‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 19 sur 128 · CXXI. — Rousseau a Chauvelin, maître des requêtes · texte numérisé non relu

CXXI. — Rousseau a Chauvelin, maître des requêtes

Rien n'était plus digne de vous, monsieur, que le dessein de réparer le tort que tant d'éditions négligées ont fait jusqu'ici au plus illustre de nos poètes, et de relever la nation du reproche qu'on lui fait sur son peu d'atten- 5 tion pour les auteurs qui l'honorent le plus. Quoique nous en ayons d'admirables, presque en tout genre, il est pourtant vrai de dire que c'est principalement par nos poètes que le siècle de Louis-le-Grand s'est le plus dis-

tingué, et surtout par nos poètes dramatiques, qui sont

10 les seuls qu'on puisse raisonnablement opposer à ceux qui nous restent de l'antiquité. Je ne ferais même aucune difficulté d'accorder la préférence aux nôtres, s'ils avaient tous atteint le but de leur art aussi heureusement que Molière. Car, quelque parfaites que soient les tragédies

15 de Racine et les bonnes pièces du grand Corneille, je ne voudrais pas assurer qu'ils eussent rempli toute l'idée qu'on peut avoir de la Tragédie, et qu'il n'y eût pas quelque autre route à suivre, plus sûre que celle qu'ils ont choisie ; au lieu que Molière, presque sans autre guide

20 que son génie, a trouvé la seule voie qui puisse conduire à la perfection du Théâtre comique, et n'a laissé à ses successeurs que le choix, ou de suivre ses traces, ou de s'égarer en cherchant des chemins différents du sien. Cette considération, je l'avoue, m'a fait naître plusieurs

25 fois la pensée de donner au public mes sentiments sur cet auteur, et de redresser les jugements que quelques critiques, très estimables d'ailleurs, ont souvent faits un peu témérairement du détail de ses pièces ; car je ne sais par quelle fatalité la démangeaison de reprendre s'attache

30 toujours à ce qu'il y a de plus excellent ; et, sur le fondement tout au plus de quelque observation particulière, se croit en droit d'établir des maximes générales et décisives sur le mérite des auteurs les plus dignes d'admiration. Mon dessein aurait été de justifier Molière, en pre-

3 5 mier lieu, du reproche qu'on lui a fait d'être quelquefois trop populaire, en faisant voir par l'exemple des Anciens maîtres, que comme la Comédie a des sujets de différente espèce, elle doit avoir aussi plus d'une manière différente de les traiter ; que les tromperies, par exemple, et les

40 malices qu'on fait à un Pourceaugnac ne doivent pas être peintes du même pinceau que les impatiences où on

expose un philosophe misanthrope ; que ce poème n'a pas été inventé seulement pour les esprits délicats, qui sont en très petit nombre, mais pour tous les esprits qui

45 composent le public, entre lesquels il se trouve des combinaisons infinies de sensibilité, qu'il faut pourtant trouver le secret de réveiller toutes, à peine de déplaire à la multitude et aux délicats mêmes que le grand nombre entraîne comme les autres, et qui, quoi qu'ils en disent, ne sont

50 jamais les derniers à languir, quand ils voient languir le public ; que ce qui peut paraître outré sur le papier dans quelques endroits de notre auteur ne l'est point pour le théâtre, qui demande plus d'action que de paroles, et où les traits ne sauraient paraître naturels, dans la perspec-

5 5 tive où ils sont vus, sans être souvent plus grands que la nature même, dont Molière ne s'est pourtant jamais écarté, bien différent d'Aristophane qui s'en éloigne presque toujours, ce qui n'a pas empêché le peuple le plus poli de la Grèce de lui prodiguer les mêmes admirations qu'à

60 Ménandre, de qui les comédies auraient pu faire tomber Aristophane dans le mépris, s'il suffisait d'exceller dans une espèce pour rendre méprisables ceux qui excellent dans une autre ; mais qu'enfin l'exemple de ces deux célèbres anciens prouvant qu'il y a deux manières de

65 traiter la comédie, on ne saurait donner trop de louanges à Molière d'avoir su réunir ces deux manières différentes aussi parfaitement et avec autant de succès qu'il a fait.

J'aurais fait voir de plus par une analyse suivie et appuyée des exemples et des règles les plus sûres de l'an-

70 tiquité, que non seulement en fait d'imagination, de variété, de force comique, de bonne plaisanterie, mais encore en fait de conduite et d'économie théâtrale, ce poète l'a emporté sur tout ce que nous connaissons de comiques anciens et modernes, et je n'aurais eu aucune

7S peine à prouver que tous ses dénouements, qu'il a plu au P. Rapin de condamner sans preuve, sont aussi réguliers qu'aucun de ceux des Anciens, et souvent même beaucoup mieux amenés et moins embrouillés que les leurs ; et que celui du Tartuffe, en particulier, contre lequel on

80 a voulu se récrier, ne pouvait être autrement sans être mal et mérite peut-être encore plus de louanges que ceux qu'on approuve le plus.

