‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 4 sur 128 · CV. — Brossette a Rousseau · texte numérisé non relu

CV. — Brossette a Rousseau

A Lyon, ce 23 août 1730.

Vous avez raison de dire, monsieur, que ceux qui n'ont rien à faire ne trouvent du temps pour rien, et que les personnes les plus occupées trouvent du temps pour tout. C'est une vérité dont j'ai fait l'expérience plus d'une fois, et quoique Dieu ne m'ait pas fait la grâce d'être fort paresseux, je me trouve souvent dans des négligences involontaires qui me font bien du dépit. Il y a environ un mois que j'avais commencé une lettre pour vous,

10 mais je fus obligé de l'interrompre par la nouvelle de la mort de M. le maréchal de Villeroy *, dont la perte a causé une affliction générale dans la ville de Lyon, où il était regardé comme un protecteur, comme un père, comme un ami. Depuis ce temps-là nous avons été

i> occupés chaque jour à des cérémonies funèbres, qui ne

* Il mourut le mardi 18 juillet 1730. [Note du mantiscrit.] Corr. Rousseau et Brossette, II. a

l8 CORRESPONDANCE

sont pas encore finies et qu'il faudra recommencer quand on aura apporté le corps de cet illustre maréchal, pour le déposer dans le tombeau de ses ancêtres.

Presque dans le même temps j'appris aussi la mort d'une

20 dame à laquelle j'étais attaché par tous les sentiments de la plus parfaite estime et de la plus tendre vénération. C'était M"^*^ Berthelot de Jouy *, dont les éminentes qualités, le rare mérite, l'esprit, les vertus, la faisaient aimer et respecter de tous ceux qui avaient le bonheur de la

25 connaître. Par son testament elle m'a laissé des marques de son souvenir et la façon dont elle l'a fait ajoute un nouveau prix à sa générosité. Tous ces événements, joints à l'enchaînement de mes devoirs, qui sont continus, ont été plus forts que moi et m'ont ôté le mérite de

30 l'exactitude à votre égard.

Puisque vous m'assurez que mes lettres ne vous sont pas désagréables et que votre paresse philosophique a besoin quelquefois d'être excitée, je veux faire avec vous, si vous le permettez, la même convention que M. Des-

3) préaux avait exigée de moi. Il était doué du précieux don de paresse encore plus que vous ; mais pour correctif, il m'avait ordonné de lui écrire le plus souvent que je pourrais, afin de lui imposer la nécessité de me répondre. De sorte qu'après deux ou trois de mes lettres, il faisait un

40 effort, moitié par honneur, moitié par amitié, et sa réponse bien aimée venait. Voulez-vous bien, mon cher monsieur, que j'en use de même avec vous? Je serai l'agresseur ; je vous écrirai quand mes afifaires me le permettront, surtout quand j'aurai des choses intéressantes à

45 vous mander; et vous me répondrez quand il vous plaira.

* Marie-Catherine Bégon, morte le dimanche 9 juillet 1730, âgée de 43 ans. [Note du manuscrit.]

Vous voyez, monsieur, que je vous mets à votre aise, et que mon cornmerce ne sera pas trop fatigant.

Pour ne pas réduire ce commerce à des discours stériles, tels que sont ceux qui font la matière de cette lettre,

50 je vous envoirai par la première occasion un ouvrage nouveau, qui intéresse la ville de Lyon. C'est V Histoire littéraire de cette ville, c'est-à-dire l'histoire des écrivains et des hommes savants qu'elle a produits. Sur l'idée que je m'étais faite des savants, tant passés que présents, d'une

55 ville telle que Lyon, je m'imaginais qu'un très petit volume aurait été suffisant pour contenir et les noms des auteurs et le catalogue de leurs ouvrages. Mais il n'en est pas ainsi de l'ouvrage dont je vous parle : il est parvenu à deux volumes in-4°, et vous jugez bien qu'il a fallu

