‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 26 sur 128 · CXXVII. — Rousseau a Louis Racine · texte numérisé non relu

CXXVII. — Rousseau a Louis Racine

Au château d'Heverlé, le 28 octobre 1731.

Les ouvrages de M. votre père, monsieur, sont les premiers que j'aie lus depuis que je sais lire, et c'est l'admiration dont ils m'ont rempli qui a excité en moi le

S premier enthousiasme que j'aie senti de ma vie. Le plus ou moins de conformité que j'ai trouvé entre sa manière d'écrire et celle des auteurs anciens ou modernes, que j'ai lus dans la suite, a déterminé le plus ou le moins de goût que j'ai pris dans leur lecture ; et il m'est arrivé à peu près

10 la même chose qu'à l'Ion de Platon, qui, quoiqu'il convînt du mérite de quantité de poètes estimés de son temps, ne se sentait pourtant véritablement échauffé que par le seul Homère. Voilà, monsieur, le principe du sentiment qu'a réveillé en moi, il y a environ dix ans, la lecture de

15 votre poème de la Grâce^ qui, à vous dire les choses comme elles sont, est le seul, depuis vingt ans, que j'aie lu avec plaisir et avec envie de le relire une seconde fois. Je sentis toute la maturité du père dans la jeunesse du fils, et je vous avouerai même que, ne pouvant alors me persuader

20 que ce fût l'ouvrage d'un jeune homme, il ne tint pas à moi, lorsque je passai en Angleterre, m'y trouvant lorsqu'on y travaillait à l'édition des ouvrages de M. Racine,

que ce poème n'y fût associé, comme partant, sinon de lui, du moins d'un successeur qui avait hérité de toutes ses

25 richesses. J'avais ébranlé M. Coste, qui dirigeait cette édition, et je ne sais à quoi il tint que la chose ne s'exétât. Vous pouvez juger, monsieur, par cet exposé très sincère, de la joie que j'ai eue en apprenant par M. Brossette que vous n'aviez point abandonné une carrière où

30 vous aviez triomphé de si bonne heure. Cette joie s'est augmentée à la lecture des morceaux admirables qu'il a bien voulu joindre à sa lettre ; mais la vôtre y a mis le comble, et le digne usage que vous avez fait de vos talents me rendant votre amitié encore plus précieuse que vos

55 talents mêmes, j'ai regardé ce témoignage de votre bienveillance comme le plus glorieux et le plus flatteur que je pusse recevoir. Ce motif de reconnaissance, ajouté à la plus profonde estime, vous met en droit, monsieur, de me regarder comme l'homme du monde qui vous est le

40 plus inviolablement acquis, et autorise aussi en quelque sorte la liberté que je prends de vous exhorter à travailler toujours sur les mêmes modèles qui vous ont servi dans la composition de votre premier ouvrage, et à vous éloigner de plus en plus de la fausse route que de petits écoliers

45 présomptueux s'eff"orcent aujourd'hui de tracer à ceux qui s'en laissent guider. Il y en a plusieurs mauvaises, mais il n'y en a qu'une bonne, qui est celle que vous avez suivie et dont je suis bien assuré que vous ne vous égarerez jamais. J'ai l'honneur d'être avec la plus tendre et la plus sincère

so considération, etc.

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