CXXIII. — Rousseau a Brossette
A Bruxelles, le 17 septembre 173 1.
L'affaire du P. Girard dont vous me parlez, monsieur, au commencement de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 5 de ce mois, m'est parfaitement 5 connue par la lecture que j'ai faite des principaux mémoires qui regardent ce fameux procès. Je les ai tous reçus en même temps, et contre l'ordre j'ai voulu lire celui du jésuite le premier. Il m'a paru comme à vous parfaitement bien écrit, et m'aurait laissé de l'accusé l'idée d'un 10 fanatique de bonne foi et dupe de la simplicité, si dès l'entrée on ne l'annonçait pas comme un fameux prédicateur et un esprit du premier ordre. Mais après avoir lu
les mémoires de sa partie, surtout celui qu'on appelle, dites-vous, îe Fulminant, je suis demeuré convaincu des
15 faits qui y sont rapportés et des crimes de l'accusé, sans l'être pourtant tout à fait de l'innocence des accusateurs. Je ne sais, monsieur, si vous avez pensé comme moi. Le jugement qu'on attend achèvera de fixer nos idées. Mais à bon compte, cette affaire et une infinité d'autres
20 de même espèce, sans compter la foule de celles dont Dieu seul a connaissance, sufl^ront pour disculper du crime de profanation tous ceux qui se sont divertis aux dépens des mauvais moines, et apprendre à ceux qui ne le savent pas qu'il n'y a rien qui se ressemble moins que
25 les Religieux et la Religion. Je ne suis pas à me repentir des épigrammes de ma jeunesse, mais je doute que la pudeur y soit plus blessée que dans les mémoires que nous avons lus, quelque soin que leurs auteurs, aussi bien que moi, aient pris d'en envelopper l'ordure et
50 l'impureté sous le manteau de la périphrase.
Ce que vous m'apprenez de M. Racine le jeune m'a fait un sensible plaisir. Je n'ai rien lu en vers depuis le père et M . Despréaux qui m'en ait fait autant que son poème de la Grâce, et tous ceux à qui j'en ai parlé ou écrit me
55 seront témoins que je l'ai regardé dès ce temps-là comme le seul écrivain de notre temps qui sût faire des vers. Je craignais qu'il y eût renoncé et je regardais cette perte comme la plus grande, et même la seule de nos jours qui méritât d'être regrettée. Ce que vous m'apprenez me
40 rassure, et puisqu'il continue d'écrire, il y a lieu d'espérer que le triomphe du mauvais goût ne sera pas de durée. Vous me donnez une grande idée du poème de la Religion en le préférant à celui de la Grâce. Au moins quant à la versification, j'ai peine à croire qu'il puisse être
45 au-dessus. Si les moeurs de l'auteur, comme je n'en doute
point, répondent à ses' talents, votre ville et vous, monsieur, avez fait la plus grande acquisition qui se puisse faire aujourd'hui en Europe. Je vous en fais mes compliments et vous prie de les faire pour moi à ce digne suc-
50 cesseur du plus grand homme |que la France ait jamais produit.
Pour suivre l'ordre de votre lettre je vous dirai que l'auteur des notes que vous avez lues n'est autre que l'abbé Lenglet déguisé sous le nom d'un petit faquin de
5 5 cette ville qui s'y est marié très bassement depuis quelques années et qu'on dit être le frère de cet indigne prêtre. Je n'ai garde de le connaître, car il n'est pas à portée de se présenter dans aucune bonne maison et son obscurité fait son asile. Je n'ai pas cru devoir l'en tirer et je me suis
60 adressé à l'auteur sans m'arrêter au prête-nom qui le désavoue. Je vous ai dit dans mes précédentes lettres ce qui s'est passé à ce sujet. Je n'ai rien de nouveau à vous en dire.
