnes de la Sabine et les monts albains. Les chênes verts et les pins parasols donnent à ces parcs un aspect de grandeur et d'étrangeté qui a bien son charme. Et puis, partout des fontaines, des jets d'eau. On ne marchande pas l'eau à Rome. Que devait-ce être sous l'empire romain, alors que tous les aqueducs y amenaient l'eau des montagnes voisines? Ils étaient en grand nombre et on en voit partout des ruines dans la campagne. Il y en a encore trois ou quatre en bon état qui servent à alimenter les fontaines et les réservoirs. A TAcadémie, Teau est excellente ; elle nous est fournie par Taqueduc de l'Aqua Felice.
Il est un peu tard, et si je veux être sur pied demain à six heures, il faut que je dorme. Je sais que ce n'est pas toi qui te plaindras de ce que je demande à me coucher. Du reste, je saurai encore écrire la semaine prochaine et ne manquerai pas de choses à vous dire...
A SON PÈr.E.
10 avril 1867.
Je suis encore obligé de commencer ma lettre par ces paroles éternellement répétées : Je n*ai pas encore mes caisses ! 1 ! Je les ai vues, je les ai palpées, touchées, mais je ne les ai pas fait sortir des magasins. Il faut croire que les douanes m'en veulent et me poursuivent fatalement comme des harpies. J'y suis allé hier encore une fois, pensant obtenir le passage libre de mes affaires. On me fait de vrais comptes d'apothicaire, on ne veut diminuer mes frais d'entrée que d'un tiers, si bien que je vais être obligé de débourser 43 fr. 75 pour des caisses ne renfermant que des objets de travail. Je ne peux pas attendre indéfiniment ni faire de nouvelles démarches qui amèneraient des pourparlers sans fin, surtout pendant la semaine sainte. Or j'ai besoin de mes caisses et je vais payer ce qu'on me demande; mais je conserverai toute ma vie une haine terrible conlre la douane et les douaniers ! Oh ! le libre échange! Plus de douane ni de douaniers! Quand donc verrai-je arriver ce temps heureux, cet agc d'or?
Les W... F... sont partis hier!
Tu me parles de me mettre à l'ouvrage : c'est ce que je ferai peu à peu. Mais j'ai encore
beaucoup à voir. Je ne veux pas agir comme quelques-uns de mes camarades et surtout de mes prédécesseurs qui arrivaient à Rome pour s'enfermer dans leurs ateliers, d'où ils sortaient cinq ans après sans connaître seulement la cour de Saint-Pierre ou la chapelle Sixtine; autant rester à Paris. Le voyage ne peut être instructif que s'il vous montre des choses nouvelles qui ouvrent dans la cervelle des cases encore fermées. S'il ne consiste que dans un changement d'atelier, à quoi bon se déranger? Du reste, je vais commencer quelques études dans la campagne d'abord, maintenant que la température est douce encore; plus tard quand la saison deviendra chaude, je travaillerai dans les églises et les musées. Il arrive, dans les musées de Rome comme partout, que les belles toiles dont on aurait intérêt à garder un souvenir sont occupées par des copistes plus ou moins forts; les listes d'inscriptions sont souvent fort longues et je vais m'inscrire dès maintenant pour un certain nombre de choses ; je ne sais pas quand je pourrai les faire.
Cette lettre étant purement d'affaires, je n'y joins aucun détail pittoresque... cela détonnerait. J'écris à bonne maman. Demande-lui ma lettre... N'oublie pas de m'envoyer les portraits
80 CORRESPOM).\NGE DE IIEINPJ HEGNAULT.
de famille. Tu sais que je n'en ai pas de ma mère.
A M. CUSSINE.
25 avril, 1867.
J'ai porté dernièremenl chez Lislz le morceau de Camille et il Ta reçu ainsi que son porteur avec une amabilité charmante. J'avais un peu peur en tirant le cordon de la sonnette, et, bien qu'amené par un de mes amis déjà présenté ùListz, mon cœur battait comme à la porte d'un dentiste. J'ai commencé par balbutier des Monseigneur, Monsignor, Monsieur l'abbé, maestro, etc.. Mais il m'a mis à mon aise par un accueil si simple et si bienveillant que j'ai laissé tomber mon effroi et n'ai plus vu, dans cet homme noir à grands cheveux, qu'un artisle chaud et passionné, un ami dévoué de Camille. Il m'a parlé de lui avec une admiration qui m'a paru très-sincère. Il a déchiffré séance tenante le Vent Creator que je venais de lui remettre s'arrêtantà chaque instant pour en louer le beau style, la coupe savante et originale. Puis il nous a joué, avec celle puissance et cette énergie fantastiques que vous lui connaissez, des morceaux de ses symphonies de Dante et de saint François et m'a engagé à le venir voir le vendredi quand je voudrais. Je le croyais j)05^ur, mais je suis re-
venu de cette idée-là et suis sorti de chez lui profondément impressionné par son jeu, son aménité, et sa belle tête.
En fait de musique, je n'ai entendu ici que deux messes à la chapelle Sixtine et des Miserere pendant la semaine sainte. J'ai été choqué du peu de talent des chanteurs et de la fnçon déplorable dont ils élaient conduits. La maîtrise de la chapelle Sixtine est bien tombée, et pourtant elle a de bien belles choses à exécuter. Dans cette salle merveilleuse, sous ce plafond et devant ce Jugement dernier qui vous élèvent si haut que le moindre chant viendrait compléter Tharmonie et s'embellirait du voisinage du géant Michel-Ange, on serait disposé à admirer n'importe quel chœur religieux. Au lieu de cela les chanteurs vous arrachent à votre contemplation par des timbres criards et désagréables, des accords plus que douteux, des rentrées mal faites, des trilles toujours manqués, des miaulements dont un Parisien peut seul avoir idée, s'il a habité au cinquième étage sous des toits frôquenlés par des troupes de chats amoureux. Je ne puis trouver d'autre comparaison pour vous faire comprendre ce que j'ai souffert, en enlendant écorcher ainsi de belles fugues et de beaux motets. Une fois, pourtant, ils ont bien chanté un chœur superbe
et ont produit des effets de sonorité intéressants et étrangement puissants. Mais, en général, ils cultivent la fausse note et le cri avec une persistance désastreuse.
