‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 128 sur 142 · A M. LE BARON DE .T · texte numérisé non relu

A M. LE BARON DE .T

gneraient de vous mademoiselle C*** que vous aimez. Il pourrait demeurer six mois de l'année à Lyon. Quelques voyages à Paris lui suffiraient pour y visiter ses amis. Sa société augmenterait tous vos plaisirs ; lui-même est charmé de la vôtre. Ni votre simplicité ni votre générosité ne le gêneraient. Il a un parler qui fait penser et qui réveille; singulièrement aisé à vivre, il a toujours vécu noblement. Enfin il aime, comme vous, les arts, les artistes et toutes les sortes démérite. C'est le dernier ami qui puisse vous être nécessaire.

Je vous le propose: il n'en sait rien. Ce projet, que j'ai mûrement examiné, vient de moi seul ; je me suis cependant assuré qu'il ne me dédirait pas. Rien ne vous serait plus facile que de trouver, à Paris, des renseignements exacts sur tout ce que j'ai eu l'honneur de vous attester. Ne négligez pas cet avis. J'ose vous assurer que c'est ici une affaire digne de toute votre attention.

Vous avez, pour votre aimable filleule, des sentiments bien honorables pour votre cœur, et dont elle paraît bien digne par sa candeur, ses grâces et sa modestie. C'est très-probablement son bonheur que je vouspropose.il se présente à vous de lui-même, ou du moins offert par la main du hasard. Si vous m'en croyez, vous voudrez le prendre. Quelle convenance digne d'être désirée manquerait à ces heureux jeunes gens? L'inégalité même de leurs fortunes en est une très-grande. Si l'on veut être heureux par la fortune, en se mariant, il faut la donner ou la recevoir. On gagne en ceci tout ce qu'on perd, quand toutefois on choisit bien, ce qui n'est pas toujours facile.

Maintenant j'ai tout dit. Vous avez l'âme belle; madame de C*** a l'esprit observateur et pénétrant : ce que vous déciderez l'un et l'autre sera certainement le meil-

leur parti. Quant à moi. je vous aurai dit la vérité. Il y a dix ans que M. de Fontanes est mon intime ami. Je dois beaucoup à ses sentiments ; mais je n'ai rien payé qu'à son mérite. Certes il vaut plus d'un million ; mais mademoiselle C*** le vaut lui-même. Je suis, etc.

Montignac, 21 novembre 1792.

A mademoiselle Moreau de Bussy.

Il n'y a pas assez de douleurs pour vous plaindre, Mademoiselle. C'est à la raison et au temps que je livre votre affliction : eux seuls peuvent vous consoler. Aunom du ciel, ne rejetez pas l'avenir et laissez couler le présent. Vous avez fait d'irréparables pertes; mais vous n'avez pas encore atteint le milieu de votre carrière, et la vie, en son étendue, peut vous offrir des compensations inconnues. Ne faites pas à la Providence l'outrage de croire qu'elle est épuisée à votre égard et qu'elle n'a, dans ses trésors, rien qui puisse vous dédommager. De grands biens peuvent encore vous attendre. La nature, qui est pleine de douleurs, est pleine aussi de consolations. Vous ne seriez pas sage de les repousser. Jusqu'à ce qu'elles se présentent, acceptez du moins les distractions légères que vous offrent tous les objets dont vous êtes entourée. Il y a dans celle de nos facultés me raies que nous appelons sensibilité une disposition à l'excès, une sorte d'irritabilité qui a besoin d'être tempérée par les jouissances pures et paisibles des sens. Quand on tient ses sens dans l'inaction, dans la contrainte et le néant, l'âme devient aride comme une plante sans rosée. Mêlez, je vous en supplie, quelques sensations à vos sentiments; aimez quelques odeurs, quel-

A MADEMOISELLE MOREAU T»fî BOSSY. 5

ques couleurs, quelques sons et quelques saveurs, ou vous ne serez point assez sage. Le ciel a fait des biens divers. J% en a créé pour l'âme; il en a créé pour le corps. Useriez-vous n'accepter que la moitié des dons que sa main vous offre, dédaigner et rejeter l'autre? Certes, vous en seriez punie.

Pour moi, s'il m'est permis de me citer en exemple, je remplis de mon mieux, dans toutes les circonstances, l'obligation d'être heureux. Je le suis toujours autant que je le puis, et quand je le suis peu, je dis à Dieu : « Vous le voyez, Seigneur, je ne puis faire davantage! « Pardonnez à mon infirmité et au cours des événe- « ments. »

Je ne prétends être insensible, en effet, à aucun des accidents de la vie, et je serais même bien fâché de l'être. Mais, dans la multitude infinie de manières dont nous pouvons être affectés, il n'est pas un de ces événements, heureux ou tristes, qui ne soit capable de produire en nous un sentiment sublime et beau. C'est ce sentiment que je cherche. Je passe rapidement par tous les autres, pour ne m'arrêter qu'à lui. Lorsque mon âme a pu y parvenir, elle s'y tient, et pour toujours. Mes douleurs ainsi que mes joies sont éternelles. J'en éprouve chaque jour qui durent depuis mon berceau. Mais ces douleurs pures valent de la joie, et je sais, par mon propre exemple, que l'affliction même n'estpas ennemie du bonheur, c'est-à-dire de l'état où l'âme goûte en soi une constante satisfaction. Il importe peu qu'elle soit contente des événements, pourvu que sa manière de les sentir la rende contente d'elle-même. Elle l'est par la perfection de cette sensibilité qui, bien apprise et bien menée, sait extraire du miel de tout. Il y en a jusque dans les peines.

Mais vous craignez, dites-vous, en acceptant des consolations, d'outrager et de blesser les chères ombres, les mânes sacrés de vos amis. Il y a là une exagération de sentiment et de langage que je ne saurais ménager.

Aucune affection honnête ne peut blesser des êtres bons. Si, dans notre imperfection terrestre, nous éprouvons des jalousies, elles cessent et se déposent avec le limon qui environne notre nature. Au delà de cette vie, tout est clarté, tout est bonté. Eh ! sur cette terre même on ne trouverait pas d'âme grande qu'un sentiment doux pût blesser, si, dans l'enveloppe grossière où nos cœurs sont cachés, et dans l'aveuglement où nous tient notre orgueil, nous ne supposions pas que les amours dont d'autres que nous sont l'objet donnent une exclusion humiliante aux amours qu'on avait pour nous, et que toujours on nous ôte ce qu'on accorde, on nous chasse quand on admet, on nous dépouille s'il y a partage. Nous voulons être aimés seuls, de peur de n'être point aimés.

Mais les intelligences célestes sentent bien différemment. Flattées uniquement de la partie spirituelle et pure de nos sentiments, elles nous permettent dedisposerde tout le reste. Il y a, dans nos affections, une partie huileuse et grasse, si je puis dire, qui ressemble à la fumée de nos flambeaux: celle-là est pour les vivants. Il en est une autre subtile, excellente et céleste, qui peut être comparée à la lumière, à la flamme,' et qu'on garde en la communiquant: celle-là est pour les amis que vous avez perdus. C'est d'elle seulement qu'ils peuvent se soucier; car elle est seule digne d'eux. Ceux qui y participent ici-bas ne leur en dérobent rien. L'idée de partage qui, pour nous aveugles, est inséparable de l'idée de diminution, parce que l'un ne s'opère point sans l'autre su?

les objets matériels que nos mains tâtonnent sans cesse, n'offre à ces êtres clairvoyants qu'une impression d'étendue qui leur plaît et les réjouit.

Ah! si nous devenons des anges (et que pouvonsnous devenir autre chose dans une meilleure vie?), sans doute alors nous désirons que ceux qui nous furent chers puissent être assez semblables à nous-mêmes pour aimer comme nous, d'un amour entier et parfait, tous les êtres sensibles et bons. Cela ne leur est pas possible, hélas! leur cœur est trop borné. Mais du moins la part de tendresse que nous exigeons d'eux, par un ressouvenir des impressions reçues au temps de la mortalité, est-elle compatible avec toutes les affections qu'ils sont capables d'éprouver dans leur prison passagère, et dont leur condition sur la terre leur fait un devoir autant qu'un plaisir.

Il n'y a là d'autre exaltation que celle qu'il faut pour s'élever au-dessus de la vie présente. Il vous en faut bien davantage pour vos ombres et vos mânes, mots qui, en enveloppant d'une espèce de corps vaporeux les esprits de vos chers amis, vous les représentent encore imbus des passions et des grossièretés humaines, et ne les laissent se peindre à votre imagination que sombres, et tristes et morts; idées injurieuses et fausses, si l'opinion de l'immortalité, qui est la vôtre et que je partage, est vraie, consolante et belle...

Il m'est venu pendant que j'écrivais ces vagues conceptions une foule d'autres lueurs qui, dans leur course rapide, n'ont fait que passer devant ma vue, et dont l'apparition légère me pénétrait d'une lumière dont rien n'égale les douceurs. Elles ne me trompaient pas, assurément; il me semblait y voir la vérité, la sentir et la toucher; il me semblait entrevoir ce qui est au ciel

Elles ne me trompaient pas, car il n'appartient point à l'erreur de donner sans effort , sans action , et par le seul effet de son approche, un contentement si complet et si calme à l'âme humaine : il n'y a pas entre elles assez d'analogie pour cela.

Montignac, le 16 janvier 1793.

A mademoiselle Moreau de Bussy.

Aucune des lettres que vous m'avez écrites ne m'a autant affligé que la dernière. C'est là que je vois combien votre plaie est profonde et en quelque sorte irrémédiable. Votre esprit s'est mis du parti de votre désolation, et raisonne comme il plaît à celle-ci. Tout se change en douleur pour vous, et vos réflexions n'aboutissent qu'à tirer de toutes choses quelque sujet d'accablement. J'ai pris une mauvaise route. Je vous ai trop occupée de votre malheur, en voulant vous le rendre plus léger. Toute votre âme est malade; mais puisque je l'ai imprudemment provoquée à raisonner sur son mal, je ne veux pas laisser sans réponse quelques-unes de vos observations, ni sans explication celles de mes opinions que je n'ai pas assez développées.

Non , les amis que nous avons perdus ne sont point honorés par ces douleurs excessives, qui n'honorent personne, parce qu'elles supposent plus la faiblesse et l'entêtement des âmes qui les éprouvent que la grandeur des pertes qu'on a faites. Il y a telle femme dans le monde qui , pour la mort d'un enfant de quatre jours, s'est plus désolée, a plus pleuré, et s'est obstinée à se désoler plus longtemps qu'on ne le fait pour des êtres

dont la vie avait un grand prix. Ce qui honore ceux qui ne sont plus, c'est une douleur modérée, à qui sa modération même permet d'être aussi durable que la vie de celui qui l'éprouve, parce qu'elle ne fatigue ni son âme ni son corps; une douleur haute, qui permet aux occupations, et même aux délassements de la vie, de passer, en quelque sorte, sous elle; une douleur calme, qui ne nous met en guerre ni avec le sort, ni avec le monde, ni avec nous-mêmes, et qui pénètre une âme en paix, dans les moments de son loisir, sans interrompre son commerce avec les vivants et avec les morts.

Qu'il me soit permis un moment de dire comment je voudrais être regretté. J'expliquerai ainsi comment je trouve beau de l'être.

Je voudrais que mon souvenir ne se présentât jamais à mes amis sans amener une larme d'attendrissement sous leurs paupières et le sourire sur leurs lèvres. Je voudrais qu'ils pussent penser à moi, au sein de leurs plus vives joies, sans qu'elles en fussent troublées, et qu'à table même, au milieu de leurs festins, et en se réjouissant avec des étrangers, ils fissent quelque mention de moi, en comptant parmi leurs plaisirs le plaisir de m'avoir aimé et d'avoir été aimés de moi. Je voudrais avoir eu assez de bonheur et assez de bonnes qualités pour qu'il leur plût de citer souvent, à leurs nouveaux amis, quelque trait de ma bonne humeur, ou de mon bon sens, ou de mon bon cœur, ou de ma bonne volonté, et que ces citations rendissent tous les cœurs plus gais, mieux disposés et plus contents. Je voudrais que, jusqu'à la fin, ils se souvinssent ainsi de moi, qu'ils fussent heureux, et qu'ils eussent une longue vie, pour s'en souvenir plus longtemps. Je voudrais avoir un tombeau où ils pussent venir en troupe, dans un beau

temps, dans un beau jour, pour parler ensemble de moi, avec quelque tristesse, s'ils voulaient, mais ..«dC une tristesse douce, et qui n'exclût pas toute joie. Je voudrais surtout, et j'ordonnerais, si je le pouvais, que, pendant cette tendre cérémonie, pendant l'aller et le retour, il n'y eût, dans les sentiments et dans les contenances, rien de lugubre et rien de repoussant, en sorte qu'ils offrissent un spectacle qu'on fût bien aise d'avoir vu. Je voudrais, en un mot, exciter des regrets tels que ceux qui en seraient témoins ne craignissent ni de les éprouver, ni de les inspirer eux-mêmes. C'est l'image des regrets affreux que l'on doit laisser après soi qui rend en partie la mort si amère ; ce sont les horreurs dont on a environné la mort qui rendent , à leur tour, les regrets des survivants si terribles. Ces deux causes agissent perpétuellement l'une sur l'autre, et bouleversent les âmes dans leurs sentiments les plus louables et les plus inévitables. Nos passions ont fait de notre dernière heure un sujet de désespoir et d'effroi, un moment haï, d'où la prévoyance et le souvenir se détournent également. Nos institutions et nos coutumes en ont fait, à leur tour, un événement dont on se hâte d'oublier, le plus vite qu'on peut, l'épouvantable appareil. Au lieu de nous accoutumer dès l'enfance, par la pensée et par les sens, à ne regarder cette séparation que comme le moment du départ pour un voyage sans retour, voyage que nous ferons un jour nous-mêmes, sans doute pour nous réunir dans des régions invisibles, on n'a rien oublié de ce qui était propre à en faire un objet d'horreur. On nous l'a fait considérer comme un châtiment, comme le coup porté par un exécuteur toutpuissant, comme un supplice, enfin ; et nos amis, nos proches, quand nous avons cessé de vivre, quittent

notre lit de repos comme ils quitteraient l'échafaud où l'on nous aurait mis à mort.

