‹ Correspondance de Henri RegnaultChapitre 8 sur 26 · A M. MALLARMÉ · texte numérisé non relu

A M. MALLARMÉ

25 avril 1867.

... Tu ne te figures pas combien je suis heureux de trouver une lettre de France sur mon assiette! Et ce plaisir ne m'arrive pas aussi souvent que je le voudrais. Si ma pauvre mère vivait encore, elle me gâterait sous ce rapport-là; je suis sûr qu'elle ne serait pas avare de ce cadeau si précieux pour Texilé. Je n'ai jamais autant senti le vide que sa mort m'a laissé que depuis mon départ de France.

Et pourtant mes journées sont aussi remplies que possible ; je vois du nouveau presque tous les jours, je passe ma vie dans des enthousiasmes continuels et mon sac d'admiration se remplit à mesure que j'en dépense. La campagne romaine est merveilleuse; c'est elle qui m'impressionne le plus vivement. C'est ce que j'ai jamais vu de plus écrasant. Et la chapelle Sixtine ! ! ! Pour moi, il n'y aurait pas besoin d'autre chose à Rome. La chapelle Sixtine et la campagne!!! Il y a là de quoi émouvoir, de quoi inspirer, de quoi élever l'âme de l'artiste, sans jamais la lasser. On resterait vingt ans ici que la vingtième année on serait encore plus passionné pour ces merveilles^ auxquelles il ne

CORRESPONDANCE DE HEjSRI REGNAULT. 87

peut exister nulle part rien de comparable. Je serais bien heureux de voir ton enthousiasme de^ vant ce qui m'émeut tant tous les jours.

Lundi je vais chercher un autre genre d'émotion, plus doux, plus calme : je vais passer trois semaines ou un mois à Naples. Ce beau mois de mai donnera au pays un aspect plus jeune encore et plus heureux. Et puis je travaillerai, à mon retour.

A SOX PÈRE.

Jeudi, 2 mai 1867.

Je suis parti de Rome lundi matin avec Lenepveu, et le soir vers sept heures nous étions à Naples, après un trajet en chemin de fer de toute beauté, à travers des montagnes admirables auxquelles le ciel chargé de nuages orageux donnait les effets les plus dramatiques et les plus sauvages. Puis, nous sommes entrés, au soleil couchant, dans cette riante campagne de Naples, au milieu de vergers d'ormeaux et d'oliviers réunis entre eux par des festons de vigne. Gela a un air de fête qui rend heureux

Le musée de Naples n'est pas riche en peintures. Je n'y ai remarqué que deux ou trois toiles de Titien et de Ribeira. Mais en revanche il possède quelques bronzes merveilleux, dont je ne connais d'équivalents dans aucun musée. Les

peintures de Pompéi réunies dans deux ou trois salles sont très-inléressanles, niais je n'ai pas encore eu le temps de les étudier avec assez de recueillement.

Mercredi, nous avons passé la journée à Sorrente. C'est le paradis terrestre!

Il y a là des hommes, des femmes, et surtout des enfants magnifiques. Nous allons nous y installer pour quelque temps, et là, je compte travailler, me livrer au croquis et à l'aquarelle avec une ardeur digne des merveilles que j'aurai sous les yeux

A SON PÈRE

11 mai 1867.

Je suis au paradis! Tu ne peux te faire une idée de Sorrente. Ah! quelles matinées, quelles journées et quelles nuits surtout! Si tu savais ce que c'est que la mer de la baie de Naples, reflétant la lune et les étoiles, avec la silhouette du Vésuve dans le fond! Et ce calme, ce silence, interrompus toutes les trois ou quatre secondes par le soupir de la mer, qui vient mourir doucement à nos pieds sous la terrasse!

Depuis ma dernière lettre, j'ai fait bien des choses.

J'ai d'abord été à San Martino, un ancien couvent d'où le noble Victor-Emmanuel, ce grand roi,

a chassé les moines, comme il l'a fait, du reste, dans presque toule Tltalie. Ce grand monarque libéral qui veut la liberté de l'Italie, ne permet pas à un malheureux moine de vivre tranquillement, loin du monde, dans sa cellule, si cela lui convient. Il trouve plus convenable de convertir les couvents en casernes. Cinq ou six moines sont laissés pour le service de la chapelle, les autres sont priés de changer de costume et de s'en retourner chez eux. Cela m'a fait beaucoup de peine de voir à Florence ces pauvres couvents de Dominicains, que Fiesole avait couverts de fresques merveilleuses, complètement déserts maintenani, ces pauvres cloîtres vides, les corridors des cellules et les cellules complètement nus. Enfin, bref, de San Marlino on a une vue splendide; on domine toute la baie de Naples, et Dieu sait ce que c'est que la baie de Naples. Il y a là aussi de très-beaux Ribeira.

Puis, j'ai passé une journée à Pompéi; mon pauvre oncle Mazois serait bien heureux de voir Pompéi maintenant. On y travaille toujours et on a découvert bien des choses depuis lui. Je te parlerai de Pompéi plus iard, Tannée prochaine sans doute, quand j'y travaillerai Cette année j'effleure un peu tout, mais je n'ai guère le temps de m^arrêler quelque part.

Le lendemain j'ai fait l'ascension du Vésuve et une descente dans Herculanum.

Les fouilles sont très-peu avancées, on semble même avoir renoncé à les continuer. Herculanum est enfoui sous 80 pieds de lave, et Portici et Résina sont bâties dessus. Les travaux dans cette lave si dure sont excessivement coûteux : on n'a guère retrouvé que le théâtre, qui est fort grand, et dans lequel on a découvert une grande quantité de statues de marbre et de bronze. Cela donnerait vraiment envie de pousser plus loin les recherches. Herculanum, si l'on compare la grandeur de son théâtre à celle des deux théâtres dePompéi, devait être infiniment plus considérable que Pompéi. Les plus beaux bronzes du musée de Naples proviennent presque tous d'Herculanum, et le théâtre seul a été fouillé! Quelles richesses incomparables on trouverait, une fois arrivé au Forum et aux temples !

L'ascension du Vésuve est très-intéressante. On chemine pendant une heure dans les laves de l'éruption de 1858 ou 1 859 . Ces laves affectent les formes les plus fantastiques. Dans certains endroits elles sont tordues comme des cordes, dans d'autres on croirait voir un champ de bataille avec des cadavres enlacés et amoncelés en montagne. Plus loin on croirait voir une mer furieuse

solidifiée au moment où ses flols luttaient les uns contre les autres. Nous sommes descendus dans le cratère, où par moment il fait une chaleur épouvantable, et où Ton est suffoqué par une violente odeur de soufre. Mais en ce moment, le Vésuve est sage et ne lance que quelques petites bouffées de fumée qui ne font pas grand' peur. Ce qui est vraiment curieux, c'est cette marmite immense dans laquelle sont entassées pêle-mêle, des masses de pierres et de laves à moitié refroidies, affectant les formes les plus bizarres et revêtues des tons les plus étranges...

Puis, j'ai été au cap Misène, où j'ai vu l'emplacement de cette multitude de villas que tous les gens bien posés de l'empire romain avaient fait construire sur cette côte, à cause des eaux de toute espèce et de toutes vertus qui sourdent du pied des montagnes volcaniques du pays.

Depuis mon séjour à Sorrente, je circule à âne ou à pied dans les environs. C'est à devenir fou, tant c'est beau! On respire à pleins poumons le parfum des citronniers et des orangers qui portent leurs fleurs en même temps que leurs fruits... Mais en voilà assez: si je me mets à chanter les charmes de Sorrente il me faudra écrire vingt-cinq mille vers...

Nous irons prochainement à Capri, à Amalfi,à

î)2 CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT.

Palerme, à Pœstum ; nous ne posons point. Que de choses à voir et à admirer dans ce pays idéal ! Je passerai cerfainement un été dans ces parages. Il y a beaucoup à faire et, au point de vue de la nature humaine, on peut trouver ici, bien mieux qu'à Rome, de^ types très-beaux, et d un caractère original et sauvage...

A SON PÈRE

Sorrente, vendredi 15 mai 1867.

Je ne tirerai malheureusement pas un aussi bon parti que je croyais de mon voyage à Naples et à Sorrente. Depuis six jours je suis souffrant, pris de maux de tête et d'estomac. Je ne quitte pas mon lit et, malgré un traitement vigoureux, je suis bien faible. Dans la crainte que cela ne dure encore quelques jours, nous partons ce soir pour Naples et demain pour Rome.

C'est désolant de tronquer un si beau voyage. . .

A SON PÈRE

Rome, 29 mai 1867.

Je suis revenu de Naples un peu faligué par le voyage, mais depuis, j'ai eu le temps de me remettre complètement. Je suis un peu maigri, c'est vrai, mais on ne reste pas impunément neuf jours sans manger. Je vais reprendre peu à peu mes forces et commencer le mois prochain un voyage d'étude dans le nord de Tltalie.

COPiPiESPOÎN'DANCE DE HENRI REGMULT. 95

Tu me parles de l'attendre pour quelques-unes de ces excursions, que tu comptes faire avec moi à la fin de Tautomne. Je ne te conseille pas, et tout le monde te le dira, de venir à Rome avant le milieu d'octobre. Il est connu que les mois précédents ne sont vraiment pas bons à passer à Rome, surtout pour quelqu'un qui n'est pas acclimaté. Du reste, les gens du pays sont encore plus éprouvés par le climat que les étrangers. Les fièvres minent peu à peu ces peuples du Lalium pendant presque tout l'été. C'est là ce qui rend cette race si pauvre et si peu vigoureuse.

Je ne passerai pas Tété à Rome, bien entendu, et je n'y reviendrai que vers les premiers jours d'octobre. Du reste M. Hébert s'absentera aussi et ne reviendra guère qu'à ce moment-là. 11 est inutile de s'exposer à ces maudiles fièvres.

Après mûre réflexion j'ai décidé que, n'ayant pas pu faire, comme font tous les prix de Rome, le voyage d'ensemble du nord deTRalie, au mois de décembre avant de se rendre à Rome pour la fin de janvier, j'ai décidé, dis-je, que je ferais d'une façon plus lente et plus complète ce voyagelà cet été, au lieu de le faire en simple touriste, comme ils le font d'habitude, vu le peu de temps qu'ils peuvent y dépenser. Je compte en tirer un profit immédiat. Restant assez longtemps dans

chaque ville et surtout à Florence et à Venise, je me livrerai à des études sérieuses qui ne m'empêcheront pas de mûrir mon Envoi, auquel je me mettrai complètement au mois d'octobre.

Je ne crois pas que ce soit trop me presser que d'agir comme cela. Tu sais combien de fois ma manière de voir en art s'est modifiée, et combien de nouveaux horizons, qui m'étaient longtemps restés cachés, se sont peu à peu ouverts devant moi. Je n'ai plus le temps de m'abonner indéfiniment à ce système de changement, ou du moins, je veux, dès ma première année, connaître à peu près toutei'Italie pour me guider sûrement les années suivantes et ne pas m'écrier à chaque nouvelle tournée: «Ah! si j'avais vu cela l'année dernière, je n'aurais pas fait ceci, je me serais détourné de cela... etc. » Je veux savoir dès maintenant vers quoi je suis vraiment le plus porté, où je devrai revenir de préférence, quelles sont les œuvres dont l'étude pourra développer en moi les qualités que j'ai à l'état d'embryon et celles qui m'en donneront d'autres dont je ne soupçonne pas en moi les germes.

Cette lettre est un peu une réponse à celle de Montfort, et je te prierai de la lui communiquer puisqu'en causant avec toi, je trouve Toccasion de lui répondre sur certains points où nous ne som-

mes pas tout à fait d'accord. Supposons donc un instant que je suis à Sèvres, un jour que Montfort dîne avec nous, et qu'après dîner nous discutons tous les trois.

Dans sa lettre si affectueuse, si bonne et dans laquelle il me donne d'excellents conseils, il m'écrit une phrase qui va me servir de thème, et qui me permettra de vous développer mon opinion si toutefois vous voulez bien attacher quelque importance à mes idées, bien que je ne puisse les soutenir par ce grand tuteur qu'on nous jette toujours à la tête, à nous autres jeunes gens : l'expérience. Mot sublime qu'on nous présente comme la tête de Gorgone. Ma foi, tant pis ! je ne me laisse pas pétrifier par la fameuse Gorgone et je pars, convaincu un instant que j'ai V expérience iîifuse. Oui, criez; c'est comme ça ! ...

Montfort me disait donc entre autres choses, dans sa lettre, que je ne devrais pas accumuler voyage sur voyage et excursion sur excursion, mais, au contraire, les espacer et m'arranger de façon à ne voyager que pour me reposer d'un travail fait à Rome. Voilà le point sur lequel nous ne sommes pas d'accord.

Les années suivantes je ferai comme cela; mais cette année, il est de toute nécessité que j'aie une idée générale sur l'art italien, et cela pour ga-

gner du temps, et, je te le disais tout à Theure, pour pouvoir plus tard, à coup sûr, chercher la chose dont j'aurai besoin comme on cherche dans un dictionnaire que l'on connaît bien.

Je regarde comme une chose presque mauvaise qu'on arrive à Rome avant de connaître à fond cette longue histoire de l'art qu'on lit d'une façon si complète déjà à Florence et dont on doit combler les lacunes par la visite de Milan, de Padoue, de Parme, de Sienne, de Pise, de Venise, etc.. Que voulez-vous qu'on fasse quand de but en blanc on se trouve en face de ce formidable géant de la chapelle Sixtine? Que peut-on oser devant lui, quand à chaque visite on est écrasé sous un double sentiment d'étonnement et d'admiration, tellement étrange, qu'on se demande si ce n'est pas de la peur? Pour moi, Michel-Ange est un dieu auquel on n'ose pas toucher : on craindrait qu'il n'en sortît du feu.

