‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 129 sur 142 · Lucile, la sœur de M. de Chateaubriaud · texte numérisé non relu

Lucile, la sœur de M. de Chateaubriaud

Ce lundi, 5 juillet 1803.

A M. de Chênedollé , à Vire.

Pardonnons à Michaud. Il m'a avoué que sa tête étak obsédée et possédée par madame de Krudener. Il avait samedi un rendez-vous avec elle; il s'en souvint tellement bien qu'il vous oublia, m'oublia, et oublia le monde entier. Son excuse est dans le premier vers de l'ancienne chanson : « Pour la baronne! » Il faut, en faveur de la poésie , agréer une excuse qui se peut chanter.

Il me quitte en ce moment. Nous avons réglé , selon ses désirs, que vous resteriez chargé de ses notes. Vous avez six mois pour les achever; mais il faudrait qu'on pût, dans trois mois, en imprimer près de la moitié. On les placera à la fin de chaque volume. Il vous écrira incessamment pour vous expliquer le caractère et les dimensions qu'il leur désire. Je crois qu'il aurait mieux valu vous en laisser le maître; mais le travail que l'abbé Delille a déjà fait sur les trois premiers chants exige une certaine conformité dont on ne peut guère se dispenser. Vous pouvez juger de tout cela par les explications de Michaud , et par la besogne de l'abbé qu'on vous enverra. Quant à ses vers, ils vous sont inutiles, dit Michaud , parce que Y abbé Delille ayant fait des notes sur Virgile et non sur lui-même, son continuateur doit suivre le même procédé. Cette raison est de Michaud luim^me. Il tient beaucoup à ces notes, et y tient d'autan* pk.is qu'il les considère comme un ouvrage qui pou^ai* s'imprimer à part, et il a peut-être l'intention d'en faire»

74 A M. DE CHENEDOLLÉ.

ce surcroît d'emploi. En ce cas, il faudrait en hausser le prix.

Michaud est convaincu, ou plutôt s'est laissé convaincre, que vous pouvez faire cet ouvrage partout; mais il croit nécessaire, avec raison, 1° que dans un mois ou à peu près vous veniez prendre de Fontanesles remarques qu'il a l'intention de mettre à votre disposition ; 2° que dans deux ou trois mois vous veniez surveiller vous-même l'impression de votre travail. Je pense que vous devez accepter la première condition , parce que certainement vous n'arracherez rien à Fontanes que de vive voix ; et la deuxième, parce qu'il vous importe que l'imprimeur ne gâte pas votre style et vos pensées. Je sens que pour exécuter ce plan, il est nécessaire qu'on mette en votre pouvoir ce que j'appelle la faculté d'aller et de venir en temps utile, et qu'il faut pour cela un petit supplément de conditions dont je parlerai à Fontanes , et peut-être même à M'chaud, selon les occurrences et les conseils que pourra me donner la réflexion. Je me hâte de vous faire part de ces premiers préliminaires, afin surtout que vous disposiez sur-le-champ votre esprit aux opérations qu'on demande de lui, et auxquelles nous nous obstinons tous à le croire singulièrement propre.

Je vous déclare que Michaud lui-même, qui a pensé à toute la terre avant de s'arrêter à vous , ne voit personne dans le monde qui lui paraisse aussi capable et aussi prêt pour ce qu'il désire de vous. Il faut absolument montrer de la condescendance. Vous nous ferez plaisir à tous, et vous finirez par vous en faire beaucoup à vous-même. Si votre réponse peut me parvenir d'ici à dimanche, adressez-la ici Nous pourrions bien ne partir que lundi. Donnez-nous avant tout des nouvelles

A M. DE CHÊNEDOLLE. 75

de votre santé. Il n'y a rien de nouveau depuis avanthier dans notre petite société. Vous êtes parti hier dimanche, je vous écris aujourd'hui lundi ; on ne peut pas aller plus vite. Mais il est tard, et j'ai peur que ma lettre i.e puisse pas partir sur-le-champ. 11 fait tellement chaud, que ma plume en a les jambes écartées d'une manière épouvantable , elle écrit horrido rictu. Tâchez de déchiffrer ces caractères mal formés, car je n'ai pas le temps de la tailler, et d'ailleurs ce serait trèsinutile.

On voit les champs poudreux se sécher et se fendre.

Les plumes se fendent aussi , et le style même en est plus sec. Ainsi donc, je vous dirai très-sèchement : portez-vous mieux, portez-vous bien.

Ce mardi, VI juillet 1803.

A M. de Chênedollé , à Vire.

Michaud vous a écrit. Je lui ai dit samedi soir, à notre dernière entrevue , qu'il se tînt pour bien averti que vous auriez de la répugnance à traiter d'argent avec lui ; que vous étiez à cet égard presque un glorieux; que pour lever cette difficulté, on était convenu que Fontanes seul réglerait à l'amiable cet article avec lui; qu'au surplus, je le prévenais aussi que vos voyages à Paris exigeraient des dépenses et des avances que votre famille serait certainement peu disposée à faire, etc. Il me répondit qu'on pourvoirait à tout avec plaisir, qu'il verrait Fontanes le lendemain avant de partir pour la campagne où il allait, etc. Il vit Fontanes en effet, mais il se contenta do lui dire qu'il vous avait fait dans sa

première lettre des propositions dont il espérait que vous seriez content. Fontanes croit que ces propositions sont magnifiques et fort supérieures à celles dont votre extrême modération aurait consenti à se contenter. C'est de quoi vous aurez soin de nous instruire en temps et lieu.

Malgré mon dire à Michaud, s'il a traité l'article franchement et à cru avec vous , je vous conseille de le traiter du même ton , sinon Fontanes réglera tout. Adressez-vous à lui sans réserve, il est charmé d'avoir à mener cette petite affaire, et il y met de l'affection pour vous, et de l'affection pour l'ouvrage. Si je vois Michaud ce soir (ce qui est douteux, car je le crois encore absent), je lui parlerai de votre réponse à moi, qui lui fera plaisir.

Ce Michaud ne dit jamais tout. Je trouve qu'il ressemble assez à un bouillon froid, assez bon, assez onctueux, peut-être même assez substantiel (en affaires), mais il n'a pas X apparence d'un solide. Il est, au surplus, indubitable qu'il en aura la réalité. Ainsi préparez-vous, et exécutez en plein repos. Quant à l'argent, comme il est presque honorable d'en avoir, il ne faut pas avoir honte d'en gagner, et quand on en est capable, il faut en gagner le plus qu'on peut. Ainsi ne négligez rien pour faire une bonne affaire. Nous sommes tous persuadés que vous ferez un bon ouvrage.

Vous me faites des recommandations que les circonstances repoussent... Le Mercure est livré au jeu du petit bonhomme vit encore. Ces gens-ci ne veulent pas qu'il meure dans leurs mains, mais ils ne se soucient point qu'on le rallume. Je suis piqué de laisser là mon but sans l'avoir atteint, mais j'ai fait ce qui était possible.

Nous partons demain mercredi... Ecrivez-moi à Villeneuve-sur-Yonne, rue du Pont. Je suis pressé comme un homme qui part. Ce mot a un grand sens pour vous, dont l'expérience est toute chaude. Je viens d'écrire à madame de Caud; mettez-nous à ses pieds quand vous la reverrez. J'aurai un grand plaisir à vous retrouver ici à mon retour. Adieu, adieu.