Elevez-vous , je vous en conjure, au-dessus de ces sentiments vulgaires. Vous en êtes digne, et vous en avez besoin ; vous en êtes même plus capable que vous ne pensez, car votre douleur, en ce moment, calomnie votre raison.

En attendant que celle-ci prenne le dessus, agréez les assurances de l'estime d'un homme qui ne pourra jamais vous oublier, et qui sent plus vivement tout ce que vous valez depuis qu'il y a sur la terre moins de cœurs pour vous aimer.

Montignac, le 1er mai 1793.

A mademoiselle Moreau de Bussy.

Je suis, hélas ! et j'en gémis, votre ami le plus ancien, lorsque tant d'autres ne sont plus; c'est du fond de mon cœur que ce titre vient se placer sous ma plume. Songez que vous m'êtes chère à bien des titres; j'ai réuni sur vous tous les sentiments que m'inspirait la société dont vous viviez entourée. J'aime en vous, et vous, et votre frère, et votre amie, et ce pays qui m'a tant plu, et des souvenirs que mon âme gardera précieusement.

Vous êtes un dépôt que vos malheurs m'ont confié; un d^pôt que je dois garder et conserver à tous les prix; un dépôt que je veux mettre à ma portée, pour veiller sans cesse sur lui. Oui, je vous veux auprès de moi, et je me veux auprès de vous. A quoi sert tout ce que je vous dis, et tout ce que je pourrais vous dire?

42 A m. l'abbé de vitry.

Je répands de bonnes liqueurs dans un vase rempli de larmes; il faudrait d'abord les détourner et les tarir, et nulle main ne peut le faire, si ce n'est peut-être la mienne. Je la consacre à cet emploi. Il dépend de vous de me faire perdre mon temps, ma santé, mon âme et mon corps, en S3ins, en efforts, en prières, ou de m'épargner tout cela et d'en laisser l'usage à ce qui en a besoin, en consentant les yeux fermés à ce qui ne peut manquer d'arriver si vous vivez et si je vis. Consentez-y donc sur-le-champ : je ferai ensuite ce que vous voudrez; consentez-y de confiance : je la justifierai assez; consentez-y malgré vous et avec répugnance : je me moque maintenant de tout cela ; la volonté aura son tour. Si je n'avais que vingt-cinq ans, je vous donnerais dix années pour réfléchir et pour répondre. Je viens d'en avoir trente-huit; je ne vous donne donc pas un jour, une heure, une minute, et je m'opiniâtrerai. Épargnez-moi beaucoup de peines, et, terminant par un seul mot, dites-moi : Eh bien! j'y consens, en attendant que je le veuille.

Villeneuve-sur- Yonne , le 3 février 1794.

A M. l'abbé de Vitry, à Lyon.

Monsieur, vous avez de l'âge; vous avez vu beaucoup d'années; vous perdîtes beaucoup d'amis. Je n'oserais ôtre le vôtre : trop de respect me l'interdit; mais j'aurai bientôt quarante ans, et j'ai le droit de vous chérir.

Si vous devenez mon voisin , il y aura près de vous un homme que flattera votre commerce, qu'occupera votre repos.

J'ai désiré de vous le dire ; puissiez-vous aimer â l'apprendre !

P. S. Il y a un petit presbytère où je voudrais bien vous loger. Ce presbytère a une cour en terrasse sur la rivière, un jardin sur la campagne, un appartement assez clos, entre bibliothèque et cuisine. Nous avons un forte-piano.

Je suis fort affairé à distribuer tous ces biens, et je me dis souvent, en rêvant dans mes oiseuses promenades : Cette campagne est pour Fontanes ; le fortepiano pour Chantai ; la chambre close est pour sa mère; la cour pour sa petite fille ; le jardin pour le bon parent.

Que tout cela n'est-il à moi, ou que ne veut-on me le revendre ce soir? Demain, vous l'appelleriez vôtre.

Villeneuve-sur-Yonne, 7 février 1794.

A madame de Fontanes, à Lyon.

Je n'ai guère, dans ce bas monde, pour tous meubles et presque pour tous biens, qu'un forte-piano qui est à ma nièce, deux estampes qui sont à moi, et la moitié d'un pain de sucre que nous consommons en commun.

Venez jouir de ces trésors; je puis en disposer en maître, et vous les offre de bon cœur.

J'aurais bien voulu vous procurer, dans mon voisinage, une cabane au pied d'un arbre, et j'ai tout tenté pour cela, jusqu'à me résoudre à en acheter une, moi qui hais la propriété; je n'ai pas pu y parvenir.

Je serai réduit à vous loger dans une chaumière au pied d'un mur. Cela n'est pas bien magnifique; mais fussions-nous déjà bien sûrs de disposer de ce taudis 1

C'est encore ce que le pays a de meilleur en ce moment. On s'y bat pour le moindre trou, tant les logements y sont rares. Fontanes n'a qu'à se presser; s'il attend, nous n'aurons plus rien. Cette chaumière, au pied d'un mur, est une maison de curé au pied d'un pont. Vous y auriez notre rivière sous les yeux, notre plaine devant vos pas, nos vignobles en perspective, et un bon quart de notre ciel sur votre tête. Cela est assez attrayant.

Une cour, un petit jardin dont la porte ouvre sur la campagne, des voisins qu'on ne voit jamais, toute une ville à l'autre bord, des bateaux entre les deux rives et un isolement commode, tout cela est d'assez grand prix; mais aussi vous le payeriez : le site vaut mieux que le lieu.

Le lieu n'est qu'une habitation où l'on ne se mouillerait pas, où l'on ne gèlerait pas, où l'on pourrait même dormir, sans s'entasser dans un seul lit; mais on n'y aurait pas non plus des appartements bien complets. Votre mère aurait une alcôve, un cabinet et de la vue ; vous auriez une grande chambre; le bon parent une à à côté. J'ai fait les descriptions à Fontanes; il dit que cela suffirait; moi je trouve cela fort peu ; mais on ne trouve rien de mieux.

Armez-vous donc d'un grand courage, et si vous êtes résolue à ne pas vous trouver à plaindre lorsque vous serez mal logée, préparez vite le chausson où vous mettrez vos équipages , et tenez-vous prête à partir quand le signal sera donné.

Vous trouverez, en débarquant, un homme qui vous recevra avec un respect bien profond et une affection bien tendre.

P. S. J'ai écrit deux mots au bon parent et à madame votre mèïe. Veuillez bien les leur remettre.

Je vous prie, tous tant que vous êtes, d'être bien persuadés que les sentiments que je vous exprime si brièvement, et que j'ai pour vous avec tant d'étendue, je les éprouve et vous les paye, non pas à cause de Fontanes, quoique assurément cela pût me suffire, mais à cause de vous tout seuls. Je vous honore et vous aime, parce que je vous ai connus.

Je sens fort vivement le désagrément de n'avoir à vous offrir que de médiocres bons offices; il faut que je devienne grand terrien. Si j'avais seulement un petit palais, dans une une île enchantée, voyez quel plaisir je trouverais à dire à votre mère : « Je suis fort aise, « Madame, qu'il ne vous reste pas pierre sur pierre, à « madame votre fille et à vous, puisque cela me pro- « cure l'occasion de vous prouver que je suis votre ser- « viteur, en vous logeant sous mes lambris. »

On a tort de se moquer du médecin de la comédie, qui désire de bonnes fièvres à ceux qu'il aime, pour avoir le plaisir de les guérir. C'était un bon petit cœur d'homme, et je n'oserai plus rire de sa manie à l'avenir, car je sens que je la partage, ou peu s'en faut.

J'ai une compagne qui pense comme moi sur votre compte. Cela me fait un grand plaisir. Elle avait retiré tous ses sentiments de la société, pour les renfermer dans sa chambre. Ils en sont tous sortis, à la nouvelle de vos désastres, et ne cessent d'errer sur les ruines de vos maisons.

Je lui connus du mérite et des agréments. Elle a perdu ses agréments ; mais elle a gardé son mérite. Il se montre tout entier à mes regards dans cette grande circonstance. Tout son regret est de ne pouvoir vous être bonne à rien personnellement. Comme l'alouette de la fable, après avoir trop tardé à se rendre mère, elle

est prête à le devenir, et à peine a-t-elle la force de suffire à faire son nid. Vous me rendrez un grand service, madame votre mère et vous, si, avec le temps et peu à peu, vous lui faites prendre à votre société l'intérêt que lui inspirent si bien vos malheurs. Au reste, personne ne la voit ici, et tout le monde vit tout seul, comme nous faisons en vous attendant.

Villeneuve -sur- Yonne, 5 novembrt 1794.

A M. de Fontanes, à Paris

Vous avez sans doute déjà vu mon jeune frère, et iJ vous aura remis les pelotons que vous demandez. H aura pu vous dire aussi combien nous avons été sensibles à la perte de votre pauvre enfant. Nous nous étions amusés à faire, pour le recevoir, de petits préparatifs dignes de son âge. Ces soins d'un moment ont été cruellement trompés. Ils nous avaient donné avec elle une espèce de liaison et de société qui a fort augmenté nos regrets.

Votre femme et vous, vous êtes jeunes et bien portants. Celui qui console, le temps, ne vous manquera pas. Employez-le promptement à réparer le vide que cette affreuse petite vérole a sitôt fait dans votre famille. Ces êtres d'un jour ne doivent pas être pleures longuement comme des hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont amères. Je le sens quand je songe que votre malheur peut à chaque instant devenir le mien, et je vous remercie d'y avoir pensé comme moi. Je ne doute point qu'en pareil cas vous ne fussiez prêt à partager mes sentiments, comme je partage les vôtres. Les

consolations sont un secours que l'on se prête, et dont tôt ou tard chaque homme a besoin à son tour. Je m'adresserai à vous avec confiance quand le jour de ce besoin viendra.

Je vous écris bien rarement. C'est que vos diables de lettres me fournissent toujours à traiter des matières qui excitent dans mon esprit une si grande activité, que je suis las et tout recru de la fatigue de penser quand il est temps de vous répondre Je prends le parti de me taire et de vous oublier tout net pour reprendre un peu de vigueur.

Ma santé n'en a point du tout. J'ai le cœur, le poumon, le foie et tous les organes de la vie fort sains; je vis avec une régularité et une sagesse dont l'inutilité m'ennuie excessivement; je ne perds rien, et rien ne me répare. Mon esprit me maîtrise assez souvent, à la vérité, et la faiblesse de mon corps le rend tout à fait intraitable; mais souvent aussi, après l'avoir désarçonné, je me mets dans mon écurie, me couche sur ma litière, et vis des mois entiers en bête, sans en être plus délassé. Vous voyez que mon existence ne ressemble pas tout à fait à la béatitude et aux ravissements où vous me supposez plongé. J'en ai quelquefois cependant, et si mes pensées s'inscrivaient toutes seules sur les arbres que je rencontre à proportion qu'elles se forment, vous trouveriez, en venant les déchiffrer dans ce pays, après ma mort, que je vécus, par-ci par-là, plus Platon que Platon lui-même, Platone platonior. Je trouve que cela même démontre que je me sépare du monde, et que je deviens pur esprit. En tout cas, si je tiens trop peu à la vie par ces liens gros et solides, la santé et les appétits, dont je fais un cas infini, quoique assez rigide en morale, jusqu'à mon dernier

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moment je tiendrai à tous ceux que j'aime par îe désir de leur bonheur, qui ne pourra s'éteindre en moi qu'avec la pensée et le souffle. Comptez-y bien pour votre part. Tout ceci au reste est mon secret. Ne m'en parlez point dans vos lettres. Je veux épargner à ceux qui m'aiment autour de moi des peurs qui seraient un grand mal. Il ne faut tout dire qu'aux hommes, lorsque l'on parle de ses maux.

Je vous ai envoyé quatre douzaines de petits pains; c'est, à mon grand regret, tout ce que j'ai pu. Mon intention, au surplus, est d'empêcher, autant que mes forces peuvent s'étendre, que vous n'en fassiez mauvais usage, et je vous défends à vous-même, par toute l'autorité que votre complaisance peut me donner sur vous, d'en employer plus d'un ou deux, en manière d'essai, à votre usage personnel. Avec la capacité d'estomac dont mon frère m'a assuré que vous étiez toujours doué, et dont je vous félicite de tout mon cœur, vous auriez bientôt absorbé toute la pacotille, si l'on vous permettait d'en user, à votre faim, dans les liqueurs chaudes du déjeuner, où, dit-on, ces pains sont exquis. Laissez-en donc au moins quarante-six pour le chocolat de ces dames. C'est à leur intention que je les ai fait faire, par un boulanger allemand, le seul habitant du pays qui s'y entende, et qu'on ne peut cependant déterminer à allumer son four qu'une ou deux fois par an, dans les grandes circonstances. J'associe à vos daines M. l'abbé de Vitry, leur digne ami et mon ancien correspondant, à qui je voudrais procurer tous les petits plaisirs possibles. Quant à vous et à vos pareils, je vous exclus absolument de toute part à ces gâteaux.

Il me reste à vous dire sur les livres et sur les style* une chose que j'ai toujours oubliée. Achetez et lisez ies

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livres faits par les vieillards, qui ont su y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge. J'en connais quatre ou cinq où cela est fort remarquable. D'abord \o vieil Homère; mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle; vous les connaissez amplement, en leur qualité de poètes. Mais procurez-vous un peu Varron ; Marculphi formules (ce Marculphe était un vieux moine, comme il le dit dans sa préface dont vous pourrez vous contenter); Cornaro, de la Vie sobre, j'en connais, je crois, encore un ou deux ; mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits verts, quoique ridés, des voix sonores et cassées, l'autorité des cheveux blancs, enfin des têtes de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leur cabinet. Il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque.

J'ai froid et je vais me chauffer; portez-vous bien.

Je vous vois où vous êtes avec grand plaisir. Le temps permet enfin aux gens de bien de vivre partout où ils veulent. La terre et le ciel sont changés. Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant de crimes, et sains de tant d'affreux périls!

Villeneuve-sur-Yonne, 24 novembre 1794»

A M. de Fonlanes, à Paris.

Conseillez à votre femme d'aller à Lyon, afin qu'elle vienne nous voir. Quant à vous, il vous faudra, en temps et lieu , hasarder un petit voyage ici pour pas-

ser dix jours avec moi. Il me paraît fort nécessaire que nous nous donnions le loisir de renouveler connaissance; car il me semble que nous nous sommes un peu oubliés.