Pour l'instant du moins, je n'ai pas envie, je ne me sens pas le courage de Taborder ; je pressens même qu'il me ferait plus de mol que de bien et je me contente de lui rendre un culte contemplatif. Mais quant à l'attaquer les armes à la main, j'avoue que je ne m'en sens pas encore la force.

Et pourtant j'en comprends bien, je crois,

GOiaiESPOiNDANGE DE HENHI REGNAULT. 97

toute la grandeur, toule la beauté écrasante pour l'ensemble de Fart. Rien évidemment ne pourrait supporter un parallèle avec lui : c'est un colosse qui écrase tout ce qui l'approche.

Voilà pourquoi je n'ai pas encore travaillé à la chapelle Sixtine, voilà pourquoi, si j'avais été mieux portant, j'aurais fait des études d'après nature aux environs de Naples, voilà pourquoi, si la saison était moins chaude qu'elle ne l'est déjà à Rome, et si j'étais imprudent, j'irais faire des études dans la campagne romaine où je connais tant de paysages d'un caractère si fier et dont les aspects variés et toujours grandioses m'émerveillent sans cesse ; voilà pourquoi, enfin, je vais aller étudier des maîtres qui me font moins peur que Michel-Ange.

Je demanderai quelques conseils à certaines fresques que j'ai vues à Florence et, dans les musées Pitti et des Offices, j'ai noté bon nombre de toiles qui m'instruiront beaucoup, sans que je craigne d'être entraîné par une force trop immense (et contre laquelle je ne pourrais rien), à devenir un diminutif de Vasari, exagérant encore les charges qu'il fait de son maître. C'est impossible autrement : c'est la loi immuable et éternelle que l'on retrouve à chaque pas dans les arts. Tous les génies qui ont porté une branche

quelconque de Tart à son sommet, qui ont épuisé, pour ainsi dire, loutce que ce filon pouvait donner, sont des culs-de-sac. Après eux n'arrivent que des élèves difformes qui vont se casser le nez contre le fond dudit cul-de-sac. Ils sont des grenouilles et veulent égaler le bœuf en grosseur : ils en crèvent. Ils veulent aller plus loin que le maître, oubliant qu'ils viennent trop tard et qu'il n'y a plus rien à tenter dans cette voie-là, et ils tombent dans la caricature ; ou bien, châtrés par une admiration béate pour un génie qu'ils comprennent à peine, mais devant lequel ils courbent la tête, ils n'osent plus rien, et deviennent complètement impuissants. Ils reconnaissent qu'ils ne sont rien devant leur fétiche et, malgré le merveilleux enseignement qu'ils ont reçu, ils sont moins encore qu'ils n'auraient été en venant pendant que l'art était à moitié chemin et que chaque nouvel artiste faisait progresser l'école d'où il sorlait*

Pour faire de l'art, il faut se monter le coup^ (langage un peu trivial mais qui rend bien ma pensée) ; il faut croire qu'on va faire faire à l'Art un pas nouveau. Sans cela, à quoi bon se donner tant de mal?...

Bref, pour mettre fin à tout ce bavardage, je suis persuadé que mon voyage de cet été va me

développer énormément. Je vais exploiter de vrais trésors, et je rapporterai à Rome des études et des impressions qui me permettront de faire enfin de la peinture dans la voie que je me découvrirai et où je tâcherai de me fortifier le plus possible.

Je ne sais ce que je reviendrai ; mais je sais ce que je pars, ne sachant rien et plein d'espoir malgré cela.

Je suis décidé à étudier beaucoup, pour commencer, les maîtres qui ont amené les Raphaël, les Titien, les Léonard à être ce qu'ils sont. Non pas que je croie qu'ils me rendront un Raphaël, un Titien, un Léonard et un Véronése tout à la fois; non, je n ai pas tant d ambition. Mais, dans leur sentiment naïf et profond et les grandes qualités de couleur qui m'ont frappé chez beaucoup (je ne parle que de ce que j'ai vu à Florence), on peut lire plus clairement que chez les maîtres arrivés qui sont plus retors et cachent mieux leur jeu. Ce qui ne m'empêchera pas de frapper quelquefois à la porte de Véronése, de Titien, du Tintoret, d'André del Sarte et autres, et de causer un peu avec eux pour rapporter quelque chose de leurs bonnes leçons. Je vous demande pardon de vous ennuyer si longtemps de mes idées que vous ne partagerez peut-être pas; j'ai voulu me

confesser, et, commecela nem'arrive pas souvent, ily en a eu long....

Les impressions du jeune artiste pouvaient-elles se refléter plus fidèlennent et avec une vérité plus sympathique que dans ces pages émues ? Il y laisse voir une âme ardente, pénétrée jusque dans ses plus intimes replis par l'admiration des maîtres, une intelligence de Tart vive et raisonnée et une défiance de lui-même qui a sa source dans la profondeur même de son respect pour les œuvres sublimes qu'il a sous les yeux. Non-seulement il les comprend, mais il leur voue une sorte de culte passionné, et s'il n'ose encore les contempler que de loin, si dès l'abord il n'essaie pas de les copier, c'est qu'il a peur de porter sur elles une main sacrilège. Sommes-nous habitués à rencontrer, unie à tant de talent, une modestie si pleine de grandeur et de sincérité?

Et cependant on a cru pouvoir avancer que Regnault était resté indifférent aux chefs-d'œuvre des maîtres, froid devant

la beauté divine qui s'y révèle : a L'austère Florence, (lit M. Charles Blanc, le séduisit peu et Rome ne lui plut jamais. » Et M. Mantz, après avoir reconnu le charme exercé sur Regnault par les aspects pittoresques et les côtés anecdotiques de Rome, ajoute : « Mais, pour les grandes créations de Michel- Ange et de Raphaël, pour les prodiges de Tantiquité, ce fut autre chose : une certaine maturité de l'esprit, un certain trouble du cœur sont nécessaires à qui veut sentir ces nobles inventions. L'heure n'était pas venue pour lui de savourer, au point d'en souffrir, le charme victorieux, l'émotion intérieure de ces œuvres grandioses et exquises. »

Cette appréciation tout imaginaire et fantaisiste s'évanouit d'elle-même quand on lit les lettres de Regnault. Il en contredit une à une toutes les affirmations. Nul plus que lui, en effet, n'était de nature à se passionner pour Michel-Ange, nul plus que lui ne s'est senti comme écrasé par cet incomparable génie. Ce n'est donc pas par indifférence, mais par une sorte de terreur respec-

tueuse, qu'il s'éloigne du colosse dont la crainte le poursuivra toute sa vie.

L'étude de la peinture, au reste, n'absorbait ni tout son temps ni toutes ses facultés. Merveilleusement doué pour les arts, ardent et curieux, il ne se restreignait pas à un goût ou à un travail exclusifs ; nous le voyons rester Parisien tout en vivant à Rome, s'associer de loin au mouvement intellectuel et artistique, s'intéresser à tous ceux qu'il avait aimés et quittés, et chercher en dehors de la peinture les distractions variées et sérieuses que réclamait sa nature si complète. Il avait le goût des lettres, laissait parfois sa plume tracer des stances charmantes, et cultivait surtout l'intimité de Musset, de Byron, de Victor Hugo et des autres poètes qu'on peut appeler les coloristes de la littérature. Excellent musicien et secondé par une voix délicieuse, il chantait chaque semaine aux réunions de M. le directeur de l'Académie. Il étudiait attentivement toutes les productions musicales et les appréciait avec un jugement à la fois raisonné et passionné.

Cependant l'Exposition universelle de 1867 venait d'ouvrir ses portes et attirait à elle les artistes de tous les pays. D'autre part, le choléra sévissant à Rome avec une grande violence, les pensionnaires de la villa Médicîs obtinrent l'autorisation de venir à Paris. Cette mesure exceptionnelle renversa tous les plans de Regnault. Adieu voyages projetés, adieu galeries, musées, études artistiques d'après les maîtres italiens. Et pourtant, comment ne pas profiter de cette occasion unique qui, dès le début, rompait un exil de quatre ans, et permettait au jeune artiste de se retrouver au milieu des siens? Il n'y résista pas; mais, pour tout concilier, il résolut de voir rapidement l'Exposition, de ne passer que peu de temps à Paris, et de réaliser ensuite son désir de visiter le nord de l'Italie, avant de retourner à Rome. Nous verrons quelle suite de circonstances vint entraver encore ces combinaisons et le priver de ce voyage si ardemment ambitionné, et que jamais il ne devait faire.

La première œuvre importante tentée par

lOi CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT.

Regnault fut commencée pendant ce séjour à Paris, de juin à décembre 1867 : je veux parler du portrait en pied de Madame D*^*. Il eut à passer par des phases bien diverses, et un motif personnel me fit suivre avec un extrême intérêt les transformations qu'il subit. Je crois qu'il ne sera pas sans utilité, pour Tart comme pour la critique, de connaître la somme de travail dépensée dans cette 03uvre, d'un aspect si facile et si libre, et d'assister tour à tour aux découragements profonds, puis aux retours de confiance qui se succédèrent dans Fesprit du jeune artiste.

Au commencement de juillet, je priai Regnault de me faire un petit portrait de la jeune fille qui allait devenir ma femme. Il n'était question alors que d'un médaillon sans importance, le nombre des séances devant être fort limité. Regnault se mit à l'œuvre. Mais lorsqu'il dut adopter une pose pour les mains, il chercha vainement à les placer d'une manière qui le satisfit, dans un cadre aussi restreint, La toile fut donc agrandie une première fois, et la composition chan-

gée. Madame D..., assise d'abord, fut représentée debout. Malgré cette modification, le mouvement des bras restait toujours incertain. Regnault eût voulu trouver quelque chose qui échappât au domaine de la routine.

Un jour il prit un fusain, l'écrasa sur une feuille de papier, et y traça fiévreusement le portrait tel qu'il devait être. La composition qu'il cherchait vainement depuis quelques jours venait de lui apparaître. Il se tourna vers moi, me montra son esquisse, et m'entendant me récrier sur la dimension très-considérable qu'il faudrait nécessairement donner au portrait, il me supplia de lui laisser toute latitude de reproduire ce qu'il concevait et comme il le concevait ; il se sentait sûr de lui, disait-il, si je le laissais libre, et incapable de réussir si je le forçais à réduire les proportions et le caractère de ce tableau... 11 accumula tant de bonnes raisons et se montra si inflexible que je dus céder à la fin.

Son séjour à Paris se trouva par là même prolongé et ses projets renversés une seconde

fois. Du mois d'août au mois de décembre, il travailla à cette toile, sauf pendant lestrois semaines qu'il vint passer à la campagne avec moi.

C'est alors aussi que furent exécutés presque tous ces merveilleux portraits au crayon, au nombre d'une vingtaine, .qui seront un des plus sûrs titres de gloire d'Henri Regnault, et que l'exposition posthume de ses œuvres a fait connaître presque tous pour la première fois.

Si le pinceau de l'artiste avait encore des doutes, des hésitations, on n'en peut à coup sûr dire autant de son crayon ; tour à tour savant et ferme, audacieux et doux, rêveur ou accentué, il savait se modifier à l'infini, suivant le modèle qu'il représentait et avec lequel sa manière semblait s'identifier.

Regnault, du reste, avait conscience de sa supériorité en ce genre et un jour il me disait : «Ah ! si je savais peindre comme je sais dessiner, je serais bien heureux-! Gela viendra peut-être, en travaillant beaucoup. »

Au commencement de décembre, Regnault reprit le chemin de Rome. Le por-

trait n'était pas terminé. Il n'y avait de vraiment faits que la tête et le bras gauche. Le fond était encore indécis, la robe et le lévrier inachevés, et c'est à Rome que nous verrons l'artiste mettre la dernière main à cette toile.

Tout en travaillant à ce portrait, bien souvent le peintre avait pensé au tableau qu'il composerait comme envoi de première année. Son sujet était choisi, c'était Judith au moment où elle va, par un meurtre, accomplir la délivrance d'Israël. Déjà Kegnault en avait fixé sur le papier plusieurs esquisses. Il rapportait même de Paris quelques études très-serrées faites d'après modèle, et à peine arrivé à Rome, il se mit sérieusement à l'œuvre. Mais presque aussitôt, à la demande de M. Hébert, il dut renoncer à son projet. Laissons, selon notre habitude, la parole à Tartiste :

108 CORUESPOjNDANCE de llliINRI [lEGNAULT.

 SON PÈRE

Rome, 7 décembre 1867.

Nous sommes armés hier au soir àTAca

démie après un voyage assez agréable; pour ma part je notais pas fatigué!

Nous nous sommes embarqués mercredi soir à six heures : mais la mer était trop mauvaise pour nous permettre de sorlir du port. Nous avons dû passer la nuit en rade. Le lendemain matin à six heures et demie, nous avons été réveillés par les craquements du bateau et des secousses assez violentes ; nous étions en mer.

Nous nous sommes levés et sommes montés sur le pont; le temps était beau malgré un vent assez frais, et le crépuscule commençait à rosir. On entendait déjà dans les cabines des cris d'enfants, des hauts de cœur formidables, des portes qui se fermaient, des geignements de femmes, etc. , etc. ... en somme, toute la musique qui accompagne un bâtiment en marche. La journée a été superbe, le soleil s'est levé brillant et la mer s'est calmée vers les dix heures. Cependant nous avons dû suivre les côtes au lieu de prendre le large, car les lames étaient encore trop violentes.

