CXXII. — Brossette a Rousseau
A Lyon, ce 6 septembre 173 1.
J'avais résolu, monsieur, de vous apprendre la suite du fameux procès de D'^^ Cadière et du P. Girard, mais le détail en serait si long que cela ne finirait point. Peu de 5 jours après la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, ce Père publia, pour sa justification, un mémoire écrit avec beaucoup d'art et d'éloquence. Mais l'avocat de la Cadière, piqué par l'écrit du jésuite et par une petite brochure qui l'avait précédé, y fit une réponse si vive et
10 si tranchante qu'elle semble avoir coupé la parole à l'accusé, car il n'a point fait paraître de réplique ; aussi appelle-t-on dans le monde le second mémoire de la Cadière le fulminant ou le foudroyant. Pour charger encore l'accusé, on a fait imprimer son interrogatoire avec des
15 réflexions marginales sur chaque article de ses réponses. Les autres accusés, qui sont les deux frères de la Cadière, l'un jacobin, l'autre prêtre séculier, et le P. Nicolas, carme déchaussé, son dernier directeur, ont aussi fait publier chacun leurs mémoires ; de sorte que toutes ces
20 pièces rassemblées composeraient un très gros volume. Le Parlement ne se séparera que ce procès, qui fait l'entretien et l'attention de toute l'Europe, ne soit jugé. M. de Villeneuve, très habile homme qui en est le rapporteur, doit le mettre sur le bureau le 10 de ce mois.
25 II est à souhaiter, pour l'honneur de la religion et de la société, que le P. Girard soit trouvé innocent. Cependant la satire va toujours son train ; il pleut des chansons et des épigrammes. En voici une qu'on me donna hier.
Corr. Rousseau et Brossette, II. 5
30 Les Jésuites effrontément
Donnent partout jusqu'à la Chine Pour règle de foi leur doctrine Sur l'un et l'autre Testament, Leur morale pour évangile, 3$ Sanchez pour un docteur habile,
Pour un casuiste Escobar, Pour martyr leur père Guignard.
Ces imposteurs nés fanatiques Donneront bientôt pour reliques 40 Les cendres du père Girard.
Je ne sais si je vous ai mandé que M. Racine le fils, auteur du poème de la Grâce, est établi à Lyon. J'appelle établissement un mariage avantageux qu'il y a fait et la direction des Gabelles qu'il a eue, à laquelle a succédé
45 celle des droits du roi à Bourg-en-Bresse, dont il est chargé, avec la permission de résider à Lyon. Il vient d'achever un poème sur la Religion, lequel m'a paru bien supérieur à celui de la Grâce, dans la lecture qu'il en fit ces jours passés, en ma présence, chez notre prévôt des
50 marchands, qui est un homme de beaucoup d'esprit et d'un mérite universel. Ce poème, qui est divisé en six chants, est bâti sur le système de M. Pascal dans ses Pensées sur la Religion. Il commence par faire souhaiter aux incrédules qu'il y ait une religion ; ensuite il prouve
5 5 qu'il y en a une ; enfin il fait voir qu'il n'y en a qu'une qui est la religion chrétienne, dont il explique les avantages. Le premier chant, sur l'existence de Dieu, est admirable, tant pour le fond que pour la versification, et les autres chants ne lui sont pas inférieurs. Ce sont des vers
60 dignes de Racine. A la fin du poème, l'auteur a sanctifié un passage très profane de Tibulle en le tournant en un
acte d'amour de Dieu fort édifiant. Ce sont ces beaux vers de l'élégie I^^*^ qu'il a paraphrasés :
Te spectem, suprema mihi quum venerit hora, 65 Te teneam moriens, déficiente manu.
N'est-ce pas la peinture d'un homme mourant le crucifix à la main ?
J'ai vu le premier volume de Marot in-40 avec les notes du chevalier de Gordon de Percel ; mais elles
70 m'ont paru si mal écrites, et avec tant de malignité, que je n'ai pas eu la patience d'achever. Comme son épître dédicatoire est datée de Bruxelles, vous le connaissez sans doute personnellement, et c'est ce qui m'a fait trouver plus étrange qu'il se soit lâché en invectives contre vous,
75 ut magnis inimicitiis clarescerel. Vous savez à merveille qu'un homme de votre mérite est au-dessus de ces atteintes, et qu'un souverain mépris est le partage de ces indignes écrivains, qui semblent ne prendre la plume que pour payer tribut à la calomnie.
80 Je ne daigne presque pas vous entretenir des nouvelles publiques, parce que je crois que vous en êtes informé aussi bien que nous. Les avocats du Parlement se sont retirés du Palais, ils ont même refusé de consulter dans leurs cabinets et de s'assembler pour les conseils des
85 grandes maisons. Ce mécontentement est fondé sur un mandement de M. l'Archevêque de Paris qui les excommunie et les traite d'hérétiques. Le Parlement avait supprimé ce mandement, mais le Conseil a cassé l'arrêt. La cour a lâché dix lettres de cachet contre autant de ces
90 messieurs qui ont été envoyés en divers endroits du royaume. Au moment que les nouvelles de leur exil furent répandues dans Paris, une infinité de gens, amis,
clients, confrères, et même des inconnus, allèrent leur offrir des sommes considérables. On me mande que peu 95 de jours auparavant, quelques avocats étant allés au Palais en habit de campagne, et en épée, il y eut un ecclésiastique dans la Grand' Salle qui s'avisa de blâmer leur conduite. Les clercs et les marchands du Palais se saisirent de lui, le bafouèrent, lui firent faire le tour de la
loo salle et le conduisirent dans la cour du Palais, où l'ayant fait mettre à genoux, ils lui firent faire une espèce d'amende honorable et l'obligèrent de reconnaître que M. Paris est un saint. Vous connaissez ce prétendu saint, janséniste, de nouvelle édition. Il continue à faire des miracles
105 vrais ou faux, le peuple à les publier et les politiques à en tirer des inductions contre les confrères du P. Girard. Je suis, etc.