Paria, 10 juillet 1803.

A M. Mole.

Envoyez-moi, je vous en supplie, vos manuscrits à Villeneuve. Là je serai tout à vous; je vous lirai avec toute mon attention, et pourrai vous juger avec une sévérité dont aucune distraction ne viendra ralentir les coups. Vous désirez qu'on vous maltraite; je le ferai, avec la rigueur qu'un examen très-réfléchi inspire ordi* nairement à un esprit isolé de tous les objets, et qui n'a devant lui, pour termes de comparaison, que les modèles. Vous serez content de l'excès de mes sévérités. Ne demandez pas cependant que , pour vous plaire, je me montre pire que la vérité ne l'exige. Une censure injuste peut faire plus de mal qu'une louange déplacée , car il importe encore plus peut-être de ne point éviter le bien que d'éviter le mal. Et, à ce propos, je vous préviens que, si je loue avec plaisir, je blâme avec une force qui me fait quelquefois dépasser les bornes mêmes de la sévérité. Ayant à vaincre, en effet, deux résistances que les vérités dures trouvent toujours en leur chemin, dans le cœur de celui qui les dit, et dans le cœur de celui qui les écoute, je procède

à coups de collier, et mes expressions vont souvent au delà de ma pensée Quand je blâme de vive voix, quelques mots d'explication corrigent vite cet excès; mais quand j'écris, l'inconvénient est durable. Au surplus, mon opinion sur la nature et les qualités de votre esprit est désormais fixée et invariable. Votre plume ne peut, à cet égard, rien m'apprendre. Faites bien, faites mal; ayez raison ou ayez tort, cela n'importe en rien à mon jugement; je n'en saurai pas moins ce que vous valez. Vous n'avez pas encore usé peut-être, et cela même est probable, de toutes les ressources qui sont en vous; peut-être même vous en avez usé trop peu habilement. Je m'y attends, et, s'il le faut, je m'attends à pis encore. Mais quand cela serait, je n'en croirai pas moins que l'instrument dont vous n'auriez pas admirablement joué est admirable en soi, et que le ciel vous a donné une tête qui est d'or et de ce qu'il y a de plus précieux dans ses fabriques éternelles.

Ne différez donc pas plus longtemps des communications dont vous m'avez laissé le maître. Mon vif désir est de les recevoir sans délai. Je devrais me fâcher de ce que vous vous reprenez, dans votre lettre, après m' avoir annoncé votre envoi; c'est résister au ciel. Aimez la confiance.

J'ai tardé beaucoup trop à vous répondre, et je vous en demande pardon. Ce mot est plus court que les excuses innombrables que je pourrais vous alléguer et qui vous seraient ennuyeuses. Au surplus, quand je serais coupable, je remets ma lettre en des mains qui portent avec elles les bontés dont on a besoin. N'oubliez pas que si l'automne est belle et la vendange bonne, je vous sommerai de venir nous voir, et que vous m'avez promis d'être complaisant.

Portez-vous bien. C'est à la fois un désir, un souhait, un vœu et un précepte littéraire; un principe pour faire bien et beaucoup, dans la vie et dans le cabinet; une règle de morale et de rhétorique ; enfin un sentiment intime d'attachement que je vous exprime sous cette forme vulgaire.

Prenez bien soin de madame de VintimilK Nous l'aimons jusqu'à vous la recommander.

Villoneuve-sur-Yonne, 26 juillet 1*803.

A madame de Beaumont, au Mont-Dore.

Vous voilà enfin en Auvergne! Le ciel en soit loué!

C'est ici le premier soin important et sérieux que vous ayez pris de votre santé. Ou brouillons-nous, ou donnez-lui désormais l'attention qu'elle mérite.

Gardez-vous de croire qu'elle est désespérée, quand même ce premier essai ne serait suivi d'aucun succès. Il est impossible que la vivacité qui vous anime avec une force si constante ne tienne pas à un principe de vie parfaitement conservé. Votre esprit a tant et tellement tarabusté votre pauvre machine qu'elle est lasse et surmenée : voilà , je crois , toute la cause de votre mal. Ranimez votre corps et faites reposer votre âme : nous ne tarderons pas à vous revoir telle que nous vous désirons.

Votre lettre m'a fait grand plaisir ; je vous y vois active, vivante, occupée du monde et du genre humain comme d'une variété ; enfin distraite sans être agitée. Cel* seul serait un remède.

Vous me ferez grand plaisir de me citer quelques mots de chacune des lettres que vous recevrez de Rome. Je suis assuré que vous les choisirez toujours si bien, que, sans vous fatiguer, ils pourront suffire à me donner une idée du reste. Il faudra qu'un de ces jours j'écrive à notre pauvre ami. Je partage son deuil, et j'ai comme lui le cœur navré de cette Rome; mais, sur ce point, c'est sans étonnement.

Fontanes m'a écrit une grande lettre que j'ai reçue avec la vôtre. Vous savez apparemment qu'il est à Neuilly, chez madame Baciocchi. Il me parle de la désolation où le laissent les départs de tous ses amis. Guéneau est le dernier qui l'a quitté. C'est, je crois, l'absence de celui-là surtout qui lui a fait sentir le désert. Il m'en fait l'apologie, et prétend que votre société ne l'aime pas, quoique je l'eusse positivement assuré que j'étais le seul qui eût le tort ou la raison de le goûter peu. Il m'entretient ensuite des beautés du livre de notre ami, qu'il relit, et dont Suard et Morellet contestent le mérite, à sa grande colère. Il finit par me recommander d'écrire, chaque soir, le résultat de mes méditations du jour, et m'assure qu'à la fin il se trouvera que j'aurai fait un beau livre sans aucune peine. Cela assurément serait fort agréable; mais, pour peu que je continue, je ne ferai qu'un livre blanc. Mon esprit n'est point mon maître; je ne suis pas son maître non plus : il est absent, et je ne sais que vous en dire. A une ou deux pensées près, le reste n'a été qu'une uniforme et stupide considération d'un unique sujet : l'âge où je vais entrer. Ceux que j'y trouve parvenus à mon retour me paraissent si décrépits et si finis :jue ce spectacle me pétrifie. Je devins arbre pendant quelque temps, il y a deux ans; Gette fois-ci, je devienj

marbre. Je sortirai de là par la résignation ou pai quelque témérité : en tout comme il plaira à Dieu !

Je vous écrirai souvent pendant votre séjour au Mont-Dore. Mais ayez soin de nous envoyer le bulletin de votre conduite et de vos remèdes, toutes les fois que vous le pourrez sans vous fatiguer. Nous recevrions trois lettres de vous par semaine avec reconnaissance. Qu'il me tarde de voir le timbre du lieu dont je vais écrire le nom à côté du vôtre ! Je n'ai pas besoin de vous dire que madame Joubert partage cette impatience, ainsi que tous les tendres et inaltérables sentiments que vous me connaissez pour vous.

Villeneuve, 10 août 1803.

A M. Mole, à Paris.