La seconde journée a été moins agréable. La pluie n'a pas cessé, et, ce matin, elle tombe en-

core.La voi!à installée pour un mois, c!isentles habitants du pays

A SON PÈRE

14 décembre 1867.

Je voulais t'écrire une longue lettre et je complais sur ma soirée d'hier pour le faire, mais mes devoirsd'italien m'ont pris plus de temps que je ne pensais, et, à onze heures, j'étais trop fatigué pour commencer une lettre, d'autant plus que j'avais modèle ce matin à sept heures et demie. Je te donnerai donc seulement quelques aperçus rapides sur mon genre de vie.

Il règne à Rome une paix profonde bien peu en rapport avec ce qu'on lit dans les journaux. On ne se douterait pas qu'il y a eu des événements politiques. Dans le pays à deux milles de Rome, le pont Salara est coupé et témoigne que les zouaves ont dû, par ce moyen, protéger leur retraite dans une des dernières affaires. Les portes de Rome sont précédées de postes fortifiés et de buttes en terre, ce qui fait croire qu'on a eu l'idée de défendre la ^ille contre une attaque. Sans ces témoins muets de la tentative garibaldienne, on ne pourrait pas s'imaginer qu'il s'est passé quelque chose à Rome depuis l'année dernière

Je me suis mis à étudier l'italien avec la ferme

no CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT.

volonté de le savoir bientôt : je prends trois leçons par semaine. J'ai fait aussi quelques tournées au Vatican et dans les galeries que je préfère : Doria et Borghèse. Dans mes moments perdus j'exerce Prim, mon lévrier, au saut.

J'attends prochainement Lagraineici» Je ne lui ai pas offert le Pérou, mais les conditions modestes auxquelles je l'engage lui conviennent et il me rendra de grands services. Sans lui, je ne sais vraiment pas commentée ferais mon Holopherne. Il n'y a pas à Rome un seul modèle d'homme fait, puissant et souple. On ne trouve que de petits jeunes gens efféminés, plus ou moins mous et maigres. Je voudrais bien avoir une chambre claire : j'ai oublié d^en acheter une à Paris. Elle m'est indispensable pour des études d'architecture que j'ai commencées. J'ai trouvé à peu près ce qu'il me faut comme nature de femme pour ma Judith

A SON PÈRE

Rome, 20 décembre 4867.

Ta lettre m'a jeté dans une bien vive inquiétude. Comment! ma pauvre grand'mère, qui jusqu'ici avait tenu bon, faiblit à son four I J'ai bien peur que celte crise ne soit fatale pour nous tous. Elle ne mange plus depuis je ne sais combien de temps, ne sort plus, pleure toute la jour-

née et ne parvient pas à se réchauffer. Cela ne pouvait pas durer éternellement... Ah! si vous avez de cruels moments à Paris, je vous assure que, de mon côté, j'ai des heures d'angoisse, ne sachant les nouvelles qu'avec un retard de plusieurs jours et ne pouvant jamais être sûr que les miens sont en bonne santé ; me disant chaque jour qu'il se passe peut-être de pénibles choses

que je ne sais pas encore !

Il y a un point du moins, sur lequel lu peux ne pas avoir d'inquiétude. Tout va bien ici. Je travaille depuis quelques jours, mais sans succès : je cherche, en modifiant un peu mon Holo* pherne, à combler l'immense vide qui est au-dessus, sans être arrivé à quelque chose de bon. Je tourne et retourne, j élève et j'abaisse, je rogne de la toile et j'en remets. Je n'ai pas encore trouvé ce qui sera mieux, ou bien ; j'attends Lagraine pour résoudre enfin le problème de THolopherne, et terminer mon installation. Je suis bien ennuyé de ne pas me tirer glorieusement de mon affaire, il faudra pourtant bien vaincre la difficulté...

A SON PÈRE

2 janvier 1868.

... J'ai du nouveau à t'annoncer. M. Hébert a . appris que dans le rapport du conseil supérieur

m CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAIÎLT.

sur les Envois, on se plaignait amèrement de voir les pensionnaires ne pas se conformer à ce que le règlement leur demandait. Il lient donc beaucoup à ce que, dès la première année de sa direction, on ne puisse pas lui reprocher de laisser les choses aller à leur guise.

Il m'a supplié de garder ma Judith pour l'année prochaine et d'envoyer, cette année, simplement une figure nue, très-cherchée comme exécution. Après avoir résisté iln peu, j'ai cédé. Je laisserai donc de côté ma Judith. L'Holopherne, bien que nu, est d'un effet trop soumis au reste du tableau pour compter comme envoi de première année. J'y travaillerai piano, piano, et il n'en sera que meilleur comme second envoi.

Je ferai donc cet hiver d'après Lagraine qui n'est pas encore arrivé, une figure nue, trèsétudiée; je ne sais pas encore quel nom ni quelle pose je lui donnerai ; je cherche cela en ce moment. Puisque ces messieurs veulent un morceau d'exécution, je tâcherai de les satisfaire...

A SON PÈRE

5 janvier 1868.

Loin de me froisser de tous les bons conseils que tu me donnes, je t'en remercie de tout cœur, mais je ne te promets pas de les suivre en tous points.

Tu m'objectes au sujet de la forme cintrée que je veux donner à ma Judith, que le règlement n'admet que des toiles rectangulaires. Je ne vois pas pourquoi on se croirait obligé de suivre éternellement la même routine des toiles en hauteur et en hirgeur, et pourquoi on n'aurait pas le courage d'abattre les coins d'un tableau quand cela permet d'avoir des lignes plus heureuses, des mouvements plus développés. Cette forme cintrée peut encadrer votre sujet dans un motif d'architecture qui, par le ton, par le détail, fera valoir beaucoup la peinture. On suppose que le tableau fait partie d'une salle et occupe un rinceau^ je crois, — je ne sais pas le terme d'architecture. —

Du reste, il ne s'agit pas de cela pour le moment puisque je remets ce tableau à plus tard.

Je vais faire une seule figure cette fois. Un jeune Grec, Automédon^ par exemple, ramenant des pâturages qui bordent le Scamandre, les chevaux divins d'Achille, ces chevaux aux crinières d'or, tombant jusqu'à terre. J'ai Irouvépour mon jeune homme un mouvement où Lagraine est admirable. Il est au milieu des deux chevaux et court vers le spectateur en tenant un cheval de chaque main. Les chevaux se présentent presque de face: l'un se cabre et l'autre jette la tête de

côté pour tâcher de se débarrasser de la main qui le tient. Je crois avoir trouvé un arrangement assez heureux, à la fois comme masse et comme ligne.

Le jeune homme est un morceau superbe à peindre et les chevaux sont dans des mouvements assez amusants. Il faut qu'ils aient une animation extraordinaire, quelque chose de la fougue et de la férocité de leur maître Achille. Si je n'avais pas peur de retarder encore le départ de cette lettre, je te ferais un petit calque de mon dessin.

Ma toile est commandée et aura des proportions encore assez considérables : trois mètres dix de hauteur sur deux mètres soixante-dix de largeur. Malgré tout, cela me prendra moins de temps que n'aurait fait mon Holopherne : les animaux se font plus vite que les hommes.

Je vois bien nettement mon but et j'ai déjà réuni quelques études pour ce tableau. Je possède bien, je crois (toujours dans ma tête), la nature de cheval que je veux peindre et, quant au nu, je n'ai qu'à copier. Mon modèle me donne des morceaux admirables

Les bois que m'a apportés Lagraine sont bien pour moi, mais ils ne me feront perdre aucun temps. Ils sont destinés à un ouvrage de M. Francis Wey sur Rome. Je n'y travaillerai que le soir,

d'après quelques croquis dessinés d'après nature dans mes moments de loisir et dans mes promenades. Ils représenteront quelques scènes de la vie romaine chez les Transtévérins et les Contadini, etc., etc. Loin de me causer le moindre tort, ils me feront faire des croquis pittoresques où je pourrai trouver quelquefois un bon enseignement.

A. M. A. DUPARC

6 janvier 1868.

Si j'ai attendu si longtemps avant de t'écrire, c'est que je voulais te donner des nouvelles de ton portrait. Malheureusement, bien que nous soyons aujourd'hui le 6 janvier et que Lagraine soit arrivé le l""", je n'ai pas encore pu faire sortir la caisse de la douane...

Gomme il y a des fêtes tous les deux jours cette semaine, on ne peut avoir ni ouvriers, ni hommes dans les bureaux. J'ai pensé que tu t'inquiéterais en ne recevant pas de lettre qui t'annonçât le déballage du portrait, et voilà pourquoi je t'écris , bien que je n'aie pas d'autres détails à te donner.

La toile est arrivée àbon port, sans accroc et sans écorchure. Dan s l'atelier, quand elle sera tendue, je verrai si elle n'est pas rayée ou égratignée. Espérons que non.

L'observation que tu me fais dans ta lettre sur

la ressemblance de ma Judith avec ma Thétis ne m'effraie pas. Le mouvement a quelque rapport, c'est vrai, mais l'effet produit sera bien différent. La ligne générale de la composition n'a aucune similitude avec l'autre. Et puis, je ne considère pas mon prix comme un tableau exécuté, et il me serait indifférent d'y piller pour arriver à quelque chose de sérieux.

Du reste, ce tableau est remis à Tannée prochaine. M. Hébert veut que je suive le règlement qui ne demande qu'une figure nue, d'étude, et non pas un tableau. Comme le temps me manquerait pour bien faire ce tableau, j'ai cédé, et je fais cette année une figure de jeune homme d'àprès Lagraine. Mais ce que ne sait pas le directeur, c'est que celte figure nue sera entre deux chevaux grands comme nature. Le règlement se plaindra certainement encore, mais je m'arroge le droit de représenter des mastodontes si cela me fait plaisir.

J'ai trouvé des mouvements de chevaux qui sont assez amusants, je crois, et quant au jeune Grec qui les tient, il présente de superbes morceaux à peindre et une tournure assez fière. Il ne reste plus qu'à faire une bonne peinture : c'est le hic... D'autant plus que là, il n'y a pas moyen de

se jefer sur le sentiment ou sur l'intérêt du sujet ; c'est une chose purement d'exécution

A SON PÈRE

Janvier, lundi soir, 1868.

« Nous avons lu mercredi soir dans lOsservatore romano que l'éruption du Vésuve faisait beaucoup de progrès, et dés le lendemain, nous nous mettions en route au nombre de douze...

Le temps laissait fort à désirer ; le ciel était très-chargé, la pluie tombait par instants, mais les augures romains nous avaient prédit que le temps changerait et nous l'espérions de toutes nos forces.

Vers les cinq heures ou cinq heures et demie, c'est-à-dire deux heures environ avant d'arriver à Naples, celui de nous qui était le plus près de la fenêtre cria, non pas : Terre ! mais : « Le Vésuve ! le Vésuve î » En effet, il apparaissait à Thorizon, coiffé de son panache rouge et montrant son flanc étincelant de lave. Bien entendu, à ce cri, toutes les têtes se sont mises aux portières et nous n'avons plus quitté de vue le dit Vésuve jusqu'à noire arrivée en gare.

Nous sommes descendus au quai Sanfa-Lucia, à la Casa Combi, qui de toute antiquité a abrité les pensionnaires qui viennent àNaples. Des fenêtres de la Casa Combi on a la plus belle vue qu'on

puisse imaginer; le golfe tout entier et, au milieu le Vésuve. Le temps s'était débrouillé. La lune bordait d'argent les nuages et faisait un contraste merveilleux avec les lueurs rougeâtres et les traînées de feu du Vésuve qui se reflétaient dans la mer. C'était un superbe spectacle.

Après nous être suffisamment disputés avec nos cochers qui, selon leur louable habitude, nous réclamaient le triple de ce qui leur était dû et prétendaient tous avoir oublié leur tarif, la discussion s'est ouverte pour savoir si nous devions nous rendre le soir même à Portici et à Résina et de là, tenter l'ascension du Vésuve, ou si nous attendrions le lendemain. Moi, j'étais d'avis de partir tout de suite, parce que le temps pouvait se gâter et qu'au milieu d'une ondée l'ascension pouvait manquer de charme. L'avis contraire prévalut.

Le lendemain matin, vers les dix heures, nous partions en omnibus pour Portici. Le temps était charmant, le soleil légèrement voilé. Nous gagnâmes à pied Résina, qui touche à Portici, nous prîmes un guide et un porteur que nous chargeâmes de nos douze manteaux et d'un panier contenant quelques provisions de bouche, et nous gravîmes les premières pentes du Vésuve.

GORRESPONDAÎhGE de HENRI REGNAULT. 119

Nous traversâmes successivement les laves de 1862, 1857, 1858 et 1859, au milieu des aspects les plus fantastiques. Ces laves couvrent toute la montagne de monceaux aux formes étranges, tantôt semblables à des rouleaux de câbles tordus, tantôt à des troncs d'arbres broyés et calcinés. Ailleurs on se croirait sur un champ de bataille où des géants entassés entrelaceraient leurs membres brisés. Ce n'est pas une plaisanterie; cela ressemble par moment à des las de cadavres gigantesques et on trouve des formes de jambes, de bras, de dos, etc. Tout cela produisant de belles lignes sauvages et d'un effet lugubre, navrant.