Je mêlerai volontiers mes pensées avec les vôtres lorsque nous pourrons converser; mais pour vous rien écrire qui ait le sens commun, c'est à quoi vous ne devez aucunement vous attendre. J'aime le papier blanc plus que jamais, et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer avec soin que des choses dignes d'être écrites sur de la soie ou sur l'airain. Je suis ménager de mon encre ; mais je parle tant que l'on veut. Je me suis prescrit cependant deux ou trois petites rêveries dont la continuité m'épuise. Vous verrez, quelque beau jour, que j'expirerai au milieu d'une belle phrase, et plein d'une belle pensée. Cela est d'autant plus probable que, depuis quelque temps, je ne travaille à exprimer que des chosesinexprimables.

Je m'occupais ces jours derniers à examiner nettement comment était fait mon cerveau. Voici comment je le conçois. Il est sûrement composé de la substance la plus pure, et a de hauts enfoncements ; mais ils ne sont pas tous égaux. Il n'est point du tout propre à toutes sortes d'idées. Il ne l'est point aux longs travaux.

Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte, la quantité en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Cela me rend le goût très-difficile et la fatigue insupportable; cela me rend en même temps opiniâtre dans le travail , car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'échappe. Mon âme chasse aux papillons, et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif, ni suffire à mes mouvements. Il en résulte, pour me uger en beau, que je ne suif

propre qu'à la perfection; du moins, elle me dédommage, lorsque je puis y parvenir, et d'ailleurs elle me repose, en m'interdisant une foule d'entreprises; peu d'ouvrages et de matières, en effet, sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle exige la lenteur autant que la vivacité. Elle permet qu'on recommence, et rend les pauses nécessaires. Je veux, vous dis-je, être parfait. Cela seul me sied et peut me contenter. Je vais donc me faire une sphère un peu céleste et fort paisible, où tout me plaise et me rappelle, et dont la capacité, ainsi que la température, se trouve exactement conforme à l'étendue et à la nature de mon pauvre petit cerveau. Je prétends ne plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu. J'y veux donner à mes pensées plus de pureté que d'éclat , sans pourtant bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant à ce qu'on nomme force, vigueur, nerf, énergie, élan, je prétends ne plus m'en servir que pour monter dans mon étoile. C'est là que je résiderai quand je voudrai prendre mon vol , et lorsque j'en redescendrai pour converser avec les hommes, pied à pied et de gré à gré, je ne prendrai jamais la peine de savoir ce que je dirai, comme je fais en ce moment , où je vous souhaite le bonjour.

Villeneuve-sur- Yonne, 26 décembre 1794.

A madame de Beaumont , à Passy.

J'ose, Madame, être fort aise que vous ne soyez po'mt partie, et fort impatient d'avoir l'honneur de vous revoir.

Votre chaumière couverte de neige aurait eu déjà

2â A MADAME DE BEAUMONT.

mon hommage, si je n'avais craint d'effaroucher votre bonté par un trop grand empressement.

Je me suis un peu enrhumé, et je serais un téméraire d'aller tousser près de vous par cet hiver de 1709. Ma politique est, Madame, de ne vous faire que des visites qui ne me coûtent rien , afin qu'en y prenant peu garde, vous les permettiez plus souvent,

Je ne tarderai sûrement pas à avoir besoin de braver tous les frimas, par un principe de santé, et je dirigerai tout naturellement mes promenades vers Passy ; l'air de ce lieu m'est favorable.

Jusque-là, Madame, agréez l'hommage du profond respect avec lequel j'approcherai toujours des lieux que vous habiterez,

Villeneuve- sur-Yonne, le 29 mars 1795.

A madame de Beaumont, à Passy.

J'ai, Madame, l'honneur de vous envoyer le troisième volume, dont je suis si excessivement mécontent, queje n'ai pas voulu coucher avec lui dans la même chambre, et que je l'ai banni de moi toute la nuit.

Je me suis armé de résolution, pour rendre ce matin aux deux autres les entrées de mon appartement. Je me ferai effort pour les lire.

Dans ce que j'ai pu parcourir, le crime qui interroge garde une sorte de dignité, et semble avoir un peu raison, tandis que l'innocence qui répond et qui s'excuse consent presque à avoir tort. C'est une histoire exécrable et menteuse, et si votre exemplaire existait seul dans l'univers, malgré le respect dont je suis péné-

tré pour tout ce qui vient de vos mains, je le brûlerais tout à l'heure.

J'aurais trop à dire, et les raisons sur lesquelles ma manière de sentir est fondée sont encore dans une trop vive fermentation, pour que je n'en renvoie pas les détails au temps où j'aurai le bonheur de vous revoir.

Agréez, Madame, les assurances des regrets que je donnerai toute ma vie à vos départs toutes les fois que la destinée me fera votre voisin.

Villeneuve-sur- Yonne, 26 avril 1795.

A madame de Beaumont, à Paris.

Je dois bien des remercîments à vos récits et à ceux de madame de Sérilly. Il y longtemps que j'y pense, et que je m'abstiens de vous les adresser, parce que, dans la pointe d'humeur que la médecine me donne, je ne saurais rien faire avec grâce.

Je me contenterai aujourd'hui d'avoir sonné la lettre de votre cousine. Si, dans votre bienfaisance, vous voulez augmenter ma reconnaissance et mon plaisir, sonnez à toutes cloches l'histoire de sa détention.

Riouffe a trop allongé la sienne. Je n'aime point son Ibrascha, ni sa comparaison de Robespierre à Jésus- Christ. Il n'avait mis que sa raison et son mérite dans sa première édition. Il a mis, ce me semble, un peu trop de sa jeunesse et de ses défauts dans la seconde. Au surplus, je suis, comme Werther, ami exclusif de toutes les premières éditions possibles, quand elles m'ont plu. On ne doit jamais rien ajouter à ce qui a suffi.

J'avouerai cependant qu'il y a des traits admirables

dans ces additions de Riouffe. Vous souvenez-vous de ce qu'il dit en parlant de la nature humaine : « Sa « douleur lui échappe comme son plaise ? » Un mot pareil vaut tout un livre.

Madame de Staël en a fait un, dit-on, sur la nécessité de la paix. Si je n'ai pas le plaisir de le lire avant votre retour, c'est un bonheur que je devrai probablement à votre complaisance. De toutes les femmes qui ont imprimé, je n'aime qu'elle et madame de Sévigné.

Je vois souvent madame de Sérilly, et je vous désire souvent dans son parc, non pas que je fasse à son mérite l'injustice de ne pas me plaire avec elle ; mais vous avez des droits d'aînesse qui ne me permettront d'être souverainement heureux, à Passy, que lorsque je vous y rencontrerai.

J'y vois M. de Pange avec une grande utilité. Son esprit est austère et fort, et son rire même est profond. En m'en retournant, je pense volontiers à tout ce qu'il m'a dit; mais, en allant, je me sens plus pressé du désir de l'entendre que de celui de lui parler.

Si vous étiez ici, Madame, en grimpant la haute montagne, je me sentirais mû, poussé et soutenu par une double impatience.

Avec lui, mon imagination est un peu contrainte et n'ose pas se livrer à tous ses caprices. Avec vous, elle est plus à l'aise. Il veut qu'on marche, et j'aime à voler ou tout au moins à voleter. Mes petites ailes de mouche me démangent aussitôt que je pense à vous.

Agréez, Madame, les assurances de mon profond respect.

P. S. Souffrez que j'ajoute un mot pour vous parler de ce bon Durans. Il y a mille ans que je ne lui ai écrit. Le pauvre malheureux 1 Je voudrais bien qu'il vous

arrivât quelque grand bonheur, pour combler son âme de joie.

Villeneuve-sur-Yonne, 1795.

A madame de Beaumont, à Passy.

Ce n'est pas Desprez, Madame, qui vous a calomniée dans mon esprit, c'est vous-même.

Je suis bien aise de vous dire que je ne pourrai vous admirer à mon aise, et vous estimer tant qu'il me plaira, que lorsque j'aurai vu en vous le plus beau de tous les courages, le courage d'être heureux.

Il faudrait, pour y atteindre, avoir d'abord le courage de vous soigner, le désir de vous bien porter, et la volonté de guérir.

Je ne vous en croirai capable que lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en courant la poste, dans quelque auberge de village. Vous voyez que, dans ma colère même, je suis capable de bons procédés, puisque je n'ai rien dit de ce bel article dans ma lettre d'hier à madame de Sérilly, dont je savais d'avance l'opinion très-opposée à votre goût.

Je n'ai pas voulu laisser venir cet énorme grief au bout de ma plume ; mais je l'ai gardé sur le cœur.

Tout cela, Madame, est extrêmement sérieux, et, pour l'honneur de l'esprit, de la raison, de l'humanité et de la vertu, je vous conjure, dès que vous serez arrivée à Paris, de consulter d'abord un bon médecin, et de faire ce qu'il vous dira. Vous n'avez pas seulement besoin de régime et de tranquillité; vous avez besoin de remèdes. Votre docteur de Sens est honnête homme et beau joueur, à ce qu'on dit ; mais c'est un pauvre guérisseur.

2t> A MADAME DE BEAUMONT.

Je suis payé pour vous désirer de la santé, puisque je vous ai vue ; j'en connais l'importance, puisque je n'en ai pas. Un événement de ma vie m'a trop appris combien l'insouciance sur ce point peut devenir funeste pour que je transige avec la vôtre.

Enfin, Madame, je suis tourmenté depuis trois mois de l'inquiétude que vous me causez à cet égard, à un tel excès, que j'aimerais encore mieux vol, savoir cet été à Plombières qu'à Passy, et assurément c'est tout dire.

Un homme habile, bien consulté et bien écouté, peut rendre ce voyage inutile; mais si vous tardez à prendre des précautions, votre éloignement nous deviendra indispensable, et ne produira peut-être aucun fruit.

« Cela, dites-vous, serait plus tôt fait. » Plus tôt, oui, mais non pas bientôt. On meurt longtemps, et si, brutalement parlant, il est quelquefois agréable d'être mort, il est affreux d'être mourant pendant des siècles. Enfin, il faut aimer la vie quand on l'a: c'est un devoir. Les pourquoi seraient infinis ; je m'en tiens à l'assertion. Elle vous fâchera peut-être ; mais, fût-ce pour vous plaire, je ne puis pas vous taire cette vérité.

Je n'avais pas eu le temps d'ouvrir la lettre de madame de Sérilly quand votre envoyé m'a quitté. Elle me demande Louvet ; je l'ai tout neuf, tout frais arrivant, et n'ai nul besoin de le lire. Priez-la de le garder longtemps ; je l'envoie par une femme du village que j'ai sous ma main. Je ne puis rien ajouter, Madame, de tout ce que je voudrais vous dire, si ce n'est que je suis quelquefois tenté de me couper les deux oreilles.

P. S. La bonne femme est partie subitement, pendant que je relisais. Elle n'est point si bonne femme I

Villeneuve-sur- Yonne, 16 janvier 1797.

A madame de Pange, à Passy,

On dit, Madame, que, depuis quatre ou cinq jours, vous êtes rentrée en possession de votre maison d'Étigny. Cette maison vous serait-elle utile ? Si elle vous était inutile, voudriez-vous la louer? Si, en sage et prévoyante administratrice du bien de vos enfants, vous consentiez à la louer, me prendriez-vous pour locataire?

J'avais d'abord songé à vous demander un recoin de Passy ; mais ma femme, qui a une bonne judiciaire, a décidé que nous ne pourrions former là l'établissement que j'avais dans la tête; j'en reviens donc à Étigny. Il offre bien quelques inconvénients ; mais j'y serais chez vous ; mais je ne l'habiterais que l'été ; mais il y a une allée de charmille, dans un assez vaste enclos; j'aurais à moi un jardin, un verger, une cour, une vache, des poules, et une chambre basse à deux lits, que je n'ai pas vue, mais dont, au bout du compte, un chanoine se contentait. Cela rappelle son penseur, quand il n'y a pas moyen d'être plus près de vous sans de graves inconvénients.

Voici, Madame, mes conditions. Je veux votre jardin pour ce qu'il vaut, et votre maison pour ce qu'en donnerait un amateur du jardinage. Je veux votre agent, l'honnête Dujeu, pour rien, c'est-à-dire, par-dessus le marché du jardin et de la maison. A la vérité, si vous cédez gratuitement un si honnête homme, vous serez trop généreuse, et je serais trop bien traité; mais nous ne voulons pas nous ruiner, et ma femme pense ave®

moi que, dans notre isolement et dans une telle de meure, un hôte pareil est sans prix.

Ce Dujeu trouverait en moi toutes les facilités et tous les ponts qu'il pourrait désirer. Voici, à boulevue, le parti que je lui proposerais. Il serait, dans la maison, votre concierge, chargé de veiller aux toits, clôtures et sûretés, et, comme tel, il aurait de plein droit le logement, en le choisissant où il lui plairait, pourvu qu'il fût séparé des chambres les plus logeables. Il aurait communauté pleine dans les écuries, étables, fournils, etc. Ses volailles et les nôtres pourraient jucher sur le même bois. Il y a dans le clos une vigne dont il me paraît amoureux; je la lui donnerais jusqu'au dernier cep, à l'exception des chasselas. Vous avez une luzerne dont je me réserverais in petto le plaisir de lui laisser part, en lui offrant tous les matins le lait nécessaire à son ménage. Enfin, je lui ferais tous les autres avantages que vous jugeriez convenables.

Consultez dès aujourd'hui, s'il se peut, Madame, vos gens d'affaires, et faites-les s'expliquer net sur mes propositions. Nous ne pouvons nous livrer à aucune nouvelle délibération, qu'au préalable leur avis ne nous soit connu.

Ma femme est raisonnable ; mais elle est un peu malade ; toutes les douleurs la tuent, comme moi tous les plaisirs.

Je me borne à vous assurer de mon profond respect. Ce sentiment en moi est assez vaste pour contenir tous les autres; ils s'y rangent, sans se gêner, comme de petits ronds dans un grand cercle. Agrée* tous mes dévouements.

Villeneuve-sur- Yonne , 22 janvier 1797.

A madame de Pange, à Passy.

