CXXVI. — Rousseau a Brossette
Au château d'Heverlé, le 28 octobre 173 1.
Il y a cinq semaines que je suis ici, monsieur, où je jouis des plus beaux jours et de la meilleure compagnie qu'on puisse souhaiter. On m'y a envoyé de Bruxelles la
3 lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 1 2 de ce mois en m'envoyant celle dont M. Racine a bien voulu m'honorer, et dont vous trouverez ici la réponse que je vous supplie de vouloir bien lui faire remettre. Quoique j'eusse déjà vu, pour ainsi dire, dans ses vers sur la Grâce
10 l'échantillon de ceux qu'il a faits sur la Religion., j'ai été bien aise d'en pouvoir juger plus précisément sur les morceaux que vous avez pris la peine de me transcrire. Ils sont parfaitement beaux et dignes de leurs aînés. Je ne puis vous cacher néanmoins que j'y ai été choqué de la
I -, rime canaux avec ormeaux et de celle de merveilleux avec industrieux, que je vous prie de lui faire observer comme de vous-même, sans lui dire que la critique vient de moi. Ces mots ne riment absolument point et on les passera encore moins dans un bon ouvrage que dans un ouvrage
20 médiocre. Ce serait dommage qu'ayant été aussi exact et aussi pur dans son premier poème, il ne soutînt pas dans le second cette exactitude à laquelle tous nos grands poètes ont toujours été scrupuleusement attachés. La rime est aussi essentielle aux vers français que la quantité aux
2) vers grecs et latins. Je ne sais si le mot de ménage ne vous paraît pas aussi un peu trop familier dans un style élevé comme celui de l'auteur ; il exprime bien ce qu'il veut dire, mais peut-être ne l'exprime-t-il pas aussi noblement que le reste est exprimé, car il faut convenir que tout y
Corr. Rousseau et Brossette, II. 6
30 est d'une élégance et d'une noblesse qui ne laisse rien à désirer.
Peu de jours après la réception de votre lettre, on m'a envoyé l'arrêt imprimé du Parlement d'Aix qui absout le P. Girard et un assez long détail de ce qui s'est passé pen-
35 dant le jugement et à la sortie de prison de la Cadière et de lui, avec les noms des juges qui ont opiné. Il ne paraît pas trop que le peuple soit de l'avis de l'arrêt qui ressemble assez, à la vérité, à celui du vieux Scaramouche, Veramente il signor Padre a gran'ragione, ma il signor
40 FiglioVa gran'ragione ancora. Je dois être moins surpris qu'un autre de ces sortes d'arrêts, aussi celui-ci ne m'a-t-il nullement surpris. C'est encore beaucoup que la pauvre Cadière n'ait pas été brûlée et qu'on l'ait déclarée pucelle malgré qu'elle en ait eu.
45 Je ne savais pas que M. Chauvelin n'eût plus l'inspection de la librairie. Je vous prie de me mander ce qui a été cause de ce changement, et quel est ce M. Rouillé qui a pris sa place. Je vous envolerai quand vous voudrez la copie que j'ai gardée de la première réponse que j'ai faite
50 à son prédécesseur. Vous êtes trop au fait, en matière de Poétique, pour ne pas découvrir de vous-même les preuves de tout ce que j'y avance en faveur du grand homme qui en fait le sujet, quelque opposé qu'il paraisse à l'opinion vulgaire. Je ne sais cependant si ce canevas pourrait
S 5 être fort utile à votre dessein, parce que j'y indique plutôt ce que j'aurais à prouver que je ne le prouve effectivement, ce qui m'aurait jeté dans une longue dissertation qui m'aurait coûté plus de temps à écrire que de peine à former. Quant aux deux farces que j'ai envoyées à M.
60 Chauvelin sur ses instances réitérées, l'une est intitulée: le Médecin volant, et l'autre : la Jalousie du Barbouillé. Celleci est la première idée du Georges Dàndin, mais l'une
et l'autre ne sont que des canevas remplis grossièrement par quelqu'un qui n'a jamais su écrire. Le messager de 65 Bruxelles me presse et je n'ai que le temps de vous assurer, monsieur, d'une considération parfaite et d'une amitié à toute épreuve. Vale.