‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 11 sur 128 · CXIV. — Rousseau a Brossette · texte numérisé non relu

CXIV. — Rousseau a Brossette

A Bruxelles, le 24 mars 1731.

Vous serez surpris, monsieur, et peut-être fâché plus que je n'ai été moi-même en apprenant l'aventure qui a retardé ma réponse à la lettre que vous m'avez fait l'hon- 5 neur de m'écrire le i" de ce mois; mais il fallait que vous la sussiez, et pour vous l'apprendre je voulais qu'elle fût finie. La voici. Il n'est pas que vous ne connaissiez au moins de réputation un certain abbé Lenglet du Fresnoi, qui a fait imprimer depuis peu un livre sur la ma-

10 niére d'écrire l'histoire. Ce personnage dont je n'avais jamais entendu parler me vint voir à Vienne, se disant chanoine de Tournay, quoiqu'il ne l'ait jamais été, et chargé d'une affaire importante de la part du chapitre, dont j'ai su depuis qu'il n'était connu que sur le pied d'un

J3 fripon avec qui personne ne voulait avoir commerce. Je ne laissai pas, sur ces fausses enseignes et sur le babil spécieux de cet homme le plus assuré menteur qui fut jamais, de le produire chez les principaux ministres de la cour de Vienne, mais il se lassa bientôt de voir si bonne

20 compagnie, et son peu d'empressement à profiter des entrées que je lui avais procurées, me fit soupçonner dès lors que tout ce qu'il m'avait conté était une fable. Je fus confirmé dans cette pensée par M. le prince Eugène, qui me raconta, à quelque temps de là, une friponnerie insigne

2-, qu'il avait faite à M. de Hohendorf pour lui attraper cinquante pistoles que le prince avait payées. Depuis ce temps-là je ne le revis plus jusqu'au temps de mon départ pour Bruxelles auquel il vint me trouver pour m'ofl["rir de faire le voyage avec moi. Je m'en défendis le plus hon-

30 nêtement qu'il me fut possible, et je l'avertis lui-même, s'il faisait ce voyage, de ne point entrer sur les terres de France sans avoir sondé le terrain en écrivant à M. Le Blanc, dont il se disait l'ami particulier, pour justifier son voyage que je savais qui l'avait rendu suspect ; et, en

35 effet, peu de temps après mon arrivée ici, j'appris que le cardinal Dubois l'avait fait arrêter à Strasbourg. Je lui avais fait avant de partir un autre plaisir essentiel, qui était de lui faire toucher cent ducats pour un manuscrit que je fis acheter à M. le prince Eugène, et je sus que

40 sans cet argent son hôtesse Fallait faire mettre en prison pour deux cents florins qu'il lui devait. Voilà tout le commerce que j'ai jamais eu avec cet homme dont je n'ai pas ouï parler depuis, si ce n'est deux jours avant de recevoir votre lettre que j'en reçus une d'Amsterdam où on

45 me donnait avis qu'il faisait imprimer sous votre nom un libelle plein d'infamie contre moi. On m'en envoyait même l'épître liminaire, où, vous faisant parler, on m'adressait à moi-même toutes les horreurs que la plus atroce calomnie peut inventer, mais tout cela d'un style

50 où personne assurément ne vous aurait reconnu. Vous jugez bien que je ne pris point le change. Je songeai seulement à empêcher qu'il ne fût pris par quelque autre plus dupe que moi, et à l'aide des ministres dont je suis connu en Hollande, j'ai obtenu la suppression de ce

55 libelle, en attendant peut-être quelque chose de mieux. Voilà, monsieur, ce que je voulais être en état de vous mander avant que je fisse réponse à votre lettre, à laquelle je viens maintenant après cette digression.

Il est vrai qu'ayant communiqué à M. Tabbé d'Olivet,

éo lorsqu'il passa par ici, ce que vous m'aviez mandé touchant les recherches que vous aviez faites sur la vie et les ouvrages de Molière, je lui dis qu'il m'était souvent

passé par la tête de mettre par écrit les réflexions que j'avais faites sur les comédies de cet auteur, dont il serait

6> à souhaiter qu'on fît une édition qui pût répondre à l'honneur qu'elles font à notre langue et à notre nation. Il est vrai aussi qu'il m'a mandé, il y a quelque temps, que l'on songeait à cette édition et que M. Chauvelin, qui en prenait soin, souhaiterait que j'e misse en exécu-

70 tion le projet dont je lui avais parlé à ce sujet. Mais je ne pensais pas que la chose fût si avancée, et ayant maintenant la tcte occupée de beaucoup de choses qui n'ont aucun rapport avec un ouvrage de cette nature, j'aurais été bien aise d'attendre quelque temps pour pouvoir y tra-

7> vailler avec plus de liberté d'esprit. Cependant, comme je vois par ce que vous m'écrivez et par une lettre que j'ai reçue depuis deux jours de M. l'abbé d'Olivet que les libraires se préparent à commencer leur édition, je ferai mon possible pour satisfaire comme je pourrai à ce que

80 vous exigez de moi l'un et l'autre. Mais ce sera à condition, monsieur, que ma dissertation, si je la fais, ne paraîtra point sans avoir été revue et corrigée par vous, et à condition encore que vous ne consentiez à l'impression de vos remarques que sous une assurance expresse

8) et positive que les libraires retrancheront de l'édition qu'ils projettent cette misérable vie de Molière ' qu'on a mise à la tête des éditions précédentes et où on ne voit ni vérité, ni style, ni sens commun, ouvrage plus propreà rendre méprisable et ridicule cet illustre acteur qu'à donner la

90 moindre lumière sur ses écrits ou sur sa personne. Pour moi je tiens que rien ne gâte tant un livre que les mauvaises pièces qu'on y associe, comme rien ne défigure tant

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