CXXV. — Louis Racine a Rousseau
A Lyon, ce 6 octobre 173 1.
M. Brossette m'a communiqué, monsieur, la lettre dans
laquelle vous avez bien voulu lui parler de moi. Il m'a
paru si sensible à ce qui me faisait un véritable honneur
S que j'ai jugé qu'il était sincèrement de mes amis. Pour
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moi, je n'ose vous avouer tout l'amour-propre que vous m'avez causé. Le poète de la Grâce et de la Religion a, dans ce moment, oublié la sévérité de sa morale.
Vous avez eu raison de me regarder comme un déser-
lo teur des Muses, puisque j'ai pris une carrière qui paraît si différente. Cependant, comme la passion de la fortune ne m'y a pas conduit, mais la nécessité de regagner par un travail utile le revenu d'un bien dont le fameux système m'avait enlevé le principal, j'ai toujours conservé la
15 même passion pour la poésie, mon ancienne maîtresse. Peut-être même, l'obligation où je me trouve de ne lui pouvoir donner que des moments très courts, et de la voir, pour ainsi dire, à la dérobée, a rendu ma passion pour elle plus constante et plus vive.
20 Le poème dont M. Brossette vous a écrit est du nombre de ceux dont l'auteur doit être conientus paucis ledorihus ; le sujet ne doit pas attirer un grand nombre de lecteurs. Il aurait fallu le soutenir par la versification et le style ; mais il aurait fallu par conséquent suivre le goût moderne, et
25 dix ans de séjour dans la province m'ont empêché de m'y former. Dans les ouvrages qui me viennent de Paris, je trouve des principes sur la poésie si inconnus pour moi, tant de mots nouveaux, un style si plein de fleurs et d'esprit, que, dans un temps où l'esprit est si commun, il est
30 honteux de n'en point avoir.
Ce n'est point à moi, dans l'état où je suis, à juger si ces écrits sont admirables ou non ; je me contente d'admirer quelques ouvrages du siècle précédent et les vôtres, et j'y reviens toujours parce qu'ils ne m'ont point encore
3 5 lassé.
J'ai l'honneur d'être, avec une considération infinie, monsieur, votre, etc.
Racine.
DE J.-B. ROUSSEAU ET DE BROSSETTE 8l