Pourquoi dire, comme les autres, que toutes nos idées nous viennent par les sens? Je veux, à ce sujet, vous faire observer qu'il est bon peut-être de ne publier que ce qui peut s'établir et être défendu avec succès; mais qu'il faut, à part soi, avoir beaucoup d'opinions que l'argumentation peut renverser, mais qu'un sentiment sincère de soi-même maintiendra toujours dans le genre humain.

N'admettez pas d'idées innées, si vous le voulez ; ces idées ne sont pas les miennes, et je conviens que leur dénomination offre quelque répugnance dans ses termes. Le mot idée porte avec soi une signification de vue et de clarté qiÀ exclut l'inné, quand on consulte l'expérience. Mais, au nom du ciel, ne prétendez pas que toutes nos idées viennent des sens. Attribuez à l'ami

82 a m. mol6.

plus d'action et de domaine personnel; ne faites pas de cette substance unique un simple lieu, un récipient où ce qui passe par les sens, d'une manière plus inexplicable que l'âme même, vient aboutir et se loger. S'il ne s'était agi que de la rendre capable de penser, et non pas digne du bonheur, par les combats et les victoires, Dieu, croyez-le bien, n'aurait pas eu besoin des sens; il ne lui aurait fallu ni chair, ni sang, ni moelles, ni viscères. L'âme subit ici-bas son épreuve; elle vit au milieu des obstacles où Dieu l'a voulu placer; elle se forme dans le moule où il l'a jetée; mais je ne puis admettre que son enveloppe passagère , que son habit et sa maison soient pour elle le chemin unique et presque la cause de ses plaisirs, de ses peines, de toutes ses perceptions. « Au moins sait-elle qu'elle « existe, et a-t-elle inné avec elle le sentiment de sa « personnalité, » disait Leibnitz; et il avait raison. On ne peut méconnaître, en effet, qu'il y a en nous des dispositions, des goûts, des penchants, des sentiments innés. Or, qu'est-ce, je vous prie, que des dispositions, des goûts et des penchants pour l'âme? D'où viennentils, si ce n'est de quelque aperçu faible, ignoré^ secret? Cet œil fermé par une paupière éternelle, pendant la vie, ne voit-il rien au dedans de lui? Leibnitz ajoutait que « nous avions un pressentiment et comme un « aperçu des pensées qui allaient nous venir, et qui « n'existaient pas encore. » Consultez-vous de bonne foi et écoutez-vous avec attention : est-ce que cela n'est pas vrai? Est-ce qu'en écrivant votre essai, et surtout votre chapitre des penchants, vous ne l'avez pas éprouvé? Pour moi, sur ce seul mot, je fermai mon Leibnitz, et je déclarai l'homme grand métaphysicien, c'est-à-dire attentif et éclairé sur ce qui se passe en

nous. J'ai depuis réfléchi sur le fait encore plus que sur le mot, et je me suis demandé souvent : Qu'est-ce donc que cette vue de l'âme qui voit une pensée qui va naître, et qu'est-ce qu'une pensée qui se laisse voir ou entrevoir avant même d'être formée?

Je me souviens qu'à l'âge de vingt-cinq ans, je prétendais que l'oiseau tirait la forme et la construction de son nid du sentiment qu'il avait de sa propre contexture, et que c'était sur ce modèle, touché par lui plutôt qu'aperçu, que son travail était moulé. Vous vous moquerez peut-être de cette imagination de ma jeunesse; eh bien! moi, je ne m'en moque pas du tout. Longtemps après l'avoir oubliée, je me suis dit : L'urne se peint dans les machines qu'étalent nos inventions. La réflexion était favorable à la boutade, et la fixait.

D'où croyez-vous, en effet, je vous prie, que nous tirions, souvent sans instruction, sans expérience et sans apprentissage, nos chefs-d'œuvre de mécanique, sinon du propre témoignage de notre secrète fabrication , naturellement déterminés à faire nos ouvrages comme nous-mêmes sommes faits? D'où pensez-vous aussi que nous vienne la règle naturelle du juste et de l'injuste, du beau moral et du difforme, si ce n'est de ce modèle de justice et de beauté auquel, sans le voir, nous nous sentons portés à tout comparer?

Oui, Dieu sensible à l'âme et devenant pour elle une règle qui la touche et qu'elle ne voit pas, mais à laquelle, autant que peut le supporter sa liberté, elle est forcée de se conformer, parce qu'elle en a de toutes parts le sentiment ; Dieu devenant par sa présence perpétuelle, quoique cachée, le principe, la cause constante et l'auteur du sentiment du juste et de l'injuste, c'est là une idée qui est fixée en moi. aui vient, qui revient, qui se

représente facilement, dans les agitations mêmes de l'existence extérieure, comme une chose vraie, solide et pleine de réalité.

Au surplus, vos idées nécessaires me plaisent fort 11 faut que je cherche pourquoi, car une partie de notre esprit est toujours fort utilement employée à observer l'autre. Il me semble que la doctrine des idées acquises livre au hasard des rencontres la vertu et la vérité , et une partie du mécontentement qu'elle fait éprouver à l'esprit pourrait tenir à la crainte secrète qu'elle inspire d'un tel danger. La doctrine des idées innées peut bien être une erreur, mais du moins elle ne donne point à l'esprit une mauvaise disposition. Loin de blesser les grandes vérités, elle les suppose et les rappelle. Il y a de la simplicité de cœur et une sorte de bonhomie philosophique à y croire, et l'on ne peut être d'un tel avis sans avoir Dieu et l'âme incorporelle présents à la pensée. L'opposition au spiritualisme a causé toute leur disgrâce, et les idées acquises n'ont fait fortune que par la raison opposée : le matérialisme y était à l'aise.

Avec vos idées nécessaires, vous sauvez tout. Elles suspendent la question , et , tranchant par une transaction ce qu'elle a de plus important, elles placent les contendants hors du besoin de disputer ; enfin , elles suffisent à votre ouvrage. Dites ce mot , et sur le reste ne décidez rien. Vous vous contenterez et vous contenterez les autres ; c'est un grand point , même pour la yérité.

En général, j'ai remarqué dans votre métaphysique on caractère conciliant et peu exclusif. Je vous le dis à sa grande louange; car, au fond, ces vérités élevées ressemblent un peu aux nuages, où l'on peut trouver,

suivant la manière dont on les envisage, des figures de toute espèce. L'essentiel est de ne pas se tromper sur leur existence, et d'y démêler ce qui est réel pour nos besoins , abandonnant le reste à sa propre fantaisie et à celle d' autrui. Seulement, il n'est pas sans grande importance d'imaginer et de trouver, dans ces vapeurs, des apparences qui y fixent notre attention et y appellent celle d'autrui. Cela les fait découvrir et observer, occupation qui , en réglant notre esprit et ses dispositions, règle la vie à beaucoup d'égards.