On m'a envoyé tout ce qui regarde l'affaire des avocats,
65 de l'Archevêque et du Parlement, à mesure que les pièces ont paru. Je ne crois pas que vous ayez vu le mandement qui a donné lieu à l'appel comme d'abus, puisque vous dites que les premiers y sont excommuniés. Leur mémoire qui avait déjà été flétri par un arrêt y est
70 condamné en cinq articles, mais avec beaucoup de modération, quoique très fortement et très savamment. Leur explication, approuvée avec éloge par un autre arrêt, n'y est point citée. La différence des deux juridictions y est établie d'une manière très nette et très précise, et en
75 même temps très conforme aux déclarations de l'Église, aux usages du royaume et aux déclarations des rois. Le Parlement a fait une très grande étourderie, s'imaginant sans doute que nous étions encore au temps de la mino-
rite de Louis XIV. Il en vient de faire une beaucoup
80 plus grande par l'arrêt qu'il a rendu contre celui du Roi qui évoque à lui les matières en question et s'en réserve exclusivement la connaissance. Cinquante-trois de la compagnie étaient d'avis d'obéir. Cinquante-six d'un avis contraire l'ont emporté et se sont attiré, à eux et à
85 leurs confrères, l'affront de voir leur arrêt biffé et bâtonné et celui qui l'ordonne écrit à la marge. Qu'arrivera-t-il de tout cela, à votre avis ? Irons-nous au catéchisme à la Grand'Chambre, et prêterons-nous serment de fidélité à Messieurs du Palais ? Non, sans doute ;mais
90 Messieurs du Palais verront, comme cela arrive toujours quand on entreprend au-delà de ses forces, leur autorité resserrée dans des bornes beaucoup plus étroites qu'auparavant. Au reste, je puis vous assurer sans prévention que le mémoire de l'Archevêque de Paris au Roi tou-
95 chant l'appel comme d'abus est ce que vous avez peutêtre vu en votre vie de mieux écrit, de plus sage, de plus fort et de plus modéré. Je suis fâché qu'un corps aussi respectable que celui des avocats se soit laissé entraîner à l'instigation séditieuse de ces magistrats téméraires, 100 puisque leur gloire et leur triomphe subsistait en son entier et sans la moindre atteinte de la part du prélat qui n'a jamais parlé que de leur premier mémoire, qu'ils ont condamné eux-mêmes par leur explication. Cette affaire ne fera honneur qu'à la cour si elle tient ferme. Je los suis beaucoup plus embarrassé de celle du Saint Appelant parce que le peuple et le fanatisme s'en mêlent, ce qui peut aller à de fôcheuses conséquences si on emploie les moyens violents dans les premiers accès de la frénésie. J'ai eu occasion d'en écrire ma pensée en bon lieu, et je iio crois que le plus sûr serait de le laisser se décréditer de lui-même et d'attendre que le public, qui n'a d'ardeur que
pour les nouveautés, sejassât de celle-ci quand elle commencera à vieillir.
Voilà, monsieur, votre lettre amplement répondue
115 article par article. Vous ne me dites rien de celle que je vous ai écrite la dernière, en réponse de la vôtre du 12 juin et vous ne m'en accusez pas même la réception. Comme je vous y reparlais de l'édition projetée par M. Chauvelin des œuvres de Molière, je crois devoir
120 avant de finir vous rendre compte de ce qui s'est passé depuis à ce sujet. Il n'y avait pas trois jours que ma lettre pour vous était partie, lorsque j'en reçus une de ce magistrat qui m'instruisait de son dessein et me demandait avec instance l'exécution de celui que j'avais communiqué à
125 l'abbé d'Olivet touchant une dissertation à mettre à la tête de cette édition, me priant en même temps de lui envoyer deux ou trois pièces qu'on lui avait dit que j'avais de cet auteur, dans le temps qu'il courait la campagne avec sa troupe. Je lui fis réponse sur le champ et fort au
130 long sur le premier article, m'excusant de travailler à cette dissertation dont je me contentais de lui envoyer le plan fort détaillé et qui de la manière dont je l'exposais pourrait suffire aux personnes intelligentes pour déterminer par leurs propres recherches et par leurs propres réflexions
