CCXX. — Rousseau a Louis Racine
A Bruxelles, le 6 décembre 1739.
Je vous suis bien obligé, monsieur, de m'avoir remis l'espoir sur la santé de M"^^ Dupleix. Je ne crains pour elle que le peu de cas qu'elle en fait et l'excès de ce qui 5 manque d'ordinaire aux personnes de son sexe. Sa conservation et celle de M. son époux me deviennent de jour en jour plus chères par la rareté des caractères qui leur ressemblent et par le bonheur dont je me flatte de n'avoir pas été jugé indigne de l'honneur de leur amitié.
10 Ma tristesse sur la perte du prince de La Tour se dissipe par la satisfaction de retrouver dans son successeur tout ce que j'avais perdu et surtout dans l'amitié de l'illustre douairière qui est en vérité une personne incomparable par la grandeur des sentiments et la justesse de l'esprit.
15 Pour ma santé elle est toujours au même état et j'attends le retour du printemps avec patience à la vérité, mais non sans beaucoup d'ennui que le seul commerce de M. le comte de Lanoy et de M. de Seguy, mes plus chers amis, peut adoucir et que vos lettres, monsieur, achèvent
20 de me faire supporter.
Vous me faites souvenir de deux hommes qui portaient le nom de Mahuet et qui me venaient voir assez régulièrement ici, il y a environ dix ans. Mais tout à coup et sans que j'aie jamais su ni voulu savoir à quel jeu je les
2s avais perdus, je me trouvai privé de leurs visites. Je me souviens que l'un d'eux qui a survécu à son frère était
avocat assez ', à ce qu'il m'a paru, mais je
ne sache pas leur avoir confié sur mes ouvrages aucune particularité digne d'être confiée au papier. Si jamais je
îo songe sérieusement, comme j'en ai envie, à écrire quelque chose de ce genre, ce sera lorsque j'aurai l'esprit plus libre et que ma situation sera devenue plus fixe et plus tranquille. Les peines que m'ont causées mes ennemis n'approchent point de celles dont mes amis m'ont affligé
35 par les fausses espérances dont ils se sont leurrés et moi après eux. Je dis tous les jours avec le fou d'Horace : Pol, me occidisiis, amici. J'étais heureux quand je n'espérais ni n'attendais rien. Quand reviendra cet heureux temps ? Après ma mort, à laquelle je n'ai rien de plus im-
40 portant que de me bien préparer.
M. Brossette m'a déjà mandé qu'il avait conservé mes lettres et qu'il en avait fait un recueil avec ses réponses. Pour moi qui n'ai point de copies et qui ne me suis jamais figuré que des lettres comme les miennes, écrites
4) à la hâte et pour m'acquitter au plus vite de mes dettes, méritassent le soin d'en garder copie, je serais peut-être bien fâché d'y retrouver des choses que je ne hasarderais pas à l'heure qu'il est. Si jamais la fantaisie lui prenait d'en faire part au public, ce serait à lui à y corriger pour
50 mon honneur ce qui ne lui plairait pas, et à en user, si parva licet componere magnis, comme le P. Bretonneau a fait à l'égard des sermons du P. Bourdalouc.
1. Il y a deux mots ici dont la lecture est à peu pK s impossible.
Permettez-moi d'assm-er Mn^^ Racine de mes très humbles respects et vous de l'attachement sans borne et 55 du dévouement entier avec lequel je suis, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, Rousseau.