DE M. J. JOUBERT. LXXXV
« et une rare souplesse, s'applique, comme il lui plaît, « au talent des autres, et leur prête ou sait en tirer des « grâces qu'on n'avait point aperçues, » M. Sainte- Beuve, ému aux accents d'une âme en parenté avec la sienne, publia dans la Revue des Deux Mondes un de ces jugements délicats, véritables révélations pour les esprits habiles à les bien écouter. A ces éloges, il est vrai, se mêlaient quelques observations, distribuées avec la modération bienveillante qui est un des caractères de l'in-
côteaux de l'Yonne ; il cueillait des oronges dans les taillis et moi dei veilleuses dans les prés. Nous causions de toutes choses et particulièrement de notre amie, madame de Beaumont, absente pour jamais : nous rappelions le souvenir de nos anciennes espérances. Le soir nous rentrions dans Villeneuve, ville entourée de murailles décrépites du temps de Philippe-Auguste, et de tours à demi rasées du haut desquelles s'élevait la fumée de l'âtre des vendangeurs. Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au milieu des bois, et qu'il prenait lorsqu'il allait voir sa voisine cachée au château de Passy pendant la Terreur.
« Depuis la mort de mon cher hôte, j'ai traversé quatre à cinq fois le Sénonais. Je voyais du grand chemin les coteaux : Joubert ne s'y promenait plus ; je reconnaissais les champs, les vignes, les petits ta9 de pierres où nous avions accoutumé de nous reposer. En passant dans Villeneuve, je jetais un regard sur la rue déserte et sur la maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m'arriva. j'allais en ambassade à Rome. Ah! s'il eût été à ses foyers, je l'aurais emmené à la tombe de madame de Beaumont ! Il a plu à Dieu d'ouvrir à M. Joubert une Rome céleste, mieux appropriée encore à son âme plalonique devenue chrétienne. Je ne le rencontrerai plus ici-bas : Je m'en irai vers lui; il ne reviendra pas vers moi. (Psalm.) »
(Mémoires d'outre-tombe, édit. de 1849, tome IV, p. 17 et auiv.)
LXXXVl LA VIE ET LES TRAVAUX
génieux critique. Il avait remarqué des répétitions, des erreurs de copiste ou d'imprimeur, quelques pensées obscures, quelques autres trop connues, certains chapitres surchargés de matières , certaines divisions omises et regrettables ; mais, par-dessus tout, il se plaignait qu'une telle œuvre demeurât enfermée dans la confidence d'une demi-publicité; il demandait qu'une édition nouvelle la mît à la portée des esprits d'élite qu'elle devait charmer.
Moi-même, je l'avouerai, je pensais avec lui que tant de trésors ne devaient pas rester enfouis. J'essayais lentement de découvrir la pensée de M. Joubert sur tous les grands sujets abordés par sa méditation, de dégager son opinion dernière, sa doctrine, si je puis dire, des variations que le temps, l'âge ou la fantaisie avaient amenées. Je cherchais si un ordre aussi rigoureux que le permettait la nature de l'ouvrage, ne lui donnerait pas, comme enseignement philosophique et littéraire, immérité, une utilité de plus, et s'il ne me serait pas possible d'en tirer, ne fût-ce que pour mes enfants, pour moi-même, la pensée testamentaire dont M. de Chateaubriand avait parlé, sorte de code domestique qui perpétuerait au milieu de nous les souvenirs et les leçons du foyer. Durant cette tentative, madame Joubert nous avait été enlevée, après avoir vu s'échapper au loin le nom modeste qu'elle avait cru tenir caché. Le secret en était désormais connu, et chaque jour je découvrais, dans les