Vers deux heures et demie, nous arrivions à l'Ermitage, situé aumiheu delà montagne. Après avoir bu quelques bouteilles de vin pour nous donner des forces, nous avons commencé la partie sérieuse de l'ascension au milieu des laves refnoidies de la semaine précédente. Les courants changent en effet fort souvent de direction.

Lèvent commençait à fraîchir, mais, par bonheur, il chassait les vapeurs et la fumée du côté de Pompéi, de sorte que nous pouvions avancer en toute sécurité, sans crainte d'être aveuglés par la cendre ou axphyxiés par les vapeurs sulfureuses.

Par instants il sortait des fentes et des crevasses qui se trouvaient sous nos pieds de la lave et des bouffées de chaleur suffocantes.

Après une heure de marche, nous arrivâmes au pied du cône. Là, cinq de nos camarades nous abandonnèrent; ils n'en pouvaient plus; les jambes et la respiration leur faisaient à la fois défaut, et s'ils avaient persisté à nous suivre, nous aurions été contraints de ralentir notre marche. Le guide nous pressait; nous n'avions pas de torches et il nous fallait grimper à travers les scories vomies les jours précédents. Les sentiers avaient été entièrement recouverts, et le guide, qui cherchait comme nous son chemin au milieu de cette nouvelle croûte, craignait de nous voir surpris par la nuit.

Nous grimpons donc au nombre de sept seulement, et avec beaucoup de peine; les scories à peine refroidies se détachent sous les pieds et roulent derrière nous. Figurez-vous une ascension dans une boite à coke avec une pente trèsroide.

A moitié route, un de nos camarades, épuisé de fatigue et complètement démoralisé, s'arrêta, ne pouvant aller plus loin. Nous ne pouvions le laisser seul en cet état, car il n'aurait pas eu la

force de redescendre. Oa le laissa souffler , on but du rhum, ce qui fit du bien à tout le monde, et le guide, à Taide d'une forle ceinture, se chargea de hisser jusqu'en haut le pauvre éreinté. Le courage lui revint peu à peu, à mesure que nous approchions du sommet et que les détonations devenaient plus terribles.

Nous atteignîmes la source de la lave, au coucher du soleil. Tout s'était bien passé sans le moindre accident.

Pour nous récompenser de nos fatigues, nous étions devant un spectacle vraiment infernal. La lave sortait en bouillonnant d'une sorte de tunnel, et coulait comme un torrent, avec l'éclat d'un métal fondu, rougi à blanc. Par moments elle ralentissait sa course, se soulevait à plusieurs reprises comme la poitrine d^un géant essoufflé et chaque fois laissait échapper comme un gros soupir de vapeurs sulfureuses que le vent chassait loin de nous.

Nous étions sur le sol de l'ancien cratère que j'avais piétiné l'année dernière. Alors il était en creux ; mais au moment de l'éruption, il s'est gonflé, gonflé encore, s'est soulevé en dos d'âne, puis a crevé, et c'est de là que sortent les jets de fumée et de projectiles. Ceux-ci, en retombant aveclacendre,ont formé un second cône qui s'est

élevé peu à peu et couronne maintenant le sommet du grand cône.

Nous étions au pied de ce nouveau cône, sur la partie de l'ancien cratère encore à découvert, d'où sort le torrent de lave qui se divise ensuite en deux ou trois bras pour se réunir plus bas et ne plus faire qu'un seul courant.

Celui-ci se divise de nouveau en deux branches qui se dirigent, l'une vers Résina, l'autre vers Torre del Greco.

Au-dessus de nos têtes s'étendait un grand panache de vapeur éclairé par les reflets rouges de la lave. Toutes les dix ou quinze secondes, le cratère vomissait un immense plumet noir f ^ncé qui s'élevait comme un arbre colossal et retombait en cendres. Du milieu de ce jet noir sautaient des pierres enflammées qui montaient à une assez grande hauteur et retombaient en roulant sur les flancs du petit cône ; c'était en grand un bouquet de feu d'artifice partant avec un va ^ carme proportionné à sa taille.

Nous sommes restés là à peu près une demiheure, jusqu'à ce que la nuit fût venue. Nos bâtons, trempés dans la lave, flambaient immédiatement comme des allumettes, et le courant était isi rapide qu'il entraînait la pointe des bâtons sans qu'il fût possible de résister à sa force.

Il va sans dire que, bien que la main enveloppée dans un mouchoir et la figure cachée derrière son chapeau, on ne pouvait rester que trois ou quatre secondes aussi près du feu.

Nous avons pris quelques moulages de pièces de monnaie dans des gouttes de lave que le guide faisait sauter hors du courant. Nous avons mangé des œufs cuits en quelques minutes sur le sol où nous marchions, puis nous nous sommes remis en route pour descendre. Un courant de lave sorti nouvellement d'un point plus élevé que nous, et descendant tranquillement du côté par lequel nous étions montés quelques moments auparavant, nous barra le chemin. Si nous nous étions un peu plus attardés, nous aurions été entourés et enfermés dans une île d'où il eût été difficile de sortir. Nous avons, en appuyant un peu à gauche, pu passer avant Tarrivée de la lave, puis nous avons gagné, à notre droite, la partie de la montagne où la cendre n'était pas encore recouverte. Une fois dans la cendre, nous n'avions plus qu'à nous laisser glisser et le chemin devenait très-facile.

Arrivés au bas du cône, nous nous sommes trouvés dans le cratère primitif, la Somma, d'où s'échappèrent les laves qui engloutirent Herculanum et les cendres qui engloutirent Pompéi.

Nous avions devant nous d'immenses murailles de roc à pic, aux arêtes fermes et découpées, aux contours sauvages et terribles. Les reflets rouges, renvoyés par la traînée de vapeurs qui suit le cours de la lave en éclairaient les sommets : on se serait cru en enfer.

Nous avons suivi la Somma dans la direction de l'Ermitage, et après une demi-heure de marche, ou plutôt de course dans des chemins où vingt fois nous aurions dû nous casser les jambes, nous arrivâmes sur un petit monticule d'où Ton voyait l'ensemble de l'éruption et des différents courants. Là nous retrouvâmes ceux de nos camarades qui nous avaient quittés à l'ascension du cône. Nous fûmes reçus à bras ouverts par nos compagnons qui commençaient à s'inquiéter et qui nous embrassaient comme si nous avions couru de grands danger?, ou si nous revenions d'une bataille meurtrière...

Nous allâmes tous ensemble à l'Ermitage casser la croûte de l'amitié et tortiller en quelques bouchées le gigot apporté de Naples.Puis nous bûmes le coup de l'étrier et reprîmes notre pas de course pour descendre. Nous arrivâmes à Résina vers neuf heures et demie.

Laisse-moi te raconter un trait assez amusant de la fourberie napolitaine. Des voituriers qui

nous avaient vus passer et entrer dans la cour des omnibus vinrent nous trouver au café, et nous assurèrent qu'ils venaient delà part du directeur des omnibus nous proposer deux voitures pour le même prix, aucun omnibus n'étant libre pour le soir. Nous nous sommes doutés qu'il y avait quelfjue chose là-dessous et les avons envoyés promener de la belle fciçon. Pour se venger, ils sont allés à la rencontre de l'omnibus, dire au conducteur que nous étions partis sans l'attendre et que nous avions pris d'autres voitures. Mais notre massier, homme de tete et qui connaît les Napolitains, sortit du café et arriva assez tôt pour démentir ce que venaient dire ces gredins de voiluriers.

Nous montâmes donc en omnibus. Mais au bout de vingt-cinq pas, l'un des chevaux, qui n'avait peut-être pas mangé depuis deux jours, a refusé d'avancer, et ni coups de fouet ni caresses ne purent lui faire faire un pas. Nous avons mis pied à terre et pris pédestrement la route de Naples, où nous arrivâmes après minuit en trois bandes.

Les plusfatigués traînaient la patte par derrière. Ils nous rejoignirent pourtant au café de l'Europe et la journée se termina par une forte soupe à l'oignon, que nous dévorâmes avec un appélit de naufragés,

Le lendemain nous apprîmes que la coulée de lave, qui se dirigeait vers Résina, s'était arrêtée, et que la coulée qui, la veille, commençait à prendre le chemin de Torre del Greco avait fait près de deux kilomètres pendant la nuit. A riieure qu'il esl, Torre del Greco doit brûler, à moins que, par un nouveau caprice la lave n'ait fait un crochet et ne se soit répandue plus loin, ce qui m'étonnerait. Je suis bien heureux d'avoir vu le Vésuve en éruption. C'est vraiment un splendide spectacle. Je regretterais toute ma vie de ne pas en avoir joui.

Nous employâmes la journée du samedi à courir dans Naples et surtout dans les vieux quartiers, dans celui des chaudronniers entre autres. Le soir, nous avons été à San Carlo. La salle est belle, ou plutôt, grande, mais on ne peut imaginer à quel point sont ridicules les décors, les costumes et les chanteurs. Ils auraient voulu faire une charge, qu'ils ne seraient pas arrivés à être plus mauvais. 11 y avait surtout un ballet pantomime avec des figures, des costumes, des tournures d'un grotesque qu'on ne peut inventer. ... Il faut voir cela ! . . . .

Le dimanche matin nous avons repris le chemin de fer, et à huit heures nous étions à Rome. Aussitôt après dîner, j'ai endossé l'habit

ef j'ai été passer la soirée chez le directeur.

Voilà, mon cher père, le récit de ma fugue à Naples. Ce petit voyage ne m'aura pas fait perdre de temps, car la toile de madame D... est encore en douane, et celle que j'ai commandée pour mon Envoi ne m'est pas encore livrée.

A SON PÈRE

Rome, 12 février 1868.

Notre nouvel architecte, Bénard, a fait

son entrée jeudi dernier, d'une façon tout à fait opposée aux traditions...

Les nouveaux arrivaient ordinairement en voilure et les pensionnaires allaient au-devant d'eux jusqu'à la Storta,à une quinzaine de milles de Rome. Là, on déjeunait et on rompait le pain ensemble pour la première fois. Puis, les uns à cheval, les autres dans des voitures, on escortait la voiture des arrivants jusqu'à l'Académie, en entrant dans Rome par la Porte du Peuple et le Pincio, ce qui pouvait déjà leur donner une idée d'un des beaux endroits de Rome. Grâce aux perfectionnements de la circulation moderne, Bénard est arrivé en chemin de fer, ce qui est contraire aux usages. Puis, comme il n'avait pas prévenu de son arrivée, on n'a pu lui faire les charges ordinaires, fort innocentes du reste.. Elles consistaient généralement dans l'étalage de

la plus grande^ mistire, soit dans les chambres qu'on availdémeubléesà cet effet, soit dans la iranière de vivre. On dînait dans la plus vilaine salle de TAcadémie et sur une table ignoble entourée de chaises cassées, éclairée par de sales chandelles plantées dans les bouteilles. On mangeait dans des assiettes cassées avec des fourchettes d'éfain tordues et ébréchées, on buvait dans des tasses dentelées, les domestiques étaient misérablement vêtus, les yeux en compote. Les pensionnaires se disputaient pendant tout le dîner pour faire croire aux nouveaux que les haines les plus invétérées régnaient parmi eux ; on en venait même à des voies de fait simulées. Puis on présentait les nouveaux au jardinier, qu'on leur servait comme étant le directeur. Le vrai direcleur leur était moniré comme le menuisier ivrogne de l'Académie. Un des pensionnaires déguisé en moine faisait pendant le repas des lectures en italien aussi ennuyeuses que possible, etc., etc.

Cette année rien de tout cola n'a eu lieu. Les traditions s'en vont. C'est triste.

\ M. A. IiUrARC.

Rome, lundi soir.

Je suis très-touché du chagrin que t'a causé ma mort; je suis heureux devoir que mes amis tien-

CORRESPONDANCi: DE IlE^BI RECA.U'LT. i:0

lient encore à moi, et de penser que Prim — mon lévrier noir — ne sera pas le seul caniche fidèle à suivre mon convoi. Tout cela me flatte d'autant plus que je n'ai jamais été moins mort et moins assassiné que maintenant, et je ne vois point le motif qui pourrait entraîner les lionnétes gens à m'assassiner, à moins que les sept sous qui me restent pour finir mon mois ne viennent à les tenter. Quant aux jalousies des maris, et aux vengeances des frères et des pères, je ne les crains pas, car je ne me doute pas encore qu'ily ait un sexe féminin en Italie. 11 faudrait qu'on m'eût pris pour un aulre, et je ne souhaite à personne de me ressembler. Ce que j'en dis là, ne crois pas que ce soit par modestie ; j'ai voulu dire que je n'avais nulle envie de ressembler à un individu capable d'être assassiné. Quand Lenepveu me montra ta dépêche, je ne me doutais pas qu'à Paris on chantât le De Profundis sur moi, et je fus fort étonné quand, deux jours aprè^, M. Hébert me monlra une dépêche qui lui arrivait de Paris, avec la signature de Blanchard. Elle était ainsi conçue: « Bruits persistants à Paris que Reijuault est assassiné; répondez^ au plus vite. » S'il en était arrivé une troisième, j'aurais fini par le croire moimême.

Je vous demande pardon, mes amis, delà peine

que je vous ai faite, sans le vouloir, et croyez bien que je trouve la plaisanterie mauvaise. Je la trouverais bien plus mauvaise encore, si le bruit avait été fondé.