Voilà une comparaison qui n'est pas trop bonne, uelle-ci vaudrait mieux si elle était bien exprimée ; tirez-en ce que vous pourrez. Le ciel, voyant qu'il y avait beaucoup de vérités que, par notre nature, nous ne pouvions pas connaître , et que notre intérêt cependant était de ne pas ignorer, a eu pitié de nous, et nous a accordé la faculté de les imaginer. 11 nous en a donné des espèces de notions creuses, où chacun peut placer le sens qu'il veut. Parla, les esprits enfants, les esprits femmes et les esprits hommes, les esprits malades et les sains , les faibles et les forts y prennent part en les ajustant à eux-mêmes. Que si quelqu'un pouvait leur apprendre à imaginer avec plus d'agrément, de sagesse et de facilité , et à remplir de sens plus beaux les vides où ils font entrer leurs pensées; s'il parvenait à les convaincre que ce qu'ils imaginent de vrai est vrai, et qu'ils sont aussi sûrs de ce qu'ils pensent que de ce qu'ils voient, il leur deviendrait fort utile, et il en serait honoré comme un bienfaiteur. Vous seriez fort propre à ce dessein.

Laissez mon esprit se reposer de tant de figures de rhétorique. Je termine et je vous dis sans figure : en substituant de meilleures pensées à celles des autres,

ne croyez pas que celles-ci soient dépourvues de tout bien ; car, comme le disait Fontenelle , et comme l'a presque dit Pascal , il est certain qu'en pareille matière surtout, tout le monde a raison

Villeneuve-sur-Yonne, 23 août 1803.

A madame de Beaumont, au Mont-Dore.

Quand vous ne recevez pas de nos lettres, c'est tout au plus pour vous un petit plaisir de moins dans le monde; mais quand nous ne recevons pas des vôtres , nous souffrons un insupportable tourment. Ne fût-ce qu'en sa qualité de croyance du mal et d'opposé de l'espérance, la crainte est toujours en moi un sentiment contre nature. Jugez donc en quel état violent me réduisaient les peurs de toute espèce qui m'agitaient depuis huit jours, et dont vous étiez le sujet. J'avais tardé à m'effrayer ; mais, lorsque le temps que j'avais naturellement prescrit à mon attente eut expiré , quand ces courriers, qui passent trois fois la semaine, se furent succédé sr.ns rien apporter de vos eaux, lorsqu'enfin le terrible Non qu'on répondait toujours à la question : Y a-t-il des lettres de madame de Beaumont ? m'eut échauffé les oreilles par son obstination et son uniformité , une espèce de tremblement s'empara de mon âme, et je désolai toute la maison de mes désolations. Enfin, enfin, une lettre que j'ai reçue hier de madame de Vintimille m'a appris que vous lui aviez écrit du Mont-Dore; que vous vous y ennuyiez mortellement, ce qui est toujours signe de vie, et que les eaux vous assoupissaient, ce qui vous repose d'autant. Je ne reverrai

jamais son écriture sans un vif plaisir, non-seulement à cause d'elle, mais encore à cause de vous, et pour l'extrême soulagement qu'elle m'a apporté dans cette circonstance. Maintenant, que vos lettres arrivent quand il plaira à la poste, me voilà aguerri. Il n'y aura perte que de plaisir, et après les agitations dont je suis sorti, tout me paraît repos et bonheur.

La lettre de madame de Vintimille m'avait été remise au moment où nous allions monter en voiture. Je ne l'avais pas ouverte avant de partir, parce qu'il m'avait fallu du temps pour j urer , tempêter et gémir de ce que je n'en recevais pas d'autres que celle-là. Nous allions à Bussy tristement, lorsqu'en lisant cette lettre, à la lueur d'une des quatre lucarnes de notre fourgon, j'ai trouvé et articulé la mention qu'elle faisait de vous. La carrossée eut, comme moi, une surprise qui ragaillardit tout le monde, jusqu'aux enfants et au cheval. Songez donc quelquefois avec quelle incurable fidélité on vous aime dans ce petit coin de la terre, et que cela vous engage à guérir et à nous faire part de ce que vous tenterez pour cette bonne œuvre.

Pour peu que vous tardiez, ce sera mon frère qui nous ionnera de vos nouvelles. Il est à Vichy, à trente lieues de vous. Son mal l'avait repris plus fortement qu'auparavant, en pleine joie, en plein appétit, en plein sommeil et au milieu des distractions les plus propres à le guérir. Tousces biens se sont soudainement évanouis sanscause, et une accablante tristesse, un abattement insoutenable, auquel ni lui ni nous ne pouvions remédier ni suffire, le tourmentant chaque jour de plus en plus, nous l'avons forcé à recourir au grand remède. Il est parti et arrivé avec son beau-père, adroitement stimulé par nous, et que l*amour qu'il a pour son gendre , la peur que nous lui

avons faite de ses coliques anciennes, et la dignité d'un voyage aux eaux ont déterminé tout d'un coup à cette mémorable expédition.

Dès qut son temps de boire sera fini, mon frère laissera le beau-père à Moulins ou à Clermont, et ira comparer la chaleur de ses bains avec celle des vôtres. Il a rencontré à Vichy un M. de Chazal, possesseur d'un fort joli château , entre Briare et Montargis , et ancien conseiller au parlement. Ce M. de Chaz.al est un vieillard de soixante-seize ans, gai, spirituel, et médecin bénévole de tout le genre humain. Il a vécu moribond depuis l'âge de vingt ans jusqu'à celui de soixante, étudiant la médecine tous les jours de sa vie, et cherchant à se rendre anatomiste consommé. Il prétend que, pour vivre longtemps et se donner le temps de guérir, il<ge s'agit que d'une chose, de se tenir en appétit, et que, pour se tenir en appétit , il n'y a qu'un moyen infaillible , qui est de ne pas manger. Une cuillerée à café de miel dans un verre d'eau, tous les matins, avec une rôtie de pain bien grillée, lui paraît un régime excellent. Un peu de vin de Bordeaux pris à jeun, avec du sirop de violette, est mis par lui au premier rang et à côté de la cuillerée de miel. Il est surtout important, selon lui, quand on a les maladies qu'il appelle vaporeuses, de dire à son imagination , dès les premières bouffées : Tu es une menteuse, et de croire toujours qu'on souffre moins qu'elle ne le prétend.

Il n'est pas, quoique bien portant aujourd'hui, tellement délivré de ses anciennes habitudes, qu'il ne soit réduit, de temps en temps, à recourir à la rôtie à l'eau ; mais l'effet en est toujours infaillible.

J'ai voulu vous faire part de ces détails encourageants.

En voici un autre qui est sous nos yeux. La supé-

A M. DE F0NTANES. 89

rieure, que vous connaissez, vit, depuis quatre mois, d'un verre d'eau rougie et sucrée, et supporte les quatre-vingts ans qui l'entraînent avec cette seule nourriture, renforcée, dans les jours d'extraordinaire, d'un peu de café au lait pris le matin. Elle a encore assez de vie pour dire des choses flatteuses aux gens qui la visitent, 3t pour répéter, en se réjouissant de voir de son lit la rue et les passants : k J'aime bien ma petite maison ! »

Vous n'avez que trente et peu d'années. Si vous pouvez vous résoudre à vivre quelquefois couchée et à compter les solives souvent, vous vivrez autant que la Supérieure , et vous serez aussi vive , aussi gaie que le M. de Chazal de mon frère.

Nos compliments à madame Saint-Germain , qui est pour nous une personne considérable, depuis qu'elle est la seule de notre connaissance qui prenne soin de vous.

Villeneuve-sur- Yonne, 9 septembre 1803.

A M. de Fontanes.

