I. Suivent quarante autres vers du poème
55 de part et d'autre, langage peu connu au Palais, surtout entre un accusateur et un accusé ». M. le Premier Président se rangea aussi de ce parti, de sorte que la confrontation tant désirée par la Cadière fut ordonnée.
« Le vendredi suivant on fit entrer le P. Girard dans la
60 chambre pour l'entendre sur la sellette, et M. le Premier Président l'interrogea dans la perfection, sans l'épargner. On prétend qu'il a répondu très mal et qu'il a été confondu sur ses prétendus doutes, malgré lesquels il la faisait communier tous les jours ; et lorsqu'il ne pouvait
65 plus répondre, il se mettait à pleurer. Il fut dans cet état violent pendant trois heures, après quoi on le renvoya. Les portes du Palais étaient fermées et gardées par des archers. Il y avait dans la place du Palais plus de trois mille personnes, qui battirent des mains et crièrent
70 Vivat ! lorsque Messieurs en sortirent. Enfin la tête a tourné sur cette affaire à tous nos concitoyens, et il n'y a pas jusqu'au bourreau qui ne s'en mêle, ayant dit qu'il aimerait mieux s'aller noyer que de mettre la main sur la Cadière, au cas qu'elle fût condamnée. Mardi prochain,
75 on entendra aussi la Cadière, et les deux moines, s'il se peut, auquel cas, mercredi, après la confrontation, l'on opinera et l'on jugera tout de suite. »
J'ai cru devoir, monsieur, vous envoyer ces particularités, sans vous parler des nouveaux mémoires et autres
80 écrits imprimés, qui paraissent tous les jours de part et d'autre, parce que je suppose qu'ils parviennent jusqu'à vous, comme vous me l'avez mandé.
Après avoir rempli ma lettre de choses étrangères, il est temps, monsieur, que je vienne à celles qui nous
85 regardent personnellement, vous et moi. Vous ne sauriez croire combien votre lettre m'a fait du plaisir ; elle m'en aurait fait encore davantage si elle avait été plus longue,
parce que ea pulchrior qu^ longior. J'ai été charmé surtout de ce que vous me mandez touchant la nouvelle édition
90 des œuvres de Molière, et de l'affection avec laquelle M. Chauvelin s'étudie à la rendre parfaite. Je suis persuadé que le principal ornement qu'elle pût recevoir serait votre dissertation sur la vie et les ouvrages de ce grand homme, ou du moins la préface qu'on vous demande, si
95 vous avez le loisir d'y travailler. Quant à mes notes, il m'est absolument impossible d'y mettre la main à présent, surtout pendant que je serai chargé du commandement de la ville en l'absence de M. le Prévôt des marchands ; mais la fin de mon service approche et le pre- 100 mier moment de ma liberté sera le commencement de ce travail. Je vous sais bon gré d'avoir conservé le plan de la dissertation que vous méditez sur Molière. Si vous trouvez à propos de me communiquer ce canevas quelque jour, c'est-à-dire quand je travaillerai à mes remarques,
105 soyez assuré qu'il me sera d'un grand secours pour les perfectionner : bien entendu que je vous les communiquerai aussi pour les soumettre à votre critique. L'idée que vous me donnez des pièces que cet auteur jouait dans les provinces avec sa troupe ne me fait point souhaiter
iio de les lire ; mais je voudrais bien en savoir les titres. Vous n'ignorez pas que M. Chauvelin n'a plus l'inspection de la librairie et que M. Rouillé a pris sa place.
Ce II octobre. — Dimanche dernier, M. Racine m'apporta sa lettre dans le moment que je partais pour la
115 campagne. Cela fut cause que je ne pus alors vous envoyer mon paquet. Je voulais ajouter à ma lettre la nouvelle de la détention du roi Victor, arrêté à Montcallier où il faisait son séjour, et transféré à Rivoli, où il est gardé par six cents hommes. Le roi de Sardaigne, son
120 fils, avait découvert le complot que son père avait fait
pour le détrôner, à l'instigation de la comtesse de Spigna, autrefois comtesse de Saint-Sébastien, femme du roi Victor. Cette nouvelle devancera ma lettre, selon toute apparence.
125 Le procès du P. Girard n'est pas encore jugé. On a emploj^é tout le temps qui s'est écoulé depuis la première date de ma lettre à interroger la Cadière, ses deux frères et le P. Carme, et à confronter tous ces accusés. Plusieurs lettres nous instruisent du détail de leurs réponses,
130 dans lesquelles, dit-on, la Cadiére a fort bien parlé. La nouvelle de l'arrêt doit venir incessamment.
Ce I) octobre. — J'ouvre mon paquet, monsieur, pour vous dire que dans ce moment on nous mande le jugement de ce fameux procès. Par l'arrêt qui fut rendu le
13s 10 de ce mois, le P. Girard a été renvoyé à ses supérieurs pour le punir suivant leurs statuts, et tous les autres accusés ont été mis hors de cour et de procès. Il y a eu douze voix au feu contre le P. Girard. On ajoute que M. le Premier Président a engagé le P. Recteur des
140 jésuites, à dédommager la Cadière. Nous saurons aprèsdemain le détail de ce jugement, qui va donner lieu à bien des réflexions.