Enfin, n'y pensons plus; consolons-nous à la pensée qu'il y a, dans ce moment, à Saint-Gaëtan, au fond des jardins de l'Académie, un pensionnaire qui ressemble beaucoup au Regnault tant pleuré, et qui pourra le remplacer auprès de ses amis.

Le spectre de Regnault t'avait écrit une lettre, la veille du jour où il a reçu ta dépêche, mais il ne l'a pas envoyée. Elle t'apprenait où en était le portrait ; mais comme le lendemain les renseignemenls qu'elle te donnait étaient devenus faux, ledit spectre a préféré brûler la lettre et en écrire une autre quand le portrait serait plus avancé.

Je te dirai qu'au déballage (le déballage est funeste) il m'a profondément désillusionné. Je ne croyais pas qu'il me dégoûterait autant.

J'ai commencé par glacer le fon-d, puis j'ai fait la robe et j'ai ainsi repris un peu d'espoir. J'ai repeint le chien en entier et cette fois, il est bien, je crois ; sa tete qui était mal dessinée et mal peinte est réussie maintenant. La robe aussi s'est engraissée comme peinture et a perdu cet aspect de carton qui me désolait. Mais alors c'était le

fond qui n'allait plus ; il était d'un ton monotone qui me soulevait le cœur. J'ai pris un parti de brave et l'ai repréparé en grisaille parce que jamais je n'aurais pu sortir des glacis accumulés.

Sur une bonne préparation, variée de ton, plus chaude en certains endroits, plus argentée dans d'autres, je vais obtenir, par glacis, des rouges harmonieux et variés

Tu rirais bien si je te disais, ce qui est vrai, que tu ne reverras pas la chaise que tu connaissais. Je la remplace par un fauteuil Louis XIV, couvert (dans la nalure) d'une étoffe charmante qui fait valoir tout ce qui Fentoure. Sur ce fauteuil, je jette une fourrure en léopard sur laquelle se détache la partie inférieure du chien, puis je transforme le motif de la draperie du fond.

11 me reste le tapis à faire ; puis je laisserai reposer le tout, avant de glacer définitivement le fond, mais je ne toucherai pas à la tète.

Hier j'ai lait, sans pluie . heureusement, une magnifique promenade avec l'ami Machard. Nous nous sommes perdus et au lieu de rester trois heures à cheval nous ne sommes revenus qu'au bout de dix heures. Nous avons vu des choses merveilleuses. Au retour, Prim a étranglé un mouton, ce qui m'a été très-désagréable et aurait

pu m'altirer une mauvaise affaire si le berger n'avait pas été un brave honrime et surtout s'il n'avait pas eu peur de mon chien, dont la physionomie était devenue féroce. Et pourtant après neuf heures et demie de course, il aurait dû être fatigué et adouci : j'espère que cela ne lui arrivera plus.

J'ai fait une superbe ascension au Vésuve; pour plus amples détails, va un de ces soirs au Collège de France, et demande à mon père la lettre où je lui raconte mon escapade à Naples. Ce serait trop long à écrire une seconde fois.

Je dessine, en effet, quelques bois pour la maison Hachette, mais ce n'est pas pour une illustration ordinaire. Je fais des scènes pittoresques d'après nature, pour un ouvrage sur Rome, de M. Francis Wey. 11 y a loin de là à des pignochages de chic

Ma lettre n'a ni queue ni tête; ne m'en veuille pas pour cela; je réponds à tes questions et je suppose que tu ne me demandes pas une page de style.

A SON PÈRE

Rome "ce ...

La triste nouvelle que tu m'apprends ma consterné, bien que j'y fusse préparé.

Dès la première lettre où tu m'annonçais la

maladie de ma pauvre grand'iuère, j'ai vu le mauvais côté des choses et je ne me suis pas fait d'illusion. Pourtant, le cœur se refuse toujours à croire ce qu'il craint, et peu à peu, encouragé par de meilleures nouvelles, je m'étais habitué de nouveau à penser que je reverrais encore ma grand'mère, et que sa forte constitution triompherait du mal. On peut vivre longtemps avec une maladie de cœur. Je suis effrayé de la rapidité avec laquelle notre famille, si heureuse encore il y a deux ans, s'est décimée. Quelle confiance peut-on avoir maintenant?

Combien je regrette d'avoir si peu profité de ma grand'mère pendant mon séjour à Paris! Pourquoi faut-il que ma vie se passe à regretter sans cesse, et que je ne songe jamais à éviter ce qui me donnera des regrets plus tard? Ah! je voudrais bien racheter les heures sottement employées, les soirées passées loin de vous quand je pouvais rester auprès de vous. Maintenant que je ne peux plus vous voir, je sens de quel prix elles seraient pour moi. Une chose qui me désole aussi, c'est de n'avoir pas fait un dessin de bonne maman. Et j'en aurais bien eu le temps dix fois. Je ne comprends pas comment il ne m'est pas venu dans l'idée de le faire à Sèvres. Il faut que j'aie le cerveau à l'envers pour ne

134 CORRESPOr^DANGE DE HENRI REGNAULT.

jamais faire les choses à leur heure et ne jamais prévoir. Je vis au jouf le jour, sans regarder en avant. Que veux-tu? mon père, je le sens bien, et dans la solitude j'en souffre.

Malheureusement une fois à Paris, je suis entraîné dans une espèce de tourbillon qui me fait tourner et me retire tout raisonnement. Je n'ai plus le temps de penser ; je suis pris d'une sorte d'agitation qui m'empêche de tenir en place. Je ne suis pas plutôt à la Bastille que je voudrais être à la Madeleine ; je voudrais, en même temps, courir à cheval, sauler d'un trapèze à l'autre, peindre des chefs-d'œuvre, etc., etc. Je ne me sens pas vivre ; je suis animé par une âme qui me semble étrangère à la mienne. Je n'ai pas le loisir de réfléchir avec tranquillité, et l'emploi de mon temps me parait singulier quand, rentré dans le calme, je me représente mon passé.

Je voudrais bien avoir une photographie de Tétude que j'ai faite de ma tante Mazois et une épreuve du dessin que Montfort a fait de ma pauvre mère..o

J'ai travaillé, tous ces jours-ci, au portrait de madame D.... Le chien que j'ai repeint en entier est devenu bien. La robe me semble assez grasse depuis qu elle est retravaillée. Le fond a été complélement remanié comme arrangement et

repréparé d'une façon qui me donne bon espoir.

Je commence mon Envoi. Ma toile me parait énorme ; c'est que j'ai un cheval qui se cabre, et cela tient de la place en hauteur.

Le bruit que j'étais assassiné aura sans doute été jusqu'à toi, car il a couru dans tout Paris. M. Hébert a reçu bon nombre de dépêches, lui demandant si cette nouvelle était fondée. Je ne sais vraiment pas d'où a pu venir ce bruit-là, et rien ici n'a pu lui fournir le moindre motif. Cela s'est répandu avec une rapidité surprenante, car plusieurs de mes camarades de FAcadémie ont reçu, en même temps, des lettres de Paris, de sources bien différentes, et toutes prononçaient mon oraison funèbre et demandaient des détails sur cet horrible accident. Je n'avais qu'une crainte, c'est que ce canard ne fût arrivé jusqu'à toi , et n'eût ajouté encore à tes inquiétudes.

Allons, mon pauvre père, le vide s'agrandit autour de nous, espérons qu'il ne gagnera pas de longtemps, mais nous ne sommes pas payés pour espérer, depuis tant de catastrophes.

L'Institut s'était ému à la nouvelle de l'éruption du Vésuve, et les discussions s'étaient engagées pour savoir de quel côté

la lave avait fait son chemin. Comme la lettre que nous avons citée répondait à ces doutes d'une manière formelle, M. Regnault père la communiqua à ses confrères, et le lendemain elle fut insérée en partie au Moniteur.

Le numéro où elle avait paru tombait quelques jours plus tard entre les mains d'Henri. Celui-ci, ennemi juré de toute réclame, fut très-contrarié de cet incident.

J'aime à croire, m'écrivait-il, que ce n'est pas toi qui as fait mettre au Moniteur une partie de la lettre que j'ai adressée à mon père l'autre jour. Si c'est une charge, je la trouve mauvaise, si c'est une sottise faite sérieusement, je la trouve pommée!

Il écrivait en même temps à son père :

Comment se fait-il, qu'en rentrant au salon de FAcadémie je voie dans le Moniteur :

« Nous empruntons à une letire de M. Henri Regnault, premier prix de peinture, etc. » Je n'écris pas de lettres à mes parents pour qu'elles soient publiées, et je ne comprends pas qu'on

fasse pareille sottise. Ce n'est certainement pas Joi. Qui alors? Je suis furieux. Je ne vois pas quel inlérêt on peut avoir à jeter le ridicule sur quelqu'un qui ne le cherche pas. Il ne me manquait plus que cela! Me voilà journaliste!

D'autres journaux vont s'empresser de répéter l'article du Moniteur; j'aurai l'air de vouloir occuper le monde de moi et nombre de gens bienveillanis trouveront charmant de dire que c'est moi qui déjà ai fait courir le bruit de ma mort, pour faire parler de moi et attirer l'attention sur ce que j'enverrai à l'Exposition ou ailleurs.

Et voilà que pour les confirmer dans cette opinion, on voit, imprimée dans le Moniteur^ une relation qu'on croira adressée avec intention aux journaux, quand c'est tout simplement un récit sans prétention, cherchant à communiquer à quelques intimes mes propres impressions....

Je ne peux pas dire à quel point je suis désolé de te voir ainsi assailli de tous côtés par tant de malheurs, à un moment où tu avais besoin de repos et de paix, pour te remettre un peu de tes fatigues accumulées.

Quant à moi, je travaille. Le portrait de madame D.... touche à sa fin. J'ai fait quelques croquis de chevaux qui me serviront. Je continue

mes études d'italien, je commence l'espagnol, je vais me remettre à l'anglais.

Mon petit directeur m'a demandé, dimanche dernier, de lui rendre un service, qui, je l'avoue, me coûtait beaucoup, et ne s'accordait pas avec la disposition d'esprit dans laquelle je me trouvais. Il avait invité à dîner l'ambassadeur de France, des princesses, des comtesses, etc., et devait leur servir, le soir, de la musique de chambre exécutée par les meilleurs artistes de Rome. Mais ils furent obligés d'aller, le soir môme, à une répétition au théâtre d'ApoUo ; M. Hébert, dans sa détresse et la crainte de voir ses invités bâiller dans le salon, me pria de faire les frais de la 'soirée et de remplacer les instrumentistes. Bien que je ne fusse guère disposé à paraître en public, j'ait fait de mon mieux pour ne pas faire rater la soirée de mon directeur. On a été satisfait.

Excuse-moi, mon père, de décrire si peu et si mal, mais mes journées et mes soirées sont bien employées.

À M. A. DUPARC

Rome, 4 février 4868

Le portrait se termine tout doucement. Hélas ! je sens mes illusions s'envoler une à une à mesure qiie j'approcîie de la fin et que je vois rha-

que morceau rester si loin de l'idéal que je m'étais proposé.

Quand je reçus ta lettre, je venais de changer la peau de» léopard et de la remplacer par une sortie de bal, doublée d une fourrure grise assez heureuse comme ton. Te voyant blâmer mapeau de léopard, j'avais par esprit de contradiction presque envie de la remettre. Cependant la fourrure grise fait bien mieux.

Notre loi à nous, ce n'est pas le bon sens^ mais la fantaisie et, si une chose absurde doit faire bien, je ne vois pas pourquoi on se garderait de mettre cette chose absurde. Si on raisonnait en peinture, grand Dieu ! on n'oserait rien faire. Le raisonnement ne sert qu'à entraver et à refroidir. Si tu veux raisonner devant les œuvres des maîtres, t]x trouveras bon nombre de choses qui n'ont pas de raison d'être et qui sont là où elles sont, parce qu'elles y font bien. Voilà tout. Et pourquoi nous, qui à côté de ces géants-là ne sommes que des pygmées, pourquoi nous priverions-nous de ressources qu'ils ont si souvent employées pour réussir?... L'art doit obéir au sentiment avant tout, et ne pas craindre de braver l'exactitude, la rc»ison, etc..

C'a a été un grand chagrin pour moi d'apprendre la mort de ma pauvre gnmd'mère, qui

m'avait élevé et que j'aimais tendrement. Je ne croyais pas en la quittant, il y a un mois et demi, lui dire adieu pour la dernière fois. Ma famille se décime avec une effrayante rapiflité et il est bien pénible d'être loin des siens dans de pareilles crises...

A M. A. DUPARC

Depuis que je n'y travaille plus, je n'ai pas sur ma toile la même opinion deux jours de suite. Tantôt elle me désole, me désespère ; tantôt elle me satisfait à peu près. Je puis pourtant certifier qu'elle a beaucoup gagné. J'ai tout repris, excepté le visage; j'ai refait deux ou trois fois le fond et je crois être arrivé au résultat que je cherchais. Bien des chaises et des fauteuils se sont succédé sur cette toile, à Rome comme à Paris; plusieurs fourrures ont été jetées dessus, et en somme, tout a disparu; il n'y a plus ni meubles ni fourrures, et Tunique draperie du fond cache un mobilier qui pourrait remplir de grands appartements

Le directeur paraît ravi et me promet un succès. Il prétend que cela fera honneur à rx\cadémie. Les camarades sont généralement contents. Un seul, garçon très-franc et très-artiste, n'est content que de la robe et du chien, et me fait sur le

reste des observations que je me fais à moi-même. J'en conclus qu'il a raison puisqu'il pense comme moi. Mais je souhaite que le public ne soit pas de noire avis et qu'il trouve le portrait très-bien.