Si vous avez réellement envie de passer ici quelque temps, venez hardiment, mon cher ami.

Vous ne dérangerez dans cette maison personne que moi.

Vous me prendrez ma chambre, mon temps, mes loisirs et mes occupations ; mais vous êtes bien assuré que le plaisir de vous avoir pour hôte est au-dessus de tout cela.

11 faut seulement vous consulter vous-même, et voir, par exemple , si vous pouvez vous passer de valet de chambre. Nous n'avons ici que des filles fort laides; mais

pour rien au monde nous ne voudrions leur donner en spectacle un domestique de Paris. Le seul aspect de l'oisiveté de ces drôles-là est propre à corrompre la simplicité laborieuse de tout un pays.

Il y a au bout de notre rue un perruquier qui sera à votre service; notre petite servante battra vos habits.

Nous vivons avec abondance, et je suis d'ailleurs peu en peine de vous bien traiter à table. Je sais que rien n'est plus aisé, malgré vos prétentions à la gourmandise, que de vous faire prendre pour excellente une chère détestable.

Vous aurez une chambre vaste où il ne pleut pas, un cabinet de propreté et une baignoire attenant; trente coteaux autour de la ville et toute la terre autour de vous.

Vous serez seul tant qu'il vous plaira, et avec nous quand vous voudrez.

Si une telle situation suffit à votre félicité, partez sans la moindre crainte de nous causer l'incommodité même la plus légère. Nous ne nous gênerons point du tout, à condition que vousnevous gênerez pas non plus, et que vous demanderez hardiment ce qui vous manquera, comme si vous étiez chez vous. Vous pourrez même tempêter si l'humeur vous en prend ; nous en rirons, et nous vous saurons gré de nous traiter ainsi en véritables amis.

Mille tendres compliments à madame de Fontanes et à M. de Vitry. Priez la première d'indiquer à mon frère une douzaine de bouteilles d'excellent vin de Malaga, et dites à mon frère de ne pas oublier cette pacotille. C'est pour moi que je les demande, mais vous en boirez. — Bonjour

P. S. J'ai à vous prévenir que madame de Beaumont étant invitée avant vous, habituée à l'appartement que

vous occuperez , et , de plus , malade de sa maladie et des eaux qu'elle vient de prendre , aurait le droit de vous déplacer si elle allait nous venir pendant que nous vous posséderons ; mais en ce cas nous vous ferions quelque autre établissement, et rien au monde n'est plus incertain que l'embarras très-désirable que nous causerait une pareille réunion. La pauvre femme ne sait pas même encore si sa santé misérable lui permettra de se rapprocher de Paris.

Si vous venez, placez parmi les livres que vous apporterez votre Athénée de Villebrune. Je serais fort disposé à le lire, et même j'en ai grande envie. Prenez vos précautions de manière à passer ici votre temps agréablement ou utilement. Je ne vous pardonnerais de la vie si vous alliez vous ennuyer, et si vous pouviez vous repentir un jour d'être venu. Songez-y bien.

Villeneuve-sur-Yonne, 10 septembre 1803.

A M. Mole, à Paris.

J'ai pensé souvent que s'il m'était arrivé de trouver votre manuscrit sur nos grands chemins, lorsque je m'y promène, je l'aurais déroulé et j'aurais dit, en y jetant les yeux : bon ! voilà probablement de notre métaphysique à lieux communs !

J'aurais lu les premières lignes avec ce doute. Hum! aurais-je dit ù la seconde page, il y a du bon là-dedans. Puis, rentré chez moi, le cahier dans ma poche, j'aurais attendu, avec quelque impatience , l'heure où je puis permettre à mes yeux et à mon esprit une application suivie, Aux approches de cette heure, et après avoir

regardé vingt fois à ma montre, je serais entré dans ma chambre, j'aurais tout lu, et je me serais dit : Qui diable a fait cela? Je voudrais bien le savoir ! Il y a là de l'excellent.

Je me serais probablement informé, à la poste et dans les auberges, des voyageurs de passage, et ne découvrant rien , j'aurais pris le parti d'écrire à l'auteur inconnu , par la voie des journaux , pour lui apprendre ma trouvaille, en l'exhortant à me communiquer ce qu'il ajouterait à ces commencements , s'il voulait me récompenser de l'avis que je lui donnais, et faire beaucoup de plaisir à un esprit qui était fort content du bon usage qu'il avait fait du sien.

Ceci vous fera parfaitement entendre que ma critique n'est point un blâme, mais une simple observation. Il est impossible que j'aie désapprouvé les phrases que vous me citez. Loin de là, je m'en sers positivement pour établir que , de même que des mots ou des sons purement harmonieux sont une bonne chose, une chose à sa place, qui a son sens et sa raison dans la musique ou dans les vers, de même il y a, dans la métaphysique, de certaines idées vagues, comme les sons eux-mêmes, qu'il est bon , qu'il est utile et nécessaire d'employer. Elles servent à préparer ou à délasser l'esprit ; elles le maintiennent à sa hauteur et dans sa sphère; commodes en cela, et à l'auteur et au lecteur, qu'elles lui font entrevoir ou lui rappellent ce qu'il a vu ou ce qu'il doit voir. Dans ce qui est solide , même physiquement, tout n'est pas solide, et cependant ce qui n'est pas solide sert souvent beaucoup, comme dans un navire de haut bord, par exemple, les voiles, les petits cordages, la courbure de l'avant, la largeur plate de l'arrière, etc J'appliquais avec d'autant plus de plaisir, dans cette

occasion , des idées qui ont chez moi trois ans d'âge, que cela me confiimait une autre idée qui m'était venue, il y a cinq ou six ans, et qui me faisait dire : la métaphysique est une espèce de poésie pour l'esprit; la dévotion en est l'ode.

Il vous sera évident, par ces faits de l'histoire de me.» pensées, que je me suis mal expliqué, et que vous m'avez mal entendu. En prêtant aux paroles dont je m'étais servi un accent d'ironie qu'elles n'avaient pas (l'ironie est une figure que je n'ai employée de ma vie qu'en plaisantant de pure joie), vous avez pris une apologie pour une désapprobation. Moi-même, enlisant sur cette clef les passages de ma lettre que vous citez, je me suis un moment senti métamorphosé en auteur de l'Année littéraire; il m'a semblé que j'avais quatre jambes et quatre pieds. J'ai eu tort, puisqu'une inflexion de voix suffisait pour empoisonner mes paroles ; mais je soutiens que vous avez vu mon tort en caricature, et me l'avez défiguré. Je déclare aussi, puisque l'occasion s'en présente, que vous êtes heureux à la réplique , et que toutes les fois que vous développez vos dires, vous me paraissez avoir raison.

