CXIII. — Brossette a Chauvelin
A Lyon, ce 16 mars 173 1.
Monsieur, la nouvelle invitation que vous me faites de communiquer mes recherches sur Molière me fait beaucoup d'honneur ; mais elle me fait encore plus de cha- 5 grin parce que je suis hors d'état de répondre à votre
par lui-même et publiées avec des notes par Frédéric Lachèvre : reproduction du commentaire de Pierre Le Verrier avec les corrections autographes de Despréaux, 1906, gr. in-8°.
intention. J'ai déjà eu l'honneur de vous mander que mes fonctions m'occupaient tout entier, et vous savez, monsieur, combien les devoirs publics sont respectables, surtout aux personnes qui veulent les remplir avec honneur.
10 A cet inconvénient, qui vient de ma situation présente, se joint un obstacle invincible qui naît du caractère même de l'ouvrage dont il s'agit. II consiste en remarques historiques, en imitations et en changements, et dans cette distribution vous pouvez reconnaître le plan que j'ai suivi
15 dans mon commentaire sur Boileau et sur Régnier.
Les faits historiques sont en très grand nombre et renferment des anecdotes singulières. A l'égard des imitations, je ne me suis pas contenté de celles qui sont tirées des deux poètes comiques latins. J'ai porté mes recherches
20 jusque dans les pièces tant manuscrites qu'imprimées de l'ancien théâtre italien et du théâtre espagnol, lesquelles ont été imitées en tout ou en partie par notre comique français. Cette partie entre nécessairement dans mon dessein et fait un objet considérable; mais comme
25 j'ai fait toutes ces collections de loin en loin, à mesure qu'elles se présentaient, sans ordre et sans suite, elles sont dispersées dans divers recueils écrits de ma main qui contiennent d'autres matières. J'ai cru devoir vous faire ce détail, peut-être ennuyeux, afin de vous faire connaître qu'il fallait du temps et du loisir pour mettre toutes ces différentes parties chacune à leur place, et pour faire un ouvrage qui soit digne, monsieur, de l'attention que vous voulez bien y donner. Je n*aurais pas choisi une voie plus sûre pour y parvenir qu'en remettant ma collection
)i dans dés mains aussi habiles que celles de M. Gallyot, dont l'amitié m'est chère ; mais ce que j'ai eu l'honneur de vous dire touchant la dispersion de mes matériaux, vous a sans doute déjà persuadé qu'il n'y a que moi seul
qui les puisse mettre en œuvre, et c'est un nouveau
40 malheur pour l'ouvrage. M. Rousseau m'avait mandé que, dans le dessein où il était depuis longtemps de composer un discours, contenant diverses réflexions qu'il avait faites sur la vie et les œuvres de Molière, il avait besoin de mon secours pour les faits historiques dont
45 j'étais instruit. M. l'abbé d'Olivet m'a aussi écrit dans les mêmes vues. Mais tout m'est interdit pendant le cours de mes fonctions publiques, et cette excuse est si raisonnable, monsieur, que j'ai tout lieu de croire que vous l'approuverez. Je suis bien fâché de ne pouvoir à présent
50 fournir ce faible secours à la magnifique édition de Molière que l'on prépare sous vos auspices, et il ne faut pas moins que des obstacles approchant de l'impossible pour me dispenser de vous donner des preuves de mon obéissance.
55 Je suis avec les sentiments les plus respectueux, etc.
P. S. Ma lettre étant finie, M. Perrichon, prévôt des
marchands, m'a montré celle par laquelle vous l'invitez
de me presser fortement pour la publication de mes
remarques. 11 est heureux pour moi, monsieur, que vous
60 vous soyez adressé à M. Perrichon, et ma justification est infaillible, parce que personne ne peut mieux que lui vous faire connaître l'incompatibilité de la tâche que vous m'imposez, avec les fonctions consulaires auxquelles nous sommes assujettis. Elles sont telles, monsieur, que
65 les journées entières y suffisent à peine, et encore il faut être soutenu par les exemples et par les lumières de M. le prévôt des marchands. Je lui avais déjà parlé, comme à mon ami particulier, des deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et il vous confirmera sans doute
70 les motifs de ma réponse.