Du reste, j'ai fait ce que j'ai pu; j'ai remanié tout ce qui me déplaisait et tout a monté d'un degré. Malheureusement cela ne suffit pas. Si j'avais du temps devant moi, que de choses j'ébaucherais de nouveau pour tâcher de les amener au point où je voudrais les voir !

A ïî. BUTIN,

6 mars Ï868,

... Ces jours derniers, je n'ai pu t'écrire, car j'ai été occupé de choses diverses.

J'avais à finir d'abord mon grand portrait, auquel j'ai fait des changements et dont j'ai recommencé certaines parties. Puis nous faisions à cinq ou six un grand char pour le carnaval, et il y fallait mettre force estampages, force peinture et force sculpture.

De plus je préparais ma voix pour les soli de ténor de la messe de Requiem^ exécutée avant-hier à Saint-Louis des Français pour l'inauguration du monument élevé dans ladite église à la mémoire de notre camarade Deschamps, mort à Naples, l'élé dernier.

Les premiers chanteurs et les plus forts in-

strumentistes de Rome prêtaient leur concours et il s'agissait de ne pas faire rougir l'Académie de son ténor. L'église était remplie, et bon nombre d'étrangers avaient été conviés. Tout a bien marché, dit-on. Nous nous sommes couverts de gloire*

Outre ces occupations, j'ai dû faire de nombreuses excursions dans Rome pour trouver des fonds que je destine aux bois qui me sont commandés pour l'ouvrage de M. Francis Wey.

Mes projets dévie monacale ne sont pas faciles à exécuter. J'ai eu beau promettre de n'aller nulle part, je suis obligé de retirer bien des soirées à la destination que je leur avais donnée, c'est-à-dire au dessin et à l'étude de l'italien. J'ai acheté une grammaire espagnole pour me familiariser un peu avec celte langue-là et je n'ai pas eu le temps d'y mettre encore le nez.

Indépendamment de tout cela, j'ai au-dessus de ma cheminée une rangée de pipes qu'il faut que j'entretienne tour à tour, ce qui prend plus de temps qu'on ne pense. Je ne veux pas qu'Aglaé soit jalouse de Catherine et, pour que ces belles maîtresses ne se brûlent pas, je suis forcé de les laisser reposer de temps à autre pour reporter ma faveur sur les autres pipes de mon harem. Fatma a des exigences, Gertrude veut être fumée

aussi. Tu vois que je suis l'homme le plus occupé de la terre !

Je ne puis pas non plus laisser la campagne romaine pleurer mon absence plus d'une semaine, et il faut que j'accorde aux juments Vipera, Pomposina, Turchetta et autres, l'honneur de m'y porter le dimanche matin et de me faire sauter quelques barrières.

Parlons un peu politique maintenant. Le carnaval à Rome n'a pas élé très-gai cette année; notre char était le seul dans le Corso : les Romains patriotes allaient bouder dans le Pincio, tandis que les étrangers, Américains, Anglais, Français, Russes, etc.. tâchaient d'égayer le carnaval et se battaient à coups de confettis et de bouquets.

Notre char a eu un grand succès, et nous avons eu des applaudissements et des bouquets en grand nombre, envoyés par de petites mains d'Anglaises et d'Américaines qui, presque toutes, étaient jolies comme des coeurs.

Mais tout cela est fini et me voilà prêt maintenant à entamer vigoureusement mon fougueux envoi

A M. A. DUPARC

Rome, 11 mars 1868.

Tu dois être dans des Iranses mortelles; ma réputation d'inexactitude doit Teffrayer et je suis sûr que tu te demandes si le portrait arrivera pour l'Exposition. J'ai déjà manqué la première occasion de l'envoyer; aujourd'hui je manque la seconde. Que veux-tu? je découvre tous les jours des choses nouvelles et très-importantes à faire sur cette maudite toile. En somme elle gagne à chaque retouche, surtout au point de vue de l'aspect. Le détail y perd quelquefois, mais il doit rester subordonné à l'effet général... Les bijoux en particulier sont maladroitement peints. J'ai refait le bracelet aujourd'hui parce, que de loin on le voyait à peine ; maintenant de loin il ne fait pas mal, mais de près... humi... les chairs ne sont pas assez variées comme tons, mais je n'ose y retoucher, toujours faute de temps. 11 y aurait encore beaucoup à faire pour arriver à bien...

Quoiqu'il en soit, M. Hébert est si ravi de mon portrait qu'il m'amène tous les jours un cortège de femmes de haut rang et souvent de grande beauté.

Mes modestes appartements de pensionnaire ne désemplissent pas et mes simples chaises de

paille ont l'honneur de porter princesses polonaises en ska, princesse de Se..., comtesse de G..., marquise de No..., etc. Les plus jolies femmes de Rome et de l'étranger (de l'Amérique surtout) défilent devant ce portrait. Ce public enchanteur me fait des compliments que je ne te répéterai pas ; ils sont par trop exagérés. Tu vois la tête de ton ami qui, bien que préférant les compliments aux injures, ne sait quelle contenance faire devant des admirations aussi extrêmes. Je me contente de rougir virginalement. Vrai, je suis parfois fort embarrassé et gêné.

Je crains que toutes mes retouches récentes ne soient pas très-sèches le 15, jour où madame Zamacoïs emportera ma toile, de conserve avec un charmant petit tableau de son mari. J'ai été voir ce tableau cette après-midi : cela représente Tintérieur d'une salle à manger du cotlvent de Sant'Onofrio : les moines déjeunent. C'est très-réussi comme effet et très-spirituel comme attitude.

Zamacoïs s'est installé dans Talelier de Fortuny. J'ai vu là des études de Fortuny, qui sont prodigieuses de couleur et de hardiesse de peinture. Ah! qu'il est peintre ce garçon-là! J'ai vu aussi des eaux-fortes ravissantes de lui. Son élève, Simonelti, qui travaille dans cet atelier,

146 CORRESPOISDANGK DE IIENHI REGNAULT.

m'a montré des choses charmantes en train. Il m'a fait voir uh petit tableau qui sera un petit chef-d'œuvre s'il le termine comme il est commencé. Malheureusement je n'ai pu voir le tableau de Simonetti qui figure celte année à l'Exposition : je te recommande d'y faire attention.

Voila deux gaillards qui vont joliment bien! Quelle habileté!! quelle couleur amusante I quel esprit et quelle justesse dans la touche!

On sait avec quelle sévère promptitude sont jugées, en général, les premières œuvres des jeunes artistes et combien il est fréquent d'expliquer leur succès au moyen de ce grand mot : la facilité ; mot qui semble répondre à tout, et à Taide duquel on refuse à l'artiste ces travaux lents et sérieux, cette recherche persévérante du bien ou du mieux, nécessaires à toute production vraiment remarquable. C^est pour répondre à cette ob« jeclion trop souvent faite au sujet de Regnault, que j^ai tenu, je le répète, à énurnérer toutes les phases par lesquelles ont passé successivement les diverses parties du tableau qui nous occupe.

Non sans doute que je conteste à Henri sa merveilleuse facilité. Chaque morceau de peinture auquel il travaillait était rapidement exécuté. Mais il n'en était que plus sévère pour lui-même et sacrifiait, sans hésiter, le résultat d'un travail considérable, s'il entrevoyait qu'un changement pût produire un plus heureux effet. Longuement il méditait son œuvre, longuement il l'étudiait et la perfectionnait avant de la livrer au public, sans calculer le temps qu'il y employait, sans tenir compte de sa peine. C'est qu'il avait reçu de la nature, outre son rare talent, une conscience scrupuleuse et une persévérance infatigable qui ne lui permettaient jamais d'être satisfait de ses œuvres; toujours il resta au-dessous de ses légitimes ambitions.

Le portrait de madame D... n'avait pas seul occupé Regnault. Déjà il avait ébauché son Automédon^ fait quelques études de chevaux en vue de ce tableau, et employé ses soirées à dessiner ces bois charmants qui ornent l'ouvrage si intéressant de M. Francis Wey.

Tandis que Regnault prépare son envoi tout en s'occupant de divers travaux qui intéressent sa nature ardente et curieuse, quittons-le un instant, pour assister à ^^aris à l'Exposition de 1868, qui vient de s'ouvrir.

Le portrait de madame D... était arrivé à temps et ^ans avoir subi d'avaries. Placé beaucoup trop haut pour être bien jugé, il obtint cej endant un véritable succès auprès des artistes et des amateurs éclairés. Je laisse la parole à M. Théophile Gautier, qui dès lors devient le plus ardent et le plus éloquent des admirateurs de Regnault

(( Ily a dans le portrait de madnme D..., par M. Regnault, des qualités supérieures et une hardiesse de ton de plus en plus rare aujourd'hui. Madame D..., décolletée, les bras nus, velue d'une opulente robe de velours cerise, debout, dans une pose aisée et naturelle, se détache d'un fond rouge sombre, tenture ou draperie, qui fait ressortir la lumineuse blancheur de ses chairs. La tête vit et respire et Ton ne sent nullement dans l'attitude du corps cet air de contrainte que donne l'immobilité de la pose. Cette belle peinture, dont la fougue n'exclut pas la délicatesse et l'élégance, rappelle la manière, libre despor-

trailistes anglais, sir Joshua Reynolds, Gainsborough et sir Thomas Lawrence.

« Assurémenl, le jeune artiste n'a demandé ni renseignements ni conseils à la photographie et a peint ad viviim. Nous aimons celte manière grande et magistrale d'entendre le portrait. Outre qu'elle représente madame D..., la toile de M. Regnault est un tableau qu'on regarderait avec plaisir dans une galerie, mérite qui manque souvent à des portraits fort estimables et que possèdent llolbein, van Dyk, Titien et, à un degré moindre sans doute, mais encore trèséminent, les peintres de l'école anglaise dont nous parlions tout à l'heure. )>

Et M. Paul de Saint-Victor :

(i Un portrait d'une grande tournure et d'un aspect romanesque est celui de madame D..., par M. Regnault.

Madame D... est représentée debout, en robe rouge, sur un rideau écarlate, caressant du revers de la main le cou d'un grand lévier. Cette fanfare de couleur donne à la figure quelque chose d'étrange et de triomphal. Les bras nus sont d'un jet superbe et d'un ton vivant. Mais la tête ne domine pas le costume, la splendeur du vêtement éclipse un peu le visage. Tel qu'il est, ce grand portrait, exécuté avec une facilité hardie et brillante et dont le parti pris frise le tour de force, est un des remarqubles morceaux de peinture de l'Exposition. »

J'emprunte enfin à titre de curiosité ces

quelques lignes à un journal qui ne vécut que peu de temps :

(i M. Regnault, quoique élève do Cabanel, a un véritable talent. Les draperies sont parfaitement comprises et largement traitées; les accessoires sont importants sans nuire au sujet principal, la couleur est chaude et vive sans criaillerie, l'harmonie du ton est bien soutenue; mais, car il y a toujours un mais et celui-ci n'est pas mince, madame D... pose trop, ses chairs sont de Tivoire et non de la chair et l'harmonie universelle du ton est rompue par des taches blanches que sa poitrine et ses bras font dans le tableau. Le lévrier est fort beau. »

Sans facilement comprendre comment une harmonie peut être à la fois bien soutenue et rompue par des taches, nous regrettons néanmoins que le trop célèbre général Gluseret, qui a signé ces lignes, ne se soit pas contenté de livrer des combats aussi pacifiques.

Personne ne songea à enntester l'éclatant début de Regnault. Les connaisseurs y applaudirent, le public en fut frappé, les critiques mirent à discuter le talent et les tendances du jeune artiste cette ardeur qui ne fait jamais défaut lorsqu'il s'agit d'une œuvre audacieuse et inattendue. Le jury seul

se maintint dans une prudente réserve et refusa à Regnault une médaille que la voix publique lui avait décernée sans hésiter.

Cette sévérité inattendue (j'allais dire cette injustice) causa une véritable surprise, car ce tableau savamment étudié, exécuté avec une sage et harmonieuse ampleur, ne heurtait, malgré sa personnalité, aucune des traditions de l'École.

Cette même année, Regnault exposait deux portraits au crayon noir d'un dessin ferme et irréprochable, remplis de vie et de caractèrCe Enfin, à la gravure, des dessins de lui, quoique bien défigurés par le graveur, permettaient de constater la souplesse de son talent.

Chose étrange! tandis que Regnault, Je dessinateur des bois, ne recevait aucune récompense, le graveur obtenait la médaille ! Il était pourtant demeuré bien au-dessous de sa tâche, et ces dessins, si fins et si spirituels sous le crayon de Regnault, étaient devenus lourds et vulgaires sous le burin qui les avait traduits.

152 CORNESPOISDANGE DE IIETSRl REGNAULT,

Regnault, mis au courant de raccueil sévère fait à ses envois par le jury, n'avait pas perdu courage. A cette époque calme et laborieuse de sa vie, il écrivait peu ; seulement, de temps à autre, il envoyait de ses nouvelles à sa famille ou à ses amis et c'est à de rares intervalles que nous retrouverons dans sa correspondance quelques-unes de ces longues et intéressantes lettres auxquelles il nous avait précédemment habitués,

A SON PÈRE

Nous sommes partis dans la nuit de dimanche à lundi, à trois heures du malin, munis de vivres et de munitions et nous sommes arrivés à Ostie vers six heures, complètement gelés. Au petit jour nous nous sommes mis en roule pour les étangs.