Je veux, avant de finir, vous dire un grand mot que je me suis dit bien souvent. Sans y penser, sans le savoir, sans le vouloir, vous avez platonisé. Toute la dernière feuille de citations que je vous ai envoyée le montre surtout évidemment, et je le montrerais par bien d'autres passages, si je voulais. Cela m'a prouvé, à ma grande satisfaction, ce que j'ai dit souvent, que naturellement, sans l'aimer et sans le connaître, on ressemblait à Platon , quand on excellait dans /es matières élevées. La force du sujet le veut , car Platon est la métaphysique, comme Ilomère est la poésie. S'il

â4 A MADAME DE BEAUMONT.

fallait faire leur part à ses admirateurs, tel que je suis, et à ses non-partisans, tels que sont une infinité d'autres, je dirais qu'en le lisant on n'apprend rien, mais on se trouve transporté dans les régions où tout s'apprend. On voit, dans tous ses écrits, la lumière, mais pas un objet bien éclairé. Ne le lisez pas de longtemps : je vous le citerai assez. Quelque jour il vous ravira, car les yeux de l'esprit s'accoutument insensiblement à y découvrir ce qu'on ne peut y apercevoir sans être préparé et comme initié.

J'aurais eu encore beaucoup de petites choses à vous dire; mais le temps sur lequel j'avais compté ce matin me manque. Avec le temps je dirai tout.

Je vais me mettre dans mon bain, où l'on m'appelle.

Villeneuve-sur- Yonne, 14 septembre 1803.

A madame de Beaumont , à Lyon.

Je crois que votre vivacité serait très-capable de vous tuer; mais je n'en suis pas moins persuadé qu'elle vient d'un grand fonds de vie. Ménagez-la, je vous en supplie, comme une bonne chose qui peut devenir dangereuse.

Je vous ai successivement conseillé le noir et le blanc, le vert et le sec. Ma pauvre imagination se tournait de tous les côtés pour vous chercher quelque soulagement, et pour se créer à elle-même quelques fondements d'espérance et de consolation. Ce n'est pas à ma. médecine qu'il faut prendre garde dans tout cela, mais? à mon amitié, ardente à se plier et à se replier en cent

opinions différentes, pour vous trouver un meilleur avenir.

Mon intention n'a point été du tout de vous mettre au régime de M. de Chazal. Sa doctrine m'a paru propre à tranquilliser ceux que la natureforce impérieusement à vivre comme il le prescrit, et j'ai été quelquefois de ceux-là. Vous pourriez vous y voir réduite comme nous; et encore est-il bon de savoir d'avance que ce que l'on fait, en pareil cas, par nécessité, n'est pas tellement une folie et un danger, que quelques personnes ne le trouvent une sagesse et un remède. Je suis, pour mon compte, et par expérience, de son avis; et son système, si système il y a , me réjouit par son opposition avec celui de M. Vigaroux, qui conseille invariablement aux faibles ce que les forts seuls peuvent pratiquer. Y a-t-il rien de plus désolant dans le monde que les maximes qui vous donnent, pour unique ressource, ce qui vous est un mal certain? Tel est pour moi le vigarou&isrne . Et remarquez que mon M. de Chazal fait tout dépendre de l'appétit. Conserver l'appétit , c'est sa règle fondamentale. Quand on peut le conserver, et, à plus forte raison, te faire naître, en bien mangeant, il ne s'y oppose pas ; au contraire : et lui-même, dans ses vieux ans, mange beaucoup. J'espère que cette circonstance, que j'avais omise , le réhabilitera dans votre esprit. Ne l'appariez pas, je vous en conjure, avec votre vieux commandeur, qui veut que la vie sorte toujours du mouvement, tandis que c'est le mouvement, au contraire, qui doit sortir de la vie. Comme je me suis tué par ma fidélité opiniâtre au dicton : Courez et mangez, je suis pour mon vieillard contre le vôtre et contre tous les Vigaroux.

Ma prieure vit toujours , avec son verre d'eau sucrée

et rougie de vin. Il y eut l'autre jour une grande alarme parmi ses héritiers futurs : elle demanda et mangea la moitié d'un œuf; on crut qu'elle allait rajeunir. Sa santé, cependant, serait moins favorable que son agonie à sa succession. Elle passe, depuis trois mois, le temps qui lui reste à donner son argent aux domestiques qui l'ont servie, et ses bijoux à ses voisines. Elle appelle ses créanciers et des notaires , fait des remises d'intérêts échus, se réconcilie avec les parents qu'elle n'aimait pas, les trouve bons et se fait trouver bonne. C'est là vivre , certes ; et si le ciel voulait me laisser la libre et parfaite disposition de ma tête, avec d'amples moyensde satisfaire aux inclinations de mon cœur, tous les jours et à toutes les heures , je consentirais avec joie à passer, comme elle, dans mon lit, et les fenêtres ouvertes, dix, vingt, trente et cinquante ans de ma vie, tout le temps enfin qu'il lui plairait. Vivre, c'est penser et sentir son âme; tout le reste, boire, manger, etc., quoique j'en fasse cas , ne sont que des apprêts du vivre, des moyens de l'entretenir. Si on pouvait n'en avoir aucun besoin, je m'y résignerais facilement, et je me passerais fort bien de corps, si on me laissait toute mon âme.

Cette vieille prieure n'est pas même privée de plaisirs dans ses cinq sens. Elle dit toujours, quand elle voit les gens qui passent dans la rue : « Oh! que j'aime ma petite maison ! » Voilà un beau plaisir ! me direz-vous, et je vous répondrai : Heureux sont ceux qui s'en contentent, qui en jouissent sans rien désirer au delà, et qui sont prêts à le perdre , sans songer à le regretter !

Votre activité s'indigne d'un pareil bonheur; mais voyons si votre raison ne serait pas de cet avis. La vie est un devoir ; il faut s'en faire un plaisir, tant qu'on

A MADAME t5G BEaUMONT. 97

peut, comme de tous les autres devoirs , et un demiplaisfr, quand on ne peut pas mieux. Si le soin de l'entretenir est le seul dont il plaise au ciel de nous charger, il faut s'en acquitter gaiement et de la meilleure grâce qu'il est possible, et attiser ce feu sacré, en s'y chauffant de son mieux, jusqu'à ce qu'on vienne nous dire : c'est assez. Je fais intervenir le ciel comme un ingrédient nécessaire dans cette pâte à maximes. Si vous le séparez de la terre qu'il environne et de l'idée que vous en avez , je ne sais plus ce que c'est que le monde et la vie pour ceux qui n'ont pas de santé, à moins qu'ils n'inspirent et n'éprouvent quelque amitié qui les remplisse.... Hélas I je sens que ma plume mollit et que mon esprit se décourage. Il s'embrouille, il bégaye, il devient interdit en vous parlant ainsi , comme le fait toujours ma langue, quand je vois qu'on ne m'entend pas. J'attendrai, pour m' exprimer mieux , que quelque heureuse circonstance ait ranimé en vous ce fonds de raison admirable qui y est caché. Si jamais il s'y développe, vous voudrez vivre, vous vivrez et vous guérirez, en ne songeant plus à guérir. En attendant, adoptez au moins, par régime et par tolérance, mon dire principal : la vie est an devoir. En vous obstinant à la regarder seulement comme une affaire ou comme un simple amusement, vous la trouvez avec raison insupportable; mais c'est la considérer mal. Je brise là. J'ai eu bien de la peine à me retirer de cette pensée, où je me suis repenti d'être entré, dès le premier mot. J'étais tenté de l'effacer; mais ma plume et mon papier avaient été si propres jusque-là, que, contre ma coutume, j'ai eu horreur de la rature, et j'ai mieux aimé, dans le cours de mon bavardage, une faute qu'une lacune. C'est, je crois, ce qui ne m'était pas encore arrivé. Mais je

98 A MADAME DE BEAUMONr.

vieillis apparemment. Quoi qu'il en soit, vous voyez ce long papier-ci : eh bien ! imaginez que, pendant vingtcinq ou vingt-six jours, j'ai constamment, deux ou trois fois par semaine, envoyé à M. Mole des lettres d'une taille aussi longue, écrites de ce caractère menu et contenant trois feuillets, pages, revers, coins et côtés remplis. Je vous dirai peut-être un jour à quel propos cette correspondance, qui n'en est encore qu'à la moitié, et pendant laquelle je l'ai déjà rendu heureux deux ou trois fois, et l'ai fait enrager deux ou trois autres.