J'ose vous prier de mettre le comble à vos bontés, Madame, en me liant au plus tôt d'un nœud indissoluble, par un bail à long terme, et revêtu de toutes les clauses et formalités de style qui pourront le rendre inattaquable. J'ai besoin d'avoir en poche un pareil roc, pour l'opposer aux flots de propositions séduisantes dont mes beaux-frères commencent à nous assaillir. Je crains la puissance du vœu commun ; il a sur moi un irrésistible empire quand je ne me suis pas prémuni. Je ne voudrais pas mécontenter l'amitié de ceux qui m'entourent; mais je veux pouvoir vivre quelque temps à l'écart, et y paraître comme forcé par quelque engagement antérieur à la manifestation définitive de leur bonne volonté. Si mes engagements sont clairs, mon beau-frère l'abbé trouvera tout simple qu'obligé de payer, je veuille gagner mon argent, en passant au moins six mois à votre campagne. Nous pourrons alors de temps en temps venir jeter les yeux sur la maisou commune, à Villeneuve, et consentir, sans inconvénient, à y passer la mauvaise saison.

Je vous enverrai cette après-midi un petit commissionnaire qui me rapportera , si vous voulez bien l'en charger, l'é.at de tout ce qui est à louer autour de la maison, avec l'estimation de chaque article. Nous choisirons, puisque vous nous le permettez, ce qui sera indispensable au bien-être de la vache, de l'âne, du cheval et des poules, dont ^'espère que madame de Beaumont

viendra quelquefois manger les œufs frais : je leur recommanderai de les faire bons.

J'ai à consoler ma femme de la mort de ma bellemère. Malgré la fermeté de son caractère, elle est toujours restée dans la timidité de l'enfance à l'égard de la durée de ses parents ; son esprit n'avait jamais osé savoir qu'ils étaient mortels. « Il faut bien que je me « désole, me disait-elle tout à l'heure ; sans moi, qui « pleurerait ma pauvre mère? — Les pauvres, » lui ai-je répondu; et, en effet, cette excellente femme avait, sous une écorce de rudesse très-remarquable, le cœur le plus compatissant, et les mains les plus libérales, avec l'air le plus négatif.

Du reste, je ne trouve pas sa fille trop effarouchée des devoirs que lui imposera votre voisinage. Elle se souvient avec grand plaisir du temps qu'elle a passé auprès de vous. De toutes les absences qu'elle a faites hors de son ménage, depuis que nous sommes ensemble, c'est la seule qui ne lui ait coûté aucun regret. Vous et madame de Beaumont êtes plus fortes que ses dégoûts invétérés. Elle ne partagerait volontairement les plaisirs et les amusements de qui que ce fût; mais elle a partagé bien vivement toutes vos peines. Vos dernières pertes, surtout, n'ont pas trouvé d'âme plus empressée à les sentir. Elle sait à merveille, d'ailleurs, que vous n'êtes pas du monde; que vous êtes au-dessus de lui et par conséquent hors de lui; c'est ce qui la dispose à violer sans scrupule, en votre faveur, son vœu de fuir les humains. En s'ex posant au plaisir de vous voir fréquemment, elle est en paix, sa conscience ne lui reproche rien : je ne sais quelle séduction lui persuade qu'elle est toujours inébranlable dans ses résolutions de sauvagerie I1 est avec le ciel des accommode-

rçients; il en est aussi avec soi-même : elle l'éprouve à son insu. Je la compare à ce dévot qui avait promis à Dieu de ne jamais manger de sel, et qui se permettait le sucre. Quand vous l'aurez tout à fait apprivoisée, vous saurez si elle vous honore. Elle ne vous le dira pas, cependant; mais vous pourrez l'apercevoir. Je compte beaucoup sur votre discernement pour démêler des sentiments et un mérite qu'elle a la mauvaise habitude de ne pas étaler assez. Autrefois, quand je la rencontrais dans sa société, il me semblait toujours voir une violette sous un buisson. Depuis, le destin a marché sur elle; ses douleurs l'ont foulée aux pieds, et ses feuilles la cachent aux yeux.

Vous le voyez, Madame, cette maison est peuplée de cœurs qui sont d'accord avec le mien, et qui sont tout remplis de vous.

P. S. Je vous prie de dire à madame de Beaumont que, dans tout ce que je vous donne, sa part d'aînesse est prélevée. Elle a, sur mes prédilections, un droit que rien au monde ne peut lui ôter, pas même l'ennui que pourrait lui causer Platon.

Villeneuve-sur- Yonne, mai 1797.

A madame de Beaumont, à Theil.

Vos lettres m'ont fait un grand plaisir. Il y règne une liberté d'esprit et d'imagination qui plaît et qui rassure sur votre bonheur. Pour être heureuse et rendre les autres heureux, vous n'avez qu'à laisser faire à la nature, et consentir à être vous.

Nous n'avons pas à nous plaindre ici. Alexandrine

est guérie, et descendra demain au salon; ma femme va son train ordinaire; l'abbé est parti hier pour aller dîner aujourd'hui, à trois lieues d'ici, chez un confrère où il soupçonne quelque pâté; Victor n'a d'autre embarras dans la vie que l'incertitude où il est, depuis une heure, de savoir si certain animal qu'il m'a montré dans la Maison russique, et que je lui ai dit être un renard, est un renard en effet, ou ne serait pas une fouine; car vous lui avez dit que c'était une fouine, à ce qu'il m'a avoué un peu trop tard pour son repos. Vous voyez qu'il se souvient de vous et de vos dires. Pour moi, je suis enfoncé dans Aristote. Après avoir achevé ses Morales, me voilà jeté à corps perdu dans ses Métaphysiques ; il faudra le lire tout entier. Il me tuera; mais je ne puis plus m'en défendre.

Ne vendez pas votre Voltaire à Sens; vous n'en auriez rien. Je vous en tirerai un meilleur parti à Paris. Quant à moi, je vous en remercie. Dieu me préserve d'avoir jamais en ma possession un Voltaire tout entier!

Si vous aimez mieux voir madame de Staël ici qu'à Sens, votre chambre verte est à votre service. Je serai, je crois, assez fort pour ne pas céder au désir de la voir, et pour fuir le danger de l'entendre; ainsi consultez votre commodité.

Soignez-vous bien; portez-vous bien; gardez mes livres, et écrivez-moi. Ma femme vous recommande de vous rendre agréables les derniers jours que vous passerez dans votre Theil. Si nous étions au printemps, elle consentirait, dit-elle, volontiers, à vous aller soigner en famille, pendant une quinzaine de jours. Passer quinze jours hors de son ménage! j'ai trouvé cela trèsgalant de sa part. Mais vous faites ici des miracles. Bonjour.

P. S. Ayez soin de faire resserrer la gourmette du petit cheval, et vous en ferez un mouton. L'art de tomber, dont vous êtes douée, a son mérite assurément; mais il y aurait quelque avantage d'obliger vos gens à mettre en pratique l'art de brider.

Sens, 26 juin 1797.

A madame de Pange, à Paris.

Je ne suis pas digne de vous remercier, Madame; j'ai une extinction d'esprit et de voix.

Je n'en suis pas moins pénétré de reconnaissance pour tous les envois dont vous avez bien voulu m'honorer. Ils m'ont été remis un peu tard par votre page à cheveux gris. Il ne m'a apporté que le 1er floréal votre lettre du 20 germinal. Je l'accuse pour m'excuser. Sans cette triste nécessité, son âge, et la candeur de sa baibe, auraient fait expirer ma plainte dans le silence du respect.

J'avais eu l'honneur de vous écrire, le jour de votre départ, en vous renvoyant le Don Quichotte espagnol. Un page de mon choix, et qu'on prendrait à sa mine pour l'arrière-petit-fils du vôtre, partit d'ici à sepf heures du matin, pour revenir, à midi, m'assurer qu'il était arrivé trop tard. Je m'imaginai qu'il s'était amusé à jouer à la fossette tout le long du chemin. On ne sait plus à qui se fier. Tout le monde est trop jeune ou trop vieux, et je vois bien que les vrais milieux, même en messagerie, sont aussi difficiles à reconnaître qu'à garder.

Je su's en conscience obligé de démentir le docteur, ce qui me fâche, et je suis encore plus fâché qu'il se

trompe. Il a beau me voir éteint, gisant, maigre, muet, et incapable de souffrir le moindre travail et même le moindre plaisir, sans en être épuisé, il me croit en fort bon état. Je ne sais comment ses yeux se sont fascinés; mais, depuis qu'il n'a plus de nouveau remède à m'ordonner, il me voit guéri, le croit de bonne foi, et le dit à tout le monde. La vérité est que je suis toujours également malade, mais avec plus de variété, ce qui est au moins un agrément. Je suis aussi un peu plus accoutumé à mes maux, et je vois plus clair dans ma maladie. Ce sont là, si l'on veut, des mieux dont je sens vivement le prix; mais je ne puis pas convenir que j'en éprouve d'autres. Pourtant, je me suis bien trouvé de l'air de Sens. J'y habite un petit tertre qui m'enchante. J'ai sous les yeux, dans le lointain, la verdure la plus riante et la plus riche. Mes ruelles (vous ne savez pas ce que c'est) sont bordées de maisons où le bonheur semble habiter, derrière des haies et sous des treilles. Un peuple poli m'environne, et il n'a pas l'air malaisé. Rien de ce qui me touche, rien de ce que je contemple ici ne me déplaît, et je souhaite souvent que vous et madame de Beaumont puissiez m'y voir. C'est vous dire que tout semble concourir à me taire porter en ce moment aussi bien qu'il est possible, et cependant je suis malade, quoi que prétende le docteur. Les vents, à la vérité, en sont un peu la cause; mais quand on a une santé qui dépend éternellement du beau temps et de la pluie, on est condamné à se porter mal partout et toute la vie.

Si telle est ma destinée, je m'y résignerai , Madame; je rendrai même grâce à la Providence, si , dans la situation où je serai réduit, elle me laisse toujours la capacité d'être heureux par des idées et des sentiments

fort doux, qui me remplissent assez souvent de leurs délices, et si à ce bienfait elle ajoute celui de me laisser disposer librement, une fois par mois, d. ma main et de ma pensée, pour écrire à votre cousine et à vous, quand je ne pourrai pas vous voir. Sans c. dernier point, tous mes biens auraient des épines, et < ms les plaisirs de mon âme seraient gâtés par un rémoras.

Quiconque chante pouilles à Benjamin Constant semble prendre une peine et se donner un soin dont j'étais chargé : je me sens soulagé d'autant. Je crois donc vous devoir de la reconnaissance, à madame de Beaumont et à vous ; à elle, de tout le mal qu'elle m'en dit, et à vous, Madame, de celui que vous en pensez. Cet homme est pour moi

Comme un violon faux qui jure sous l'archet,

tout ce qu'il dit me blesse l'esprit. D'abord, il écrit mai, très-mal, et en vrai Suisse à prétentions. Il exprime avec importance, et avec une sorte de perfection travaillée, des pensées extrêmement communes, signe de médiocrité le plus grand que je connaisse. Ensuite, je ne crois pas qu'il y ait rien au monde de plus insupportable et de plus révoltant que le faux dans l'erreur. Or, Madame, examinez les erreurs de Benjamin Constant, et ditesmoi si vous croyez qu'elles soient en lui un eflèt de la bonne foi, et une simple méprise de l'esprit. On sent qu'elles lui viennent du cœur, et que son ambition les a fabriquées de toutes pièces. J'avais lu déjà plusieurs passages de son livre, quand madame de Beaumont a eu la bonté de me le faire parvenir. J'avais trouvé et je trouve le choix de ses expressions et de ses tournures mauvais ou déplacé, et le choix de ses opinions encore

plus insoutenable. Dans cet ouvrage, tout repousse l'indulgence ; tout y tend à détruire l'humanité. Vous voyez à ma rolère que je dois m'interdire d'en parler. Je lui préfère mille fois la bonne gouvernante de madame de Beauiuont, dont je ne parle pas, mais que j'ai vue avec grand plaisir. Je lui ai fait une visite expresse, introduit par Saint-Germain , et paré de toutes les fleurs du jardin.

Notre inoculé se porte fort bien; mais sa mère m'a bien fait enrager. Figurez-vous que ce qu'il y a de plus problématique au monde, c'est qu'elle ait eu la petite vérole, et que ce qu'elle a le moins pu se résoudre à faire, malgré sa parole donnée, a été de laisser toucher son fils par d'autres mains que par les siennes. J'ai vécu dans de grandes transes; mais j'en suis revenu. Pour elle, elle s'est entêtée à ne rien craindre, et actuellement elle persifle ma prudence avec une insolence que je serais bien fâché qu'elle n'eût pas. Cette insolence envers moi ne l'empêche pas d'être pénétrée pour vous du respect le plus senti et le mieux fondé. Regardez-la toute sa vie, Madame, comme une des âmes où votre mérite est le mieux connu et le plus honoré.

Villeneuve -sur- Yonne, 26 août 1797.

A madame de Beaumont , à Theil.

Non-seulement j'ai résolu d'aller vous voir, mais ma femme et mon fils veulent vous aller voir aussi, et passer avec vous au moins une demi-semaine. Ils partiront dès que vous vous porterez bien , et que vous aurez un Obadiah et deux forts chevaux à nous envoyer. Tout cela saus doute se pourra, non pas demain, mais quelque

jour, dans quelque temps, et d'ici à la fin du siècle, ;]uand vos lits auront des petits.

Je vous recommande à tous les saints et à toutes les .saintes de Theil , à sa caverne de verdure, à ses lacs d'air et de clarté, et à ce fleuve de lumière qui coule du côté de Sens. Je vous recommande aussi à ces trumeaux où se mirent toutes vos herbes. M. Shandy vante beaucoup les pièces d'eau ; il prétend qu'il sort de leur sein /me vertu consolatrice. Puisse votre âme être imbibée d'une si divine vapeur!

Je sais très-mauvais gré à ceux dont la société vous a dégoûtée de la solitude, et, s'ils s'en font un compliment, moi je leur en fais une injure. Mais pourquoi aller vivre aussi avec ces esprits remuants ? Ils ont pour tête un tourbillon qui court après tous les nuages. Ils veulent brider tous les vents dont ils ne sont que le jouet. Leur tournoiement vous a gâtée ; mais vous vous raccommoderez.

Je ne crois pas que rien au monde soit plus ennemi du bonheur, ainsi que de toute sagesse, que les passions de l'esprit, quand on les éprouve à toute heure. Celles du sang sont plus sensées; car, remarquez, je vous prie, que les premières ne peuvent être satisfaites ni tous les jours, ni tous les mois, ni tous les ans, ni quelquefois tous les vingt ans. Or, y a-t-il rien de plus maladroit et de plus propre à tourmenter que de retenir dans son sein, et d'alimenter en soi-même, à tous les instants de la vie, des désirs sans possession et des voracités sans proie?