Nous étions chacun dans un petit bateau. Notre expédition n'a pas été très-brillante parce que les canards, chassés continuellement par les braconniers du pays, sont devenus très-roués... Mais si notre chasse n'a pas été exterminalrice, nous avons du moins passé une journée délicieuse dans un pays merveilleux et par un temps admirable.

CORRESPOî^DANCE DE HENRI REGNAULT. 153

Je me suis cru plus d'une fois sur le Nil ou sur les lacs de l'Afrique, tant la pureté de l'air et réclat du soleil donnaient à la nature un aspect oriental.

Les étangs s'étendent très-loin dans de vastes plaines, bornées à l'horizon par les montagnes de la Sabine et les monts Albains d'un côté, et de l'autre par de grandes forêts de pins parasols qui vont jusqu'à la mer. Rien n'est plus beau que ces grands bois sombres, formant de belles lignes, sévères et fermes , se reflétant dans une eau calme et éclatante qui réfléchissait le bleu du ciel en lui prêtant le brillant des pierres précieuses. Jamais de ma vie je ne me suis cru plus loin du monde connu, plus isolé, qu'au milieu de ces grands roseaux qui enferment les étangs dans un cercle d'or. L'aspect primitif de nos pirogues, l'air sauvage et misérable de nos rameurs ajoutaient encore à l'illusion.

Les montagnes du fond, encore couvertes de neige, paraissaient énormes et dessinaient leurs belles arêtes sur un ciel lumineux et vibrant comme le ciel d'Orient. C'était magique, féerique, tout ce que vous voudrez, et ces distractions artistiques ont bien pu me faire manquer quelques bêles. Qu'importe?... Cette journée restera dans

mes souvenirs de voyage comme une des plus belles et des plus remplies d'impressions profondes...

A SON PÈRE

... Je suis toujours attaché à mon grand tableau qui, jusqu'ici, ne m'a pas donné trop d'ennui. Je vois assez clairement ce que je veux et j'y cours avec audace. Et quand j'ai passé une journée à monter sur mon escabeau et à en descendre, je suis un peu fatigué et n'ai plus même le courage d'écrire le soir...

Nous sommes bien tristes à l'Académie. Nous avons perdu dans la nuit de dimanche à lundi (21 avril 1868), un de nos meilleurs camarades, Dutert, architecte qui avait eu le prix la même année que le pauvre Deschamps. 11 était poitrinaire, et quoiqu'il eût fort bien supporté l'hiver, il n'a pu résister à une courte crise. Il n'a été malade que dix heures ; la veille de sa mort il était gai et plaisantait avec nous...

... Nous nous sommes relayés auprès de son corps et, ce matin, on a célébré une messe pour lui. . . Le climat de Rome est trop rude et trop inégal pour des poitrinaires. Au milieu de la journée la plus chaude, un changement de vent amène brusquement un froid glacial. Je n'ai jamais vu

nulle part d'ouragans aussi violents qu'ici. Parfois le vent est tel, que non-seulement les portes et les volets se détachent et frappent contre les murs avec une force extraordinaire, mais encore les vitrages de nos ateliers, qui sont construits avec des barres de fer, plient comme les voiles d'un navire. Tout tremble dans les maisons et surtout dans nos pavillons, qui ne sont nullement abrités. Ce n'est vraiment pas un climat où l'on doive envoyer des poitrinaires; c'est le moyen de les achever promptement

A SON PÈRE

14 juin 1868.

L'Exposition ici s'est ouverte dimanche dernier et fermera demain. Je n'en suis pas fâché parce que je pourrai me remettre à l'œuvre et exécuter enfin ma figure que j'ai réébauchée entièrement la veille de l'Exposition, préférant montrer une chose pas faite, qu'une chose mal faite. Ma pauvre toile a fait, du reste, une chute terrible du haut du toit de l'atelier. Comme elle était trop fraîche et ne pouvait pas se rouler, et que, d'autre part, la fenêtre de l'atelier n'était pas assez grande pour la laisser passer toute tendue, il a fallu la retirer du châssis, et clouer seulement le haut et le bas de la toile sur deux traverses indépendantes, de façon à replier un peu la toile

sur elle-même et la faire sortir par la fenêtre; une fois sur le toit, la tenir par la traverse, puis au moyen de cordes, la laisser descendre et confier à deux hommes placés dans la cour le soin de tirer bien droit la traverse du bas, pour empêcher la toile de se plisser et de frotter contre la gouttière. Mais il faisait du vent et les clous romains sont détestables ; peut-être les hommes placés en bas ont-ils tiré trop fort. Bref, les clous qui retenaient la toile à la traverse du haut se sont étêtés, ont déchiré la toile par place, et la malheureuse est tombée d'un fort second au-dessus de l'entresol, en se repliant sur elle-même et en se tordant comme un chiffon.

La figure était fraîche ! Je te laisse à penser ce qu'elle était devenue après cet accident. Le plus triste, c'est que la peinture s'était éraillée, qu'il s'était fait de grandes fissures.

... Une fois la toile arrivée sous le vestibule et retendue, j'ai réparé tant bien que mal les dommages les plus visibles. Mais vrai! l'avoir vue dans l'état où elle se trouvait après sa chute et avant d'être retendue, ce n'était pas encourageant, et ace moment-là, j'aurais préféré cent fois la voir complètement déchirée et irréparable !

. . . Mon envoi ne sera pas ce que j'aurais voulu,

mais néanmoins j'espère qu'on y découvrira quelques qualités.

Tu verras à l'Exposition au mois d'août à l'École, un bien beau morceau de sculpture de Hiolle, un Narcisse mourant ; c'est superbe. Il y aura aussi une jolie figure de Fileuse par Barrias. Puis, en peinture, la partie supérieure d'une Nymphe de Maillard, d'un modelé très-souple, (rop souple même : c'en est mou.

Machard recommence sa figure pour la sixième fois. Dieu veuille qu'il ne la recommence pas une septième, parce qu'alors il aurait des chances pour ne pas êti e prêt ! C'est une Angélique attachée aux rochers , d'un joli ton, distinguée d'aspect. Layraud avait ici, entre autres choses, une étude de tête d'après la fille de notre jardinier ; c'est un beau morceau de peinture ; malheureusement les Parisiens ne le verront pas, car cela ne compte pas comme Envoi, et c'est fâcheux , parce que cela aurait pu donner de Layraud une autre idée que ce qu'on a vu de lui jusqu'à présent. Il y adansle cou, les bras et le haut delapoitrinedeson Marsyasàes parties très-fermes et bien exécutées. Monchablon a un grand tableau, un peu dans la manière allemande, mais qui ne manque pas de grandeur; c'est V Ensevelissement de Moïse; le

Moïse est beau, les anges moins intéressants selon moi.

Somme toute, je crois cette exposition supérieure à la dernière et même à quelques autres précédentes. Nous verrons ce qu'on en dira; la même chose sans doute que tous les ans : que c^est mauvais, mauvais, mauvais, que l'Académie devrait être supprimée, quil n'est pas nécessaire d'envoyer des peintres en Italie, que Manet n'y est pas venu et que néanmoins il est bien près de Michel-Ange comme dessin et de Vélasquez comme couleur.

Quant au jury chargé de rédiger les rapports sur les Envois, je vois d'ici ce qu'il dira de mon tableau : que je n'ai que de l'aplomb, et rien que de Taplomb, que j'aurais mieux fait de suivre la filière idyllique d'Emile Lévy et d'étudier avec amour un Astec de douze ans (cet âge devient très à la mode) que j'aurais intitulé Jeune pêcheur endormi, ou VEnfant à la grenouille^ ou YEnfant au lézard^ ou YEnfant à la puce /...

A SON PÈRE

Rome, 4 juillet 1868.

Depuis que je t'ai écrit, nous avons eu la fête de Saint-Pierre, la plus belle après celle de Pâques ;

Quel merveilleux tableau que la procession

dans Saint-Pierre! C'est d'une couleur extraordinaire qui réunit toutes les qualités imaginables de richesse de tons, de vigueur, d'harmonie et de composition. Quel fond que celte abside de Saint- Pierre où s'élève un immense dais de velours grenat aux franges d'or, qui se détache sur le grand vitrail couleur d'or représentant le Saint- Esprit, vitrail ovale entouré de nuages et de rayons d'or, le tout au milieu de la pierre grise, qu'illumine une lumière étincelante, adoucie par la fumée de l'encens.

Et ces grandes colonnes torses, en bronze, du grand autel, faisant une silhouette sombre! C'est étonnant!

La statue de bronze de saint Pierre est magnifiquement décorée pour la circonstance; la tête est coiffée d'une superbe tiare toute recouverte de pierreries. Une grande draperie de brocart or et rouge violacé enveloppe la statue, derrière laquelle est un fond de brocart or et rouge aussi, mais d'un autre rouge plus chaud.

Au-dessous du dais en velours grenat à franges d'or, et devant la statue, de magnifiques candélabres avec des pieds ciselés, dit-on, par BenvenuttoCellini. C'estunemagnifique idole indienne; cette figure et cette main de bronze noir, au mi-

lieu de ces draperies si riches et de toutes ces pierreries font penser à une divinité de l'Inde. Indien ou Romain, toujours est-il que c est admirable.

Il y a un moment dans la fête où la procession s'arrête au milieu de l'église, les cardinaux et monsignors portant toutes les tiares et mitres du Saint-Père, les gentilshommes des cardinaux vêtus de soie noire avec épée d'acier au côté, les gardes suisses en cuirasses damasquinées portant la Miséricorde à deux mains. Les évêques étrangers et orientaux sont dans leurs plus beaux costumes, les gardes nobles en grande tenue rouge et or, casque entête et culotte de peau. Tout cela s'arrête subitement et se retourne vers le pape, porté sous son dais de velours par des gentilshommes, couverts de costumes du seizième siècle en velours et soie rouge, et entouré de ses grands éventails en plumes de paons blancs et en plumes d'autruches blanches. Le pape alors proclame un manifeste quelconque, proleste contre les ennemis de la foi..., etc. Cette scène est unique de beauté, et on ne peut avoir idée de pareille grandeur et de pareille pompe.

Cette semaine aussi je suis allé au camp. Il est situé dans un fort bel emplacement qui n'a qu'un inconvénient, c'est de se trouver juste à la hau-

CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT. IGl

teur des orages qui, cette année, se succèdent plusieurs fois par jour.

Il est si(ué presque au sommet du mont Cavi, sur un plateau assez étendu qui fui jadis un cratère. Cette plaine s'appelle le camp d'Annibal, parce que la tradition rapporte que ce grand général s'y établit lorsqu'il arriva devant Rome. C'est en effet une belle position pour un camp. C'est un plateau bien plan, en forme de demicercle, dont le diamètre est entièrement dégagé et a vue sur toute la campagne, et dont la partie circulaire est bordée d'un amphithéâtre de collines boisées. On est là comme dans un immense fauteuil. Celte année le choix n'est pas heureux, car les malheureux soldats sont toujours dans les nuages, et cinq ou six fois par jour il pleut sur le camp.

Le pape venait y dire la messe en plein air, devant les soldats, auxquels il a donné sa bénédiction, après les avoir fait manoeuvrer. C'eût été fort beau s'il n'avait pas plu tout le temps de la messe, et si un camérier n'avait pas tenu un parapluie au-dessus de la tôte du pape, ce qui retirait tout le caractère sérieux de la cérémonie.,.

L'Exposition de Rome finie, Regnault reprit en sous-œuvre son Aiitomédon^ et il

venait de le terminer, lorsqu'une horrible chute de cheval le força à un repos complet. Le premier récit de cet accident me fut envoyé par lui dès qu'il se sentit un peu remis, mais avec prière de garder le silence visà-vis de sa famille.

A M. A. DUPARC

Rome, 11 juillet, 1868.

Je ne puis te faire en ce moment le portrait de moi que je t'ai promis. Ma tête n'est pas présentable dans l'état où elle est ; il faut qu'elle sé rebouche. Tu me trouveras, quand nous nous reverrons, une noble cicatrice à la tête. Ne crois pas que ce soit à Mentana que je l'aie reçue, ni dans un duel contre un mari jaloux, ou contre le père d'une honorable enfant. Non; c'est moins dramatique.

Un fort joli cheval, le jour de la Fête-Dieu, avait failli tuer le commandant de zouaves de Troussure^, son cavaher. Ce que voyant, je me suis dit dans ma sagesse : Il faut que je l'essaie. Je l'essaie, je le trouve charmant; charmant encore le lendemain ; joli comme un cœur, élégant, docile, gracieux, un peu vif, mais méritant de tous points un prix de sagesse.

4 Tué à la bataille de Patay.

CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT. i03

Le surlendemain, après avoir été de plus en plus charmant à la villa Borghèse, monsieur refuse d'aller à l'Aqua Acetosa. Il veut rentrer à Rome par la porte du Peuple et pointe droit comme uni. Je lutte et veux aller à FAqua Acetosa. Monsieur refuse et repointe au moins trente fois. Après une demi-heure de lutte, nous rentrons à récurie. Mais je voulais avoir le dernier mot, et je redemande le cheval le lendemain.

Il vient me prendre devant l'Académie, mais la porte du Peuple une fois passée, il recommence le manège de la veille et cette petite plaisanterie dure encore trois quarts d'heure. J'étais attendu sur la route à Ponte Molle par M. et madame de D..., avec qui je devais faire la promenade.