J'ai écrit une fois à M. Pasquier, une fois à M. Julien, quatre fois à madame de Vinti mille, deux fois à Fontanes. Il me reste à répondre à tous les susdits et à Chênedollé dont j'ai reçu une lettre hier. Tout ce monde me demande de vos nouvelles. Je suis le bureau où l'on s'adresse pour avoir votre bulletin. Véritablement, je suis tenté de me fâcher, quand je vois à quel point vous êtes aimée, et combien vous le croyez peu, pour vous épargner probablement le désagrément de vous sentir un peu ingrate.

Je n'ose pas m'opposer au midi : il s'agit de tousser moins, et cela est sacré. Néanmoins je crois quelquefois que le vent du désert et le froid de l'isolement vous sont plus funestes que tous les autres. J'attends votre dernière décision avec impatience et inquiétude, comme on attend les nouvelles d'un grand procès où il s'agit de la fortune. Si le nord l'emportait, il faudrait passer tout votre hiver ici. Vous auriez une chambre au midi, madame Saint-Germain à côté de vous , un climat pire peut-être que celui de Paris, mais un repos que vous ne trouverez nulle part ailleurs, et qui est, à mon gré, le remède dont vous avez le plus besoin.

Mon frère est revenu , ignorant complètement qu'il a jamais été malade, et ne sachant pas qu'il seportebien Comme sa maladie n'était pas une maladie, sa guérison n'a pas été non plus une guérison. Nous l'attendons aujourd'hui.

Ecrivez-moi des lettres courtes (il y a bien de la force à vous donner un tel conseil), et ménagez-vous. Je ne demande que cela toute votre vie, pour me payer des tourments que vous me donnez.

Villeneuve, il septembre 1803.

A M. Mole, à Paris.

Je veux vous faire quelques observations sur les moyens de conserver sa volonté , car ce petit traité est une chose neuve, piquante, ingénieuse, utile, charmante. Réfléchissez, je vous prie, sur les points qui suivent :

1 ° La volonté agit sur la volonté , et par là elle peut beaucoup ; mais elle n'a d'ailleurs de pouvoir direct sur aucune chose, excepté sur les muscles.

2° Les fous et les méchants ont plus de volonté que les sages et les bons , car ils veulent obstinément et invinciblement, même contre tout droit et contre toute raison.

3° Dire aux hommes : Veuille et tu pourras , n'est-ce pas les encourager à ce qu'ils ont tant fait, dans les fureurs des derniers temps, à vouloir l'impossible?

La volonté est toute-puissante sur nous, et certes elle a par là une importance suprême ; mais elle n'est point

400 A fit. MOLÉ.

toute-puissante sur le monde. On a dit à ce sujet des choses aussi propres à rendre les hommes têtus qu'à les rendre fermes, plus propres à rendre les ambitions inflexibles que les vertus incorruptibles. A entendre certaines gens , on serait tenté de tenir sa tête à deux mains, pour la rendre bien invariablement opiniâtre. Cela me fait souvenir d'un ami de Fontanes, qui soutenait, dans notre jeunesse, et très-sérieusement, que la volonté étant maîtresse de tout, on guérirait, quand on est malade , si on voulait fortement guérir, et l'on ne mourrait jamais, si bien résolument on voulait ne pas mourir. Non; on ne vit point, on n'a point de l'esprit, de la santé, de l'argent, des honneurs ou des terres, précisément parce qu'on en veut, mais parce que ce vouloir nous fait marcher dans la voie où il s'en trouve. La volonté ne crée rien ; elle ne porte qu'à user de ce qui est créé.

Je voudrais qu'on offrît aux hommes , dans la fermeté de la volonté , un moyen de vertu , mais non pas un moyen de succès ; et qu'on leur dît : Avec une volonté forte et bien réglée, tu établiras l'ordre en toi, chez toi, autour de toi; mais non pas : Si tu as assez de volonté, tu seras le maître du monde. 11 serait temps qu'ils comprissent que , pour le bonheur et le véritable succès, l'important n'est pas de vouloir fort, mais de vouloir juste.

Cela vous paraîtra vrai et clair dans le sens où tout le monde entend le mot de volonté ; mais peut-être n'est-ce plus aussi vrai dans le sens strict que la rigujewf^e ^é^^ïfsmelquefois attaché à ce mot. Il

savoir quel est le meilleur, e entendu, de prendre les les prendre dans l'école.

Je soutiens qu'il vaut mieux les employer dans le sens populaire que dans le sens philosophique, et mieux encore, dans le sens naturel que dans le sens populaire. J** entends, par le sens naturel, l'acception populaire et universelle, réduite à ce qu'elle a d'essentiel et d'invariable.

Prouver par la définition ne prouve rien , si celle-ci est purement philosophique; car, selon moi, ces définitions n'obligent que ceux qui les font. Prouver parla définition, lorsqu'elle exprime l'idée nécessaire , inévitable et claire qu'on se fait généralement de l'objet, dès qu'il est nommé, prouve tout, au contraire, parce qu'on ne fait alors que montrer aux autres ce qu'ils pensent, malgré eux et à leur insu.

La règle qu'on est le maître de donner aux mots le sens qu'on veut, et qu'il ne s'agit que de fixer celui qu'on leur donne , est fort bonne pour la simple argumentation , et peut être admise dans les salles de cette espèce d'escrime ; mais , dans la métaphysique ingénue et noble, et dans le véritable monde littéraire, elle ne vaut rien.

Il faut ne jamais perdre les réalités de vue , et n'employer ses expressions que comme des milieux, des verres propres à mieux représenter ses pensées. Je sais, par ma propre expérience, combien cette règle est difficile à observer ; mais je juge de son importance par le malheur de toutes les métaphysiques. Aucune n'a prospéré, par la seule raison que, dans presque toutes, on a constamment usé de chiffres au lieu de valeurs, d'idées forgées au lieu d'idées natives, de jargon au lieu d'idiome. La plus belle, et la seule qui mérite qu'on y prenne garde, est celle qui du moins a donné des images au lieu de raisons; car ces images plaisent, elles

f 02 A. M. MOLE.

amusent; elles remuent, elles donnent à l'esprit de belles dispositions.

Au surplus , vous avez évité l'inconvénient dont je me plains dans tous les bons endroits de votre écrit Vous y avez montré une métaphysique humaine, in telligible, pleine de bon goût et toute composée des notions communes à tous. Ne vous égarez pas en substituant des acceptions de mots privées à leur acception publique.