La passion même du bien public serait en ce moment une folie. Le monde est livré au hasard. Ceux qui prétendent l'arrêter, en jetant à ses vagues le gravier et le sable fin des petites combinaisons, sont ignorants ae

toutes choses. Je leur préfère de bien loin celui qui, sans prétention , s'amuse, à ses heures perdues, à faire des ronds dans son puits. Il se croit du moins inutile. -■PS autres se croient importants, et Dieu sait tout ce c|u'ils perdent de temps, de raison, de mérite, pour le devenir en effet 1 Je ne vois en eux qu'un besoin de traças et de mouvement, semblable à celui des enfants, «ne puérile activité qui les excite à déplacer, non des tiiaises, mais des couronnes, et à façonner de leurs mains des débris de sceptres brisés. Ils vantent leur sollicitude, et ils ne sont rien qu'inquiets. L'inquiétude se démène, va, revient, monte et redescend ; la sollicitude attentive est aux aguets et se tient coi : voilà ce que nous devons faire.

Ayez le repos en amour, en estime, en vénération, je ▼ous en supplie à mains jointes. C'est, je vous assure, en ce moment, le seul moyen de ne faire que peu de fautes, de n'adopter que peu d'erreurs, de ne souffrir que peu de maux. J'en suis si persuadé, que je viens d'écrire à Paris qu'on ait à ne plus m'envoyer aucun journal dont l'auteur sache lire et écrire. Je ne veux pas ignorer ce qui se passe ; mais je ne veux plus m'en occuper.

Quand madame de Pange sera de retour, je vous supplierai d'oublier jusqu'au nom même de la guerre, et de ne plus songer à d'autres fortifications qu'à celles que pourrait élever, dans votre boulingrin, le caporal Trim- Saint-Germain.

Je me porte comme Yorick, quand il ne pouvait plus monter sur son cheval maigre. J'ai à peu près le bonheur dont il jouissait, quand il ne se sentait pas gai. Je vous aime comme il vous eût lui-même aimée, s'il vous avait vue une âois.

A MADAME DE BEAUMON'f, 39

P. S. Ma femme est très-sensible à votre souvenir. Sa justesse et votre mérite cadrent ensemble si parfaitement, que je ne puis rien dire, en votre honneur et gloire, qu'elle ne le pense.

Le petit se souvient non-seulement de vous, mais aussi de ïheil, et d'une certaine carriole sans roues qui a fait son bonheur, parce qu'il pouvait y monter tout seul. Que de gens aiment les sièges renversés, parce qu'ils peuvent s'y asseoir!

Par un très-singulier hasard, c'est moi qui lis Young, lorsque vous lisez le Tristram. Ce Young ne me rend point farouche, et son Lilla Burello m'amuse tout comme un autre.

Il n'y a que Benjamin Constant qui ne m'amuse pas. J'en ai parlé tout de travers. J'en ai dit, non pas trop de mal, mais d'autre mal que celui qu'il fallait en dire. J'en suis fâché, car, si je le battais jamais, je voudrais que le coup portât et l'ajustât comme un habit. Portezvous mieux: je me radoucirai peut-être,

Villeneuve-sur- Yonne, 27 août 1797.

A madame de Beaumont, à Theil.

Votre régime me fait un bien infini, rien seulement que d'y penser. Je suis persuadé que vous vous en trouverez à merveille.

Je ne vous ai pas dit que ma femme était enelouée, c'est-à-dire qu'elle avait un fort gros clou sous le bras. C'est probablement un rejeton de la petite vérole de son fils, soignée avec trop de hardiesse. Elle me charge de vous dire que, sans ce désagrément, qui durera encore

40 A MADAME DE BEAUMOST.

quelques jours, nous vous aurions priée do nous envoyer sur-le-champ Obadiah et les grands chevaux.

Je vous ai écrit hier une grande lettre où je me suis embourbé dans le temps présent, comme Coulanges, quand il voulut plaider, s'embourba dans la mare à Colin. Je conseille à votre attention de sauter à pieds joints ce long article, et d'aller droit à la moralité : aimez le repos, le repos ! Laissez les tracassiers se tracasser, et si nous montons sur quelque bâton, ne le choisissons pas d'épines.

J'ai mangé beaucoup de fruits ces jours-ci, et je m'en trouve si bien, depuis hier après midi, que ce matin j'ai été tenté deux ou trois fois de faire claquer mes doigts, comme Yorick redevenu gai. La belle disposition pour aller vous voir! et qu'il est fâcheux qu' Obadiah ne soit pas là, et que le clou ne soit pas loin !

Je coupe court, parce que la petite Marie se dit fort pressée. Ne me faites grâce d'aucun détail, quand vous me parlerez de votre régime, et parlez-m'en souvent, si vous voulez que je me sente comblé de vos bontés. De tous les journaux de ce siècle, il n'en est point qui puisse autant m'intéresser que celui de votre pot au feu.

Vous nous promettez une chère qui passe notre gourmandise de fort loin. Vos lits ont donc fait des petits? En ce cas la fin du siècle est arrivée, et Theil nous verra très-certainement. Merci. Soignez-vous.

Villeneuve-sur-Yonne, 22 septembre 1 19\

A madame de Beaumont, à Passy.

Je vous préviens qu'à l'avenir nous ne voudrons de vous que lorsque vous vous trouverez insupportable.

Vous avez donc eu tort de prendre votre médecine. Une autre fois, gardez votre ipécacuanha pour les gens qui ne sont pas dignes de vous aimer triste et maussade ; réservez -leur tous vos rayons , et portez-nous tous vos nuages.

On vendangera mercredi prochain dans ce pays-ci ; mais nous ne commencerons nos propres vendanges que dans la semaine suivante. Cette opération cause assez de tumulte et de désordre dans les maisons; mais on n'y dîne et on n'y soupe pas moins, et si ce tracas pouvait vous amuser, je vous assure que vous ne gêneriez ici personne. Je ne prends personnellement à tout cela que la part qui me fait plaisir ; mon régime ordinaire n'éprouve aucune interruption ; mes beaux-frères n'en perdent pas un coup de dent; ma femme garde la maison ; nous vivons enfin à peu près comme de coutume. Les servantes seules sont un peu en l'air et un peu déroutées; mais, à quelques petites attentions près, dont je suis sûr que vous sauriez fort bien vous passer, elles auraient du temps de reste pour vous rendre leurs devoirs.

Venez donc hardiment vendanger, si le bruit ne vous fait pas peur ; venez avant que l'on vendange, si vous aimez mieux le repos. Voilà ce que la franchise de ma femme et la mienne ont à vous dire.

Mes frères sont ici et vous attendent avec impatience. Votre chambre a déjà été balayée trois fois pour vous* recevoir. Ma femme a peur que vous ne soyez mal ; je lui dis, moi, que vous vous trouviez bien chez Dominique Paquereau, et je me moque de ses craintes.

Je vous aurais fait bien bonne mine, si j'avais eu le *Donheuf de vous voir, ces huit derniers jours. Il y a eu des moments où je me suis cru presque capable d'aller

vous chercher jusqu'à Theil ; mais un brouillard a tout détruit. Mon beau temps reviendra peut-être. Venez attendre ici le vôtre, et portez-y votre migraine. Nous sommes encore plus propres et plus dispo es à vous soigner qu'à vous distraire, et votre appartement est plus digne de la migraine que de la santé.

J'oubliais de vous dire que, parmi les désagréments de la vendange, il y en a un dont je serais fâché pour vous : c'est que vous ne verriez point du tout mademoiselle Piat, la plus fervente vendangeuse qui soit dans tous nos environs. Je dois aussi vous représenter que si vous tardez trop, les plants de roi seront coupés, et que ce ne sera pas pour vous.

J'apprends avec plaisir qu'avant de quitter Theil, vous y lisez Cook. Ses voyages ont fait dix ans les délices de ma pensée. Je connaissais Otahiti beaucoup mieux que mon Périgord. Je me souviens encore de Tupia, de Teiaamai, de Tuwa, de Toubouraï, de Tamaïdé, etc. Lisez bien le second voyage, et ne lisez pas le premier, si vous n'avez pas commencé par là. Cet Hawkers* worth a tout gâté, et m'a dégoûté pour la vie des manieurs de relations.

Il faut finir. Bonsoir.

Villeneuve-Bur- Yonne , 15 mai 1798.

A madame de Beaumont.

Madame de Pange doit vous envoyer un livre Je J'attends, et ne sais ce que c'est.

Je vous en envoie un autre; c'est Y Esprit des journaux, dont j'entends que vous soyez, tôt ou tard, ainsi

que moi, l'abonnée à vie. Ce journal-là a l'avantage de dispenser de lire les autres, ce qui n'est pas peu. 11 suffit pour connaître le bon et le mauvais esprit du siècle, ce qui est quelque chose, et même beaucoup.

Je vous ai en effet conseillé de lire les lettres de Voltaire. J'ai eu en cela le mérite de deviner votre goût. Je me pique d'avoir ce talent, et il me tourmente, car je suis sûr que votre esprit ne s'est point encore occupé des objets les plus propres à lui donner des jouissances ravissantes, et je suis impatient de voir en votre possession les ouvrages les plus propres à y ramener votre attention : cela me rend fort affairé.

Si Dieu me prêtait vie et mettait devant mes yeux les hasards que je lui demande, il ne me faudrait cependant que trois semaines pour amasser tous les livres que je crois dignes d'être placés, non pas dans votre bibliothèque, mais dans votre alcôve; et si je parviens à me les procurer, il me semblera que je n'ai plus rien à faire au monde.

Je ne savais pas que La Bruyère était si fort de vos amis. Je ne vous envoyais le petit livre que pour vous familiariser avec lui. Vous faites fort bien de l'aimer. Il y a d'aussi beaux et de plus beaux livres que le sien; mais il n'en est point d'aussi absolument parfait. La notice qui vous a plu n'est point de l'auteur que vous voulez dire ; mais on l'a un peu imité.

Ma santé est dans une de ses baisses, ce qui ne me permet pas de vous écrire plus longuement. Beauchêne s'est vanté à moi-même de vous avoir fait, de ma manière de vivre, une description où il n'y a rien d'exact, que le temps qu'il prétend que j'emploie à dire du bien de vous Si je disais tout celui que j'en pense, les jours ne me suffiraient pas. Soyez sûre que plus j'y songe, plus je

trouve qu'on ne peut pas vous surpasser, tout rabattu et tout compté. Portez-vous bien; c'est tout ce qui vous reste à faire, et ce que je vous recommande le plus. J'ai dit.

Villeneuve-sur- Yonne, 20 avril 1799.

A madame de Beaumont, à Paris.

Vous vous occupez peut-être en ce moment du triste soin de m' annoncer l'événement qui vous afflige. Je le sais déjà; Desprez est venu hier me l'apprendre. Ayez soin de vous-même, ménagez-vous, prenez de loin des précautions pour arranger un jour votre avenir, et revenez dans ce pays au plus tôt, sivous êtes peu nécessaire à vos affaires dans les lieux où vous êtes. Ne revoyez plus Theil ; venez près de nous. Nous parlerons à notre aise de celle qui n'est plus, et dont personne dans le monde, pas même vous , ne pourra regretter la perte, autant qu'elle l'eût mérité, si sa destinée eût permis à ceux qui l'aimaient de ne s'occuper que de ses qualités. 11 est impossible de se désoler autant qu'on le voudrait, et j'avoue que cette réflexion me désespère. Le cœur et la mémoire, le jugement et le sentiment se heurtent l'un contre l'autre, dans ce premier moment. Le temps épurera les souvenirs, et je suis persuadé que, dans dix ans, l'idée de cette pauvre Grande sera plus doucement et plus intimement présente à la pensée de ses amis, qu'elle ne peut l'être aujourd'hui. Il est des douleurs que les âmes délicates doivent ajourner, passez-moi ce mot trop moderne, pour les éprouver plus entières, plus parfaites, plus absolues. Ne vous livrez pas à la vôtre à coutre-temps. Pensez aux enfants; quand ils auront de

sûrs appuis, nous pleurerons alors leur m<^re. Pour moi, j'ai trouvé une manière de penser à elie, qui n'est point à votre usage, et qui me permet de me livrer, sans mélange et sans contrariété, à tous les sentiments que j'avais pour elle. Grâce à mon secret, je n'ai pas, comme vous et le reste du monde, besoin du temps, besoin d'attendre; je lui paye dès à présent, et lui payerai toute ma vie les tributs d'estime et d'affection qui lui sont dus.

J'avoue pourtant que c'est vous surtout qui m'occupez. Quittez Paris ; restez peu à Versailles, si vous y allez, et venez ici : voilà ce que je désire sur toutes choses. Si vous aviez besoin d'argent, pardonnez tant de brusquerie, mon frère en a à votre service. Pour mon compte, je n'en ai pas besoin. Depuis hier, je ne veux plus aller à Paris qu'au mois d'août, en partant pour le Périgord. Peut-être ma femme s'y rendra-t-elle seule pour huit jours. Je lui ai arraché la plume pour la prendre, car il m'était impossible de ne pas vous dire au moins un mot, dans cette affreuse circonstance, qui, quoique prévue, certaine, inévitable, n'en fait pas moins sentir le coup frappant de la réalité.

Vous savez si nous vous aimons.

Montignac, 31 décembre 1799, A madame de Beaumont, à Paris.

Je voudrais bien voir quelle mine vous faites aux associés de Bonaparte. Pour moi, je ne crois pas qu'on puisse jamais dire d'eux :

Soldats sous Alexandre, et rois après sa mort.

La nature avait fait tous ces hommes-là pour servir de piliers à quelque obscur musée, et on en fait des colonnes d'Etat ! Il est fâcheux de ne sortir de l'horrible règne des avocats que pour passer sous celui de la librairie.

11 y a deux classes d'hommes, dont les uns sont audessus et les autres au-dessous de la société : les beaux esprits en titre et les coquins de profession. « Il faut, » me disait autrefois quelqu'un, « mettre ceux-ci à Bicêtre et ceux-là à l'Académie, sans jamais les tirer de là. » Ce quelqu'un avait raison, et tellement raison, que si je devenais à mon tour consul et maître, j'en ferais volontiers mon penseur; mais, pour être conséquent, je n'en ferais pas mon ministre.

