‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 114 sur 128 · CCXXII. — Rousseau a Louis Racine · texte numérisé non relu

CCXXII. — Rousseau a Louis Racine

A La Haye, le 25 juin 1740.

Il est vrai, monsieur, que le soleil fait ce qu'il peut pour réconcilier l'air avec nous ; mais le vent du nçrd continue toujours à faire des siennes et je passe encore

5 tous les matins et tous les soirs au coin de mon feu. Jugez si ma santé peut se rétablir avec un temps comme celui-là et si mon humeur est en état de prendre part à aucun des événements qui pourraient dissiper l'ennui qui m'a chassé de Bruxelles.

10 L'infidèle ami de M. Brossette ne m'a point rendu sa lettre. Je ne lui en suis pas moins obligé et le plaisir que vous me faites en m'apprenant que sa nouvelle édition de Despréaux est sous presse me réconcilie tout à fait avec lui.

15 Vous aurez appris la mort du roi de Prusse. Voltaire était à Bruxelles où il n'attendait que cet événement pour aller chez son successeur exercer la charge de premier ministre. Je le crois en chemin actuellement pour l'accomplissement de ce grand dessein. Quelque part qu'il

20 soit, ne doutons point qu'il n'y fasse des sottises. Un pommier ne peut faire que des pommes.

Je n'entends plus parler de mon ami Aved ni de la gravure de mon portrait qu'il me promettait pour le mois de février. J'aimerais bien mieux recevoir celle du vôtre

25 dont j'aurais besoin pour réveiller en moi les sentiments de vertu et de religion que mes souffrances corporelles éteignent insensiblement malgré les efforts que je me fais pour les supporter constamment. Si l'âme n'est point matérielle, au moins est-il vrai de dire que la matière a

30 un très puissant empire sur l'âme.

Conservez toujours la vôtre dans sa paix ordinaire. C'est le plus grand des biens et le seul qui puisse rendre l'homme heureux dans cette vie.

J'assure ici M'"^ Racine de mon respect accoutumé et

i5 vous, monsieur, du véritable et éternel attachement avec lequel je suis pour le reste de mes jours votre très humble et très obéissant serviteur, Rousseau.

N'avez-vous point vu un livre de M. Duguet sur Vins-

tituiion d'un prince ? J'apprends qu'il fait du bruit en

40 France et véritablement c'est un très bel ouvrage, mais

qui ne sera point du goût de ceux qui y sont au timon

des affaires.

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