CCVIII. — Brossette a Louis Racine
A Lyon, 12 novembre 1740.
Je ne saurais vous exprimer, monsieur, l'affliction que j'ai ressentie en apprenant par votre dernière lettre la mort de notre ami Rousseau. Quoique vous ne me don-
5 niez pas cette nouvelle comme certaine, je ne laisse pas de craindre qu'elle ne soit trop véritable, et je vois par les justes éloges que vous lui donnez que votre tendresse est frappée de la même crainte. Ainsi finit un commerce de lettres et d'amitié qui subsistait entre nous depuis prés
10 de vingt-six ans et qui a fait un des plus grands charmes de ma vie. Vous avez une grande ressource, monsieur, du côté de vos talents, de votre réputation et de votre jeunesse. Pour moi qui n'ai pas les mêmes avantages, il ne me reste que le souvenir de cet illustre malheureux, et
15 que les gages qu'il m'a laissés de son souvenir dans ses lettres. Vous savez, monsieur, que j'ai fait relier en deux gros volumes toutes celles qu'il m'a écrites pendant vingtsix années. Je m'en vais terminer ce recueil par un troisième volume qui contiendra toutes celles que j'ai reçues
20 de lui depuis ce temps-là. Si vous voulez l'enrichir de vos lettres et des siennes, comme vous me l'avez fait espé-
rer, je les recevrai avec grand plaisir. Ce ne sera pas un ornement médiocre pour cette collection. Au reste, monsieur, je vous sais un gré infini de m'avoir cru assez atta- 25 ché à M. Rousseau pour mériter d'être informé de sa destinée. Quand vous en saurez les véritables circonstances, je vous prie de ne me les pas laisser ignorer. Je suis, monsieur, etc.