Ceux qui ont passé leur vie dans des ports de mer, à donner des leçons de pilotage, seraient de très-mauvais pilotes, et nous avons pis que cela. Notre pauvre flotte est confiée à des sous-inaîtres qui ont toujours raisonné de la manœuvre sans la connaître, et qui ne sauraient pas même conduire un batelet dans des eaux douces.

Une fausse science va succéder à l'ignorance, et une fausse sagesse à la folie. On fera mal avec méthode, avec sérénité et avec une inaltérable satisfaction de soi-même. Chacun , content de ses principes et de ses bonnes intentions , nous fera périr de langueur, dans de certaines règles et avec art. On a modifié un mauvais système , mais on se gardera bien d'y renoncer. Eh! comment se pourrait- il qu'on y renonçât? Nos gens d'esprit n'ont d'esprit que par lui, et n'ont pas d'autre esprit que lui. Il faudrait, s'ils se désabusaient de leurs doctrines , qu'ils se désabusassent aussi de tout le mérite qu'ils ont , et de tout

celui qu'on leur croit. Il faudrait ce qui ne se peut :

Convertir un docteur est une œuvre impossible.

Que le ciel désengoue Bonaparte de ces messieurs, et, à ce prix, qu'il le conserve; car, malgré nos anciei.s dires , la nature et la fortune l'ont rendu supérieur aux autres hommes, et l'ont fait pour les gouverner. Mais je n'attendrai rien de bon de son pouvoir ni de sa capacité, tant qu'il sera assez sot pour croire que Sieyès même a plus d'esprit que lui. Cet homme a, dans la tête, une grandeur réelle qu'il applique à tout ce qui se trouve avoir, autour de lui , une grandeur de circonstance. Il confond les individus avec les essences; il prend l'Institut pour les sciences, Ijs écrivains pour des savants, et les savants pour de grands hommes. Son esprit vaste porte en soi les erreurs et les vérités d'un siècle qu'il admire trop. Sa raison le détrompera avec le temps ; mais, en attendant, ses préjugés régleront sa conduite en beaucoup de points essentiels , et ses conseillers épaissiront ses préjugés. Quel dommage qu'il soit si jeune, ou qu'il ait eu de mauvais maîtres ! Il laissera, je crois, dans les têtes humaines, une haute opinion de lui ; mais s'il vit peu, il ne laissera rien de durable, ni qui soit digne de durer.

Voilà ce que je pense sur un homme et des changements qui occupent certainement beaucoup votre attention, comme ils ont occupé la mienne. Je n'ai partagé ni vos ravissements, ni ceux de mon frère ; mais j'ai pris à tout un intérêt aussi vif que celui que vous avez pu ressentir. J'ai peu espéré pour l'avenir; mais j'ai joui avec délices de ce moment de liberté, dont tous les partis, tous les hommes, se sont sentis tout à coup en possession et dont presque tous ont usé. J'en fais usage

à mon tour dans ce peu de politique, dont j'ai cru devoir le tribut à la confiance qui règne entre nous, et à celle que je prends en la modération d'un gouvernement digne de plus d'estime que tous ceux qui l'ont précédé, mais non pas digne de louanges. Un homme eût pu en mériter; mais tant n'en mériteront point. S'il n'y avait, sous le chapeau de Bonaparte, d'autre esprit que le sien , et dans les conseils qu'un petit nombre d'hommes sensés, j'espérerais des temps meilleurs; je croirais même que nous y sommes arrivés ; mais avec une pareille cohue d'avis et de talents divers, je suis fortement persuadé que nous allons changer d'époque, sans changer d'esprit et de sort.

Portez-vous mieux; c'est le seul changement que je désire en vous.

Je laisse la plume à ma bonne compagne, qui va se plaindre de ce qu'il fait froid.

Montignac, ... 1800.

A madame de Beaumont, à Paris.

Etes-vous bien démariée? Il me reste sur ce point une incertitude qui arrête et tient en suspens tous les mouvements de ma joie. Votre acte d'affranchissement est-il dressé, signé, paraphé, expédié? C'est ce que je vous prie de nous faire savoir au plus vite , afin que je prenne un parti : celui d'être bien content, si vous parvenez enfin à ne dépendre que de vous-même, et à n'être appeléeque d'un nom qui vous aura toujours appartenu.

Ce nom, quel sera-t-il, à votre avis ? Pauline de Montmorin est bien joli et bientôt dit. Mais, dans la société,

nous ne dirons pas Pauline de Montmorin lorsque nous parlerons de vous. Comment vous appeilerons-nous? Je vous déclare d'avance et hautement que je ne veux pas de madame de Montmorin : vous auriez l'air de n'être qu'une de vos parentes , une Montmorin par alliance et par hasard , une Montmorin comme une autre. Si donc vous reprenez ce nom que je révère et qui me plaît, appelez-vous mademoiselle ; si vous ne voulez pas qu'on vous dise mademoiselle, prenez le nom de Saint-Hérem. Au couvent que vous aimiez tant, on vous appelait Saint-Hérem. Madame de Saint-Hérem vous siéra fort bien. Une madame de Saint-Hérem est une Montmorin voilée. Madame de Sévigné qui, comme vous savez,-, m'est toutes choses, parle d'ailleurs des Saint-Hérem. Enfin , ou cachez votre nom , ou ne cachez pas votre filiation, à laquelle je tiens beaucoup. En attendant que vous vous soyez mûrement décidée sur cet article, qui est pour moi plus sérieux que vous ne pensez peut-être, nous userons de la suscription ordinaire , avec une extrême impatience de pouvoir en employer une nouvelle, à juste titre et à bon droit.

Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de Victor, ni même de Bonaparte, qui est un inter-roi admirable. Cet homme n'est point parvenu ; il est arrivé à sa place. Je l'aime.

Sans lui , on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. Ce jeu de la réalité, placé en son vrai point de vue , et que vous nommez illusion, quand elle nous plaît et nous charme, ne s'opérerait dans notre âme, sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d'agissant. Je lui souhait© perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières, toutes les perfections qui lui man-

quent peut-être, ou qu'il n'a pas eu le temps d'avoir. Il a fait renaître, non-seulement en sa faveur, mais en faveur de tous les autres grands hommes , pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont fait taire l'esprit et réveillé l'imagination. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée, où ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres. Qu'il conserve tous ses succès; qu'il en soit de plus en plus digne ; qu'il demeure maître longtemps. Il l'est, certes, et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui !... Mais il est jeune, il est mortel, et je méprise toujours infiniment ses associés !

Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. 11 faudrait de trop longues lettres pour vous dire tout ce que notre réunion me fait éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des chagrins, et moi-même je lui en ai donné de grands, par ma vie éloignée et philosophique. Que ne puis-je les réparer tous, en lui rendant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher du moins de l'avoir trop peu aimée !

Elle m'a nourri de son lait, et « jamais, » me dit-elle souvent, « jamais je ne persistai à pleurer, sitôt que « j'entendis sa voix. Un seul mot d'elle, une chanson, « arrêtaient sur-le-champ mes cris et tarissaient toutes « mes larmes, même la nuit et endormi. » Je rends grâce à la nature qui m'avait fait un enfant doux ; mais jugez combien est tendre une mère qui , lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de ces minuties de son berceau.

Mon enfance a pour elle d'autres sources de souvenirs maternels qui semblent lui devenir plus délicieux tous les jours. Elle me cite une foule de traits de ma tendresse, dont elle ne m'avait jamais parlé, et dont elle

me rappelle fort Lien tous les détails. A chaque moment que le temps ajoute à mes années, sa mémoire me rajeunit; ma présence aide à sa mémoire.

Ma jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me trouva si grand dans mes sentiments, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions qui la font chercher, si intrépide dans mes espérances, si dédaigneux de prévoir, si négligent à me précautionner, si prompt à donner, si inhabile à acquérir, si juste, en un mot, et si peu prudent, que l'avenir l'inquiéta.

Un jour qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité, avant mon départ pour Paris, je répondis trèsfermement « que je ne voulais pas que l'âme d'aucune « espèce d'hommes eût delà supériorité sur la mienne; « que c'était bien assez que les riches eussent par-des- « sus moi les avantages de la richesse, mais que certes « ils n'auraient pas ceux de la générosité. »

Elle me vit partir dans ces sentiments; et, depuis que je l'eus quittée, je ne me livrai qu'à des occupations qui ressemblent à l'oisiveté, et dont elle ne connaissait ni le but , ni la nature. Elles m'ont procuré quelquefois des témoignages d'estime, des possibilités d'élévation , des hommages même dont j'ai pu être flatté. Mais rien ne vaut , je l'éprouve, ces suffrages de ma mère. Je vous parlerai d'elle pendant tout le temps que nous nous reverrons, car j'en serai occupé tant que pourra durer ma vie. La sienne est bien affaiblie. Elle ne mange presque pas, et souffre souvent d'un asthme sec qui est l'infirmité décidée où la délicatesse de son tempérament a abouti. Elle dit cependant qu'elle se porte bien ; mais elle se trompe et nous trompe. Sa résignation domine maintenant sur toutes les autres perfections qui avaient autrefois tant d'éclat...

Je ne sais trop ce que j'ai pu vous dire dans cette lettre. Suppléez à tout ce qui peut y manquer, car nour rien au monde je ne la relirais. La dernière m'avait soulagé ; mais j'ai mal pris mon temps pour celle-ci. Hier a été un mauvais jour, et je m'en ressens aujourd'hui. Ne vous en mettez pas en peine, car je serai guéri demain , ou tout au moins après-demain.

Je vous supplie de nous écrire plus souvent, et d'être persuadée qu'en cela vous avez à craindre notre appétit plus que notre satiété. Il y a V encore de la faim , V encore du désir, V encore aspiratif, V encore des enfants; Werther en parle; c'est celui-là que nous disons toujours, après avoir lu vos lettres, et jamais l'autre : il n'est pas fait pour vous.

Montignac, 2 mai 1800.

A madame de Beaumont, à Paris.

J'ai ri , mais je ne me suis point moqué, lorsque vous m'avez dit que « la dévotion de la Harpe était un tour « que le diable jouait à Dieu. »

Mais que direz-vous de celle de M. de la Vauguyon , que je viens d'apprendre par les gazettes? Pour moi , je la regarde comme la plus violente persécution qui ait jamais été suscitée contre l'Église, dans votre esprit et dans le mien.

Je ne sais pas trop bien pourquoi vous n'aimez pas Lalande, ni pourquoi j'aime un peu Mercier. Je ne connais rien de leurs querelles ; mais ce dernier me paraît aussi pardonnable lorsqu'il veut détrôner Newton, que lorsqu'il sauta sur Descartes. Il est vrai qu'en ce der-

nier cas il troublait la paix de l'école, ce qui était un mal; mais ce n'était pas une bêtise.

Je veux vous raconter un fait. Un Anglais, né aveugle, et qui le fut toute sa vie (il se nommait Saunderson , Diderot vous en a parlé), a donné des leçons d'optique, pendant trente ou trente-cinq ans, dans l'université d'Oxford, et il était sans contredit un des plus savants newtoniens et des plus habiles professeurs de l'Europe. Cela prouve, ne vous déplaise, qu'avec notre admirable philosophie moderne, on peut savoir et enseigner beaucoup de choses, sans en avoir la moindre idée.

Que me parlez-vous de Manès? Je déteste ce vilain nom, et je ne me souviens pas de m'êtrejamais permis de l'écrire ou de le prononcer, même en badinant.

J'aime assez les erreurs naïves et les sottises naturelles ; mais quant aux savantes erreurs qui se fabriquent avec art, je les hais autant que ces erreurs de mauvaise foi, ces erreurs fausses que notre Benjamin Constant m'a le premier fait distinguer. Je crois même que je n'aime pas les vérités qui ne sont telles que par réflexion : autre grief contre ce siècle, où l'on n'a guère que des idées et des sentiments calculés.

Votre Manès était un fourbe qui se trompait par vanité. Quoi qu'en dise votre cuisine, notre France et le monde entier, ne laissez pas entrer un seul moment, dans votre esprit aimable, cette opinion gigantesque et ténébreuse des deux principes; cela n'est point du tout plaisant. De bonnes gens ont cru au diable; mais il n'est qu'un mauvais valet, et cela, du moins, est naïf. Mais imaginer deux principes ! Que d'efforts il faut pour cela, et quelle erreur laborieuse !

Il n'y en a qu'un, et il a fait ce qu'il a pu. Ne vous amusez plus a n'en rien savoir. Vous ressemblez quelquefois

54 A MADAME DE BEAUMOUf.

à un filleul que l'on m'a apporté hier, et dans les mains duquel on a mis quelques écus. Vous avez au fond de vous-même une foule d'excellentes pensées et de vérités admirables ; mais vous aimez mieux les jeter par terre, et les faire rouler, qu'en faire un véritable usage. Ne vous gênez pas cependant, ne contraignez pas votre esprit; mais, parmi ses plaisirs, choisissez du moins les plus grands. En vous livrant toujours aux seuls amusements de la pensée, vous perdez souvent ses délices.

Pour moi, je suis en proie à ses épines. J'ai passé mon hiver à fouiller les derniers recoins des antres de l'érudition en lisant M. Dupuis. J'ai passé de lui aux sciences. Je lis tous les physiciens; j'étudie les corps, et ne rêve que d'eux. Il me tarde d'être quitte des opinions d'autrui , de connaître ce qu'on a su , et de pouvoir être ignorant en toute sûreté de conscience. C'est un bonheur que j'achète, que je paye, mais que j'aurai , si le principe unique veut me laisser tel que je suis encore un peu de temps!

En pénétrant dans ces puits et dans ces sciences, je m'aperçois de plus en plus combien les ignorants ont naturellement de lumières et de clartés, et combien nous désapprenons par l'instruction et par l'étude, faute d'être bien dirigés.

Portez-vous bien, je vous en conjure. Quittez Paris, s'il vous fait du mal ; restez-y, s'il vous fait du bien, et parlez-moi beaucoup de vous, de lui et de Bonaparte, à qui j'ai permis de me séduire. Je l'aime toujours.

Villeneuve-sur- Yonne, Ie* décembre 1800.

A madame de Beaumont.