J'aurais surtout entrepris de faire connaître le judicieux discernement de l'auteur dans le choix de ses caractères,

85 et avec quelle habileté il a su distinguer ceux qui conviennent au théâtre, d'avec ceux qui n'y sont pas propres; car la Comédie est faite pour peindre ce que les vices ont de ridicule, mais elle doit bien se garder de toucher à ce qu'ils ont d'odieux ou de trop criminel. Elle doit laisser

90 aux prédicateurs le soin de les reprendre, et aux magistrats celui de les punir; et son devoir est de chercher dans les mœurs ce qui peut y exciter la risée, mais nullement ce qui doit soulever l'indignation. Cette passion n'est point propre au théâtre comique. On n'y vient point

95 pour s'attrister; et qu'y a-t-il déplus triste que la peinture d'un ingrat, par exemple, d'un calomniateur, d'un scélérat, d'un impie ? Que peut-on trouver de risible dans de pareils caractères qui ne sont propres qu'à révolter le cœur et l'esprit ?

100 Molière n'a péché qu'une fois contre cette règle en présentant un hypocrite à ses spectateurs; mais le ridicule de l'action, où il le représente, et l'art admirable qu'il emploie à ne le faire voir que du côté le plus risible, fait disparaître en quelque sorte la noirceur du caractère, et ce 105 que le cinquième acte peut avoir de trop tragique doit s'excuser par la nécessité de donner le dernier coup de pinceau à son personnage, qui serait demeuré imparfait

DE J.-B. ROUSSEAU ET DE BROSSETTE él

sans ce trait dMnfidélité qui met en péril la vie de son bienfaiteur.

iio Je ne parle point de l'Athée du Festin de Pierre, parce que cette pièce n'est pas proprement de lui et qu'il ne l'a donnée qu'à l'importunité de ses camarades, qui voyaient ce sujet sur tous les théâtre hormis sur le sien. Aussi, quoiqu'il l'ait traité avec tout l'art et tout le ménagement

1 1 -, possible, il n'a jamais souffert qu'elle fût imprimée de son vivant, et elle ne l'a été qu'après sa mort.

Voilà, monsieur, le plan sur lesquels j'aurais formé ma dissertation, dans laquelle je n'aurais pas oublié de faire voir à ceux qui l'ont accusé de ne pas toujours écrire

I20 purement, que personne au contraire n'a su mieux choisir le style convenable au théâtre comique, qui a son langage propre qu'il est nécessaire de connaître avant de le condamner ; que ni anciens ni modernes n'ont jamais si bien connu que lui la finesse et la naïveté du dialogue,

I2J et que nous n'avons peut-être point d'ouvrages aussi propres que les siens à former les jeunes gens à la conversation familière et à la véritable plaisanterie ; qu'il n'y a point de poètes célèbres parmi nous, si on en excepte Racine et Despréaux, à qui il ne soit échappé plus de

130 négligences sans comparaison qu'à lui, qui au reste était obligé de composer beaucoup plus rapidement qu'eux, et qui n'a pas eu le loisir comme eux de revoir et de corriger ses ouvrages ; enfin qu'à ce petit nombre de taches près, quas aul incuria fudit , aut humana parum cavit tialura,

135 nous n'avons point d'écrivain qui ait mieux connu le génie et la force de la langue, ni qui ait écrit avec plus de justesse, de précision et de propriété d'expression que Molière.

C'est dans ce sens-là à peu près, que je crois qu'on aurait

140 pu rendre une vie de l'auteur digne de l'attention du

public : car l'histoire d'un poète n'est à proprement parler que l'histoire bien examinée de ses ouvrages, et le détail de sa vie privée a quelque chose de trop petit et de trop peu intéressant pour en faire l'entretien d'un lecteur. C'est

14s à quoi n'a pas songé l'auteur de cette prétendue vie de Molière, qu'on a si mal à propos cousue aux dernières éditions des œuvres de ce grand homme ; car, outre qu'elle est pitoyablement mal écrite, les traits historiques dont elle est remplie ont quelque chose de si bas et de

150 si indigne d'un homme comme Molière, que quand on ne saurait pas d'ailleurs que la plupart sont faux et controuvés, leur seule lecture suffirait pour faire regretter le temps qu'on a perdu à les lire. Je me souviens que quand M. l'abbé [d'Olivet] me parla ici de l'édition nouvelle

