CCXI. — Louis Racine a Brossette
A Soissons, ce 20 janvier 1741.
Je suis bien mortifié, monsieur, du triste état dans lequel vous êtes : je vous souhaite un prompt rétablissement, et quand vous serez assez fort pour pouvoir dicter sans rien 5 risquer, je vous prie de me donner de vos nouvelles et de celles de votre Boileau dont vous ne me parlez pas. L'édition est-elle prête à paraître ?
Il s'en faut beaucoup que notre ami soit ressuscité : il 10 est vrai qu'il n'est pas enterré, mais on ne le peut compter ni parmi les morts ni parmi les vivants. J'ai risqué une lettre à Anvers. Son ancien et fidèle domestique* m'a fait réponse, et je juge par sa lettre que son maître est dans un lit d'auberge, privé de l'usage de ses membres et
* Parmentier. [Noie du tnanuscrit.]
15 même de la parole, qu'il lui reste seulement un peu de connaissance. Il allait de La Haye à Bruxelles, il tomba en apoplexie dans la route, on le porta à Anvers. Le P. Berruyer, auteur de V Histoire du peuple de Dieu, qui se trouva par hasard compagnon de son voyage, le confessa
20 et il reçut les sacrements avec beaucoup de piété. L'apoplexie est dégénérée en paralysie ; son domestique m'assure que, sans un ami* qui lui fait tenir cent florins par mois, il périrait de misère et qu'il n'a que ce faible secours. Voilà l'état de cet illustre infortuné qui prouve ce qu'il
25 a dit autrefois.
Que l'homme est bien pendant sa vie Un parfait miroir de douleurs.
J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre, etc.
CCXIL — Brossette a Louis Racine.
A Lyon, ce 5 mars 1741.
Par votre dernière lettre du 20 de janvier, monsieur, vous m'avez invité de vous donner de mes nouvelles, dés que ma santé me permettrait d'écrire ou du moins de dic- 5 ter. J'obéis aujourd'hui à votre invitation, pour ne pas interrompre plus longtemps un commerce qui m'est aussi agréable que le vôtre.
Pour commencer par ma nouvelle édition du Boileau, je vous dirai, non sans chagrin, qu'elle est accrochée par
* M. du Lis, riche juif de La Haye. [Note du manuscrit.']
10 une mauvaise entreprise que mon libraire a faite depuis plus d'une année et qui le tiendra encore quelque temps. C'est l'impression d'un ample commentaire sur Newton en trois volumes in-quarto, composé par deux religieux minimes français, qui sont professeurs de mathématiques
15 à Rome ^ Il y en a déjà deux volumes d'imprimés et l'on m'assure que le troisième est bien avancé. Vous jugez bien, monsieur, qu'un ouvrage de cette nature, tout farci de la plus haute algèbre et rempli de figures, demande beaucoup de temps, d'application et de dépense ; ainsi
20 voilà mon ouvrage suspendu, et l'impression s'en achèvera quand il plaira à Dieu". J'ai beau me plaindre et crier : tout cela est une impuissante ressource contre cet inconvénient. Je me souviens toujours d'un chapitre de Montaigne intitulé : Ce que l'un perd. Vautre le geigne. . Ainsi
2) la Vv<= Alix aura le temps de débiter son édition, pendant la cessation de la mienne.
Ces jours passés, j'en ai parcouru un exemplaire. J'y ai trouvé beaucoup de défauts essentiels, sans compter l'injustice criante que l'éditeur a affecté de commettre à
30 mon égard, en mutilant toutes mes remarques et en évitant même de parler de moi et de mon commentaire, qui est pourtant la source où il a puisé. Mais je pourrai vous parler de cela plus amplement dans une autre lettre. J'ai vu aussi que M. Souchay, votre confrère, a parlé de
55 vous au sujet des vers de M. Despréaux pour mettre au bas du portrait de M. votre père et qui finissent ainsi :
Et sans me perdre dans les airs Voler aussi haut que Corneille.
I. Philosopbix iialuralis priiicipia viathetiiattca, atictore Isaaco Nnutonio eq. aurato, perpetuis commentariis illustrala, commuui studio PP. Thotnz Le Seur et Francisci Jacquier, ex gallicanâ Miiiiinorum familià, Mathe^e Professoruni. Genève, Barrillot, 1739-42. 4 parties en 5 vol. in-40.
Avant que de finir ma lettre, j'ose vous prier de m'ap- 40 prendre tout ce que vous saurez de la santé et de l'état de notre ami M. Rousseau. Nous nous intéressons également, vous et moi, à tout ce qui le concerne, et vous devez être aussi empressé à m'en donner des nouvelles que je le suis à en recevoir. Donnez-moi des vôtres et 45 soyez bien persuadé que personne au monde n'est avec plus d'estime et d'attachement que moi, monsieur, votre, etc.