Si vous arrivez jeudi, je pourrai vous aller voir vendredi ou samedi, car je suis abonné avec une carriole du pays, qui me roue, quand il me plaît. Je m'y suis enrhumé avant-hier, et aucune toux , à dix lieues à la ronde, ne peut se comparer avec celle que j'avais hier. Je n'en suis cependant pas bien malade, et j'espère pouvoir essayer, après-demain, au plus tard, d'un grand rideau de vieille bergame, que mademoiselle Piat me fabrique, et qu'on mettra entre le vent et moi.

Votre Condillac m'a roidi et desséché l'esprit, pendant dix jours, avec une telle force, qu'il n'y avait pas en moi une fibre qui ne s'en ressentît et ne se refusât à toute fonction. Il m'a fallu interrompre cette aride lecture et me jeter, pour digérer, clans d'autres livres. Un Massillon, qui m'est tombé par hasard sous la main, m'a réussi : il m'a huilé et détendu. M. Necker, qui est survenu , ne m'a pas nui : je suis tombé de l'huile dans la graisse, et je me sens rem pâté.

Écoutez donc : il y a dans ce gros livre du ridicule, et un ridicule qu'assurément on ne pardonnera pas; mais tant pis pour ceux qui ne sauront pas y trouver de l'utilité, et se borneront à en rire. Il y a de grands profits à y faire, en parlant comme M. Necker, pour sa vie et pour son esprit.

Je voudrais bien qu'il mît son rabat de ministre dans sa poche, qu'il jetât son froc aux orties, et qu'il nous redît tout cela en habit de ville et sans masque. Il y

aurait là et du grand et du beau , et du vrai et de l'important, que les citations de la Bible elles-mêmes ne dépareraient pas, car la plupart sont de grandes beautés littéraires, qu'on ne trouverait point ailleurs. Quant aux singularités et même aux bizarreries de style qui y subsisteraient encore, on les pardonnerait au nom de ''homme, au pays où il est né, à celui où il a écrit , et au métier qu'il a quitté. Il faut qu'il y ait, dans ce vaste esprit, un coin de sottise bien déterminé, pour avoir fait, avec réflexion entière et pleine, une pareille gaucherie. Dieu veuille qu'il reprenne sa matière et qu'il la repétrisse! Il en ferait un bel ouvrage, et qui serait bien nécessaire. Je fais des vœux pour sa santé; car, s'il vit, il remaniera ces grands sujets, et il ne les gâtera plus.

M. Peyron qui est là ne me permet pas de m'étendre. Gardez-vous bien de ne pas guérir tout à fait, et de venir plus tard que vous ne nous le promettez. Nous vous attendons toujours avec désir et impatience. Rap pelez-nous au souvenir de vos jeunes et aimables compagnons de solitude. Nous vous sommes entièrement dévoués.

Villeneuve-sur- Yonne, 6 mars 1801.

A madame de Beaumont, à Paris.

Je ne partage point vos craintes, car ce qui est beau r e peut manquer de plaire; et il y a dans cet ouvrage une Vénus, céleste pour les uns, terrestre pour les autres, mais se faisant sentir à tous.

Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre. Son prix, ne dépend point de sa matière, qui sera cependant

regardée par les uns comme son mérite, et car les autres comme son défaut. Il ne dépend pas même de sa forme, objet plus important, et où les bons juges trouveront peut-être à reprendre , mais ne trouveront rien a désirer. Pourquoi? Parce que, pour être content, le goût n'a pas besoin de trouver la perfection. Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier. Il l'aura mis partout, parce qu'il a tout manié, et partout où sera ce charme, cette empreinte, ce caractère, là sera aussi un plaisir dont l'esprit sera satisfait. Je voudrais avoir le temps de vous expliquer tout cela, et de vous le faire sentir, pour chasser vos poltronneries; mais je n'ai qu'un moment à vous donner aujourd'hui, et je ne veux pas différer de vous dire combien vous êtes peu raisonnable dans vos défiances. Le livre est fait, et, par conséquent, le moment critique est passé. Il réussira, parce qu'il est de l'enchanteur. S'il y a laissé des gaucheries, c'est à vous aue je m'en prendrai ; mais vous m'avez paru si rassurée sur ce point, que je n'ai aucune inquiétude. Au surplus, eût-il cent mille défauts, il a tant de beautés qu'il réussira : voilà mon mot. J'irai vous le dire incessamment. Si j'étais garçon, je serais déjà parti.

Encore une quinzaine, et je pourrai vous gronder et vous regarder tout à mon aise. Portez-vous mieux, je vous en prie.

Paris, 1er août 1801.

A madame de Beaumont, à Savigny.

J'envoie à M. de Chaleaubriand la traduction italienne A'Atala. Je vous prie de la lire ; c'est un mot à mot qui

vous fera le plus grand plaisir. Recommandez à l'auteur d'être plus original que jamais, et de se montrer constamment ce que Dieu l'a fait. Les étrangers , qui composent les trois quarts et demi de l'Europe, ne trouveront que frappant ce que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire bizarre dans le premier moment. L'essentiel est d'être naturel pour soi : on le paraît bientôt aux autres. Que chacun garde donc avec soin les singularités qui lui sont propres , s'il en a de telles. On doit toute déférence à la raison; on doit de la complaisance à la coutume; maison en doit aussi à sa coutume particulière, dont la pratique mêle à nos travaux un plaisir de caprice qui devient bientôt celui des lecteurs. L'accent personnel plaît toujours. Il n'y a que l'accent d'imitation qui déplaise, quand il n'est pas celui de tout le monde. Vous verrez quelle grâce incontestable a celui de M. de Chateaubriand en Italie.

Je voulais vous envoyer une lettre de mademoiselle Piat, où il est fort question de vous et de l'abbé. Mais ma femme a prétendu que cela ne pourrait vous faire aucun plaisir à Savigny, et que vous aviez besoin d'être dans notre atmosphère pour trouver du goût à de pareilles bonhomies.

J'ai reçu de nouveaux détails sur les derniers jours de ma pauvre mère. Je vous les montrerai, quand je pourrai vous parler en secret, et dire à votre oreille les choses de la douleur.

Je joins à tout ceci le feuilleton de notre journal d'aujourd'hui. Geoffroy y donne d'abord assez joliment la patte; mais il finit par des ruades qui mettent trop en évidence les quatre fers attachés à ses quatre pieds.

Il y a en outre , dans ce Journal des Débats que vous ne lisez pas, un article où l'on rend compte d'un ou-

vrage sur le divorce qui , par la nature et le caractère des idées, ne peut avoir pour auteur que ce M. de Bonald dont Fontanes et notre ami nous ont tant parlé. Si cela est, je ne conçois pas comment ils disent que M. de Bonald ne sait pas écrire, car il y a un morceau en citation qui certainement annonce la plume d'un maître. Quoi qu'il en soit, l'article, qui est grave et bien fait, se termine par une espèce d'apostrophe , où certainement votre compagnon de solitude est intéressé. Voici le passage :

« Grâces soient renaues a ces hommes forts qui re- « paraissent aujourd'hui avec une vigueur nouvelle, « pour attaquer toutes les erreurs, et rétablir toutes les « vérités dans leurs droits. La philosophie , qui défend « encore les derniers restes de son empire , trouve en « eux de terribles adversaires. Nourris à l'école du mal- « heur, les uns, avec une imagination ardente et vive, nous < ramènent aux vrais principes, par le charme des peintures « les plus brillantes; les autres, avec une logique pro- ■i fonde et une instruction étendue , nous subjuguent « par la force d'une raison victorieuse, etc., etc. »

Vous sentez que ce que j'ai souligné ne peut s'entendre que de notre ami. Offrez à son esprit, à son talent et à son âme ce peu de justice qu'on lui a rendu en passant, et qui ne peut que lui faire du bien dans l'état d'abattement où le réduisent, par-ci, par-là, les rudesses delà critique.

Je me suis promené hier pendant quatre heures avec Fontanes. J'ai voulu lui prêcher l'amour des hauteurs et l'horreur des champs de bataille. Mais il n'est pas encore assez dépouillé des choses de la bile et du sang. Beaucoup de flegme, cependant, en tempérait hier la force, et il n'y a point eu d'explosion, mais un feu con-

centra. Je m'étais épuisé le matin à revoir et à noter lo premier volume de Kant, pour le mettre en état de le jugrr en pleine connaissance de cause. J'avais relu, compulsé, extrait, comparé, à la sueur de tout mon être. J'étais en inquiétude d'avoir omis quoi que ce fût. Mon esprit en était tendu ; ma mémoire et ma complaisance étaient montées au point le plus haut de l'effort. Mon homme arrive et, au premier mot que je dis, il me répond : « Phou! phou !l j'ai fait mon extrait. — Il n'y « a rien de neuf dans tout cela , ni rien qui vaille la « peine d'y penser. — Phou! phou! phou ! phou! » Me voilà bien payé de ma matinée perdue, si je ne l'avais pas mieux employée pour moi que pour lui ! Au surplus il m'a dit qu'il traitait Kant avec respect, et qu'il n'était tombé que sur son interprète. — C'est tout ce que je demandais. Il s'est un peu réconcilié, par l'effet de notre conversation, avec la matière même qu'il avait d'abord traitée avec si peu de considération, et m'a dit : « J'imagine que le bonheur d'un métaphysicien «est celui de ce chartreux à qui l'on demandait, à « l'heure de sa mort, de quels plaisirs il avait joui dans « sa vie, et qui répondait, en homme fort content : Co- « gitavi dies antiquos et annos œternos in mente habiri (j'ai « occupé mon esprit des jours anciens et des années « éternelles). » Précisément, lui dis-je, et avouez que ce plaisir en vaut bien un autre. 11 en convint, et nou^ dîmes ensemble que tel n'avait pas été cependant le plaisir que Condillac, l'Institut et Locke lui-même avaient retiré de leurs doctrines.

Je ne sais à quoi je pense de tant bavarder. C'est l'influence de ma plume qui, en mon absence, a servi sans doute à quelque avocat venu chez mon frère. Elle est si usée qu'elle glisse sur le papier, malgré qu'on en ait, et

qu'il serait pénible de l'arrêter. Je la retaillerai pour vous, l'hiver prochain, car il est probable que d'ici là je n'écrirai plus, surtout après un tel débordement d'encre.

J'en suis, pour la doctrine de Kant, sur ce que je vous ai dit en vous quittant; et j'ajoute qu'il s' est trompé du tout au tout sur la mesure de toutes choses. Je la fais remonter plus haut, et j'ai raison. La mesure de toutes choses est Y immobile pour le mobile, Y infini pour le limité , le même pour le changeant, Y éternel pour le passager. L'esprit n'est content d'aucune autre. Dieu est aussi nécessaire à la métaphysique qu'à la morale, et plus encore.... Mais où vais-je m' enfoncer, bons dieux I

Vous savez bien si je vous aime. Bonjour, et ditesnous quand vous viendrez.

Paris, 14 août 1801.

A madame de Beaumont, à Savigny.

Victor a la fièvre ; mais ce ne sera rien. Un peu de froid, un peu de pluie y ont contribué , je crois. Le repos seul le guérira.

Nous quitterons Paris d'ici à huit jours. Arrangezvous , et que la paille légère que les tourbillons se disputent s'arrange aussi. Venez avec elle ou sans elle; mais venez, puisque vous nous l'avez promis.

J'ai été tenté dix fois, depuis huit jours, de vous envoyer un courrier extraordinaire , pour vous faire part officiellement et solennellement d'une nouvelle étrange et grande.

Kant, ce terrible Kant qui doit changer le monde, ce

Kant qui tourne tant de têtes , qui occupait tant la mienne, et qui a fait rêver la vôtre, Kant enfin, le grand Kant,

Ce Kant dont les sourcils

Font trembler les savants dans leurs chaires assis,

Kant est traduit, et traduit presque tout entier; mais il n'est traduit qu'en latin! J'ai ses critiques, toutes ses critiques , à l'exception de celle du droit que j'ai tenue entre mes mains et que j'aurai dès ce soir, si cela me plaît. Quatre gros et énormes volumes in-octavo, qui me coûtent, s'il vous plaît, trente-six grosses livres, argent de France ! C'est le papier le plus cher de la librairie. Figurez-vous un latin allemand , dur comme des cailloux; un homme qui accouche de ses idées sur son papier, et qui n'y met jamais rien de net, de tout prêt et de tout lavé ; des œufs d'autruche qu'il faut casser avec sa tête, et où la plupart du temps on ne trouve rien.

Il faut qu'il y ait entre l'esprit allemand et l'esprit français, dans leurs opérations intellectuelles, la même différence qui s'est trouvée , pendant toute la guerre, entre les mouvements des soldats des deux nations. J'ai ouï dire et vous savez qu'un soldat français se remuait vingt fois, dans le temps nécessaire à un soldat allemand pour se remuer une : voilà notre homme. Un esprit français dirait, en une ligne et en un mot, ce qu'il dit à peine dans un tome; un créateur d'ombres opaques qui, séduit et séduisant les autres par cette opacité même, croit et fait croire qu'il y a, dans ses abstractions ténébreuses, une solidité qui, certes, n'y est pas; des aperçus, quelques clairières cependant; du sens, de l'esprit quelquefois ; des chimères de logique qui rem-

'plissent et détruisent assez bien les néants que la dernière école était si fière d'avoir établis , et qu'elle donnait pour du plein avec une intrépidité si froido et un amour-propre si content.

Je me casserai la tête encore une fois , et plus d'une fois , contre ces cailloux , ce fer, ces œufs de pierre et ces granits, pour essayer d'en retirer quelque lumière; mais je n'y pourrai, je crois, gagner que des bosses au front.

Que voulez-vous que je vous dise? Je bats les champs, en parlant de cet homme, parce qu'il les bat aussi en parlant à son lecteur. Il ne permet de juger vite ni de lui, ni de ce qu'il dit; il n'est pas clair. C'est un fantôme, un mont Athos taillé en philosophe. Enfin je suis las d'y penser. Nous en parlerons cet hiver.

En attendant, je vous prêterai ses Considérations sur le beau et le sublime, son Traité de paix perpétuelle, son idée d'une Histoire universelle, tout cela en français. Il y a de l'esprit et de la clarté dans le premier de ces ouvrages, qu'il publia en 1764. J'ai franchi de terribles hauteurs, escaladé bien des greniers à livres pour me procurer tout cela. Je veux aussi vous laisser un Salon de 1765 par Diderot, et vous reprendrez toutes vos anciennes admirations pour lui; les Mémoires de Valent in Duval; c'est une connaissance à faire et qui ne vous déplaira pas.

