LXIV LA VIE ET LES TRAVAUX
sa santé s'en trouvait beaucoup mieux. Il avait d'ailleurs à entretenir avec ses nombreux amis une correspondance qui devenait l'occasion de nouvelles fatigues, car sa plume, difficile à elle-même, manquait un peu de volubilité. Puis les jeunes ecclésiastiques du voisinage, attirés par l'hospitalité de la famille, venaient emprunter les livres d'une petite bibliothèque formée à leur intention , et aux livres il ne refusait guère de joindre le riche tribut de sa parole et de ses conseils. Puis enfin, quand il prolongeait trop son séjour en Bourgogne, « la petite rue en descendant « à droite » voyait arriver de Paris d'illustres visiteurs qui l'illuminaient tout à coup d'un éclat inaccoutumé. On n'échappe pas à sa destinée; la sienne était de répandre la lumière , de se consumer en éclairant, et, quoi que fit madame Joubert, le flambeau ne s'éteignait pas.
Ainsi s'écoulait cette précieuse vie, partagée entre Paris et la province, entre les méditations de la solitude et les délices de l'amitié, quand la création de l'Université vint, en 1809, imposer à M. Joubert des devoirs inattendus. On sait comment l'empereur, habile, ainsi que tous les hommes puissants, à s'assimiler ce qui se rencontrait de puissant autour de lui, avait appelé M. de Fontanes à la tête de l'instruction publique. Modéré par principes et par position, car il était classique et gentilhomme, M. de Fontanes
DE M. J. JOUBERT. LXY
n'entendait pas faire à cette situation nouvelle le sacrifice de ses opinions et de ses amitiés. Le vulgaire ne comprend pas toujours la part que prennent les hommes éminents aux vicissitudes de leur pays. Il est prompt à attribuer leurs démarches à je ne sais quels calculs d'ambition ou de cupidité qui flétrissent les meilleures actions et outragent les intentions les plus pures. Pour moi, je ne m'en cache point, j'ai plus de foi dans la dignité humaine, plus de respect pour les hautes intelligences. 11 me semble que dans les temps d'agitation politique, alors que les destinées sociales sont livrées aux hasards de la discussion des partis, les esprits élevés se dérobent avec peine au mouvement imprimé à tous les esprits. Ils se passionnent aisément pour la justice et la vérité, telles qu'elles leur apparaissent du moins : ils combattent pour elles; ils en font leur symbole, leur opinion, et quand, par leurs efforts, le jour de la victoire arrive, c'est cette opinion triomphante qui les emporte avec elle au sommet. Tel était, je le crois, le secret de la fortune de M. de Fontanes. Aussi prétendait-il, en se laissant aller à l'élévation qui lui était offerte , ne point se séparer de ses amis, et, après avoir inscrit sur la liste des futurs eollaborateurs du grand maître les noms significatifs de MM. de Bonald et de Beausset, il se hâtait d'y joindre celui de M. Joubert. « Ce nom, disait-il à l'empe- « reur, est moins connu que les deux premiers, et