‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 17 sur 128 · CXIX. — Brossette a Rousseau · texte numérisé non relu

CXIX. — Brossette a Rousseau

A Lyon, ce 12 juin 1731.

Demain à l'Académie, monsieur, votre lettre du i^"" de ce mois sera lue au P. de Colonia, auteur du livre que je vous ai envoyé, et je suis bien assuré qu'il recevra 5 l'éloge que vous en faites à titre de grâce et de simple politesse. Dieu veuille même qu'il ne s'impose pas quelque pénitence volontaire pour se punir des louanges que vous lui donnez, car c'est un homme plein de modestie et de piété. Vous devez prévoir qu'il ne manquera pas de

10 me charger de ses remerciements à votre égard. Son caractère est bien différent de celui d'un de ses confrères, si une certaine histoire, que vous avez pu lire dans les nouvelles publiques, est véritable. Je veux parler du P. Girard, recteur du séminaire de la marine à Toulon,

15 accusé par Catherine Cadière sa pénitente. Je viens de lire le factum ou mémoire imprimé au nom de cette fille, lequel contient des choses absolument incroyables. Elle passait pour une sainte, et une sainte à visions et à miracles ; elle avait des stigmates, des extases, des obsessions, des

20 transfigurations. Elle accuse son directeur de cinq ou six bagatelles, comme vous diriez, quiétisme, magie, enchantement, inceste spirituel avec elle ou avec quelques autres dévotes d'affiliation, avortement, subornation de témoins. Voilà les chefs d'accusation et la matière d'un procès ca-

2) pital qui se traite au Parlement d'Aix. Mais il y en a trop pour être cru ; il y en a trop aussi pour qu'on n'en soupçonne pas quelque chose. Après tout, monsieur, il faut ou que la dévote soit une impudente friponne, ou que le directeur soit un horrible scélérat. Il y a peu

30 d'exemples d'un pareil événement et il ne serait pas à souhaiter qu'il y en eût beaucoup. On n'en peut citer, ce me semble, que deux à peu près semblables, depuis environ un siècle, savoir le procès de Louis Gaufridi, prêtre de Marseille, qui fut condamné au feu en 161 1 par

3 S le même Parlement, et celui d'Urbain Grandier, pour la possession prétendue des religieuses de Loudun.

Tôt ou tard justice vous sera faite de l'abbé Lenglet. M. le Garde des Sceaux est trop équitable pour laisser impuni un attentat de cette nature. Ce ministre, en

40 s'abstenant de vous écrire, n'a pas voulu sans doute paraître informé publiquement de votre plainte ; mais il ne négligera point les occasions de vous venger, ces oc-

casions ne peuvent pas manquer de s'offrir en temps et lieu.

45 Quae nondu mdata sunt, stulte, negata putas?

M. l'abbé d'Olivet ne m'a point écrit depuis le mois de février, quoique je lui eusse donné occasion de m'écrire ; ainsi il ne m'a fait aucune part de vos lettres, et vraisemblablement il ne me les communiquera point, car il n'est

50 pas autrement communicatif. Suivant ce que vous me faites l'honneur de me mander, vous avez abandonné quant à présent le projet du discours, dont vous aviez formé l'idée, pour les œuvres de Molière, mais j'espère que vous reprendrez ce dessein, qui est bien digne de

5 s vous, lorsque vous y serez invité par l'examen de mes notes sur cet auteur. Quand elles ne seraient bonnes qu'à cela, je ne les regarderais pas comme inutiles. Je n'y saurais travailler que l'année prochaine, mais en attendant je vous exhorte à mettre vos pensées en dépôt sur

60 le papier.

On me mande de Paris que l'abbé Desfontaines, qu'on dit auteur ou compilateur d'un journal hebdomadaire intitulé le Nouvelliste du Parnasse, a fort mal parlé de mes notes sur Régnier. Il n'en parle qu'en termes généraux,

6s sans entrer dans aucun détail. S'il avait voulu m'indiquer mes fautes d'omission et de commission, j'aurais pu les corriger ; mais quel profit peut-on tirer des injures ? J'ai déjà dit à ce sujet qu'il décriera moins mes ouvrages qu'il ne s'est décrié lui-même par ses propres ouvrages et par

70 ses mœurs.

Or maintenant veillez, graves auteurs, Mordez vos doigts, ramez comme corsaires, etc.

J'apprends aussi que l'on imprime à Paris la suite de

l'histoire du Théâtre italien par M. Riccoboni, avec la

75 lettre que vous lui avez écrite au sujet de la première partie de son livre : c'est la même lettre que vous m'adressâtes pour lui, à Paris, il y a près de deux ans.

L'intérêt que vous prenez au progrès des sciences m'engage à vous faire part d'un établissement qui lui sera avan-

8c tageux, du moins dans la ville de Lyon. M. Aubert, doyen des avocats et ancien échevin de cette ville, âgé de quatre-vingt-dix ans, en a employé soixante-dix à former une belle et nombreuse bibliothèque, qu'il vient de donner à la ville, pour être destinée à l'usage du public.

85 Les livres seront déposés et gardés dans une des salles de l'Hôtel de Ville, sous la direction d'un bibliothécaire. M. Aubert termine ainsi sa carrière par une action extrêmement glorieuse, et qui fait plaisir à tous ses concitoyens. Comme j'ai été le promoteur de cette affaire et

90 que j'ai contribué par mes soins à la faire réussir, ne soyez pas surpris si je vous en parle avec complaisance, l'affectionnant particulièrement comme un bon citoyen, qui doit travailler, suivant les occurrences, au bien et à la gloire de sa patrie. C'est par les mêmes motifs que je

95 fis, il y a trente ans, l'établissement de notre Académie des sciences et des belles-lettres, laquelle est extrêmement florissante.

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