155 qu'on projetait des œuvres de Molière, je lui dis que si on voulait la faire bonne, il fallait se renfermer uniquement dans le texte de l'auteur et en retrancher sans miséricorde tout ce qui n'est pas de lui , que tout au plus on pouvait y joindre, en forme de préface, quelque discours

160 qui fît mention de tout ce qu'il peut y avoir de plus digne d'être su touchant sa personne, ne fût-ce que pour effacer l'impression que quelques malheureux romans pourraient donner à la postérité, sur la foi de M. Bayle même, qui n'a pas eu honte de les transcrire dans un livre renommé;

165 et que j'avais autrefois appris de M. Despréaux et de quelques autres contemporains de l'auteur diverses particularités que le public pourrait peut-être lire plus volontiers que les rhapsodies aussi infidèles que grossières que l'on a jusques ici associées à ses ouvrages. Je suis encore

170 dans le même sentiment, et si j'en étais cru, on en retrancherait non seulement l'impertinente dissertation de De Vizé qu'on a mise au devant du Misanthrope, mais encore cette languissante Description des plaisirs de l'Ile enchantée,

qui étouffe la pauvre Princesse d'Ëlide, sans oublier un

175 maudit bout-rimé dont on a encore fait honneur à Molière et qui n'a jamais pu être que la boutade d'un petit écolier, qui ne savait ni ce qu'il disait, ni ce qu'il voulait dire.

M. l'abbé [d'Olivet] m'exhorta d'entreprendre l'ouvrage :

180 mais pour donner à un pareil Discours, de la façon dont je le conçois, l'étendue et la forme qu'il devrait avoir, il me faudrait plus de temps et d'application que je ne suis actuellement en état d'en donner à un travail de cette nature. Et quant aux faits, et à ce qu'on appelle person-

185 nalités, M. Brossette, qui a connu particulièrement M. Despréaux et qui s'est fait une étude de ramasser ce qu'il lui a ouï dire de Molière, est bien plus en état de les rassembler que moi, qui n'ai jamais rien écrit et qui ne saurais manquer d'avoir oublié depuis vingt ans beau-

190 coup de choses que M. Brossette est sûr de retrouver dans ses cahiers. Il est vrai qu'elles ne seront peut-être pas assez tôt prêtes pour l'édition qui se prépare ; mais elles pourront être imprimées à part dans la suite ; et je voudrais qu'on en usât ainsi de toutes les remarques, car,

19s quoiqu'elles puissent être fort utiles quand elles sont aussi bonnes que M. Brossette est capable de les faire, j'ai toujours observé que quand elles se trouvent au bas des pages, elles débauchent l'attention du lecteur et lui ôtent tout le plaisir que donne la lecture du texte suivie sans

200 interruption. Je crois donc, monsieur, puisque vous me permettez de vous dire mon sentiment, que le mieux serait de donner pour le présent Molière tel qu'il est, sans mélange et sans tache, et de se contenter de l'ancienne préface des premières éditions, qui est bonne et

205 fidèle et qui en dit assez pour servir d'introduction aux ouvrages qu'elle annonce.

Quant aux petites pièces que notre auteur représentait en province, il est vrai qu'il m'en est tombé deux entre les mains ; mais il est aisé de voir que ce n'est pas lui qui les

210 a écrites : ce sont des canevas tels qu'il les donnait à ses acteurs, qui les remplissaient sur le champ, à la manière des Italiens, chacun suivant son talent. Mais il est certain qu'il n'en a jamais digéré aucun sur le papier, et ce que j'en ai est écrit d'un style de grossier comédien de cam-

215 pagne, et qui n'est digne ni de Molière ni du public. Les plus grands hommes n'ont pas toujours été grands en tout : ils n'ont pas même toujours voulu l'être, et loin qu'on doive regarder comme précieux tout ce qui est sorti de leur plume, on devrait au contraire, si on le

220 pouvait, supprimer avec discrétion tout ce qui n'aurait pas dû en sortir. Le public et les auteurs y profiteraient également, puisque, suivant la pensée d'un ancien, le meilleur ouvrage est toujours mauvais de ce qu'il s'y trouve de trop.

225 Voilà, monsieur, une lettre un peu longue pour la première fois que j'ai l'honneur de vous écrire; mais mon ami m'a fait une nécessité de vous expliquer en quoi consistait la promesse qu'il a cru que je lui avais faite ; et il m'a paru que ma diligence à vous en rendre compte était

230 la meilleure façon de répondre à l'honneur que vous m'avez fait de me le demander, et le plus sûr moyen de vous témoigner le respect avec lequel je suis, etc.

A Bruxelles, le 25 août 1731.

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