CIV. — Rousseau a Brossette
A Bruxelles, le 4 juillet 1730.
Pour un homme aussi curieux que je le suis, monsieur, de tout ce qui vient de vous et particulièrement de vos lettres, je ne fais guère ce qu'il faut, je l'avoue, pour 5 m'en procurer le plaisir. Il y a trois mois que je vous dois une réponse, rien n'est si tôt fait qu'une lettre, et je n'ai pas encore trouvé le moment de la faire. Un autre vous dirait qu'il a été fort occupé et que l'accablement d'affaires ne lui a pas laissé un quart d'heure de loisir.
10 Vous en croiriez ce qu'il vous plairait, mais moi qui suis de bonne foi je vous dirai que c'est tout le contraire. Quand j'ai beaucoup d'occupation, ce qui m'arrive rarement, je trouve du temps pour tout; quand je n'ai rien à faire, je n'en trouve pour rien, et douze lettres me
15 coûtent ' moins à faire qu'une à commencer. Si Dieu vous avait fait la grâce d'être aussi paresseux que je le suis, vous sentiriez que ce que je vous dis est dans la nature, et plût à Dieu que cela fût ainsi, car suivant ce principe j'aurais lieu d'espérer que l'exercice de votre
20 nouvelle magistrature pourrait m'attirer une moisson de vos lettres plus abondante encore que par le passé, et c'est, je vous jure, la chose du monde que je souhaiterais le plus et qui me ferait le plus de plaisir. Vous m'en avez fait un bien sensible en me faisant connaître la traduction
25 imprimée de la Batmchomyomachie. Cest un chef-d'œuvre et il n'y avait que M. Boivin au monde capable d'exécuter si bien une entreprise si difficile. La description macaronique des différentes blessures qui ensanglantent le combat de ces deux petites troupes guerrières est une
30 chose que j'avais toujours cru impossible de rendre naturellement et noblement en français, et il faut que je vous confie que dans cette idée il m'avait passé par la tête, lorsque je lus la première fois l'original, il y a plus de trente ans, de le traduire en vers à la manière de Chape-
35 lain, qui, comme vous savez, excelle dans ces sortes de détails où il se complait particulièrement. Un ouvrage suivi tout composé de vers pareils à ceux-ci :
Vers où l'épaule gauche à la droite est conjointe. . . ... et d'une lourde hache 40 De son robuste corps une main lui détache. . .
De la temple, du front, de la hanche et du flanc . , . Les dents, tout lui manquant, dans les pierres il plante . . .
n'aurait pas laissé de plaire par la singularité du ridicule, et je ne concevais pas 'qu'on pût faire un autre usage en
4S français du comique d'Homère. Je suis détrompé, mais ma surprise n'en est pas diminuée pour cela. Je vois bien ce que M. Boivin a fait, mais je ne conçois pas comment il l'a pu faire.
Pour le petit poème des Cerises, j'ai assisté à son
50 accouchement. Je voyais en ce temps-là presque tous les jours M''^^ Chéron. J'étais chez elle le jour de l'aventure qui y a donné naissance. Elle le commença le même soir, deux jours après elle ni*en fit voir le premier chant et le cinquième jour elle me le lut tout entier. Je n'ai jamais
55 connu tant de mérite joint à tant de modestie que dans cette femme qui, à ne la considérer que par le seul talent de la poésie, pouvait être regardée comme l'honneur de son sexe et de son siècle. Quelle force dans ses vers, quelle majesté dans ses psaumes ! Vous me parlez des
60 miens, je les donnerais tous pour la seule paraphrase du 103 Benedic anima mea Domino. Il y a plus de substance
dans le moindre quatrain de M^^^ Chéron que dans tout ce qu'a fait dans sa vie M"^^ Deshouliéres dont on a voulu faire une héroïne et de qui tout le mérite n'a jamais
65 consisté que dans une facilité languissante et dans une fadeur molle et puérile propre à éblouir de petits esprits du dernier ordre, comme ceux qui composaient sa petite Académie.
Mais, à propos d'Académie, savez-vous les vers qu'on
70 a faits sur la réception qu'on a faite de La Faye^ dans celle des Quarante ? Il n'y a pas longtemps qu'on me les a envoyés et vous étiez déjà parti de Paris, il y avait longtemps. Ils ne sont pas mal frappés.
Quoi, La Paye ! Ah ! je n'en crois rien ; 75 La Paye académicien !
Quelle honte ! quelle infamie !
C'est donc de quelque académie De bassette ou de lansquenet :
Non, c'est de celle de Danchet.
80 Dans le portrait que vous m'envoyez du vieux Israélite, il y a deux endroits à changer. Au 4^ vers, au lieu de sa figure, il faut mettre son trafic, et dans le dernier, au lieu de sans droit et sans raison, il faut écrire contre droit et raison. Ces six vers devaient venir après le portrait des
85 chiffonniers du Parnasse. J'employais six vers à décrire leur triomphe et je finissais comme on vous a dit, mais cela était trop long. Je ne sais si les éclaircissements qu'on vous a donnés sur mes ouvrages sont bien fidèles; j'en doute fort. Il y a bien des choses sur lesquelles je
I. Jean François Lériget de La Faye (1674-173 1) élu à l'Académie Française quoiqu'il n'eût pas publié ses poésies. Il est pris à partie dans les fameux couplets attribués à J. B. Rousseau.
90 n'ai jamais dit ma pensée. Je pourrai la dire ou même l'écrire quelque jour. Si je trouvais un homme comme vous pour m'en épargner la peine, ce serait bien le mieux, mais cela ne se trouve pas dans le pas d'un cheval, comme l'auteur de la vie de Mézerai ou les compilateurs
9S d'anecdotes injurieuses qu'on souffre en Hollande. Adieu, monsieur, en voilà assez pour aujourd'hui. Aimez-moi toujours et soyez persuadé que personne ne vous honore plus sincèrement que moi, Rousseau.