J'ai assisté dimanche à la bénédiction que le pape donne chaque année, le jour de Pâques, du haut de la Loggia^ au peuple agenouillé en foule sur l'immense place de Saint-Pierre. C'était un merveilleux spectacle, bien émouvant et d'une grandeur imposante. La voix du pape résonnait dans toute l'étendue de la place, et son geste noble se voyait de partout. Cela m'a rappelé le récit du Tannhàuser,
Je me suis remis ces jours-ci à mes exercices vocaux : cela me fera du bien, car ma voix était devenue d'une lourdeur désespérante. Quant à la peinture, je n'en ai pas fait encore. J'aime mieux regarder et comprendre que de me mettre immédiatement au travail. J'espère que cet arrêt de quelques mois me fera du bien et développera en moi le sens artistique. J'ai beaucoup vu et, je pense, beaucoup appris. C'est ce que l'avenir nous apprendra.
Je n'ose pas vous espérer ici, et pourtant une séparation de quatre ans, savez-vous que c'est bien long! Soyons philosophes. Car, si le temps semble long pour le fils et pour Tami, il
passera encore trop vite pour le peintre. J'ai tant à apprendre et on fait si peu en quatre ans ! Toutefois, j'aime à croire que vous ne rougirez pas de moi, et je compte beaucoup sur cette année de voyage pour me transformer et m'inslruire
A SON PÈRE
25 avril 1867.
Voilà trop longtemps que je ne l ai écrit, mais mon excuse est dans mes occupations nombreuses durant la semaine sainte. J'ai été obligé de faire queue pendant des heures, afin d'entendre le Miserere à la Sixtine. J'ai assisté aux grandes processions qui se sont faites à Saint-Pierre, à l'occasion de l'anniversaire du retour de Gaële, puis le jeudi saint et le dimanche de Pâques. C'est superbe.
Je suis bien revenu sur le compte de Saint- Pierre, qui ne m'avait pas fait grande impression les premières fois que je le visitai ; j'ai appris depuis à le connaître et à l'aimer. J'y ai vu de merveilleux effets et, à certains moments, cette basilique énorme qui, au premier abord ne semble pas très-religieuse, prend un aspect mystérieux et imposant, que viennent grandir encore les fumées de l'encens et les grandes ombres des voûtes.
8i CORRESPOINDÂISCE DE HENRI REGNAULT.
Le jour de Pâques surtout, c'était inouï. J'étais sous le \estibule, au moment où les grandes porles du milieu se sont ouvertes, laissant apercevoir le fond de l'église dans une sorte de brouillard lumineux, au milieu duquel se profilait le grand dais à colonnes torses qui surmonte l'autel. Grâce aux fumées d'encens et aux rayons de soleil qui les traversaient, la profondeur de Saint-Pierre était plus que triplée. La nef plus près de nous était un peu sombre et, au milieu de la porte, la procession des cardinaux, des évêques de tous pays, avec leurs grandes mitres blanches, arrivait surnous, dominée par le pape, porté sous un dais rouge et couronnant ce splendide tableau si merveilleusement encadré. De ma vie je n'ai vu chose plus belle et plus grandiose.
Quelques instants après, dans la grande loge toute tendue de rouge, sous un immense vélum qui mettait dans une ombre transparente presque toute la façade de Saint-Pierre, le saint-père apparaisssait porté sur son trône, sous un dais, accompagné de deux énormes éventails en queues de paons blancs, et d'une voix forte et sonore il donnait la bénédiction à tout le peuple 5 genoux couvrant la place entière. C'était le speclacle le plus grand et le plus émouvant qu'on puisse rêver. Debout sur le pavois, les bras étendus sur
CORRESPONDÂKGK DE HENRI REGNAUI.T. 85
Ja fôule, le saint-père se voy.ât de toute la place et sa Yoix s'en allait au loin, au milieu d'un silence incroyable. Le centre de la place était occupé par Tannée pontificale, tant fantassins que cavaliers. Après la bénédiction, le peuple a poussé des cris de : Viva il scnito padre^ re! en agitant des palmes et des mouchoirs. J'ai remporté de celte scène une impression profonde, et je ne crois pas qu'en aucun pays il puisse y avoir rien d'aussi beau et imposant, tout à la fois au point de vue moral et au point de vue artistique.
Je n'ai eu qu'une désillusion ; c'est sous le rapport de la musique. La maîtrise de la chapelle Sixtine n'est pas brillante; elleécorche trop souvent de splendides motets. Ils sont, j'en conviens, d'une difficulté prodigieuse, surtout sans aucun accompagnement qui guide les exécutants; mais ceux-ci pourraient chanter moins faux et avec des timbres moins criards et moins désagréables. Et puis à Saint-Pierre, au lieu d'une vingtaine de chanteurs, il faudrait des doubles chœurs de cent ou deux cents voix au moins. C'est d'une maigreur déplorable, et il est impossible d'être ému par des chants qui sont, faute de puissance, si peu en rapport avec le grandiose déployé partout. Cela fait l'effet d'un géant de vingt pieds, qui aurait une
tête grosse comme un poing d'enfant ou une voix de cricri.... o