Venez donc chercher tout cela, avec nos embrassades, qui en valent bien la peine, par la tendre et invariable affection dont elles sont le naïf et respectueux témoignage.

Ma femme et mon frère vous parleront affaires. Pour moi, je suis las d'avoir voulu vous parler et de n'avoir su que vous dire de Kant. Mais cela même est en parler que de montrer la disposition d'esprit où il nous laisse.

J'espéraîs trouver en lui une espèce de Klopstock de la philosophie; mais il s'en faut. Ce génie allemand peut se laisser monter très-haut, quand il est porté; mais il ne sait pas se remuer; il n'a point de désinvolture. Klopstock n'en avait pas besoin; mais Kant ne pouvait s'en passer. Fontanes, au surplus, a fait sur lui un fort bon article. J'ai été l'en féliciter et lui conter ma chance. Il a ri de l'un et de l'autre, me trouvant bien bon d'être assez consciencieux pour vouloir absolument peser et connaître les gens, avant de les juger.

J'ai rendu compte à M. de Chateaubriand de toui ce qui le concernait. Portez-vous bien et venez

P. S. Kant , au surplus , est grand partisan de la perfectibilité, et je suis sûr qu'il regarde la révolution de France comme le plus heureux événement qu'ait pu compter Y espèce humaine.

Sa morale m'a paru plus neuve et plus belle que sa métaphysique; mais je verrai.

Le Salon est détestable.

Villeneuve-sur- Yonne, 12 septembre 1801.

A madame de Beaumont, à Savigny.

Je n'ai pas encore à moi Y Histoire ecclésiastique; mais Fontanes en a une très-complète et assez joliment conditionnée, qu'il prête d'autant plus volontiers qu'il cherche à s'en défaire : elle est in-12, et il veut l'édition in-4°. Notre abbé a, de celle-ci, les vingt premiers volumes, c'est-à-dire tout ce que Fleury en a écrit. Je trouverai facilement les autres par la ville. Ainsi M. de Chateaubriand ne manquera point ici de ce livre,

si c'est ici qu'il veut le compulser, et il le fera venu aisément de la bibliothèque de Fontanes, s'il veut l'avoir à Savigny.

J'ai V Histoire du Paraguay, par le père Charlevoïx , six volumes in-12. J'écris un mot à madame de Bussy, pour que M. de Chateaubriand puisse les prendre dans ma chambre, à Paris, s'il en a envie. Ils se trouvent seuls sur la plus haute tablette de l'armoire qui est près de ma cheminée, du côté de la fenêtre.

Mon libraire Jardé m'a dit, il y a quelque temps, avoir dans son commerce Y Histoire de la nouvelle France, histoire qui vaut mieux que l'autre. Je lui écris pour en faire l'acquisition, et il la remettra certainement à M. de Chateaubriand , au vu de ma lettre. Je suis eic compte courant avec lui. C'est un honnête garçon et un garçon honnête.

Quant aux Lettres édifiantes et aux Missions du Levant , elles ne sont certainement pas dans la bibliothèque de Passy, car je les aurais lues, si je les y avais vues, et je les aurais vues, si elles y eussent été de mon temps. Le bon Armand , qui part demain pour Paris, et qui vous ira voir, vous donnera là-dessus des éclaircissements plus positifs que les miens. Si ces livres avaient échappé au furetage de mon œil et se trouvaient à Passy contre mon attente, je les emprunterais volontiers en mon nom et pour l'usage de celui qui en a besoin. Armand, au surplus, vous avait expédié, à mon arrivée, tous les livres énormes que vous lui aviez demandés. Vous devez en ce moment les avoir reçus.

Ces Lettres édifiantes, en vingt-six volumes, édition la plus récente, se trouvent chez un nommé Bichois, libraire, près du Petit-Pont, dans une petite boutique

imperceptible, adossée aux bâtiments neufs de l'Hôtel- Dieu. C'est le gîte où je me proposais de les rendre miennes un jour, si elles s'y trouvaient encore, lorsque je pourrais en faire l'acquisition. Mon homme en demandait, je crois, 50 livres, et je crois aussi que je m'étais proposé de les avoir pour 40. Ce peu de renseignements est le seul bon office que je puisse rendre sur ce point à notre auteur. Aucun liseur de ma connaissance n'a cet excellent recueil en sa possession, ce qui fait que moi-même je ne l'ai jamais lu en entier, à mon grand regret.

Rien n'en peut tenir lieu à M. de Chateaubriand; mais les Opuscules de Fleury, en cinq volumes, que j'ai à moi , et ses Discours sur l'histoire ecclésiastique , que j'ai aussi, auraient pu remplacer, très-utilement pour lui , son Histoire des moines , son Montfaucon , son d'Héricourt et la grande Histoire ecclésiastique de Fleury lui-même.

Ce bon et sage abbé Fleury a une érudition qui est de l'eau toute pure, toute claire et beaucoup plus limpide que les textes mêmes, qu'il indique d'ailleurs presque à chaque ligne, et qu'on peut consulter à son loisir, après avoir opéré sur sa parole avec toute la sécurité possible. C'est un excellent homme et un excellent auteur. Je le lis ou je le regarde, lorsque je veux me mettre en harmonie littéraire avec moi-même. Aucun esprit n'eut jamais autant de repos dans l'action que celui-là. Je veux que vous ayez à vous ceux de ses ouvrages que je viens de nommer, et qui sont plus siens que son Histoire, où il n'a pas eu assez le temps de digérer et d'abréger les textes. Il y a là os la graisse, des os et de la peau; dans ses Opuscules, il n'y a que du suc, mais un suc pariait, où rien n'est dénatura

J*s veux donc que vous les ayez, dussiez-vous ne faire de sa doctrine que ce que j'en ai fait jusqu'ici : vous contenter d'en contempler le cours et d'en respirer la vapeur. En attendant, je les offre à M. de Chateaubriand, et je suis bien fâché de ne lui avoir pas plus tôt donné le sage conseil de se contenter de ce livre pour toute son antiquité chrétienne. Cela lui eût épargné bien du temps, et facilité bien de l'instruction. Quant aux sauvages, qui sont l'antiquité moderne, les jésuites en sont seuls la loi et les prophètes, et je suis bien fâché que ce que je puis lui offrir en ce genre ne puisse pas lui suffire.

Dites-lui, au surplus, qu'il en fait trop; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que c'est de la beauté, et non pas de la vérité, qu'on cherchera clans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune; qu'enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. J'avouerai, à la suite de ce blasphème, qu'il ne doit rien dire, lui, qu'il ne croie la vérité; que, pour le croire, il faut qu'il se le prouve , et que , pour se le prouver, il a souvent besoin de lire, de consulter, de compulser, etc. Mais, hors de là, qu'il se souvienne bien que toute étude lui est inutile; qu'il ait pour seul but, dans son livre, de montrer la beauté de Dieu dans le christianisme, et qu'il se prescrive une règle imposée à tout écrivain par la nécessité de plaire et d'être lu facilement, plus impérieusement imposée à lui qu'à tout autre par la nature même de son esprit , esprit à part, qui a le don de transporter les autres hors et loin de

tout ce qui est connu. Cette règle trop négligée, et que les savants mêmes, en titre d'office, devraient observer jusqu'à un certain point, est celle-ci : Cache ton savoir. Je ne veux pas qu'on soit un charlatan , et qu'on use en rien d'artifice; mais je veux qu'on observe l'art. L'art est de cacher l'art. Notre ami n'est point un tuyau, eomme tant d'autres; c'est une source, et je veux que tout paraisse jaillir de lui. Ses citations sont, pour la plupart, des maladresses; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans les notes. On se fâchait autrefois de ce qu'à l'Opéra on entendait le bruit du bâton qui battait les mesures. Que serait-ce si on interrompait la musique pour lire quelque pièce justificative à l'appui de chaque air? Écrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble point aux autres prosateurs; par la puissance de sa pensée et de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier : qu'il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie ; il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu'à rompre le charme et à mettre en fuite les prestiges. Ses in-folio me font trembler. Recommandez-lui, je vous prie, d'en faire ce qu'il voudra dans sa chambre, mais de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations. Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pectorale; il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme; à respirer, avec quelque plaisir, l'encens qu'il offre au ciel; à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie

peuvent lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi. Le difficile est de rendre aujourd'hui aux hommes l'envie d'y revenir. C'est à quoi il faut se borner; c'est ce que M. de Chateaubriand peut faire; mais qu'il écarte la contrainte; qu'il renonce aux autorités que l'on ne veut plus reconnaître ; qu'il ne mette en usage que des moyens qui soient nouveaux, qui soient siens exclusivement, qui soient du temps et de l'auteur.

Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde,

a dit le siècle. Notre ami a été créé et mis au jour tout exprès pour les circonstances. Dites-lui de remplir son sort et d'agir selon son instinct. Qu'il file la soie de son sein; qu'il pétrisse son propre miel; qu'il chante son propre ramage; il a son arbre, sa ruche et son trou : qu'a-t-il besoin d'appeler là tant de ressources étrangères?

Je le reprends, au reste, et je le blâme avec une grande défiance de moi-même. Je sais que, dans le travail , on est quelquefois arrêté par des scrupules , des curiosités, même par de vains caprices qu'il est plus utile et plus aisé de satisfaire que de vaincre. Mais je sais aussi combien serait quelquefois profitable un i*on avertissement qui viendrait à propos , et je vous charge de lui faire part du mien. S'il vous dit qu'il y aurait bien des choses à dire là-dessus, répondez-lui qu'il y aurait aussi bien des choses à répliquer à ce qu'il répondrait.

J'ai lu ce petit Villeterque. Ce Desmahis de la philo-

sophie est, en critique, un moucheron. Il a, en effet, comme une mouche, une petite trompe à l'aide de laquelle il goûte à ce qui est exquis. Mais, quand les excellences ont une certaine étendue en toutes dimensions, et une sorte de solidité, il ne peut pas y pénétrer, et il murmure. Si tous ses goûts se ressemhlent, il aime le sucre; mais je suis sûr qu'il n'en use qu'en poudre ou fondu, et qu'il ne l'a jamais croqué en morceaux. Il a aimé Atala , parce qu'il y a de l'onctueux à la surface; mais le serpent, qui est plus parfait, tout taillé en cubes , dans sa forme , tout marbre ou or, dans sa matière, il l'a trouvé trop dur.

Je suis las, et je n'écrirai pas à M. de Chateaubriand, comme je me l'étais proposé. Je n'ai d'ailleurs que deux mots essentiels à lui dire; les voici; ne les lisez pas.

Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;

on l'en gorge, et dans peu de jours, il ne sera bon qu'à être tué. Mais il est amoureux de vos dents blanches, et ne vent être mangé que par vous. Venez donc, que nous puissions vous offrir le mets d'Eumée, les festins du divin porcher; la première graisse et les grillades opimes seront pour vous. Je salue et j'attends avec impatience votre ogrerie, qui me demandait d'un ton à faire iremoier les etables : « Et le cochon! est-ce qu'il vivra toujours? » Vous aviez la fièvre canine, apparemment, en parlant d'une voix si forte, et avec cette impatience d'affamé. Je souhaite qu'il vous soit resté quelque pointe de cet effroyable appétit. Mais on est puni par où l'on pèche : vous vouliez dévorer, et l'on vous a mordu; vous savez bien? le Journal de Paris. Je suis fâché pourtant que vous l'ayez su , et que vous

l'ayez senti. Cela n'en valait pas la peine. Vous devriez ne lire aucun journal, tant que vous serez en travail. Pour Dieu, fermez à tous ces vents folliculaires les fenêtres de votre tête, ou ils souffleront votre chandelle. Elle se rallumera d'elle-même avec le temps , il est vrai, mais ce sera du temps perdu, et du bon ouvrage de moins.

Portez-vous bien et achevez. Vous corrigerez à la fin.

Ce dimanche, 10 juin 1803.

A M. de Chênedollé, à Paris ' .

Bonjour, pauvre convalescent.

Fontanes aurait une grande envie de vous consulter sur les vers de Saint-Cioud, que Paesiello va mettre en musique, et qu'on doit chanter incessamment à l'Opéra.

Tenez-vous pour bien averti que ces vers ne sont point du tout ceux que nous avons lus dans le Journal de Paris, et que nous avons été tentés de croire siens :

Voilà de vos arrêts, messieurs les gens de goûtl Il ne faut pas même lui avouer cette méprise, qu'il

1. Cette lettre et celles qu'on trouvera plus loin, et qui sont adressées à la même personne, ont été publiées pour la première fois par M. Sainte-Beuve, dans une intéressante élude sur M. de Chênedollé 'Revue des Deux Mondes, 1er et 15 juin 184 9). — M. Sainte-Beuve vient lie les reproduire dans le second volume de son iivre sur M. de Chut.aubriand et son Groupe littéraire sous V Empire. 2 vol. in-8, Paris, Garnier, 1860.

ne nous pardonnerait pas. Il appelle cela des vers canaille.

Les siens sont des vers fort honnêtes, puisqu'ils commencent par l'éloge de Racine et de Louis XIV.

Il m'a témoigné un grand désir de savoir de vous si, en homme du métier, vous en trouveriez la coupe assez lyrique pour le musicien. Deux circonstances me paraissent peu favorables à cette épreuve. Il ne peut pas «dler chez vous ce matin , parce qu'il est obligé d'attendre chez lui de pied ferme si on viendra le cherche! pour aller à Saint-Cloud, auquel cas il serait possible qu'il fût parti à onze heures, et possible aussi qu'on le fit attendre jusqu'à quatre. Votre santé ne vous permettra peut-être pas de vous rendre chez lui , surtout avec l'incertitude de le trouver parti, et l'inconvénient de prendre une peine inutile; et, à cet égard, c'est surtout de votre santé qu'il faut que vous preniez conseil. Gardez-vous de la contrarier. J'ai voulu cependant vous instruire de tout ceci, afin que la marque d'estime et de confiance qu'il vous a donnée de lui à moi ne fût pas entièrement perdue.

Madame de Caud ' a chargé madame Joubert de vous faire savoir qu'au lieu de l'adresse que nous vous avons donnée de sa part, il fallait faire usage de celle qui suit: Varier, libraire, rue Derrière, à Fougères.

Elle vous invite, ainsi que madame de Beaumont, à déguiser un peu vos écritures.

Quand vous voudrez venir nous voir, vous savez que vous nous ferez toujours plaisir.

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