A force d'éperons, je finis par empêcher le cheval de rentrer à Rome ; mais alors il enfila la via Flaminia avec une allure de course plate. J'évite la première voiture que nous rencontrons, mais pour tomber sur la seconde, qui était un tombereau plein de sable, pièce de résistance. Mon cheval s'aplatit là-dessus, et moi, je vais étudier de près le cours des astres ; puis après avoir décrit une jolie parabole, je me plante, la tête la première, en plein sur le crâne. Fort heureusement je ne pris pas racine ; je fus étourdi et aveuglé par le sang qui coulait sur ma figure, je passai

quarante-huit heures dans la glace, comme du Champagne frappé, et quatre jours après je me levais. Je ne suis pas encore fermé, et crains que mon peu d'idées ne se sauve par là ! Chut! chut!! pour la chuti! Mon père n'en sait rien ; je n'en ai parlé à personne qu'à toi et à Jadin...

La seconde lettre fut adressée deux mois plus tard à son père, qui avait appris Taccident et lui avait demandé des détails.

A SON PÈRE

Tu me demandes des détails sur mon

nccident. Si cela peut te faire le moindre plaisir et surtout pour que les choses ne se grossissent pas avec la distance, les voilà. J'avais eu pendant tout le mois de juin un cheval idéal. C'était certainement l'âme d'un saint, qui s'était réfugiée dans le corps de cette honne bête. Je ne conduisais ce cheval qu à la parole ; il était si intelligent, que je pouvais lire au grand trot, et qu'il s'arrangeait de façon à me faire éviter les mauvais pas, les mauvais chemins, les voilures, etc.... Jamais il ne se fatiguait, et je lui en ai fait faire de rudes, pourtant! Jamais il ne m'a rien refusé, ni fossé, ni barrière

CORRESPOI^DÂISCÈ DE IlENRT REGNÂULT. 165

Trouvant Pexislence monotone avec une bêle de si bonne composition , j'ai voulu goûter d'un caractère plus épineux, et je me suis adressé à un fort joli arabe qui m'avait servi de modèle pour mes chevaux, et qui avait la réputation d'être un peu quinteux. D'abord, il avait un œil d'un vif et d'un noir qui prouvait que cette bête avait des passions ardentes. Il avait jeté par terre deux attachés d'ambassade et fait faire l'exercice de clown à M. de Troussure, commandant des zouaves, le jour de Pâques, devant la loge des autorités. D'un autre côté, un secrétaire d'ambassade de France Tavait eu pendant un mois, et en avait été très-content. Je l'ai monté quatre jours de suite; c'était un rêve que ce cheval, d'une légèreté et d'une souplesse merveilleuses. Mais, au retour de la quatrième promenade, il chercha à s'emballer. Je l'en empêchai, le détournant du chemin de l'écurie pour lui laisser le temps de se calmer. Il se mit alors à essayer d'un exercice tout à fait digne du cirque; il s enlevait droit comme un i et marchait sur les pieds de derrière; si j'avais manqué de souplesse ou tiré un tant soit peu sur la bouche et sur l'encolure, il se renversait sur moi. La foule commençait à s'amasser, cela m'ennuyait; nous reprîmes donc le chemin de la maison, et

m CORRESPONDANCE DE HENRI REGNAULT.

le cheval, content de m'avoir fait rebrousser chemin, rentra tranquillement à Rome. Le lendemain, je devais faire une promenade à cheval avec M. et madame de D. . . après la séance, c'est-à-dire vers six heures, six heures et demie. C'était toujours notre heure de promenade. Je demandai mon cheval devant l'Académie. J'arrivai un peu en retard à la porte du Peuple, lieu du rendez-vous. Ne voyant pas les deux autres chevaux et me croyant en avarice, j'attendis quelques minutes. Le précepteur du petit de D... vint alors à passer et m'annonça qu'on avait pris les devants, à cause des voitures qui inquiétaient les chevaux, et qu'on m'attendait à Ponte-Molle; c'était l'heure où les voitures des gens chic de Rome les conduisent à la villa Rorghèse. Je voulus alors piquer des deux et aller rejoindre mes compagnons de promenade, mais mon cheval, qui venait de passer quelques minutes en face la porte du Peuple et trouvait commode de rentrer à l'écurie après une si courte promenade, refusa de marcher, et se rappelant qu'il m'avait fait céder la veille, recommença son manège de pointage et de ruades. J'avais beau, avec les jambes et les éperons, le maintenir dans la direction que je voulais lui faire prendre et le pousser en avant, il s'enlevait

tout droit, faisait, sur ses pieds de derrière un tour de valse, qui le mettait en face de la porte du Peuple, puis lançait une ruade. Cette lutte dura plus d'une demi-heure; je renversai une boutique d'aquafresca et orangeade, je manquai d'écraser gendarmes et passants. Les voitures s'étaient arrêtées et encombraient le passage. Je m'attendais à chaque instant à voir mon cheval retomber les deux pieds de devant dans une calèche découverte, et écraser une de nos charmantes princesses.

Bien que tu prétendes que je n'ai pas de dispositions équestres, il y a plus d'un cavalier qui ne serait pas resté en selle pendant toute cette gymnastique du cheval. Enfin, furieux, hors de lui, le cheval partit et se décida à suivre le chemin que je lui demandais. Il évita bien les premières voitures, prit le mors aux dents, et, lancé à fond de train, sans qu'aucune secousse sur le mors pût l'arrêter, il alla donner du poitrail sur un tombereau de sable que je ne pus lui faire éviter. Alors je fermai les yeux, me sentis enlever en l'air comme une flèche, et fus tout étonné de me retrouver aux pieds du cheval du tombereau, et planté d'aplomb sur ma tête de l'autre côté.

Voilà. Fort heureusement il avait plu une heure avant, sans cela, j'avais le crsine fracassé

el ma cervelle giglait sur les murs ! Maintenant qnc tout va bien, nous pouvons en rire comme des bossus. Je me relevai avec toute ma connaissance; le sang m'aveugla bientôt. Le précepteur qui, de loin, m'avait vu voler dans les airs audessus des voitures, accourut immédiatement et me trouva entre les mains de braves gens qui me pansaient et me metlaient vinaigre et arnica. Fort heureusement, je perdis beaucoup de sang. On me ramena en voiture à l'Académie. Le pauvre Lagraine faillit se trouver mal en me voyant revenir. Le médecin me pansa, me sonda la tête et l'épine dorsale. Bravo! rien de cassé!... De la glace autour de la tête, et renouvelée nuit et jour pour empêcher la congestion. Charpie, pansement deux fois par jour... Soins incessants et dévoués de Lagraine, vraie sœur de Charité, bonté des camarades, du directeur. Mieux au bout de trois jours. Épatement du médecin qui me trouve sur mon séant; il crie au miracle. Au bout de huit ou dix jours, le malade est sur pied. On me croyait mort. Prompt rétablissemento..

Il était indispensable que Regnault quittât Rome pour aller chercher un climat plus salubre, où il n'eût plus à redouter les fièvres qui Tépuisaient et constituaient pour

lui, dans son état de faiblesse, un véritable danger.

Il partit le 6 août pour Marseille. Mais, avant de raccompagner dans le voyage qu'il entreprend, revenons à son Automédon^ que nous connaissons peu, quoique nous nous en soyons déjà tant occupés, et laissons l'artiste lui-même nous décrire son œuvre.

A M. CAZALIS

Tu t'es effrayé du sujet antique de mon Envoi de cette année ; mais rassure-loi, j'ai fait du grec à ma manière. C'est une traduction libre. Automédon pourra être tout ce que lu voudras, et j'ai cherché dans mes chevaux, non pas la coupe de crinière des chevaux thessaliens, mais ce qu'il y a de plus noble et de plus effrayant dans le cheval, ce qui pouvait en faire le cheval historique, le cheval qui parlait, le cheval qui prévoyait la mort de son maître Achille.

Le ciel est surchargé d'orages, une mer de plomb commence à s'agiler sourdement, bien qu'à la surface elle semble encore endormie. Un rayon de soleil triste éclaire à l'horizon d'une lueur blafarde une côte rocheuse et aride. Les chevaux, sachant que leur maître les mènera au

combat, que ce combat sera le dernier et lui coûtera la vie, se débattent et luttent contre le serviteur qui est venu les prendre au pâturage. L'un d'eux, bai brun, se dresse comme un grand fantôme sombre et se silhouette sur le ciel. J'ai voulu donner dans le tableau comme un avantgoût d'événement sinistre. Mais ai-je bien dit tout ce que je voulais?

Tu as raison ; un artiste doit se laisser aller aux impressions diverses qu'il ressent devant la nature, et ne doit pas rejeter et mépriser la moitié de ses bons mouvements comme n'étant pas acceptés par Fécole ou la secte dont il fait partie. Oui, la nature, le vrai, l'ému et l'émouvant, la vie ou la mort, mais la vraie mort sans mouvement, horrible ou sereine, voilà ce qu'il faut chercher.

J'ai beaucoup travaillé cet hiver sans grand résultat. Mais toutes mes observations s'amassent et plus tard, il sortira peut-être quelque chose de ce chaos.

Après mes chevaux fougueux , mes ciels d'orage , ma mer sinistre ^ j'ai voulu rendre l'éclat d'une chair de femme et les éclairs dorés d'une chevelure américaine. J'ai bien travaillé, bien cherché, mais je n'ai pas trouvé encore. Qui sait? cela viendra peut-être.....

A M. A DUPARC

Rome, 5 août 1868.

Je quitte Rome demain sur l'ordre du médecin, et je ne t'envoie pas les dessins que je te dois. Ta femme aurait le droit de sourire et toi celui de te fâcher si je ne sortais de maladie. Voilà un mois à peu près que, pour m'être cru trop bien remis de ma chute, je suis malade, avec une fièvre de cheval et la tête toute couverte d'abcès, etc. Depuis dix jours je me lève; les premiers jours il m'était impossible d'atteindre mon fauteuil, mais, grâce au bon appélit, j'ai repris assez vite des forces.

Je suis, j'espère, en étal de gagner Marseille, et comme il est probable que le voyage me fatiguera quelque peu, j'ai l'intention de me reposer à Marseille jusqu'à ce que je sois de force à gagner Bayonne, où Clairin m'attend.

Je ne puis vraisemblablement pas t'envoyer un croquis de moi dans ce moment : tu ne me reconnaîtrais pas. Outre que tout travail et toute application me sontinterdits, jen ai presque plus de sourcils, je suis vidé, je n'ai plus de cheveux. Je ne puis me toucher la tête sans en faire tomber trois mille d'un coup, et, comme depuis huit jours je n'ai pu m'empêcher de me toucher la tète, ou d'y déposer un chapeau qui se couvre

172 CORPiESPONDANGE DE HENRI REGNAULT.

immédiatement de crins comme l'intérieur d'un nid de fauvette, ma pauvre toison se trouve tellement éclaircie, que la peau apparaît partout.

Mais rassure-toi : comme j'ai une bonne photographie de mon Envoi je pourrai te faire le dessin que je te dois à mon retour, car c'est plus qu'une promesse, c'est une dette contractée et tu peux m'envoyer les huissiers d'un moment à l'autre. Quant au dessin des bœufs, j'espère que nous irons revoir l'endroit ensemble, et que le dessin se fera pendant ton séjour ici.

Voilà, mon pauvre ami, tout ce que j'ai à t'annoncer, c'est que je n'ai rien fait de ce que je t'avais promis. Te rappelles-tu que dans ma dernière lettre je te disais : « Demain je me mets à ton dessin? » C'est ce jour-là que j'ai été pris. Je me sentis m'engourdir , pendant une visite que je faisais à la duchesse Colonna, au point que j'ai eu toutes les peines du monde à me contenir dans une posture convenable pendant une demi-heur^. Puis, je suis rentré à casa vers cinq heures, exténué de fatigue, déjà gagné par la fièvre. Je me suis étendu sur mon lit, je n'ai rien pu prendre et la nuit a commencé mon violent accès de lièvre qui m'a tenu si longtemps. On l'a coupé avec des doses formidables de quinine, qui m'ont rendu sourd pendant trois ou quatre jours.

Mais le docteur craint le retour de la fièvre au moindre refroidissement, et il me prie de me lancer dans Tespace. Je m'embarque donc demain malin.

Regnault supporta le voyage mieux qu'on n'aurait osé l'espérer. Après trois jours passés à Marseille, il se rendit au château de madame de D... et y travailla pendant huit jours au portrait qu'il avait commencé à Rome. Puis il se remit en route pour cette Espagne qu'il ne connaissait pas, mais vers laquelle l'appelait un irrésistib/le attrait. On eût dit qu'il pressentait le charme sous lequel il allait se trouver. Là, en effet, il rencontrera des maîtres qui c( r effraieront » moins que Michel-Ange; là aussi la nature sera pour lui pleine de séductions encore inconnues, et son enthousiasme laissera loin derrière lui les enchantements de sa chère campagne romaine et la feront pâlir dans ses souvenirs comme dans ses impressions.

Plus que jamais ici, nous donnerons la parole à l'artiste, dont les lettres très-nom-

breuses, très-détaillées, racontent avec une singulière puissance de vérité, et les événements dont il est témoin, et les impressions qu'il reçoit. Grâce aux documents que nous publions, nous pourrons suivre Regnault dans les musées, assister à la révolution espagnole, faire connaissance avec les puissants du jour, étudier enfin le caractère et les mœurs de ces populations gitanes si ombrageuses, si difficilement abordables, si exclusives dans leurs coutumes et dans leurs allures, et que Regnault avait trouvé moyen de charmer et d'attirer à lui.

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