‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 40 sur 142 · XL1I LA VIE ET LES TRAVAUX · texte numérisé non relu

XL1I LA VIE ET LES TRAVAUX

On se réunissait chaque soir dans le salon de madame de Beaumont, sans autre dessein que celui de se voir de causer, de se féliciter de vivre encore. Chacun > apportait le désir d'écouter plus que de se faire entendre, d'approuver plus que d'être applaudi. On n'avait là, en faveur ou à l'encontre de personne, de ces partis pris qui font dégénérer les intimités en coteries. Il s'y dépensait beaucoup d'esprit sans doute, car aucun des interlocuteurs n'avait aux mains la menue monnaie qui fait les frais de tant de conversations vulgaires; mais on le dépensait sans prétentions, sans exigence, comme les princes répandent de l'or. « Pai- « sible société, » disait plus tard M. Joubert, « où « n'avait accès aucune des prétentions qui peuvent « désunir les hommes; où la bonhomie s'unissait à « la célébrité ; où , sans y penser, on se faisait une « occupation assidue de louer tout ce qui est louable, « où l'on ne songeait qu'à ce qui est beau; paisible « société dont les débris ne se réuniront jamais que « pour s'entretenir entre eux de celle qui en était le « nœud et qui les avait rassemblés. »

Je voudrais nommer tous les membres de cette réunion trop tôt dispersée. Les plus fidèles étaient MM. Pasquier, Mole, de Yintimille, Julien, Chênedollé, Guéneau de Mussy, de Fontanes; mesdames deKrudner, de Vintimille, de Duras, de Lévis. Dans cet élégant cénacle, M. Joubert avait été bientôt distingué,

DE M. i. JOUBERT. XLIII

et la bienveillance parfaite dont on l'honorait, les hautes relations qu'il trouvait ainsi l'occasion de former n'étaient pas sans influence sur le progrès et l'élévation de ses idées. C'était, pourquoi le taire? une heureuse circonstance dans sa vie que cette familiarité par hasard établie entre lui et ce que Paris comptait encore de gens distingués par la naissance, la fortune, l'éducation et le bon goût. Les hommes assurément sont enfants de leurs œuvres; mais, quelque doués qu'ils soient, ils doivent presque toujours à de fortuites rencontres une partie de leur dernière valeur. Ces bons hasards leur deviennent surtout profitables quand, placés au niveau de tous par les qualités de l'esprit, ils doivent à la modestie de leur caractère d'échapper aux jalousies, aux aigreurs, qui, dans de telles situations, altèrent ou corrompent en secret de moins heureuses natures.

M. Joubert, au surplus, payait généreusement l'accueil qu'il recevait chez madame de Beaumont. 11 y avait conduit M. de Fontanes, et il y introduisit M. de Chateaubriand, M. de Chateaubriand bientôt devenu le dieu du temple.

C'était par M. de Fontanes qu'il l'avait connu. Ce dernier, comme on sait, réfugié en Angleterre au temps de la déportation , s'y était lié étroitement avec l'illustre écrivain. Frappés par la politique l'un et l'autre, ces hommes de lettres éminents s'occupaient

Page 1