‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 18 sur 128 · CXX. — Rousseau a Brossette · texte numérisé non relu

CXX. — Rousseau a Brossette

A Bruxelles, le 25 juillet 1731.

Excès de paresse, défaut de matière, voilà, monsieur, les deux grands principes de toutes mes irrégularités

dans le commerce des lettres. C'en est une d'avoir gardé

5 près d'un mois une des vôtres sans y faire réponse. S'il s'était agi d'exécuter quelqu'une de vos commissions ou de la moindre chose du monde pour votre service, vous n'auriez pas à vous plaindre de mon manque d'exactitude . Voilà le cas où je me pique d'être régulier plus que per-

10 sonne. In cœteris rehus pigritiam colas.

Je n'ai rien vu de la fameuse affaire du P. Girard que dans les gazettes que je ne lis guère et auxquelles je fais peu d'attention. Celle-ci est pourtant de nature à exciter la curiosité la plus indolente, quoiqu'à dire vrai ce que

15 j'y trouve de plus rare est qu'elle soit devenue publique, car les exemples de cette nature sont le jeu le plus commun de l'hypocrisie quand elle se trouve alliée à l'incontinence, ce qui n'est que trop ordinaire, mais ces exemples demeurent cachés et ne nous serviront de divertissement

20 qu'à la vallée de Josaphat, où les Gaufridis et les Maurois paraîtront sous leur véritable forme. Je dirais volontiers la même chose des ministres, pour répondre à un article de votre lettre. J'en ai trop vu depuis trente ans que je roule dans le monde pour y être trompé. J'en ai

25 connu de parfaitement honnêtes gens, et ceux-là étaient les plus habiles, mais pour leurs singes, en beaucoup plus grand nombre, c'est peut-être ce que j'ai connu dans ma vie de plus méprisable, et ce que j'ai aussi le plus méprisé depuis que je me suis fait une règle de juger les

?o hommes par ce qu'ils valent et non par ce qu'ils sont.

Je n'ai jamais ouï rien dire du journal dont vous me parlez sous le nom de Nouvelliste du Parnasse, et je n'en connais l'auteur que sur quelques pièces que j'ai vues de

35 lui contre nos néologues modernes, dans lesquelles j'ai véritablement trouvé de l'esprit et du discernement, mais

on peut en avoir en certaines choses et en manquer en d'autres, et certainement il ne se fera pas honneur en attaquant un homme comme vous, et jusqu'à ce qu'il

40 paraisse un commentaire de Régnier plus exact et plus sagement écrit que le vôtre, ce qui ne me parait pas possible, il sera toujours dans son tort, où je vous conseille de le laisser sans vous embarrasser de lui répondre. Une seconde édition de vos éclaircissements sur Despréaux

45 que nous attendons depuis si longtemps confondra plus sûrement de pareils censeurs que cinquante dissertations polémiques dont le sort est toujours, quelque bonnes qu'elles puissent être, de ne vivre qu'autant que les fleurs d'été. Ayez la bonté de m'apprendre quand nous pourrons

50 enfin nous flatter de voir cette édition, car je n'ai plus la première et je regarde ce livre comme un de mes plus chers et plus solides amusements.

Je vous embrasse de tout mon cœur et suis toujours avec la plus tendre et la plus sincère considération, mon-

55 sieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Rousseau.

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