135 l'idée qu'on doit avoir de la Comédie, et en particulier de celles de ce grand homme. Comme je m'y engageais à détruire plusieurs préventions que des écrivains renommés ont données tant contre l'économie des pièces que contre le style de cet inimitable auteur, et que je suis [persuadé
140 que rien ne me serait plus facile que d'en venir à bout et qu'il n'y a même qu'à indiquer les endroits condamnés pour donner lieu à tout homme sensé de juger par luimême de l'injustice de la condamnation, je fis copier ma
lettre dès qu'elle fut écrite * afin de pouvoir m'en servir
145 quelque jour, s'il arrivait que j'en eusse besoin K Je finissais par prier M. Chauvelin de me dispenser de ce travail que je ne suis ni en humeur ni en pouvoir d'entreprendre présentement, étant occupé à autre chose, et je lui marquais que vos notes suffiraient pour relever le prix de son
150 édition, personne n'étant plus capable de les rendre agréables au public, tant par l'exactitude des recherches que vous aviez faites que par le talent de les mettre sur le papier avec la précision et la netteté que demandent ces sortes d'éclaircissements. Quant aux farces que Molière
155 jouait sur le champ pendant qu'il courait les provinces, qu'il était vrai qu'il m'en était tombé deux entre les mains, mais qu'il était aisé de voir qu'elles n'avaient jamais été écrites par Molière, mais par quelque grossier comédien de campagne qui en avait rempli les canevas à sa manière ;
160 que l'on sait assez que ces sortes de farces n'étaient que des improvisades à la manière des Italiens qui ne pouvaient divertir que par le jeu du théâtre qui ne pouvait se représenter sur le papier, et qui ne pouvaient jamais être ni bien écrites ni même écrites de quelque manière que ce
163 fut. M. Chauvelin ne se contenta pas de cette raison, et sans s'arrêter à l'essentiel de ma lettre qui apparemment ne le frappa pas beaucoup, il me pressa de nouveau de lui envoyer ces chefs-d'œuvres impertinents que je lui avais refusés. Je les lui envoyai donc pour le convaincre de
170 ma bonne foi, et il m'en parut eflf"ectivement convaincu
* Elle est du 25 août 173 1. M. Rousseau m'en a envoyé une copie le 29 juillet 1740, et on la trouvera ci-après [Note du manuscrit.]
I, Voy. ci-dessus lettre CXXI, à sa date, p. 57.
par la troisième lettre, qu'il m'écrivit en m'envoyaiit des modèles de son impression, qui effectivement sera admirable si la suite répond au commencement qu'il m'a envoyé. Je me suis excusé de nouveau et d'une manière
175 absolue de travailler à la préface qu'il continuait de me demander, et je suis encore revenu à vous, monsieur, en lui marquant la nécessité de mettre à profit les remarques et les recherches que vous aviez faites et que vous seul en France étiez capable de faire par votre exactitude à con-
180 server par écrit la mémoire de toutes les choses que vous aviez apprises en différents temps, ce que je n'avais jamais fait ni songé à faire. Je n'ai point encore reçu de réplique à cette dernière réponse, et je suis bien résolu à m'en tenir là, si M. Chauvelin n'a point d'autre chose à deman-
183 der de moi. Je vous exhorte seulement, monsieur, dès que les occupations de votre charge vous le permettronà vouloir vous appliquer à ce travail qu'on attend de vous et qu'il n'y a réellement que vous qui puissiez faire comme il faut, et d'une manière propre à faire plaisir au
190 public et honneur à la mémoire du plus grand homme que la Muse comique ait jamais inspiré, sans en excepter les Anciens qu'il a peut-être seul la gloire d'avoir surpassés dans le genre d'écrire auquel il s'est appliqué. Voilà une longue lettre, mais j'avais à vous dire tout ce que je vous
195 ai dit et je souhaite que vous ne vous ennuyiez pas davantage à la lire que moi en vous écrivant. Je vous prie seulement de m'en accuser la réception, car si la précédente a été perdue je serais fâché que celle-ci eût le même sort. Je vous embrasse de tout mon cœur et suis toujours avec
200 le plus tendre attachement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Rousseau.