CCXXIII. — Rousseau a Louis Racine
A La Haye, le 14 juillet 1740.
Je ne puis vous exprimer, monsieur, combien je suis sensible à l'intérêt que vous prenez à ma santé. Elle est véritablement dans un état de décadence qui ne m'an- 5 nonce rien moins qu'une fin prochaine et une fin douloureuse et qui pis est sans aucune ressource pour m'aider à sortir de la vie comme j'en manque pour y rester. Bruxelles ne m'en offre guère plus que La Haye par la profonde ignorance où on y vit de tout ce que la
10 religion a de plus essentiel et le plus consolant.
M. Piron que le ciel semble m'avoir envoyé pour m'aider à passer le temps avec agrément dans un séjour où je ne sais que faire tristement les plus grands repas du monde, M. Piron, dis-je, m'a confirmé ce que vous ne
is mandez de la gasconnade de Voltaire sur sa Zulime. Il a vu cet auteur en passant à Bruxelles et Voltaire a ajouté à ce qu'il avait écrit dans sa lettre qu'il avait fait cette tragédie en badinant et qu'il l'avait écrit même ainsi à Paris où personne ne voulait le croire. « Pardonnez-moi, lui a
20 répliqué Piron, tout le monde le croit. » Ce M. Piron est un de ces hommes qui ont tout leur esprit en argent comptant. Il travaille actuellement à une tragédie dont
il m'a récité trois actes qui m'ont paru admirables ; mais c'est encore un secret et même pour dépayser la curio- 25 site de Du Fresne dont il n'est pas que vous ne connaissiez la fatuité et l'amour de soi-même il lui a dit que le sujet de sa pièce était sale, dont il lui a fait sur le champ l'exposition dans ces quatre vers :
Au milieu d'un village où la peste réside 50 Un vieux fumier pourri s'élève en pyramide,
Masse infecte qu'on voit se grossir chaque jour Du tribut régulier des cochons d'alentour .
« Imaginez-vous, mon cher, lui a-t-il ajouté, le plaisir que tout Paris aura à vous voir sur un fumier. »
35 Le plaisir que me fait le commerce d'un ami si consolant ne peut me distraire de la douleur que me laisse la perte de M. le comte du Luc, le plus solide et les plus vertueux ami que j'eusse dans le monde et dont les bon-
40 tés sont le plus profondément gravées au fond de mon cœur. Cette impression ajoutée à mes infirmités en redouble l'amertume à un point qui me laisse pour le présent et pour l'avenir sans aucune consolation. Je crains que l'accident arrivé à M. de Senozan ne laisse une affliction à peu près pareille à M"^^ Racine à qui vous voulez
45 bien que je renouvelle ici l'assurance de mon respect comme à vous celle de l'attachement inviolable avec lequel je suis, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, Rousseau.