Il y a , dans ce chapitre sur rim/xtrtance et les moyens de conserver sa volonté, des choses simples, vraies, neuves, admirables. Je vous en parlerai quelque jour, pas trop indignement peut-être , car j'en suis fort enthousiasmé. En attendant , tournez autour de votre sujet; enflez-le des accessoires convenables, et pourtant n'excédez pas la mesure. C'est une personne ; n'en faites pas une pure étendue. Tout ce qui dépasserait les pieds, les mains, le tronc, la tête, et l'espace indispensable pour loger tout cela avec ses contours, serait de trop. Quand notre esprit produit, il enfante en luimême, avec sa production, tout ce qu'il faut pour la nourrir et l'augmenter, si nous prenons le temps de la porter à terme, et que nous ayons le soin de la couver. Fouillez-vous, mais ne faites pas d'excursions; ayez soin même d'isoler, le plus que vous pourrez , votre véritable sujet. Beaucoup de pensées ne se tiennent entre elles que parce qu'elles tiennent ensemble à nous. Démêlez, divisez, séparez ce que vous avez dans la tête, pour ne mettre dans votre livre que ce qui est inséparablement lié à sa matière. En un mot, coupez le cordon.

J'ajoute pourtant à tous ces beaux conseils que s'il vous est bon de circonscrire votre plan, le plus que

vous pourrez, il vous est encore meilleur de laisser votre esprit agir en liberté. J'aime les petits livres; mais quand on commence surtout, il est peut-être profitable qu'un livre court soit extrait d'un long manuscrit. Si vous étiez porté à la diffusion , je vous recommanderais d'épargner le papier ; mais , grâce au ciel , vous avez naturellement l'amour d'une concision nette et élégante. Laissez donc faire à votre esprit et à votre plume ce qu'ils voudront : ce qu'il y aura de trop sera aisément retranché.

Je vous dirai le reste une autre fois.

Villeneuve-sur- Yonne, 12 octobre 1803.

A madame de Beaumont, à Borne.

Si je ne vous ai pas écrit, c'est de chagrin,

Votre départ, dans les fatigues dont vous sortiez, et votre immense éloignement m'ont accablé.

Je ne crois pas avoir éprouvé un sentiment plus triste que celui dont je m'abreuvais tous les matins , comme d'un déjeuner amer, en me disant à mon réveil , depuis votre dernière lettre : Elle est maintenant hors de France, ou elle en est loin, etc.

En d'autres temps, en d'autres circonstances, j'aurais eu, à vous savoir et à vous imaginer en Italie , précisément la moitié du plaisir que je ressentirais à y être moi-même. En ce moment, je n'en ai que la douleur. Vous aviez besoin de repos, et vous allez chercher une activité qui vous épuisera. Il me semblait qu'à chaque pas que vous faisiez et à chaque regard que vous jetiez à droite et à ganche, pendant une si longue

route, vous dispersiez par les chemins quelqu'une du vos forces.

Vous êtes arrivée en ce moment ; mais êtes-vous tranquille, êtes-vous en repos, êtes-vous réparée? c'est ce qu'il me sera impossible de croire pendant longtemps. Votre centre est un tourbillon. Quand vous n'y seriez tenue en haleine ou en action que par l'inévitable curiosité qui va vous agiter, elle suffirait pour vous nuire. Mon Dieu! mon Dieu!... Hâtez-vous, si vous voulez que je m'apaise, que je vous pardonne, que je retrouve un peu de paix , hâtez-vous de réapprendre que vous vous portez mieux, ou je mourrai de rage mue.

Je n'ai jamais entendu dire que l'air de Rome fût bon à rien. Vous me ferez haïr et détester ce lieu, dont je rêvais avec tant de délices, par la seule raison que vous y êtes allée, ce me semble, mal à propos. Si je me trompe, je l'aimerai plus que jamais ; sinon, je le prendrai en guignon éternel, et de la vie je ne voudrai le voir, même en songe et en description.

J'ai rompu, dans ma tristesse et ma mauvaisehumeur, toute correspondance avec le monde entier. Je laisse s'entasser les lettres qu'on m'écrit; je ne les lis même pas tout entières. Je n'écris plus. Enveloppé de mon chagrin, comme d'un manteau brun, je m'y cache, je m'y enfonce, j'y vis sourd et taciturne.

Cependant il me faut, pour le supporter, quelques distractions, et j'ai pris pour amusement d'immenses et profondes lectures. Tout mon esprit m'est revenu; il me donne de grands plaisirs, mais une réflexion désespérante les corrompt : je ne vous ai plus , et sûrement je ne vous aurai de longtemps à ma portée pour entendre ce que je pense. Le plaisir Que j'avais autrefois

à parler est entièrement perdu pour moi. Je fais vœu de silence. Je reste ici l'hiver. Ma vie intime va tout entière se passer entre le ciel et moi. Mon âme conservera ses habitudes, mais j'en ai perdu les délices.

Vous me recommandez de vous aimer toujours. Hélas! puis-je faire autrement, quelle que vous soyez, et quoi que ce soit que vous vouliez? Il y avait entre nous une sympathie à laquelle vous avez quelquefois opposé bien des obstacles et des contradictions. Mais, quand mes sentiments sont forts et bien fondés, rien ne peut les changer, les affaiblir ni les suspendre. Personne ne m'a jamais rempli d'un plus solide et plus fidèle attachement que vous.

Je vais écrire un mot à notre pauvre ami. Je lui dois depuis longtemps une réponse dont je ne puis que le payer bien mal , avec un cœur serré. Il a des peines, je le sais; au nom de toutes choses, adoucissez-les par votre présence, mais n'allez pas les partager; vous ne feriez que les doubler et rendre ses chagrins irrémédiables par le mal que vous vous feriez.

Nous parlons sans cesse de vous dans tous les coins de la maison, mon frère, madame Joubert et moi. Je ne leur dis pas à eux-mêmes la moitié de ce que je souffre, et nous n'avons encore parlé à personne de ce quartier d'hiver qui nous désole. Vous mettez cette amitié que nous avons pour vous, et qui pourrait vous faire un peu de plaisir, à une épreuve bien rude, en nous réduisant, par le parti que vous avez pris, à l'impossibilité de vous être bons en quoi que ce soit.

Votre lettre datée de Milan , 1er octobre, est arrivée ici le 8. La date qui la terminait portait dans ses caractères une telle empreinte d'accablement et de fatigue, que les larmes m'en sont venues aux yeux.

Ecrivez-nous le plus souvent que vous pourrez. Dans cette variété de lettres, il y en aura peut-être quelquesunes qui me consoleront. J'en ai et j'en aurai longtemps besoin. Il y aurait eu peut-être plus de prudence ou de ménagements à me taire à cet égard; mais j'aurais trop blessé la vérité, et j'ose croire que vous aimerez mieux ma sincérité qu'une réserve qui, en vous laissant ignorer que vous m'avez affligé mortellement , vous aurait caché ce dernier et nouveau témoignage d'une affection sans bornes et que rien ne saurait diminuer le moins du monde.

Adieu, cause de tant de peines, qui avez été pour moi si souvent la source de tant de biens. Adieu. Conservez-vous, ménagez-vous, et revenez quelque jour parmi nous, ne fût-ce que pour me donner un seul moment l'inexprimable plaisir de vous revoir

Page 1