DE M. J. JOUBERT. LI
ment cette affection à la fois philosophique et tendre qu'aiguisait peut-être encore un stimulant de plus, l'espèce de sollicitude paternelle qu'autorise envers le génie lui-même la priorité de l'âge et des travaux. Je me hâte de le dire , au surplus , il n'avait point affaire à un ingrat. Si nul homme n'a plus aimé dans le sens sérieux et mâle que ce mot a perdu , nul n'a été plus aimé que lui. Je voudrais ne pas laisser éteindre les souvenirs qu'on en garde autour de moi, car les exemples de ces amitiés désintéressées deviennent plus précieux à recueillir, à proportion qu'ils se montrent plus rares. Mais comment raconter les détails d'une intimité que la mort a brisée? Heureusement aux témoignages répandus dans les œuvres de notre grand écrivain il m'est permis d'en joindre un autre qui n'est pas, ce me semble, moins digne de survivre.
M. de Chateaubriand, se rendant à Rome à une époque où il n'avait point encore visité M. Joubert dans sa retraite de Villeneuve, lui écrivait de Lyon une lettre pleine de détails sur la partie de la route déjà parcourue. « J'avais calculé qu'il ferait jour, » lui disait-il, «lorsque nous arriverions à Villeneuve- « sur-Yonne. Mon cher Joubert , quelle fatalité ! Je « m'endors et ne me réveille qu'à la porte de la ville, « Il fait grand jour; je demande où est Villeneuve ; « je regarde derrière moi, et je vois une jolie petite « église ; je descends et j'y cours. Je cherche à dé-