60 avoir recours à l'esprit et à l'érudition, et même aux digressions, pour suppléer à la sécheresse de la matière. C'est le P. de Colonia, jésuite, qui en est l'auteur. »

Votre épigramme sur la réception de M. de La Paye m'a paru excellente, et môme originale, quoique imitée

65 de M. Despréaux. Je l'appelle vôtre parce que, si elle ne l'est pas, elle est digne de l'être. Je sais un autre original que vous avez surpassé de bien loin, supposé que vous ayez eu dessein de l'imiter : c'est Ausone, qui a décrit les misères de l'homme dans son idylle quinzième, Quod

70 vilœ sedabor iter. Mais la manière dont vous avez traité le même sujet dans ces belles stances :

Qjie l'homme est bien, durant la vie, etc. est infiniment au-dessus du poète latin, par la délicatesse

I. Le P. de Colonia, de la Compagnie de Jésus (1660-1744). Histoire littéraire de la ville de Lyon, avec une bibliothèque des auteurs lyonnais sacrés et profanes distribués par siècles. Lyon, François RigoUet. 2 vol. in-4° ; T. I, 1728 et T. II, 1730.

et par le pathétique que vous y avez jeté. Si vous vous

75 souvenez des six vers que vous avez employés à décrire le triomphe des chiffonniers du Parnasse, dans le portrait du vieux Israélite, vous me ferez grand plaisir de me les donner, car je voudrais ne rien perdre de ce que vous avez fait, surtout un trait aussi beau que celui-là. Quelque

80 soin que j'aie pris de ramasser des éclaircissements sur vos poésies, je suis bien persuadé qu'ils ne sont pas tous fidèles et plus encore qu'ils ne sont pas, à beaucoup près, suffisants. J'étais précisément dans le même cas, à l'égard de M. Despréaux; j'avais fait des recherches fort sérieuses

85 sur ses œuvres avant que de le connaître; mais, quand il voulut se prêter à ma curiosité et m'ouvrir le fond de son cœur, je reconnus bientôt l'insuffisance et même l'inutilité de mes prétendues découvertes. Je jetai tout au feu. Comme il avait été contemporain et ami de Molière, et

90 que nous avions souvent occasion de parler de ce poète comique, M. Despréaux m'en apprenait, chemin faisant, beaucoup de particularités, qui ne seront point perdues, si Dieu me prête vie. Il m'avait même promis de me donner des éclaircissements suivis sur toutes ses comédies,

95 mais je n'eus pas le temps de me livrer à cette occupation. J'ai suppléé à cela par les conversations que j'ai eues avec notre illustre Baron et par d'autres ressources que je n'ai point négligées ; mais, après tout, je sais bien que je n'ai peut-être pas la centième partie des connaissances 100 que Molière lui-même aurait pu donner. Concluons donc que la clef d'un ouvrage qui roule sur des personnalités, sur des portraits, sur des allusions, ne peut jamais être juste, si elle n'est donnée par l'auteur même ; et convenons que sans cela les trois quarts des beautés sont per- 10 ) dues pour l'ouvrage. Cela étant, vous auriez grand tort, monsieur, de ne pas découvrir votre pensée à quelqu'un

qui fût capable d'en faire un bon usage. Il s'en faut bien que je me regarde comme un homme digne de cette confidence ; mais je ne laisserai pas de vous dire qu'une des iio choses que j'ai le plus souhaitées en ma vie, et que je souhaite le plus encore, ce serait de passer une quinzaine de jours avec vous, pour entrer dans tous ces détails intimes et secrets que la conversation seule peut admettre.

1 1 ^ Mon esprit occupé de toutes ces merveilles

Remplirait tout entier mes avides oreilles.

Je me flatte que j'en rapporterais aussi votre amitié,

qui sera toujours le principal objet de mes recherches. Je

ne vous dis rien de plus : tout ce que je pourrais ajouter

I20 affaiblirait l'expression des sentiments avec lesquels je suis

à vous, etc.

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